Dans notre organe central en français, Le Communiste n°15, nous avons exposé un ensemble d'idées fausses que le capital produit lui-même et qui, transformées en idéologie dominante dans toute la société, constitue une force matérielle de domination du prolétariat. Toutes les idéologies du capital ont comme commun dénominateur de soumettre l'ensemble des ouvriers aux intérêts de la bourgeoisie ou de l'une de ses fractions (fronts, alliances, appuis "critiques", etc.) et ont pour objectif de tenter d'empêcher la constitution du prolétariat en classe, en force autonome. Dans cette même série de textes critiquant l'ensemble des mythes qui ont servi et qui servent la bourgeoisie pour enfermer le prolétariat dans la "libération nationale", il n'est pas question de mythes particuliers à une zone du monde, ni d'une tactique spécifique de la bourgeoisie. Au contraire, la "libération nationale" est présente, comme force contre-révolutionnaire, sur les cinq continents et est étroitement liée aux "fronts populaires", "fronts démocratiques", "nationaux", "de résistance anti-fasciste", etc; c'est-à-dire à la guerre impérialiste, ainsi que nous l'avons déjà mis en évidence. En abordant de façon spécifique la critique de la mythologie justifiant la libération nationale, nous n'abordons pas quelque chose de particulier à un "prolétariat particulier" (comme le prétendent nos ennemis), mais au contraire, nous avons choisi un angle spécifique pour attaquer l'idéologie bourgeoise et cette critique indispensable pour le prolétariat ne s'achèvera qu'avec la destruction despotique de la monstrueuse société bourgeoise internationale [1].

Dans le numéro précédent de Le Communiste (où nous traitions des thèses et contre-thèses 1 et 2), nous critiquions la grossière association entre capitalisme et richesse, capitalisme et progrès, capitalisme et développement, en lui opposant la mise en évidence du caractère unique et contradictoire du capitalisme mondial. Cet antagonisme s'étend bien sûr à toutes les pratiques posées par les deux classes de la société: antagonisme entre les "solutions" bourgeoises ou, mieux dit, les utopies réactionnaires, et la nécessité historique de la révolution prolétarienne mondiale, la perspective communiste.

 Les deux thèses que nous allons aborder dans ce numéro ne sont en fait que les deux thèses antérieures déguisées de "marxisme", de scientifisme.
 


 
THÈSE 3 : Les pays du "tiers-monde" (pauvres, retardés ou sous-développés, selon les variantes) sont moins capitalistes ou seulement partiellement capitalistes.

Variante n°1 : Dans le monde existent des pays capitalistes purs et des pays où le capitalisme coexiste avec d'autres systèmes économiques.

Variante n°2 : Tout pays (ou continent, selon les sous-variantes) doit être considéré comme une formation sociale où sont combinés divers modes de production dont l'un à caractère dominant.

Il ne faut pas être particulièrement malin pour voir dans ces idées décorées d'un langage pseudo-marxiste, la réitération de la mythique association entre capitalisme et accroissement des forces productives, entre capitalisme et richesse, et même, entre vie capitaliste et vie bourgeoise en "oubliant" le prolétariat, le sujet de la révolution, en situant à l'extérieur du mode de production capitaliste son pôle négatif, niant ainsi le caractère subversif et révolutionnaire de celui-ci.

Ces idées cachent le caractère subversif de la misère extrême et ont pour but la division du sujet de la révolution: le prolétariat.

Le caractère contre-révolutionnaire de cette thèse apparaît de prime abord sans entrer dans les détails. La forme la plus criminelle de la barbarie capitaliste, la misère absolue, la faim généralisée d'une partie toujours croissante de l'humanité (plus des deux tiers!) est considérée comme provenant, selon ces prétendus marxistes, de modes de production pré-capitalistes [2] ou extra-capitalistes, ou asiatiques, ou semi-coloniaux, ou semi-féodaux, ou encore de "communautés primitives", etc. Ceux qui soutiennent cette thèse nous expliquent que ces fléaux sont dus à ce que le mode de production capitaliste est dominant (à la différence des thèses plus grossières déjà critiquées dans la partie précédente), mais leur thèse n'en est pas moins fausse. En effet, personne ne peut se faire passer pour "marxiste" sans faire un petit discours "anti-capitaliste", qui défend d'autant mieux la société bourgeoise. Nécessairement, ils doivent accuser ce qu'ils appellent capitalisme pour que leur discours puisse être qualifié de "marxiste". Pour défendre leurs intérêts de classe, ils ne peuvent évidemment que faire passer la barbarie suprême du capitalisme comme extra-capitaliste.

Pour nous communistes, cela ne nous intéresse pas d'accuser le capitalisme, de nous plaindre de son manque d'humanité, au contraire, nous soulignons le développement de la misère comme le produit naturel, véritable, authentique du capitalisme. Notre intérêt est de mettre en évidence que le mode de production du capital est le mode de production de la misère relative et absolue la plus imposante qu'a jamais connu l'humanité; qu'il ne s'agit pas seulement de ce que le capital dominerait quelque chose qui lui serait contraire, étranger à son essence, mais bien que le capital est essentiellement production et reproduction de la misère extrême. Le problème n'est pas d'accuser le capitalisme (ou pire encore est la dénonciation du "capital étranger") de mal procéder (ce qui suppose nécessairement admettre qu'il pourrait procéder autrement), mais de mettre en évidence que le produit le plus pur du capital ("le meilleur comportement qu'il puisse avoir"), "du capital national et étranger", est nécessairement la barbarie la plus sauvage, non comme conséquence médiatisée par son ingérence, mais comme réalité immédiate inhérente à son être. Et cela parce que ce n'est pas son affirmation qui nous intéresse (contrairement à ceux qui en défendent l'extension), mais sa destruction intégrale qui rend indispensable de centraliser en une force unique ce prolétariat toujours plus misérable que le capital engendre.

Les deux visions, optiques, conceptions sont infailliblement cohérentes; elles correspondent aux intérêts des deux classes de la société bourgeoise. Ceux qui ont transformé le marxisme en une idéologie de développement des forces productives et qui, d'une manière conséquente, considèrent comme extra-capitaliste tout ce que la bourgeoisie considère comme étant étranger à l'image qu'elle se fait d'elle-même et de sa société, sont strictement cohérents quand ils préconisent, pour l'élimination de la misère absolue, "l'extension du mode de production capitaliste", "la nécessité de réaliser les tâches démocratiques bourgeoises" (cf. thèse suivante), etc. Pour qu'une partie des ouvriers les suivent dans cette réalisation, ils sont obligés de maintenir divisé le prolétariat, sujet de la révolution. Pour cela, il n'y a rien de mieux que de présenter la misère extrême (dont ils sont obligés de parler du fait de son caractère explosif et incamouflable) comme la conséquence passive et inerte de la société.

"Ils ne voient dans la misère pas autre chose que la misère, sans voir en elle le côté révolutionnaire, subversif qui révolutionnera la société actuelle" disait Marx en critiquant le socialisme utopique. Nous devons constater qu'aujourd'hui le socialisme bourgeois n'a aucun autre remède qu'occulter le côté subversif de la misère extrême. Il n'y a aucune autre façon de maintenir divisé le prolétariat mondial que de lui faire croire que ses conditions de vie ne sont pas les mêmes partout. Il n'y a pas d'autre moyen de reproduire la division entre le prolétariat affamé (quelles que soient les proportions de moyens de subsistance attribuées, ces prolétaires ne vivent qu'à peine et uniquement dans la mesure où ils peuvent faire partie des forces de travail excédentaires du capital) et le prolétaire de la grande industrie qu'en convaincant celui-là que celui-ci est un privilégié et celui-ci que celui-là est une pauvre victime, en les convaincant l'un et l'autre qu'ils n'ont pas les mêmes intérêts et que leur lutte ne peut donc pas être la même [3].

Aujourd'hui, plus que jamais, la partie du prolétariat mondial qui crève de faim constitue la majorité de la population du globe. Aujourd'hui, plus que jamais, l'idéologie du mode de production capitaliste doit présenter ce prolétariat comme victime extra-capitaliste du capitalisme. Qu'il soit affamé par le salaire "socialiste" (sic) au Vietnam, au Cambodge, à Cuba, en Chine,... qu'il soit torturé par l'obligation de vendre sa peau presque gratuitement au capital qui, en échange, lui réserve une petite parcelle de "propriété" juridique avec laquelle il ne peut même pas reproduire sa vie, au Salvador, en Bolivie, au Pérou, au Sénégal, en Inde, au Mexique,... qu'il soit frustré comme prolétaire agricole par l'impossibilité de rencontrer des acheteurs pour l'unique chose qu'il possède: une rachitique force de travail, dans une quelconque partie du monde,... Dans la grande majorité du prolétariat mondial, l'idéologie "marxiste" ne voit, ne peut voir, n'a pas intérêt à voir autre chose que ceci: des victimes. Rien de plus cohérent avec l'idéologie dominante que de ne voir dans la misère que la misère, que de voir dans les victimes uniquement des victimes. Ici apparaît la terreur de ce que les prolétaires cessent d'être des victimes et qu'ils réalisent leur essence communiste; c'est cela qui a, pour la bourgeoisie, figure d'hérétique.

Aujourd'hui, plus que jamais, la misère est la misère produite par le processus même de valorisation mondiale du capital; aujourd'hui, plus que jamais, elle est subversive. Pendant que les "marxistes" continuent de trouver des subterfuges idéologiques pour "démontrer" la coexistence du mode de production capitaliste avec d'autres modes de production et le caractère extra-capitaliste de tous les secteurs du prolétariat qui crèvent de faim, dans les luttes du prolétariat, dans les camps et dans les rues, l'unité de classe tend et essaie de se réaliser, quelques fois avec des résultats importants. Ces dernières années, des dizaines de luttes importantes, aux quatre coins du monde, démontrent l'unification réelle du prolétariat contre toutes les divisions en catégories que la bourgeoisie essaie de lui imposer et cela malgré tous les moyens avec lesquels le capital essaie de désorganiser le prolétariat agricole (plus précisément: les nationalisations de la terre, réformes agraires, défenses du "socialisme" contre le "capitalisme").

Aujourd'hui, comme toujours, mais avec plus de force que jamais, la tâche des communistes est de transformer la subversion en révolution, le côté révolutionnaire de la misère en unification de la force révolutionnaire, l'unification intuitive en force centralisée et dirigée vers le communisme. Dans cette oeuvre de parti, le fait de mettre en évidence la réalité est une tâche fondamentale. Le fait de comprendre et de contribuer à faire comprendre le caractère unique du mode de production capitaliste mondial, malgré les différentes formes que celui-ci adapte dans chaque région (ce qui par essence ne peut être autrement), de montrer chaque processus immédiat de production, chaque forme du mode de production régional, sectoriel, conjoncturel, isolé, etc. comme étant partie intégrante et inséparable de la production et reproduction du capital, comme étant partie intégrante et inséparable de la production et la reproduction de la force de travail du capitalisme, comme étant partie constituante essentielle du mode de production capitaliste, occupe une place importante dans cette oeuvre de parti.

Cependant, pour nous prémunir contre une réponse aussi facile qu'irresponsable, nous devons éclaircir deux choses. Nous n'affirmons ni que la misère apporte automatiquement la révolution, ni qu'au plus il y a de misère absolue le prolétariat est plus révolutionnaire. Nous affirmons au contraire, sans méconnaître l'importance centralisatrice et la force décisive du prolétariat concentré industriellement, que le sujet de la révolution est le prolétariat dans son ensemble, que toutes ses couches ont le même intérêt historique et que la croissante misère relative que le capital impose à toutes les couches du prolétariat (la misère absolue étant la misère relative plus terrible encore) pousse l'ensemble du prolétariat à son unification dans la lutte contre le système mondial bourgeois.

Avant de passer à la critique méthodologique de la thèse, nous devons remarquer que l'expression "tiers-monde" avec laquelle ces "marxistes" désignent en général la plus grande partie de la planète est totalement cohérente avec l'ensemble de la thèse et avec l'objectif poursuivi par ces idéologues. En effet, l'expression "tiers-monde" a toujours eu comme objectif la division du prolétariat mondial et l'assujettissement d'une partie de celui-ci à la bourgeoisie. Dans son acception plus courante et cohérente avec l'idéologie dominante, elle suppose l'existence de trois types de société, de trois mondes: l'un qui serait véritablement capitaliste, un autre socialiste et enfin un sous-développé. Cette mystification qui occulte l'unicité du monde capitaliste et qui réalise en fait l'apologie du capital, identifie croissance des forces productives avec capitalisme, étatisation juridique des moyens de production avec socialisme et misère absolue avec extra-capitalisme.
 
 

Les présupposés méthodologiques de la thèse, les concepts de mode de production.

Quelles que soient ses variations, cette thèse a comme assise fondamentale une conception idéaliste des modes de production et spécialement du capital.

Philosophes, économistes, dirigeants de partis pseudo-ouvriers, marxologues,... Ces cent dernières années, dans des tonnes de manuels "marxistes", ils se sont tous appliqués à retrouver en Marx, à justifier sous couvert de Marx, leurs propres concepts de capitalisme, concepts bourgeois qui, teintés de "marxisme", servent d'autant mieux à idéaliser et défendre le capitalisme.

Les procédures utilisées pour arriver à ce résultat sont multiples (réécriture, utilisation de quelques formulations erronées, "traduction", "oubli" du niveau d'abstraction qu'occupe dans l'investigation la partie reprise de l'exposition de Marx, etc.), mais pour des raisons d'exposition, nous n'en reprenons pas tous les détails, nous nous contentons d'en critiquer les aspects les plus communs. Ce que tous partagent, est sans aucun doute de vider le mode de production de son histoire et de le définir non pas d'après sa vie réelle, mais d'après ce qu'il devrait être selon leur idéologie.

Il y a quelques décennies, la plus grande partie du "marxisme" officiel (principalement la première variante) était plus grossièrement économiste et identifiait capitalisme avec usine, capitaliste avec patron et prolétaire avec ouvrier manuel, industriel, créant de la plus-value. Le capitalisme était à la fois le "mode de production capitaliste" et la "structure économique capitaliste". Cette définition avait été construite à partir de considérations telles que "la définition du capitalisme" qui, chez Marx, constitue en réalité, un niveau d'abstraction déterminé et indispensable de l'investigation (nécessairement figée pour l'exposition): le processus de production dans l'industrie (principalement la première partie du premier volume du capital).

Cette falsification a été facilitée par:

* la publication très partielle des oeuvres de Marx, ce qui mettait dans l'impossibilité de comprendre à fond la cohérence d'ensemble;

* l'ignorance, même parmi les meilleurs militants communistes, du rôle occupé par le processus immédiat de production dans le "processus de production capitaliste dans son ensemble" (titre des matériaux du troisième volume du capital) et de celui-ci dans le mode de production (reproduction) de la société capitaliste (oeuvre complète de Marx);

* l'obscurantisme et l'ignorance généralisée de l'histoire capitaliste en dehors de l'Europe (dont Marx ne fut évidemment pas et ne pouvait être exempt).

De cette façon et sur base de la "grande oeuvre de la social-démocratie", le capitalisme a été identifié à une société idéale (idéal du capitalisme évidemment, qui n'a jamais existé et qui n'existera jamais) où il n'y aurait que des prolétaires (identifiés à des ouvriers manuels, d'usine et occupés) crachant de la valeur et des capitalistes (identifiés à des propriétaires juridiques particuliers des moyens de production). Le capitalisme était ainsi vidé de tout ce qui est sa vie, sans histoire réelle et était transformé en son idéal: le "capitalisme pur". Ce qui dans l'oeuvre de Marx fut l'isolement d'une partie de la réalité dans une phase d'investigation (ni la première ni la dernière), fut transformé en catégorie formelle censée définir le capitalisme (le capitalisme "pur" en l'occurrence).

L'antagonisme est total, Marx analyse le processus immédiat de production matérielle pour démontrer qu'il est soumis à la valorisation du capital (uniquement concevable comme processus social global), il analyse le processus dans l'usine (fabrique) pour démontrer que celui-ci ne peut exister sans toutes les présuppositions historiques du capital et sans que le capital reproduise en même temps: le marché mondial, les polices, le capital banquier, les médiations, les travailleurs du commerce et des banques, les prisons, la rente foncière, les églises, les millions d'hommes crevant de faim, le capital fictif, les lois, les guerres entre nations, la propriété étatique des moyens de production, le salariat déguisé, les "maisons de pauvres", le bonapartisme, les tonnes de marchandises invendues, les petits-bourgeois, les impôts, les juges, les armées, etc. La critique cohérente du capital attaque les racines mêmes de toutes les catégories formelles et pures de l'économie politique qui, elle, est nécessairement apologétique (qui, comme le dit Marx, fait abstraction de l'homme réel) et démontre que ce qu'est le capitalisme le plus pur présuppose, contient, développe, produit, reproduit toute la putréfaction de la société, toute la vraie merde que la logique formelle essaie d'éluder.

L'idéologie "marxiste", au contraire, se préoccupe, quand elle rédige ses manuels, de reléguer toute la merde et de nous définir ses pures catégories. Evidemment, en réalité, cela lui sert à justifier vraiment n'importe quoi, comme, par exemple, au nom du "post-capitalisme", la nécessité d'appuyer le "capitalisme", contre le "pré-capitalisme" qui, selon cette idéologie, constituent trois systèmes économiques pouvant coexister dans une même société!

L'influence néfaste d'une telle idéologie s'est énormément manifestée, jusque parmi les militants révolutionnaires des années 1917-'23. C'est ainsi que, par exemple, Lénine, dont la rupture avec la social-démocratie n'est pas parvenue à une rupture avec la racine méthodologique fondamentale qui lui aurait permis de comprendre ce qu'est vraiment le capital, considérait, dans quelques textes, la Russie postérieure à 1917, comme une combinaison de cinq systèmes économiques: économie patriarcale, petite production mercantile, capitalisme privé, capitalisme d'Etat et socialisme [4]. Non seulement il ne comprenait pas le mode de reproduction du capital comme un ensemble qui inclut nécessairement des formes immédiates et différentes d'objets matériels (subsidiaires du mode de production du capital), mais il comprenait le capitalisme privé et celui de l'Etat comme des systèmes différents (ce qui suppose un manque total de compréhension de ce qu'est le capital nécessairement privé et étatique en même temps) et, par conséquent, il allait même jusqu'à parler de socialisme, en pleine période de fortification du capitalisme. Des erreurs théoriques de cette ampleur ont fortement contribué à la contre-révolution.

Au cours des décennies plus récentes du capitalisme mondial, la publication d'autres oeuvres de Marx, la lutte de classes, le développement de la critique communiste,... ont ébranlé le mythe du "capitalisme pur" et ont rendu son ancienne forme difficile à maintenir.

Mais le capitalisme ne peut subsister sans avoir ses dieux, sans moderniser tous les dieux du passé et surtout sans adapter de façon permanente l'image "pure" qu'il se crée de lui-même. Ses idéologues se sont alors préoccupés de formaliser une nouvelle image, moins grossière, mais non moins idéalisée. S'est ainsi redéfini le mode de production capitaliste n'admettant celui-ci non uniquement comme une structure économique, mais aussi comme structure idéologique, juridique, politique, etc.

Comme la publication des vieilles oeuvres de Marx retournaient trop le couteau dans la plaie, la plus grande partie de ces oeuvres ont été disqualifiées sous prétexte de l'"immaturité" de Marx. Divers courants staliniens ou néo-staliniens, avec un ensemble de philosophes à leur tête (Louis Althusser et compagnie) ont alors adapté l'idéologie "marxiste" pour continuer à la mettre au service des partis pseudo-ouvriers du monde entier. Le même dualisme avec lequel ils s'imaginaient la société (combinaison de différents modes de production), ils l'ont appliqué aux oeuvres de Marx opposant les oeuvres de sa jeunesse aux oeuvres de la maturité (jusqu'à réduire le capital à une partie de cette oeuvre, ou mieux dit encore, à une réinterprétation d'une partie de cette oeuvre).

Ils ont redéfini mot par mot l'oeuvre de Marx, le "mode de production" fut déclaré "concept théorique", "objet idéal",... la "formation sociale" devint la "réalité concrète historiquement déterminée",... à partir desquels ils se sont voués à repeindre le monument capitaliste d'un ensemble de constructions philosophiques complexes et subtiles... tout cela pour finalement redorer l'image des vieilles et pourries conceptions dualistes de toute le bourgeoisie.

Peu à peu, tous les partis pseudo-ouvriers ont commencé à utiliser cette terminologie redécouverte par les philosophes "marxistes" (Althusser, Godelier, Poulantzas, Harnecker, Bettelheim), abandonnant le schéma "société traditionnelle-société moderne", "féodalisme-capitalisme". Maintenant, ils parlent de "formation sociale à dominante capitaliste où se combinent les modes de production capitaliste, féodal, etc.", de "formation sociale cubaine où le mode de production socialiste est dominant", de "formation sociale asiatique qui connaît encore la destructuration du mode de production tribal", etc. Cette nouvelle révélation des "concepts fondamentaux du matérialisme historique" (Harnecker), une des bibles du socialisme bourgeois en Amérique latine, a pris une telle importance pour la bourgeoisie que même les trotskystes qui, historiquement, ne partageaient pas ces conceptions, utilisent de plus en plus ces bavardages.

Malgré la subtilité individuelle de chacun de ses "théoriciens", l'ensemble de la ligne politique du néo-"marxisme" est celle du vieux révisionnisme et notre critique réalisée jusqu'ici reste entièrement valable. En effet, quoique le "mode de production capitaliste" ait été assaisonné d'un peu d'école, d'armée, de syndicats, etc. cela n'a été produit que dans la mesure où il permet de mieux définir cet objectif pur que tout réformiste s'imagine être le capitalisme. Mais ce n'est pas la réelle école, la réelle armée, etc. dont il s'agit ici, ce ne sont que des formes idéales qui y sont décrites: formes qui n'existent pas sinon dans l'imagination de ces "marxistes" [5].

Le militant de base des partis staliniens, trotskystes, etc. qui reçoit l'idéologie déjà bien achevée et schématisée, ignore en général qu'il est dans l'obligation d'agir au nom d'une "réalité" composée d'objets purs et idéaux créés par l'esprit (Hegel était plus "matérialiste"!). Par contre, le spécialiste en simplification et ré-interprétation de Marx, s'il n'est pas imbécile et s'il veut maintenir la cohérence philosophique, est obligé de reconnaître l'inexistence de ses "objets". Ainsi Marta Harnecker [6] définit le "mode de production" comme le "concept théorique qui permet de penser la totalité sociale comme une structure à dominantes" (!) et ajoute par la suite, que le "concept de mode de production se réfère à un objet abstrait, à une totalité sociale pure, "idéale", dans laquelle la production de biens matériels s'effectue de façon homogène."

Harnecker met le mot idéal entre guillemets, essayant d'arranger la chose. En réalité, cela démontre simplement qu'elle n'est pas parmi les moins imbéciles qui essaient de maintenir une cohérence. L'incohérence surgit dans la phrase elle même, en effet, qu'est-ce qu'une "totalité sociale pure" peut être d'autre qu'idéale? comment peut-on imaginer une "production de biens matériels de façon homogène" sinon dans l'idée?

Poulantzas, sans aucun doute un des révisionnistes les plus intelligents de l'après-guerre, des plus cohérents (ce que le reste des athusseriens lui reproche), dit: "Le mode de production constitue un objet abstrait, formel qui n'existe pas au sens fort dans la réalité. Les modes de production capitaliste, féodal, esclavagiste constituent également des objets abstraits-formels car eux non plus ne possèdent pas cette existence. Seule existe en fait une formation sociale historiquement déterminée (...) objet réel concret, toujours original parce que singulier, qui présente, (...) une combinaison particulière, un chevauchement spécifique de divers modes de production "purs"."

Voilà la sagesse: on reconnaît ce que le vieux "révisionnisme" occultait: sa "réalité" est composée d'"objets idéaux".

En ce qui concerne la comparaison avec Hegel, celle-ci ne peut aller plus loin. Hegel, en tant qu'idéaliste, a développé les lois de la dialectique tandis que la méthode des "marxistes" idéalistes actuels est la plus grossière logique formelle. Tous s'étonnent de ce que "Marx et Engels n'aient jamais défini le concept de mode de production qu'ils emploient si souvent" (Harnecker), qu'ils n'aient pas écrit de manuels de "marxisme" où chaque "définition" peut s'enfermer dans un petit casier, où chaque catégorie peut être formalisée, classée "abstraite" ou "concrète", comme eux le font, calquant les manuels de logique vulgaire.

Confondant abstraction avec formulation de catégories formelles idéales, ils ne peuvent pas comprendre que pour Marx et Engels, comme pour nous, la réalité ne se compose pas de catégories mentales, mais que celles-ci émergent et forment partie de la réalité, que les concepts qui servent à analyser et transformer le monde [7] sont ceux qui expriment, dans la pensée, la dynamique de la réalité historique, dynamique qui implique nécessairement des contradictions.

Personne ne reconnaît mieux que les communistes la nécessité de l'abstraction pour procéder à l'analyse du développement social (contre les sables mouvants des "nécessités particulières et concrètes"). Mais abstraction n'est jamais pour nous abstraction de la vie de l'homme, de l'histoire, et création de catégories formelles idéales. Ce n'est pas un processus réalisé par la pensée pour créer des "modèles".

L'abstraction qui sert à exprimer la réalité par voie de la pensée, c'est, pour Marx comme pour nous, l'abstraction réalisée par la réalité elle-même. Ce n'est pas un processus idéal, mais un processus historique matériel qui se développe dans la société même. Ainsi, par exemple, le concept de travail abstrait qui n'est pas présenté en général comme "invention de Marx", c'est, au contraire, le produit historique de nombreux siècles d'abstraction sociale du travail concret, abstraction qui se développe de par la relation sociale argent et que Marx, loin d'"inventer", est le premier à découvrir tel quel et, faisant abstraction d'un ensemble de phénomènes et fluctuations secondaires, en fait la base d'une systématisation des lois inhérentes à son développement.

Pour pénétrer la réalité, les abstractions propres à la réalité, au cours des phases distinctes d'une investigation, il est nécessaire de réaliser les abstractions d'un ensemble de phénomènes non substantiels. Mais pour peu que les relations entre les catégories ainsi établies expriment les contradictions de la réalité même (et non d'un monde de catégories idéales), elles doivent exprimer l'abstraction, l'isolement du substrat matériel social qui se réalise historiquement.

Pour cette raison, les concepts fondamentaux du matérialisme historique n'entrent et ne peuvent entrer dans les ridicules petits casiers dans lesquels Harnecker et compagnie essaient de les enfermer. Ils se réfèrent nécessairement à différents niveaux d'abstraction qui expriment la relation éminemment pratique, inséparable et dialectique entre l'abstraction produite par la société et la captation de cette abstraction, transformation du monde.

C'est pour cela que, chez Marx et Engels, il n'y a pas de définition cadre, ni de modes de production, ni de formations sociales, ni de classes sociales, ni de l'argent, ni d'aucun "concept élémentaire du matérialisme historique". Les définitions de concepts, en tant que déterminations pratiques nécessairement différentes (et même extrêmement différentes) ne peuvent être réduites, comme le ferait la logique formelle, à des réponses types, figées, sans que les concepts en soient altérés. Toute prétention logique formelle se verrait obligée de prévoir de nombreux petits casiers pour chaque concept selon le niveau d'abstraction considéré, et même dans ce cas, elle se retrouverait incapable de saisir la dynamique de la société en mouvement.

Ainsi, par exemple, l'argent va, au cours de son développement, acquérir des déterminations sociales différentes, développement nécessitant de nombreuses définitions différentes. N'importe quelle étude sérieuse de sa dialectique historique rejette toute tentative logique vulgaire d'enfermer le concept argent dans une définition pure qui serait nécessairement a-historique, qui ne tiendrait pas compte du niveau d'abstraction considéré. Ainsi, quoique le métal argent puisse rester invariable, la fonction sociale de l'argent est essentiellement différente dans la Rome antique, sur le marché mondial en révolution à la fin du XVème siècle et sous le capitalisme d'aujourd'hui. De la même manière qu'au capitalisme mondial correspond une définition de l'argent valable pour toute la société, si l'on considère un autre niveau d'abstraction, le même argent a une définition sociale totalement différente selon qu'il se trouve entre les mains de l'ouvrier (comme simple moyen d'achat) ou entre les mains d'un capitaliste (comme moyen d'accumulation du capital qui comprend tout un ensemble de déterminations sociales). Nous pourrions poursuivre ce processus de concrétisation et chaque fois redéfinir l'argent, nous obtiendrions encore des définitions différentes s'il s'agit d'argent amassé dans les sous-sols de la banque, d'argent qui sert à acheter de la force de travail ou d'argent qui sert à acheter des titres de dette publique, etc.

Ainsi en est-il pour tous les concepts. Pour les communistes, les concepts se définissent par leur pratique sociale. Ainsi, le prolétariat se définit par sa pratique contradictoire à celle de la bourgeoisie dans tous les domaines. Le prolétariat est à la fois la classe dépossédée de tout, sauf de sa force de travail, et n'existe en tant que classe qu'organisée en parti. La définition de la classe est éminemment pratique, pratique dans toute la vie (dans la production, dans le chômage, dans la reproduction de la force de travail, dans la lutte théorique et politique) et constamment en développement contradictoire vers le parti de classe.

A chaque fois que les vulgarisateurs du marxisme (transformateurs du marxisme en une logique formelle) découvrent ces définitions, complexes, contradictoires et variantes, qui expriment la réalité, ils essaient d'en éliminer la dynamique contradictoire. Comme logiciens formalistes, les althusseriens et compagnie ont battu tous les records [8] pour tenter de concilier (uniquement dans leur esprit évidemment) les contradictions qui font mouvoir, changer, transformer, la réalité. Comme, pour eux, seule peut exister une définition pure, ils se divisent entre ceux qui définissent les classes par les "rapports de production" eux-mêmes "purifiés" selon leur propre vision et ceux qui les définissent par "la lutte" également "pure", telle qu'ils se l'imaginent.

Des concepts de mode de production et de formation sociale, ils n'ont donc pas fait exception. Pour eux, Marx s'est trompé car il aurait confondu une catégorie formelle idéale avec une réalité concrète et n'aurait "défini" aucune des deux à un niveau précis ("réel" ou "d'abstraction formelle"). Ils ne comprennent pas la base du marxisme, la rupture brutale avec toute la philosophie et avec la construction de concepts purs; ils ne comprennent pas que tous les concepts utilisés par Marx expriment la réalité, quoiqu'ils le fassent à différents niveaux d'abstraction et contiennent différentes définitions sociales.

Pour nous comme pour Marx, les concepts peuvent définir des réalités différentes selon le niveau d'abstraction historique (réel) auquel nous nous référons. Ainsi, par exemple, il est tout aussi correct de parler de société bourgeoise ou de formation sociale capitaliste lorsque nous nous référons aux quatre derniers siècles de l'histoire de la planète, comme d'utiliser le concept de formation sociale française pour se référer à la situation concrète, conjoncturelle de ce pays. De la même façon, le concept de production peut se référer à la particularité plus localisée ou historiquement limitée que peuvent prendre des rapports sociaux et techniques de production de valeurs d'usage concrètes. Dans ce sens, il est correct de se référer au mode de production patriarcal, au mode de production parcellaire du paysan, jusqu'au mode de production du cordonnier du coin. Si nous n'employons pas souvent le concept de mode de production dans ce sens, c'est pour éviter tout genre de confusions si facilement exploitées par les idéologues bourgeois, surtout dans un monde où Marx continue à être le grand méconnu aux côtés des succès mercantiles de tous ses vulgarisateurs [9]. Sans méconnaître la nécessité d'études concrètes qui expliquent les procès particuliers et différents de subsompsion de ces modes de production dans le capital, notre presse centrale, de par ses objectifs généraux actuels, ne peut pas traiter de ces niveaux de concrétisation, mais ceux-ci pourraient trouver leur place dans les diverses presses territoriales. Au niveau où nous travaillons, ce qui reste toujours primordial, c'est l'insistance non sur les formes particulières de subsompsion, mais la mise en évidence que tous les types et modes de production de valeurs d'usage, se trouvent, dans le monde entier, inclus, subordonnés, dominés, dans et par le mode de production capitaliste.

Cet autre niveau d'abstraction sur lequel nous pouvons et devons insister aujourd'hui, a été développé par le capitalisme lui-même. Au sujet du pré-capitalisme où chaque production était production locale et où celles-ci étaient différentes et séparées de la circulation, ce serait un non sens de parler de mode de production mondial. Des milliers d'années de développement de la marchandise et de l'argent, entre les différentes unités productives, ont été nécessaires pour donner origine à l'unification du monde capitaliste. Cependant, seuls quelques siècles de capitalisme furent suffisants pour que celui-ci réussisse à submerger, en transformant, toute la vie de l'humanité. Ce processus, toujours renouvelé et fortifié, par lequel la société mondiale produit du capital, faisant abstraction de ce que pense et fait chaque individu, des rapports particuliers de production dans telle ou telle région, de la forme sous laquelle se produit telle valeur d'usage et de l'objet même des valeurs d'usage, s'est affirmé substantiellement au siècle passé. Pour cette raison, aujourd'hui encore, méconnaître le mode de production capitaliste comme réalité mondiale, est une erreur théorique très grave qui, à elle seule, représente toute une force de conservation sociale, de contre-révolution.
 
 

La classification des pays de la variante 1 :

Si le concept de mode de production capitaliste pur est un non sens qui existe seulement dans la tête de ces messieurs bourgeois qui défendent leur position de classe dominante, selon leur logique, le fait de classer des pays capitalistes purs et impurs a encore moins de sens.

Faisons momentanément abstraction des erreurs plus communes et fondamentales que cette thèse contient: définition idéaliste, pure du capitalisme qui a comme conséquence l'ignorance de l'unicité des lois qui régissent le monde. Que reste-t-il pour soutenir qu'il existe différents types de pays?

Supposons qu'ils appellent capitaliste pur la domination totale du capital et la généralisation de la production mercantile, le monde serait alors capitaliste "pur" et de même que chacun des pays en particulier [10]. La même chose arriverait si l'on supposait que les pays "capitalistes purs" sont ceux où toute la vie économique, sociale et politique est régie par les contradictions du développement du capitalisme, tous les pays seraient "capitalistes purs".

Par contre, si l'on ne considère "purs" que les pays capitalistes où il n'existe pas d'autres rapports de production que le salariat (il est évident que partout on peut trouver des artisans, des petits-bourgeois, etc.), il n'existerait aucun pays capitaliste "pur".

Quand les défenseurs du "capitalisme pur" se retrouvent coincés face aux évidences, ils recourent alors aux statistiques. De même que les grands organismes internationaux du capital (FMI, BIT, OCDE, etc.), ils divisent le monde en deux ou trois types de pays selon, par exemple, les chiffres du produit industriel comparé, le nombre d'ouvriers de la grande industrie, etc. Armés de ces chiffres qui sont réalisés par des pays et groupes de pays (correspondant donc aux intérêts de la bourgeoisie et non du prolétariat) [11], ils proclament qu'il y a des pays où prédomine (en pourcentage) la grande industrie et d'autres non. Nous ne mettons pas en doute cette évidence, mais il ne s'agit ici que d'une description phénoménale aussi stupide que de dire "il y a des hommes très riches, d'autres riches, d'autres moins riches, d'autres pauvres et d'autres très pauvres"; dans tous les cas, on occulte l'essentiel, ce qui permet de comprendre la dynamique sociale du capitalisme et de sa destruction. Dans le second, on nie les classes sociales par des données sociologiques; dans le premier, qui est celui que nous examinons à présent, on occulte que la prédominance et domination de la grande industrie ne s'établit pas par pays, que rien ne peut expliquer ce phénomène à ce niveau auquel même le cycle court d'accumulation du capital ne peut se concevoir, phénomène dont la réalité profonde ne peut être perçue que dans les variations et polarisations de l'accumulation du capital au niveau mondial.

En premier lieu, toute classification de pays se basant sur ce type de critères ultra descriptifs, nie le fait que la prédominance et la domination de la grande industrie se développent et se consolident au niveau mondial et non national. En second lieu, nous devons remarquer que d'aucune façon, même au niveau descriptif le plus superficiel, ce genre de chiffres ne peut prouver qu'existent des pays capitalistes purs ou impurs; il est en effet parfaitement absurde de vouloir établir un concept "pur" (ce qui, du point de vue du matérialisme dialectique, est déjà un non sens) à partir de moyennes, majorités ou pourcentages!
 
 

La formulation de la variante 2 :

L'idéalisation du mode de production capitaliste, la fixation concrète de la formation sociale, la réduction du marxisme à une logique formelle, sont condensées dans la formulation de cette thèse. En ce qui concerne la classification de pays (ou de continents puisque cette variante envisage le fait qu'ils pourraient constituer une "formation sociale", l'Amérique latine par exemple), elle varie d'après chaque auteur. Mais déjà du simple fait que tous (ceux que nous connaissons) admettent que dans une "formation sociale" puissent coexister la marchandise, l'argent, le salaire, etc. avec le "mode de production socialiste" (dominé ou dominant selon l'auteur et la "formation sociale considérée"), nous nous refusons de rentrer dans ces classifications particulières. En effet, cette simple affirmation résulte déjà de toute une condensation de postulats contre-révolutionnaires: possibilité d'existence du "mode de production socialiste" avec une "circulation" ou "distribution" "semi-capitaliste" etc., postulats à combattre de manière permanente et avec intransigeance. Il ne peut exister de mode de production socialiste dans aucun pays, continent, sans dictature mondiale du prolétariat. Quoique la dictature du prolétariat débutera nécessairement dans un pays ou groupe de pays, ces bastions du prolétariat auront pour seule alternative: ou s'étendre mondialement ou périr.
 
CONTRE-THÈSE 3 : Le capitalisme est la prosaïque réalité. Ce n'est d'aucune manière une forme pure ou idéale. Il n'est que la pauvre et misérable réalité d'une société pourrie déchirée par ses propres contradictions dans laquelle nous pouvons à peine subsister; société dont le développement historique a synthétisé le monde en une unité, a simplifié et exacerbé (abstraction sociale) la contradiction bourgeoisie/prolétariat.

Contre la variante 1 : Le capitalisme pur existe seulement dans la tête des capitalistes purs, c'est leur religion préférée. En tant que réalité historique, son unique vie possible n'est que toute la merde de ce monde.

Contre la variante 2 : Au cours des quatre derniers siècles, la formation sociale bourgeoise mondiale fut, de façon permanente, révolutionnée par le capital qui transforma peu à peu, par la domination de l'argent, le "monde" qui préexistait en un monde producteur de capital où toute la vie "humaine" est accaparée, incluse, dans le mode de production capitaliste [12].

 
THÈSE 4 : Il est nécessaire de réaliser (terminer) les tâches démocratiques bourgeoises comme condition préalable à la venue du socialisme. Le prolétariat doit lutter pour la révolution par étapes, double, ininterrompue, permanente, etc. (selon les variantes et sous-variantes).
Cette thèse est la conséquence naturelle de la thèse 3: "il existe des pays (capitalistes "purs") ou l'on peut faire la révolution directement prolétarienne et d'autres ("moins développés") où il faudrait réaliser un autre genre de tâches". Avant de pénétrer le sujet même des "tâches démocratiques bourgeoises", il est nécessaire de souligner que cette classification de pays a servi et sert encore (dans quelques-unes des sous-variantes) à nier jusqu'à la possibilité de la dictature du prolétariat dans les pays qui seraient "moins développés".

En effet, en se basant sur l'affirmation de Marx que "les pays avancés montrent aux retardés l'image de leur développement futur", affirmation qui est historiquement, totalement fausse, il a été développé que l'on pourrait seulement aspirer à la dictature du prolétariat dans les pays économiquement "plus avancés". Ce qui a aussi été intégralement démenti par l'histoire: les plus importants et glorieux essais de dictature prolétarienne que nous avons connus jusqu'à présent, les insurrections triomphantes en France en 1871 et en Russie en 1917, ont précisément eu lieu en dehors des pays économiquement les "plus avancés" [13].

"Le développement et le résultat de la révolution d'Octobre assenèrent un coup formidable à la parodie scolastique du marxisme qui s'était considérablement étendue dans les milieux sociaux-démocrates russes, en commençant par le Groupe d'Emancipation du Travail qui avait trouvé la plus complète expression dans le menchévisme. Ce pseudo-marxisme consistait essentiellement à faire de la pensée conditionnelle et limitée de Marx --"Les pays avancés montrent aux retardés l'image de leur développement futur"-- une loi absolue, supra historique, sur laquelle ils s'efforçaient de cimenter la tactique du parti de la classe ouvrière. Avec cette théorie, ils écartaient naturellement la question de la lutte du prolétariat pour le pouvoir, jusqu'aux pays les plus développés du point de vue économique qui n'auraient dès lors pas donné l'exemple et créé, en quelque sorte, de "précédent"." [14] Nous ne devons pas oublier cette grande leçon d'Octobre tirée par Trotsky parce que les "vieux bolchéviks" qui s'opposèrent à l'insurrection, qui l'ont sabotée et trahie, se basaient précisément sur l'idée qu'on ne pouvait pas faire l'insurrection en Russie avant que celle-ci ne se réalise en Allemagne et/ou en Europe occidentale.

Avant tout, nous devons donc savoir clairement que ce genre d'argumentation contre la lutte directe pour la dictature du prolétariat, est en continuité non avec les bolchéviks qui dirigèrent l'insurrection, mais avec l'idéologie de la social-démocratie internationale, avec les menchéviks et ces "vieux bolchéviks" contre lesquels Lénine s'est ouvertement battu d'avril à octobre 1917.

Etant donné que cette mise au clair définit et délimite déjà des frontières de classe, toujours valables pour le futur, nous pouvons nous demander: que sont les tâches démocratiques bourgeoises?

Evidemment, si le capital n'est pas idéalisé, si le capital est conçu tel qu'il est et non tel que se l'imagine tel ou tel idéologue du capital, le mythe s'écroule, les véritables tâches démocratiques bourgeoises ne sont que les propres réalisations de la bourgeoisie; c'est-à-dire: développement et destruction des forces productives, développement polaire et atrophié axé non pas sur les nécessités humaines, mais sur le profit capitaliste, production de richesse et misère toujours croissante, terrorisme démocratico-fasciste contre le prolétariat, guerre nationale-impérialiste, destruction politique et physique du prolétariat, etc.

Posées de cette façon, c'est-à-dire considérant les tâches démocratiques bourgeoises pour ce qu'elles sont et sur la seule base historique et matérialiste que nous pouvons admettre, le prolétariat, comme force organisée, n'a aucun intérêt ni à les promouvoir, ni à les appuyer, ni à les réaliser.

Reste à démolir le fameux et réactionnaire argument du progressisme du capitalisme. Mais comme nous ne permettons déjà pas qu'on se réfère uniquement au pôle positif du capital, qu'on le sépare idéalement de la prosaïque réalité, cet argument-là s'écroule aussi. Il est vrai que toute la barbarie du capitalisme, toute l'infamie de la bourgeoisie, volontairement ou non, en concentrant et développant son ennemi historique, le prolétariat, oeuvre au communisme. On pourrait même argumenter très progressistement qu'après une guerre, sur les monceaux de cadavres des ouvriers, le capital se développe et construit une classe ouvrière encore plus forte. Pour nous, cela ne fait que confirmer l'inéluctabilité du communisme intégral; nous le voyons comme un fait déjà advenu. Le développement de la contre-révolution ne fait qu'accuser le développement de la révolution. Cependant, dans chaque phase historique spécifique, le prolétariat lutte avec plus de force pour réaliser la révolution communiste le plus tôt possible et c'est cette lutte, même encore défaite momentanément, qui donnera force à la révolution future (continuité historique). Ou bien on est avec la révolution, ou bien on est contre la révolution, il n'y a pas de camp intermédiaire, l'antagonisme est permanent, tous ceux qui choisissent d'appuyer la contre-révolution sous prétexte que celle-ci renforcée, renforcera la révolution, y resteront inévitablement. Dans chaque période historique, révolution et contre-révolution s'opposent antagoniquement sans laisser de place à des "positions intermédiaires". Ou on lutte pour la révolution communiste ou on défend les tâches démocratiques bourgeoises. Malgré le fait que les défenseurs des tâches démocratiques bourgeoises aient dur à l'admettre, ils ne peuvent nier que la guerre entre nations, la guerre impérialiste, est une tâche démocratique bourgeoise fondamentale de l'histoire du capitalisme. Qu'ils ne se "méprennent" pas: aux cris de "réalisons les tâches démocratiques" font inévitablement échos les cris de "vive la guerre nationale", "vive la guerre impérialiste".

Quand nous examinons le rôle qu'ont joué les tâches démocratiques bourgeoises dans l'histoire, elles se révèlent clairement contre-révolutionnaires. Dans les cinq continents, chaque fois que se concluent les "révolutions agraires", "révolutions nationales", "révolutions politico-démocratiques", profitant de l'étourdissement que produit auprès des prolétaires la simple mention du mot "révolution", la bourgeoisie en profite pour désarmer tout groupe prolétaire, pour reconstruire l'armée professionnelle (parfois même appelée "rouge"), processus qui se conclut toujours par le massacre démocratique et national des prolétaires.

Au plus les tâches démocratiques bourgeoises ont pu être présentées comme des nécessités pour le prolétariat,... au plus elles ont été instrument de sa défaite, au plus elles ont été teintées du sang des prolétaires. Les massacres en Chine, de la Commune de Shangaï en 1927 à la prise du pouvoir par Mao en '49, en sont un exemple autant sinistre que frappant.

Au plus ils essaient de démontrer la cohérence "marxiste" des tâches démocratiques bourgeoises, au plus antimarxistes en sont les argumentations. Ainsi, une partie importante du socialisme bourgeois dit que dans les "pays non développés" où le capitalisme n'est pas "pur", la bourgeoisie ne peut développer ces tâches et que c'est au prolétariat de le faire (!). S'il y avait un pays où la bourgeoisie n'ait pas réalisé ses tâches de classe dominante, le prolétariat n'y aurait jamais été dérouté et constituerait un bastion de la révolution mondiale, supposition tout à fait absurde parce que la bourgeoisie n'a pas imposé ses tâches pays par pays, mais mondialement. C'est mondialement qu'elle a imposé sa dictature de classe et ses tâches démocratiques bourgeoises. Il ne faut pas oublier que la présupposition historique des pays qui servent de modèles d'accomplissement des tâches démocratiques bourgeoises (prenons l'Angleterre), est le développement d'une fraction du capital capable de disputer le contrôle du marché mondial de capitaux, d'imposer la production massive de misère dans certaines régions du globe et de se servir de nombreux Etats "nationaux" (avec un gendarme à leur tête) pour défendre les intérêts. C'est donc une absurdité totale que de diviser ce processus unique, essentiel du capitalisme en, d'un côté, la réalisation des tâches démocratiques bourgeoises (la croissance économique de ce pays) et, de l'autre, la non réalisation de ces tâches démocratiques bourgeoises. Encore une fois, ce serait idéaliser le capital que de considérer comme contraire à son essence l'anticroissance économique alors que cette dernière est la conséquence inévitable de son propre développement. De plus, cette grande tâche démocratique bourgeoise que fut la contre-révolution la plus prolongée de l'histoire du prolétariat (et ce poids est encore terrible) s'est étendue à tous et à chacun des pays du globe.

Le prolétariat doit-il réaliser les tâches démocratiques bourgeoises? Non et mille fois non; ce serait un suicide collectif. L'antagonisme est irrémédiable; il n'y a pas de conciliation possible entre les tâches prolétariennes, communistes et les tâches démocratiques bourgeoises.

Souvent il est dit que le prolétariat ne peut lutter pour ses propres intérêts de classe si les tâches démocratiques bourgeoises ne sont pas préalablement réalisée. Cette position qui est l'extrême droite de la thèse que nous critiquons, renie l'abc de la lutte ouvrière: celle-ci ne surgit d'aucune idée de démocratie, d'indépendance nationale, de développement économique, mais est, avant tout, une lutte provoquée par l'exploitation de classe et qui se développe contre les conditions de cette exploitation et contre l'exploitation même.

Nous pouvons maintenant examiner ce que les défenseurs des tâches démocratiques bourgeoises comprennent plus spécifiquement dans ce concept. En général, ils y incluent trois aspects mutuellement articulés:

1. "l'indépendance nationale contre l'impérialisme";

2. "la croissance économique, la liquidation du féodalisme et/ou des résidus pré-capitalistes";

3. "la liquidation des formes archaïques et/ou pré-capitalistes de domination politique: totalitarisme, fascisme, monarchie, etc. et la conquête de la démocratie".

Nous examinerons très rapidement ces trois aspects, leur critique n'est que l'application particulière de la critique générale que nous venons de faire: les idéologues des trois variantes de tâches démocratiques ne se réfèrent pas au contenu matérialiste vérifié par l'histoire, mais à son "aspect positif" qui, séparé du tout, est idéalisé.
 
 

1. "L'indépendance nationale à l'égard de l"impérialisme" [15]

En général, quand ils parlent d'indépendance nationale, ils distinguent indépendance économique et indépendance politique en admettant au moins que l'indépendance économique est impossible dans le capitalisme. Mais, pour nous, il est clair que la dépendance économique implique la dépendance politique; dans le capitalisme aucun pays ne peut être indépendant ni économiquement, ni politiquement.

Quand l'opinion publique parle d'indépendance politique, elle prend l'aspect formel, juridique, comme critère d'appréciation de la réalité politique. Déjà la bourgeoisie anglaise du siècle passé voyait les choses plus clairement: "Toute l'Amérique sera indépendante et pourtant nôtre" [16]. La formulation "les pays d'Amérique latine ont conquis leur indépendance politique" est donc autant erronée que de dire qu'elle a conquis son indépendance tout court. Cela occulte la réalité: il n'y a pas d'indépendance réelle d'aucun type, mais sous couvert d'indépendance juridico-formelle, il ne s'agit que de changement de camp impérialiste.

Quelques siècles de développement capitaliste, avec des centaines d'"indépendances obtenues", prouvent irréfutablement cette affirmation. L'indépendance effective est une utopie et une utopie réactionnaire. Toute lutte nationale pour l'indépendance se lie nécessairement économiquement, politiquement, idéologiquement, organisativement, et logistiquement, à un des camps impérialistes en présence. Tout Etat national, en tant que force anti-prolétarienne et de lutte interbourgeoise, forme partie de la puissance d'un des camps impérialistes, quoique conjoncturellement, il puisse osciller entre l'un et l'autre, selon la lutte entre les fractions bourgeoises qui se disputent son contrôle et la permanente reformation des constellations impérialistes. Cette lutte peut évidement se conclure par un changement de camp impérialiste et une réorganisation d'un camp impérialiste.

Par conséquent, si nous considérons l'"indépendance nationale à l'égard de l'impérialisme" non telle qu'elle est établie dans telle ou telle déclaration de "libération nationale", mais pour ce qu'elle est effectivement (un grand mythe pour enrôler le prolétariat au service de fractions rivales de la bourgeoisie), il est évident que le prolétariat n'a aucun intérêt à accomplir cette tâche démocratique bourgeoise. Au contraire, l'intérêt du prolétariat est de combattre cette dite tâche démocratique bourgeoise les armes à la main.

Face à l'évidence des faits historiques qui démontrent des libérations nationales contre-révolutionnaires, les partisans des tâches démocratiques bourgeoises soutiennent que si elles se sont déroulées de cette façon, c'est parce que ce ne fut pas le prolétariat qui dirigea la lutte d'indépendance, mais la bourgeoisie nationale qui est qualifiée de "vendue", "anti-patriotique", etc. à partir de quoi ils déduisent que c'est au "prolétariat qu'incombe la responsabilité de libérer la patrie du joug de l'impérialisme étranger, de diriger le front de lutte contre lui."

C'est-à-dire, ni plus ni moins, qu'ils supposent que l'"indépendance nationale" est neutre, qu'un front de "libération nationale" n'a pas de contenu propre, que celui-ci dépend de qui le dirige. Nous pensons au contraire, qu'un front est déterminé par son programme, par les objectifs stratégiques qu'il se fixe, par la pratique permanente qu'il développe. Libérer la nation, c'est tout un programme anti-communiste, bourgeois (le prolétariat n'a pas de patrie), l'objectif stratégique, c'est de remplacer une fraction de la bourgeoisie par une autre pour améliorer le développement du capital, pratique qui implique quotidiennement de la part des ouvriers, de renoncer à leur lutte au profit du soutien d'une fraction de la bourgeoisie jugée "progressiste". Un front avec ce programme suppose nécessairement que les ouvriers qui l'intègrent renoncent à la défense de leurs intérêts immédiats, historiques, qu'ils renoncent par conséquent à leur classe. Un front de libération de la nation a déjà un contenu bien déterminé, un contenu intégralement bourgeois.

Quand ils disent que l'indépendance nationale atteinte n'est pas celle qu'ils désiraient parce que le front de lutte était dirigé par la bourgeoisie, ils falsifient effrontément la réalité. C'est exactement l'inverse qui se passe, un front de libération nationale dont le contenu est bourgeois, ne peut avoir d'autre direction qu'une direction bourgeoise. C'est le contenu qui détermine sa direction et non l'inverse; les ouvriers qui l'intègrent, même s'ils arrivent à le diriger et qu'ils s'appellent "parti marxiste-léniniste" ou "parti communiste", le font en renonçant à leurs intérêts de classe pour accepter ce programme bourgeois.

Le reste des arguments utilisés pour soutenir la nécessité de réaliser cette tâche démocratique bourgeoise, sont en général plus grossiers et la critique de ceux-ci recoupe déjà celles faites plus haut dans ce texte. Ainsi par exemple, quand ils présentent les Etats-Unis, l'Angleterre, la France,... comme des modèles d'indépendance nationale, ils oublient à nouveau le caractère mondial et polaire du capitalisme, ils présentent le "bon" côté de la tâche démocratique bourgeoise sans voir la réalité d'ensemble, ils oublient que la lutte ouvrière a démenti pratiquement la thèse selon laquelle les pays "les plus développés et indépendants" connaissent une lutte de classes d'autant plus exacerbée.

A titre exemplatif, prenons le cas de l'Amérique. La dépendance (interdépendance) du cycle d'accumulation du capital est généralisée et détermine en même temps et la croissance de certains pôles et l'anti-croissance des autres, tel qu'il a déterminé l'énorme croissance aux Etats-Unis et la croissance ultra atrophiée en Amérique latine. Un type de développement présuppose l'autre. Une Amérique latine "aussi indépendante que les Etats-Unis" serait nécessairement "aussi impérialiste que les Etats-Unis" [17], de même que des Etats-Unis "aussi indépendants que l'Angleterre" seraient "aussi impérialistes que l'Angleterre". Ceux qui confondent le plus impérialisme avec un pays, lutte anti-impérialiste avec la lutte contre ce pays, sont ceux qui, sans exception, ont comme modèle de développement ce même pays, ce même "impérialisme" comme grand exemple d'"indépendance nationale".

La même comparaison nous permet d'exemplifier la relation entre "indépendance nationale" et lutte de classes. Qui aurait l'audace de nous dire que la lutte de classes aux Etats-Unis et en Angleterre est allée plus loin qu'en Amérique latine grâce à la tant vantée "indépendance nationale"? Nous avons le plus grand intérêt à ce que cela soit ainsi, que là où ce centralise le capital, la lutte ouvrière puisse attaquer directement les centres de concentration du capital, et de répression internationale de la bourgeoisie, que la lutte aille encore plus loin qu'en Amérique latine. Mais malheureusement, cela ne s'est pas passé ainsi, le prolétariat d'Angleterre et des Etats-Unis n'a jamais pu empêcher, jusqu'à présent, les centaines d'interventions directes ou indirectes que les armées de ces Etats réalisèrent contre le prolétariat du monde entier.

Nous avons évidemment intérêt à ce que la lutte ouvrière dans ces "nations indépendantes" aille loin, très loin dans l'affirmation de ses intérêts qui sont les nôtres. Mais ne soyons ni aveugles,... ni résignés. Le prolétariat latino-américain a le devoir de lier ses luttes avec celles du prolétariat du monde entier et spécialement avec les luttes ouvrières au sein de l'imposant gendarme démocratique que sont les Etats-Unis. Pour cela, l'organisation en parti directement international est indispensable.
 
 

2. "La croissance économique, la liquidation du féodalisme et/ou des résidus pré-capitalistes [18]

Nous avons déjà réalisé la critique générale de cette tâche. Cependant, le pseudo-marxisme a créé de telles confusions que quelques éclaircissements supplémentaires sont indispensables.

En effet, même des prolétaires luttant pour leur propre dictature, même des groupes révolutionnaires soutiennent encore "que l'on ne peut nier qu'il y ait des structures précapitalistes, que le prolétariat réalisera nécessairement des tâches sur le plan économique qui auraient incombé à la bourgeoisie et que, pour ne pas se cacher la nature de ces tâches, il faut les appeler "tâches démocratiques"."

Notre désaccord avec ce point de vue qui reflète encore l'influence de l'idéologie bourgeoise, est total. Quelle tâche économique qui incombe à la bourgeoisie le prolétariat peut-il réaliser? Un accroissement atrophié des forces productives? Un accroissement de la misère absolue et relative? Une augmentation de la mortalité infantile? etc. Ils répondraient évidemment négativement bien que ce serait le seul accroissement économique qui corresponde au programme de la bourgeoisie, ce serait l'unique façon de combattre le "pré-capitalisme", de la "rendre capitaliste", de séparer encore plus les producteurs de leurs moyens de production.

Quand on parle simultanément d'un accroissement harmonieux des forces productives, d'une diminution du temps de travail et de son intensité, d'une amélioration quantitative et qualitative de la consommation de la population, etc; par conséquent, d'un changement total des objectifs de la production; en mettant la production au service de l'homme et non de sa destruction, on ne peut parler de tâches démocratiques bourgeoises, mais de tâches prolétariennes, de tâches communistes. En effet, cela présuppose le despotisme ouvert contre les critères qui ont dirigé la vie de l'humanité jusqu'à présent, contre le taux de profit, contre la valorisation du capital, pour l'imposition d'autres critères de production qui, eux seuls, incombent au prolétariat.

Il n'y a pas de demi-mesures, ni de tâches neutres qui pourraient être menées à bien par une quelconque des deux classes de la société. Les tâches démocratiques bourgeoises, même si ce sont des ouvriers "au pouvoir" qui les dirigent et les réalisent, ne peuvent être basées sur autre chose que la valorisation du capital et ne peuvent conduire à d'autres résultats qu'à ceux qui ont toujours abouti. L'exemple de la Russie est flagrant à ce propos [19].

Il n'y a jamais, dans aucun cas, de croissance "neutre", que ce soit du fait de la bourgeoisie ou du prolétariat. Même les forces productives objectives que nous héritons du capitalisme sont des forces productives du capital que nous ne reprendrons pas telles quelles. Il faudra rapidement y substituer toute une autre orientation globale de la production, enfin au service de l'humanité.

La lutte entre bourgeoisie et prolétariat, entre les tâches démocratiques bourgeoises et les tâches communistes, d'hier et d'aujourd'hui, se prolongera même après le triomphe d'insurrections prolétariennes aux quatre coins du monde: ou la société s'orientera vers la satisfaction des besoins humains, ou la croissance économique basée sur la valeur reprendra le dessus.

Aujourd'hui, il n'existe pas une seule machine qui ne soit conçue sur base du taux de profit du capital, sur base des tâches démocratiques bourgeoises (réelles et non imaginaires). Les machines, elles non plus, ne sont pas neutres. (Nous insistons sur l'exemple des machines contre tous ceux qui se servent de cet "apport" du capital pour amener les prolétaires à réaliser des tâches démocratiques bourgeoises). Les machines sont construites soit pour augmenter l'intensité du travail (critère capitaliste) ou, au contraire, pour que l'on travaille le moins intensément possible et le moins possible (critère révolutionnaire).

Par conséquent, les groupes qui se réfèrent aux tâches démocratiques bourgeoises que devrait réaliser le prolétariat, se mystifient eux-mêmes et contribuent à maintenir le mensonge sur ce que sont ces tâches démocratiques bourgeoises que nous endurons quotidiennement.

Pour cette raison et en conclusion des arguments exposés dans la critique de la thèse 3, non seulement nous ne dénommons pas les tâches que doit réaliser la dictature du prolétariat "tâches démocratiques bourgeoises", mais en plus, nous insistons sur la nécessité d'abandonner totalement toute la terminologie confuse dérivée de l'idéalisation du capitalisme qui ne sert qu'à la réaction: "structures extracapitalistes", "structures pré-capitalistes". L'extracapitalisme n'existe pas, il n'y a rien qui soit "extra" capitaliste si l'on considère l'histoire réelle du capitalisme. En ce qui concerne le mot "précapitalisme", il indique explicitement qu'il y aurait des structures qui devraient passer par cet idéal appelé capitalisme, ce qui reflète le schéma étapiste le plus réactionnaire que l'on puisse concevoir (chaque petite structure devrait aboutir à la grande industrie). Pour nous, rien de ce qui existe dans le capitalisme n'est "précapitaliste" (ce qui serait un contre-sens intégral, hérité non des apports de Marx, mais de ses limites).

Aujourd'hui, sous la domination mondiale du capital, l'unique pré que les communistes peuvent admettre pour se référer à une structure économique, sociale et politique existante, c'est le pré-communisme.
 
 

3. "La liquidation des formes archaïques et/ou précapitalistes de domination politique: totalitarisme, fascisme, monarchie etc. et la conquête de la démocratie."

Nous avons longuement expliqué, dans des textes antérieurs, qu'il est faux de réaliser une opposition de contenu entre la démocratie, mode de vie du capital et les différentes formes de domination bourgeoise; dans les différents changements de formes, c'est un même Etat démocratique qui s'adapte, se purifie; la lutte du prolétariat à son origine, au cours de son développement, dans ses affirmations, est une lutte contre la démocratie [20].

Ici, il nous semble utile de repréciser les aspects historiques tant falsifiés au sujet de la "démocratie". On nous dit que les autres formes sont archaïques et mêmes précapitalistes. Mais, il suffit de considérer l'histoire de toutes les sociétés d'exploitation pour constater que la démocratie a toujours signifié l'application du terrorisme contre la classe exploitée.

On nous dit que la démocratie s'est développée et perfectionnée en Europe occidentale et nous constatons que dans cette même Europe occidentale, la démocratie fut toujours la démocratie blindée, raciste et colonialiste, la démocratie qui enfanta le fascisme le plus perfectionné.

On nous dit que le fascisme est archaïque, qu'il faut lutter pour la conquête de la démocratie, mais nous ne pouvons ni ne devons oublier que ces mêmes consignes, cette même politique de la démocratie produisirent le fascisme et le nazisme, le front populaire et le stalinisme, la guerre impérialiste dans le monde entier.

Il paraîtrait que maintenant, même en Amérique latine, nous ne connaîtrions pas la démocratie! Quels exemples de démocratie seraient donc l'Europe et les droits de l'homme de Carter. Et il faudrait reproduire ces modèles en Amérique latine! Mais nous connaissons fort bien les faits sanglants de la démocratie dans tout le continent américain. Plus encore, nous connaissons même cette "démocratie élégante", "gauchiste" ultra radicale qui, déjà au début du siècle, se donnait le luxe de déblatérer contre la propriété privée, d'étatiser tous les secteurs principaux, de saluer Lénine, de revendiquer l'oeuvre des agitateurs ouvriers, de s'associer aux anarchistes pour diriger les hautes sphères de l'Etat, forme que l'Europe et les Etats-Unis ne connaissent pas dans toute sa plénitude et, quant aux "lois sociales" établies pour intégrer les ouvriers à l'Etat, elles eurent le privilège de servir de leçon à la bourgeoisie européenne [21].

On nous dit que la démocratie pour laquelle il faudrait lutter est opposée aux camps de concentration, au terrorisme anti-ouvrier, etc. Et nous constatons que de quelque manière qu'on regarde le monde, ce furent ces "Etats modèles de démocratie" qui, de tout temps, ont été spécialistes du terrorisme anti-ouvrier dans les cinq continents.

Si on nous dit que les "modèles de démocratie" sont l'Angleterre, les Etats-Unis, la Hollande, la France, etc., nous ne nous y opposons pas, mais nous ajoutons que cette démocratie a plusieurs dizaines de millions de prolétaires morts à son actif, assassinés soit lors des interventions directes, soit lors des massacres ouvriers dans les guerres impérialistes. On nous dit qu'ils n'ont pas créé de camps de concentration. Ils l'ont toujours fait et continuent à le faire. Pas de camps de concentration? Et ceux que l'Angleterre instaura lorsqu'elle institua (après les accords avec Staline) ces sacro-saintes démocratie et libération nationale en Grèce. Et ceux que ces mêmes puissances maintiennent encore, avec d'autres masques, en Afrique ou en Amérique du Sud. Et ceux que les Etats français, hollandais ou belge développèrent dans leurs colonies africaines ou sud-américaines (Guyane). Et ceux que développèrent toutes les puissances associées au Moyen-orient, utilisant comme coin de pénétration l'Etat sioniste, etc.

Si les "plus socialistes" nous donnent comme modèle de démocratie l'URSS, "la démocratie la plus parfaite du monde", nous ne nous y opposons pas non plus, là aussi les camps de concentration, de travail, les prisons psychiatriques du stalinisme et post-stalinisme confirment la perfection de la démocratie. En effet, les dizaines de millions de cadavres de prolétaires d'URSS ou des autres "républiques soviétiques", les ouvriers persécutés, torturés, emprisonnés à perpétuité dans tous les camps de domination de cette démocratie parfaite, nous indiquent sans équivoque, de quel côté se trouve cette perfection et de quel côté se trouve le prolétariat.

Si on nous dit que le "modèle de démocratie" est celui qui existait avant en Amérique latine, nous ne nous y opposons pas non plus, mais nous ajoutons que ces mêmes Etats qui prirent comme modèle l'Uruguay, l'Argentine, le Mexique et peut-être le Chili, ont aussi toujours eu les mains sales du sang des ouvriers. En Argentine, en Uruguay ou au Chili, ce fut ce même corps organique, l'Etat démocratique qui se perfectionna, changeant de formes pour en arriver aux niveaux les plus brutaux de répression connus jusqu'alors dans ces pays. Au Chili, Allende enfanta et prépara Pinochet; en Argentine, le péronisme décrédibilisé dut céder la place aux "anti"-péronistes qui accomplirent les mêmes puantes tâches de l'Etat; en Uruguay, ce fut le même parti de Batlle, le parti de la démocratie extrémiste, le parti rouge, qui prépara pas à pas le terrorisme ouvert et commença lui-même son application générale. Dans les trois cas, les partis de la démocratie avaient acheté les armes qui serviraient aux massacres, avaient fortifié les corps répressifs avec de nouveaux effectifs et des spécialistes importés, ils avaient assuré la formation interne ou externe (accords militaires avec des grandes puissances) de tortionnaires et de bourreaux. Au Mexique (qui donna asile à Trotsky), seul exemple d'appui à la république espagnole, les massacres démocratiques sont innombrables et les plus radicales révolutions démocratiques "anti-impérialistes" se conclurent toujours par le désarmement des ouvriers, la prison et le cimetière. Aujourd'hui, alors que personne ne semble se plaindre de ce Mexique qui héberge une partie de l'"intelligentsia" gauchiste latino-américaine, les familles des disparus dénoncent plus de 15.000 cas. L'"intelligentsia" gauchiste latino-américaine qui dénonce les disparus dans le Cône Sud, au nom du retour à la démocratie, tait cyniquement les séquestrations qui se produisent sous son nez. C'est ainsi que la démocratie se défend!
 
 

Révolution permanente, par étapes, etc.

Notre critique, en démystifiant le capitalisme et les tâches démocratiques bourgeoises et en les présentant pour ce qu'elles sont, retire tout sérieux d'argumentation aux partisans des révolutions par étapes, permanentes, doubles, ininterrompues, etc. qui se basent précisément sur la nécessité de réaliser ces tâches démocratiques bourgeoises et qui, infailliblement, les présentent non pour ce qu'elles sont en réalité, mais idéalisées.

En ce qui concerne les positions qui apparaissent les plus opposées (révolution par étapes, révolution permanente) [22], nous incluerons quelques éclaircissements particuliers dans la conclusion.

"Si telle fraction de la bourgeoisie progressiste et/ou nationaliste réalise une révolution démocratique et anti-impérialiste, il faut l'appuyer comme une étape vers la révolution" crient depuis plus de cinquante ans les staliniens des diverses tendances, condamnant (même à mort) comme petits bourgeois, les prolétaires qui ne les suivent pas.

Toute l'histoire du mouvement ouvrier dont le peu d'expériences que nous avons pu retracer ici, démontre sans aucun doute possible, la position du prolétariat: aucun appui à cette fraction de la bourgeoisie, aucun appui à cette révolution démocratique, continuer le travail de toujours contre toute la bourgeoisie, avant pendant et après cette "étape", la lutte pour l'autonomie de classe et pour la révolution communiste.

Cependant, on pourrait rencontrer des trotskystes radicaux qui diraient "avec cela nous sommes d'accord, pour cela nous luttons, pour la révolution permanente, pour l'autonomie du prolétariat et l'appui critique à la révolution démocratique bourgeoisie anti-impérialiste, pour transformer cette révolution limitée en révolution permanente, jusqu'à ce que le prolétariat conquiert le pouvoir." Parmi ces trotskystes radicaux, beaucoup d'entre eux parlent plutôt de "révolution permanente jusqu'à imposer un gouvernement ouvrier pour la transition au socialisme."

Quoi qu'il en soit, les trotskystes sont des trotskystes formés non à l'école du Trotsky de l'insurrection d'octobre 1917, mais à l'école du programme de transition [23].

Le programme communiste n'est pas seulement différent des projets staliniens et trotskystes, mais totalement opposé, antagonique.

1. parce que les communistes savent qu'il n'existe pas de "révolution bourgeoise anti-impérialiste" car tout ce que peut faire l'une ou l'autre fraction bourgeoise, c'est changer de camp impérialiste (et le prolétariat latino-américain l'a déjà assez expérimenté à ses dépens); parce qu'ils savent que l'unique lutte qui balaiera l'impérialisme sera celle qui balaiera toute la bourgeoisie, la lutte pour le communisme;

2. parce que nous avons appris, sous les coups de la répression, ce que sont les révolutions démocratiques;

3. parce que la préparation de la lutte pour notre propre dictature de classe n'a rien à voir avec des appuis "critiques" à tel ou tel secteur de nos ennemis; elle est son contraire le plus absolu: la lutte contre eux tous, pour nous doter des formes organisatives pour imposer nos propres intérêts de classe, par la violence révolutionnaire;

4. parce que, si les bourgeois "progressistes" se battent avec les "non-progressistes", les "nationaux" avec les "étrangers", les "démocrates" avec les "seigneurs féodaux", il est plus facile de démontrer l'union de la bourgeoisie face au prolétariat et d'empêcher les ouvriers d'appuyer une quelconque de ces fractions du capital: ces luttes inter-fractions démontrent que la forme extrême de la concurrence capitaliste met en évidence la violence et la barbarie du régime d'exploitation bourgeois; nous devons profiter de ces conditions favorables pour faire un saut important dans le renforcement de l'autonomie d'organisation de notre classe;

5. parce que les principaux obstacles que nous rencontrons dans ce processus sont précisément ces variantes d'appui radical à la "révolution démocratique et anti-impérialiste" qui sont les plus à même de cacher leur nature bourgeoise derrière un langage ouvriériste pour recruter activement pour un des camps impérialistes en présence; en effet, le plus important atout de la contre-révolution, c'est sa capacité à présenter les intérêts d'un camp impérialiste (et toute la bourgeoisie est nécessairement impérialiste) comme progressistes à l'aide d'un langage ouvrier-marxoïde. A ce sujet, les stalino-trotskystes ont battu tous les records pendant la seconde guerre mondiale et continuent à faire des ravages dans les cinq continents à chaque fois que l'occasion leur est présentée de préparer la troisième.

Mais est-ce que nous pouvons nier le passé, présent ou futur, de l'existence de processus tels que ceux auxquels Marx se référait en parlant d'"étapes de la révolution", de "révolution permanente", etc? Quoique, à ce stade de développement du texte, cela paraisse étonnant, notre réponse est NON. Bien que le prolétariat n'ait aucun intérêt à améliorer le capitalisme, ni à réaliser des tâches démocratiques, ni à appuyer une quelconque des fractions bourgeoises, dans sa lutte, il a démontré qu'il existe des étapes de la révolution que les communistes ont pour tâche de généraliser, de transformer en révolution permanente.

Expliquons-nous. Le prolétariat dans son mouvement autonome, dans sa lutte pour conquérir son autonomie (liquidée dans chaque phase de contre-révolution), révolutionne des aspects de la société et, quoique ce ne soit pas son objectif, pousse tel ou tel secteur de la bourgeoisie à réformer le capital, ce secteur essayant de ranger les masses en lutte à son aile gauche et de les utiliser comme force d'appui à sa conquête du gouvernement [24], à la conquête du "pouvoir politique", à la "révolution politique" (cf. la terminologie dominant à l'époque de Marx et que celui-ci a adoptée). Cette fraction du capital essaie de réaliser un ensemble de réformes du capital et/ou de ses formes de domination (exemple: passage d'un régime bonapartiste à un régime républicain ou l'inverse) pour mettre fin le plus rapidement possible à la situation d'instabilité sociale et politique et empêcher ainsi la crise de déboucher sur des affrontements révolutionnaires. Il est évident que dans cette situation, "c'est notre intérêt et notre devoir de transformer la révolution en permanente, jusqu'à ce que toutes les classes (fractions bourgeoises, dirions-nous) aient été balayées du pouvoir, que le prolétariat ait conquis le pouvoir politique, pas seulement dans un pays..." (Marx), mais dans le monde entier.

Ceci ne fait que réaffirmer que l'intérêt du prolétariat n'est jamais une alliance, un front, un appui même "critique", pour la venue d'une fraction au gouvernement, plus "progressiste et/ou démocratique" soit-elle, car n'importe quelle de ces options le conduit (et le poursuit) à la liquidation de son autonomie, ce qui, historiquement, signifie la liquidation physique d'une partie du prolétariat.

Notre intérêt réside, au contraire, à empêcher que la révolution s'arrête, à poursuivre la lutte contre toutes les fractions bourgeoises, y compris la plus extrême que la bourgeoisie mènera au gouvernement, aux moments décisifs pour jeter sa dernière carte contre le prolétariat.

Nous avons déjà hérité de bien trop de leçons du passé, pour ignorer, que ce soit en Asie ou aux Etats-Unis, en Afrique ou en Russie, en Europe ou en Amérique latine, que le prolétariat lui seul, luttant pour ses propres intérêts de classe, pour sa propre révolution, empêchera que s'arrête la révolution et que se réorganise la contre-révolution.

C'est cette lutte-là, la lutte de toujours des communistes.
 

CONTRE-THÈSE 4 : Le prolétariat n'a aucun intérêt à lutter pour les tâches démocratiques bourgeoises. Comme par le passé, quelles que soient les phases de la lutte révolutionnaire, l'intérêt du prolétariat c'est de s'organiser pour faire sa propre révolution, imposer sa dictature et réaliser ses propres tâches de classe; destruction du capitalisme et construction de l'humanité communiste.
 
(À suivre)
 



 
 
"La position du prolétariat dans tous les pays doit consister en une lutte sans merci contre toutes les positions politiques qui tentent de le rattacher à la cause d'une constellation impérialiste ou d'une autre ou à la cause de telle ou telle nation coloniale, une cause qui a pour fonction de cacher au prolétariat le véritable caractère du nouveau carnage mondial." 

(Bilan n°16 - 1935)

 



 
 

NOTES :

 

[1] Il est évident qu'un travail similaire peut être réalisé (et a été réalisé par divers groupes de la Gauche communiste du passé) à partir d'autres angles d'attaque qui permettent également la critique générale de l'idéologie bourgeoise; par exemple, critique de l'idéologie nationaliste, critique de l'idéologie du socialisme en un seul pays, critique de l'idéologie frontiste, critique de l'idéologie démocratique, etc.

[2] Le lecteur ne doit jamais perdre de vue que le réel pré-capitalisme n'a jamais connu quelque chose de similaire, ni en terme absolu ni en terme relatif; jamais n'ont coexisté dans le monde, tant de gaspillage avec tant de pénurie de tous les éléments les plus vitaux pour un être vivant.

[3] La thèse que nous critiquons ici est complémentaire de celle de "l'aristocratie ouvrière" selon laquelle, par exemple, le prolétariat industriel de pays dits développés serait intéressé à maintenir ses dits privilèges et ne constituerait dès lors plus le sujet de la révolution communiste. Dans les deux cas, on occulte non seulement l'intérêt unique du prolétariat mondial, mais encore, sa lutte historique contre l'ennemi commun: le capitalisme mondial.

[4] Cette analyse apparut par exemple dans "L'impôt en espèces" consacré par le stalinisme pour la Russie de 1917 à 1929.

[5] De fait, ces messieurs se comportent comme les économistes néo-classiques qui, après avoir tiré toutes leurs déductions sur base de l'idéaliste "concurrence parfaite", introduisent un nouvel idéalisme en faisant pénétrer dans l'idée pure des éléments connus tels les syndicats, le "monopole", l'"oligopone", et croient approcher la réalité avec leur modèle de "concurrence imparfaite".

[6] Marta Harnecker est la vulgarisatrice du vulgarisateur/falsificateur du marxisme, Althusser. Elle a été très à la mode dans le monde entier et spécialement en Amérique latine. Ses livres ont servi de base pour la formation de tous les gauchistes depuis 1969, ses textes ont constitué la base idéologique des écoles de cadres des groupes comme le MIR chilien, les Tupamaros, l'ELN, mais aussi des chefs des partis de gauche tels les socialistes de gauche chiliens, colombiens, péruviens, boliviens, etc. et font encore aujourd'hui figure de "doctrine marxiste" à Cuba. Elle a eu aussi une influence sur la "gauche radicale" européenne (maoïste, trotskyste et dans les pays d'Afrique et d'Asie). Le livre que nous citons est le plus connu et a été vendu par centaines de milliers (plus de vingt éditions différentes en espagnol) et existe en français; il s'agit des "concepts élémentaires du matérialisme historique" (aux éditions contradictions).

[7] Ce n'est pas par hasard que tous les courants que nous critiquons ne voient dans l'oeuvre de Marx en général et dans Le Capital en particulier, autre chose qu'une "étude du capitalisme" (cf. par exemple Harnecker qui traite de "Quel est l'objet du "Capital"?"), alors qu'il s'agit ni plus ni moins de la théorie de la destruction du capitalisme. L'anatomie du capital, sa biologie, fut l'oeuvre de l'économie politique; l'oeuvre de Marx est avant tout la nécrologie du capital, l'étude du communisme compris dans tout l'arc historique, du communisme primitif au communisme intégral et en particulier du communisme se développant dans les entrailles du capitalisme.

[8] Ces mangeurs de merde ont jusqu'à l'effronterie de parler de "concept absent" chez Marx au sujet de la définition des classes sociales: "Marx mourut avant qu'il puisse rédiger le chapitre du "Capital" consacré précisément à ce thème (...) La véritable voie à suivre n'est pas de construire le concept absent au travers d'une compilation de citations (...), mais d'essayer de le construire au travers de la compréhension de la problématique (...)." (Harnecker - chapitre sur les classes sociales).

[9] L'oeuvre de Marx s'est faite chaque fois plus méconnue au fur et à mesure des succès de vente des manuels de vulgarisation du "marxisme", des Mandel, Harnecker et compagnie.

[10] Evidemment, il existe des situations sociales plus ou moins conjoncturelles et régionales où il y a une semi-dislocation de la loi de la valeur (pour mieux valoriser le capital) où l'on travaille dans des conditions qui s'assimilent plus à l'esclavagisme qu'au salariat, mais elles ne font que reproduire les conditions générales d'accumulation capitaliste et sont en plus provoquées par celle-ci. Nous nous référons par exemple, au Cambodge ces dernières années où l'on travaille principalement sous la menace des armes et non contre un salaire et où la distribution se fait par un rationnement total; en Europe et en Russie pendant la guerre, alors que le caractère généralisé de la production mercantile fut matériellement suspendu, non tant du fait de la pénurie généralisée et du rationnement, mais plutôt du fait du travail forcé et spécialement dans les camps de concentration (national/socialistes ou socialistes/nationaux) de dizaines de millions d'êtres humains. Les innombrables exemples similaires dans maints pays ne font que confirmer ces situations où la catastrophe du capitalisme est poussée à son comble et démontrent qu'aucun de ces pays ne peut être considéré comme non capitaliste.

[11] "Que nous montrent toutes ces moyennes? Que, de plus en plus, on fait abstraction des hommes, que, de plus en plus, on fait abstraction de la vie réelle pour se centrer sur le mouvement abstrait de la propriété matérielle, inhumaine. Les moyennes sont des injures intégrales contre les individus singuliers, réels." (Marx - Commentaires sur l'oeuvre de Mac Culoch - 1844).

[12] Dans les formulations, nous commettons une série de "sacrilèges" de la codification néo-"marxiste" que nous critiquons ici. Ainsi, par exemple, nous avons utilisé les termes abstraits et généraux (quatre siècles et mondial) pour caractériser ce qui, pour eux, existe seulement dans la réalité "concrète" d'un pays (ou groupe de pays) et nous avons utilisé le concept de mode de production pour démystifier leur monde "idéal" d'où la révolution est proscrite. [13] Etant donné que la contradiction entre forces productives et rapports de production est mondiale, qu'elle implique différentes concrétisations déterminant la lutte ouvrière contre la bourgeoisie dans chaque pays, cette lutte dépend d'un ensemble énorme de facteurs généraux et particuliers et spécialement de la concentration de la force ouvrière au sein de son parti, mais on ne peut prétendre établir une corrélation automatique entre développement régional du capital et révolution. Dire que la révolution va avoir comme centre l'Afrique parce qu'il serait le continent le "moins développé" est tout aussi faux que d'en tirer la conclusion contraire.

[14] Trotsky - "Les leçons d'Octobre".

[15] Voir Comunismo n°2 et 3: "La libération nationale: couverture de la guerre impérialiste".

[16] Ce n'est pas une citation textuelle, mais le contenu général des informations de la diplomatie britannique (Canning,...) des trois premières décades du XIXème siècle.

[17] Nous utilisons ici la terminologie de nos adversaires pour les ridiculiser. Pour nous, il est évident que ce n'est pas un pays qui est impérialiste, mais bien le capital (mondial) qui est impérialiste.

[18] Nous traiterons la question agraire, le "problème de la paysannerie" dans la "réforme agraire", etc. dans d'autres articles.

[19] Nous ne prétendons pas que ces tâches aient été la cause de la contre-révolution en Russie car ces causes trouvent leur fondement dans la corrélation mondiale des forces et non dans les conditions particulières en Russie et encore moins dans le type de décisions de tel ou tel dirigeant. Au contraire, ces dernières décisions (qui ont fait prédominer les critères de valorisation du capital) sont, en dernière instance, déterminés par le rapport de forces international dans lequel la contre-révolution reprenait de plus en plus de poids.

[20] Lisez notre article "Fasciste ou antifasciste, la démocratie c'est la dictature du capital" dans Le Communiste n°9.

[21] Il existe de nombreux exemples tant du siècle passé que de celui-ci, de ces "démocraties élégantes" en Amérique latine, mais le cas d'extrémisme bourgeois ayant eu le plus d'impact fut celui de José Batlle en Uruguay au début de ce siècle.

[22] En effet, "révolution ininterrompue, par étapes" est une formule qui reprend "révolution par étapes" assaisonnée d'un peu de "révolution permanente" essayant de maintenir des expressions provenant de Marx (en général: permanente). Quant à l'expression "révolution double", quand elle ne désigne pas la plus grossière séparation entre économie-social et politique (selon eux, une révolution pourrait être politiquement d'une classe et socialement et économiquement d'une autre), elle désigne, en les confondant, les "révolution par étapes" et "révolution permanente".

[23] Lisez notre article: "Le trotskysme: produit et agent de la contre-révolution" dans Le Communiste n°8.

[24] Les choses sont exactement à l'inverse de ce qu'en disent les stalino-trotskystes. La bourgeoisie "progressiste" ne monte pas au gouvernement pour faire "sa révolution" qui aurait un objectif partiel concordant avec ceux du prolétariat, mais elle le fait principalement (ses objectifs de fraction concurrente étant importants, mais secondaires) pour empêcher la montée de la révolution prolétarienne (tel que ce qui s'est passé jusqu'à présent) dans la mesure où ses partis pseudo-ouvriers ont réussi à embrigader les prolétaires dans leur appui critique.

 


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