Nous publions ci‑ après deux manifestes repris de "Bilan" n°23 bulletin mensuel de la fraction italienne de la Gauche Communiste, manifestes qui ont marqué la tenue du congrès de la fraction de 1935, proclamant tous deux des prises de position fondamentales sur l'évo­lution de la situation internationale qui consacrait le triomphe quasi total de la contre‑ révolution sur le prolétariat défait, le capital s'apprêtant à relancer un cycle d'accumulation sur les cadavres de millions d'ouvriers. Premièrement le "MANIFESTE DE LA FRAC­TION ITALIENNE DE LA GAUCHE COMMUNISTE" appelant les prolétaires à ne pas se laisser enrôler dans l'un ou l'autre camp impérialiste. Deuxièmement, "EN DEHORS DES PARTIS COMMUNISTES DEVENUS DES INSTRU­MENTS DU CAPITALISME M0NDIAL’’.

 

INTRODUCTION

 

1935, la contre‑ révolution victorieuse étale ses préparatifs de guerre. Après avoir étouffé dans l'oeuf l'avant‑ garde de la révo­lution communiste mondiale en Russie, après avoir gagné à sa cause les organes mêmes qui furent les fers de lance du prolétariat mondial, le "parti bolchevik’’, l'internationale Communiste, .... détruit les bastions de l'internationalisme prolétarien en Italie, en Allemagne, en Chine, en Amérique Latine, ... assassiné leurs militants révolu­tionnaires, ... la contre‑ révolution s'apprête alors à faire marcher les prolétaires dans les fronts d'union sacrée où ils s'entretueront sous la bannière du nationalisme fasciste ou antifasciste. C'est en cette période la plus tragique du mouvement ouvrier, que la fraction de gauche du P.C. d'Italie a continué à se battre à contre‑ courant de la dissémination extrême des forces prolétariennes, pour maintenir et approfondir le programme communiste, pour tirer de la plus profonde et puissante vague révolutionnaire des années 1917‑ 1923, les acquis po­litiques, les leçons des affrontements, qui devront conduire la nou­velle vague de lutte à la victoire de la révolution communiste mondi­ale. Mais, la fraction ne mesurait pas elle‑même toute la force de la contre‑révolution.

 

Alors que tous les prolétaires s'apprêtent à prendre les armes contre leurs propres frères de classe, qu'elle‑ même est persécutée par toutes les polices d'Europe, la fraction réaffirme les principes communistes fondamentaux contre la guerre impérialiste, contre toutes les patries, contre tout nationalisme, ... pour le défaitisme révolu­tionnaire, pour la transformation de la guerre bourgeoise en guerre pour la révolution communiste.

 

Mais alors que l'I.C. est dès sa création tardive en 1919, gan­grenée par la contre‑ révolution et que dès les premières années de son existence, maints faits, pratiques ont marqué son abandon de plus en plus net du combat révolutionnaire, ce n'est qu'en 1935 que la fraction conclut à la nature bourgeoise des P.’’C." stalinisés depuis plus de dix ans.

 

Déjà,

‑ le soutien au nationalisme contre la lutte de classe du prolétariat en Turquie, Iran, Inde, Chine, ... dès 1920

‑ les vingt et une conditions d'admission décidées par le IIème con­grès en 1920, dirigées essentiellement contre les gauches communis­tes italienne, allemande, russe, ...

‑ la répression de la gauche russe, le groupe Miasnikov, l'exclusion de la gauche allemande, le KAPD, en 1921,

‑ l'écrasement sanglant d'émeutes ouvrières en Russie même, à Pétrograd et Krondstadt en 1921,

‑ les thèses du front unique adoptées au IIIème congrès en 1921, prô­nant l'alliance avec la social‑ démocratie bourreau de la commune, de Berlin,

‑ le traité de Rapallo dont une clause secrète autorisait l'Allemagne à reconstituer son armée en territoire russe en 1922,

‑ le national‑ bolchévisme, alliance du VKPD avec les nazis contre l'occupation de la Rhur par l'armée française en 1923,

‑ la construction du socialisme en un seul pays en 1926,

- etc., démontraient la transformation radicale de l'I.C. en une force de la contre‑révolution.

 

Déjà,

‑ en 1921, la gauche communiste allemande, le KAPD, conclut que l'I.C. ne conduit plus à la victoire mais à la défaite du proléta­riat et n'oeuvre plus qu'à sauver le capitalisme de sa crise mor­telle;

‑ en 1927, un autre groupe issu de la gauche du P.C. d'I., le "Réveil Communiste", avait proclamé l'impossibilité de reconquérir l’I.C. à la défense des acquis prolétariens d'Octobre 1917.

 

Quant à la fraction de gauche du P. C. d'Italie, "Bilan", jus­qu'à son congrès de 1935, elle a considéré la nature de l'I.C. comme "équivoque", elle voyait dans l'I.C. un organe prolétarien menant une politique contre‑ révolutionnaire, confusion énorme que résume le mot "centrisme" avec lequel "Bilan" caractérise l'I.C. et les P.C.

Il aura fallu l'engagement ouvert de l'Etat russe dans les pré­paratifs de guerre bourgeoise pour que la fraction considère la dégé­nérescence des P.C. comme irréversible et lance le mot d'ordre: "Pas un instant de plus au sein de ces instruments de la contre‑ révolution internationale".

 

Bien que, pour la fraction, "le processus de trahison du cen­trisme s'était déterminé avant 1927", date à laquelle l'I:"C". s'ex­purge définitivement de tous les militants communistes, qu'elle ait, depuis les événements de 1923 en Allemagne, dénoncé la subordination de la politique de l'I.C. à la consolidation de l'Etat russe, en 1928, lors de sa fondation, elle envisageait encore "une phase quant à une possible régénérescence des partis de l'I.C." et prévoyait que "la trahison du centrisme devait se vérifier seulement avec l'aboutisse­ment de la guerre". Analyse très faible de l'évolution de l'I.C. qui est d'autant plus grave du fait que la fraction considérait l'Etat russe comme prolétarien, ensuite dégénéré. (Ce qui a mené la fraction sur des positions similaires et même à collaborer avec l'opposition trotskyste à l'a fin des années 1920.)

 

S'il est bien une explication au pourquoi il était si criminel de soumettre la politique de l'I.C. au renforcement de l'Etat russe, c'est qu'en Russie, l'Etat bourgeois n'a pas été détruit. Mondialement, le rapport de forces entre prolétariat et bourgeoisie n'a pas suffi­samment été renversé pour que la révolution en Russie soit assez puis­sante pour entamer la destruction de l'Etat bourgeois. Le fait qu'en Allemagne, Italie et autres centres de la fomentation de la révolution mondiale, le prolétariat n'ait pas pu prendre le relais de la prise du pouvoir, a coupé le souffle à la révolution en Russie; ce qui fait que les bolcheviks se maintenant au pouvoir, ils ne pouvaient que devenir gestionnaires du capitalisme en Russie. Soumettre les batail­les de classe aux impératifs de l'Etat russe, c'était les soumettre au développement du capitalisme et donc les annihiler.

 

L'analyse du "centrisme", la conclusion fort tardive du passage de l'Etat russe et des P."C’’. au capitalisme exprime donc le manque de rupture de la fraction d'avec les positions bourgeoises de l'I.C. Ce manqué du rupture montre que la fraction ne mesurait pas tout le poids de la contre‑ révolution, que, malgré son isolement, la conscien­ce que le prolétariat n'oppose pas de luttes conséquentes à la marche vers la guerre, la fraction se faisait encore des illusions sur la persistance de forces de la révolution dans les P."C", les syndicats, l'Etat soviétique.

 

Cette sous- estimation de l'emprise de la contre‑ révolution va encore s'exprimer dans la surestimation des perspectives de mouvements révolutionnaires qu'engendrerait l'éclosion des antagonismes de classe dans la guerre: "La guerre, le dernier acte de la victoire ennemie, sera aussi le tombeau où s"écroulera l'édifice capitaliste et les prolétaires retrouveront le chemin de leur victoire". Pour la fraction, "dans la pire des hypothèses", au cas où le prolétariat ne répondrait pas au déclenchement de la guerre par le déclenchement de la révolu­tion, "il conclurait la guerre dans la lutte pour l'instauration de la dictature prolétarienne". Et face à la victoire des campagnes bel­licistes, au massacre de millions de prolétaires, à l'anéantissement de toute force de classe, la fraction elle‑ même ne résistera pas et succombera à la dissémination extrême des prolétaires par sa propre disparition.

 

Le congrès de 1935 de la fraction est donc marqué par la prise de position sur le passage définitif des P."C". dans le camp de la contre‑ révolution et la redéfinition conséquente des tâches de la fraction.

 

Jusqu'à ce congrès, la gauche italienne se rattachait encore nominalement au P.C. d’I., mais, tirant la conclusion du passage des P."C’’. au capitalisme, il devenait erroné de maintenir une filiation formelle avec le P.C. d’I. ! C'est pourquoi le congrès opta pour l'ap­pellation "fraction italienne de la gauche communiste'’. Ce changement de nom suscita cependant de vives discussions car la référence au P. C. d'I. n'était pas uniquement formelle, elle signifiait aussi une filiation historique, programmatique, elle représentait le rattache­ment et la continuité des bases fondamentales et constitutives du "parti" à Livourne en 1921.

 

Mais encore, le débat fut plus profond car "le changement de nom proposé par certains camarades signifie également un changement de position et de direction de tout le travail de la fraction. Il est facile d'apercevoir cette tendance quand on examine la position sou­tenue par ces camarades envers de récents conflits de classe où ceux­- ci défendirent que la fraction pouvait assurer également, dans la phase actuelle de décomposition du prolétariat, une fonction de direc­tion de ces mouvements, faisant par là abstraction du véritable rap­port entre les forces (...) La divergence réelle porte non seulement sur le changement de nom mais sur ce que doit être la fonction de la fraction". Pour la direction de "Bilan", l'oeuvre directe des P."C" à l'embrigadement des prolétaires dans un des fronts de guerre impéria­liste consacrait au contraire "la dissolution extrême de la classe prolétarienne", "Il n’y a pas synchronisme entre trahison (du centrisme) et éclosion de mouvements de classe, bien au contraire: la trahi­son s'exprime au moment de la dissolution du prolétariat. Enlever P. C. d'I. pour maintenir seulement fraction pourrait permettre d'accré­diter la conception que des prémisses de mouvements de classe existent aujourd'hui et, par là, porter à des positions pouvant altérer les principes de la fraction, compromettre son travail pour demain. Or, la discussion a prouvé que ce danger n'était pas vain".

 

En effet, cette position poussée à bout conduira une minorité de camarades à se méprendre totalement sur le rapport de forces entre bourgeoisie et prolétariat et les poussera non seulement a l'activisme, mais à la dénaturation des principes de la fraction, tendance qui se cristallisera lors des événements d'Espagne. Ne reconnaissant pas la nature capitaliste de la guerre d'Espagne nourrie du sang des insurgés de mai 1937, ces camarades se joindront aux forces de la contre‑ révo­lution par un soutien critique au POUM.

 

Contre cette tendance, la direction réaffirmera et renforcera son "travail de formation des cadres", sa "tâche essentielle de passe au crible de la critique toute l'expérience de la IIIème Internatio­nale", sachant que la victoire de la révolution de demain ne peut sortir que de la connaissance profonde des causes des défaites passées. Pour la fraction, en cette période la plus sinistre du mouvement ou­vrier, l'intransigeance sur les principes communistes signifiait une lutte âpre à contre‑ courant de toutes les tendances à rompre l'isole­ment en dépit de l'extrême dissolution du prolétariat, un travail ultra minoritaire de restauration du programme communiste contre tou­tes les tendances activistes, volontaristes se laissant emporter par la contre‑ révolution.

 

Malgré ses insuffisances, c'est tout ce travail de la fraction qui exprimait le plus haut point de la vivacité du programme communis­te. Malgré le retard avec lequel elle a été prise, la position de la fraction sur la nature capitaliste de l'Etat russe et des P."C". est fondamentale pour pouvoir tirer le bilan de toute l'expérience révo­lutionnaire des années 1917‑ 1923. Pour souligner toute la valeur, la force de ce travail vital pour le mouvement ouvrier, nous nous devons d'en souligner les faiblesses afin d'en retirer un maximum d'enseignements et de le poursuivre en acérant encore plus nos armes de la cri­tique impitoyable de la contre‑ révolution qui tend à tout moment à détruire la mémoire du mouvement ouvrier pour lui ôter la force des leçons du passé qui doivent le conduire à la victoire de demain.

 

Dans notre rubrique "Mémoire ouvrière", nous avons déjà publié plusieurs textes de "Bilan":

 

-     "Deux époques: en marge d'un anniversaire" dans Le Communiste n°2,

-          ‘’Antifascisme: formule de confusion" dans Le Communiste n°8,

-           "L'Etat démocratique" dans Le Communiste n°12,

-          "La consigne de l'heure: ne pas trahir" dans Le Communiste n°14,

 

Existe également "Bilan ‑ Contre‑révolution en Espagne ‑ 1936‑ 1939’’, recueil de textes publié aux éditions 10/18 n°1311.

 


CE15.5.1 Mémoire ouvrière: "Manifeste de la fraction italienne de la gauche communiste"