I. "L'HISTOIRE DE TOUTE SOCIETE JUSQU’A NOS JOURS EST L'HISTOIRE DE LA LUTTE DES CLASSES" (Manifeste du parti communiste ‑ Karl Marx,).

 

A l'apparition de la bourgeoisie et de ses revendications cor­respond la naissance de la classe sur laquelle repose son enrichisse­ment: le prolétariat. La naissance du prolétariat s'accompagne de son programme propre: le programme communiste avec ses perspectives, sa méthode, ... son histoire. Une des tâches essentielles  des communistes est la réappropriation de leur histoire. Celle‑ci a subi à travers les siècles, les falsifications nécessaires à la continuation de l'ex­ploitation du prolétariat par la classe dominante. Nous réapproprier notre histoire est une nécessité: non pour en faire un étalage de vieilleries, une simple accumulation - description des événements passés mais pour en faire la critique révolutionnaire: voir dans les combats menés par le prolétariat où et comment a pu se développer la contre- révolution, dénoncer les erreurs commises, puiser dans l'expérience passée les éléments nous permettant de créer l'histoire aujourd'hui et de mener le combat dans la perspective invariante du programme communiste: la société future, la société sans classe. C'est là le fondement de la pratique marxiste: hier ‑ aujourd'hui ‑ demain.

 

La lutte des classes mène à la dictature du prolétariat. C'est cette perspective qui est totalement évacuée par la bourgeoisie lors­que celle‑ci s'attarde à la description d'événements "historiques". Les historiens s'appliquent à nier l'expérience révolutionnaire de différentes façons. Les uns, en bons défenseurs de l'ordre existant, en font la critique stérile: ils prétendent décrire les événements de manière neutre, objective et se placent de fait du point de vue de la classe dominante. Une autre façon de rendre incompréhensible les leçons qu'accompagne nécessairement toute situation révolution­naire est de glorifier, de faire l'éloge dithyrambique de ce qui s'est passé. L'aspect subversif de l'expérience disparaît dès lors complè­tement derrière le baume dont on l’a recouvert et il devient impossible d'en tirer un quelconque enseignement. Les monuments n'attirent que les pigeons, disait Lénine. Ils servent aussi à écraser le programme, les buts pour lesquels l'entièreté d'une classe exploitée s'est insur­gée et à enterrer ainsi à jamais les hommes qui les ont défendus. "Du vivant des grands révolutionnaires, les classes d'oppresseurs les ré­compensent par d'incessantes persécutions; elles accueillent leur doc­trine par la fureur la plus sauvage, par la haine la plus farouche, par les campagnes les plus forcenées de mensonges et de calomnies. Après leur mort, on essaie d’en faire des icônes inoffensives, de les canoniser pour ainsi dire, d'entourer leur nom d'une certaine auréole afin de « consoler » les classes opprimées et de les mystifier, ce fai­sant, on vide leur doctrine révolutionnaire de son contenu, on l'avi­lit et l’on en émousse le tranchant révolutionnaire" (L’Etat et la Ré­volution ‑ Lénine). Dans les deux cas, l'histoire est falsifiée de manière à ne plus être qu'objet de collection.

 

Pour nous donc, l'histoire ne s’arrête pas plus en 1871 qu'en 1980 contrairement à ce que nous enseignent les "historiens". L'histoire est à considérer du point de vue de ceux qui la créent. C'est l'expérience accumulée d'une classe qui vit et affronte d'Etat bour­geois aujourd'hui comme hier pour s'armer mieux encore en perspective des affrontements de demain. En ce sens, l'expérience de la Commune de Paris est essentiellement négative. Contrairement à ce que font les gauchistes lorsqu'ils se lancent dans l'apologie des événements de 1871, ceux‑ci doivent être l'occasion pour les révolutionnaires de faire apparaître les erreurs commises durant les mois d'insurrec­tion, de montrer derrière quels masques l'idéologie bourgeoise s'est cachée pour briser l'élan prolétarien. Là où les gauchistes ne décri­ront que pureté des intentions et héroïsme, nous ferons la critique intransi­geante de l'incapacité organisationnelle dans laquelle res­taient les communards ainsi que de l'absence de cadres d'où aurait pu se dégager une action dans le sens réellement communiste. Compren­dre en quoi la généralisation de la révolution au reste du monde est une condition sine qua non pour la réussite de l'insurrection et mon­trer que c'est, entre autres, pour ne pas s'être placée dans cette perspective que la Commune est tombée, voilà la compréhension des évé­nements que nous opposons à l'apologie qui en est faite par toute la fraction "marxologue" de la bourgeoisie. De même, lorsque les humanistes éclairés se font "défenseurs" de la Commune en démontrant que celle‑ci avait un fonctionnement réellement démocratique, nous leur opposons l'anti‑ démocratisme et la nécessité de la terreur en période insurrectionnelle. C'est justement parce que la mystification démocratique fonctionnait à merveille sous la Commune que des mesures comme les prises d'otages, la prise de la banque, les actions offen­sives contre Versailles n'ont pas été prises. Tous les efforts pour tenter de démontrer la bonté des intentions des dirigeants parisiens se transforment en autant d'entraves placées sur le chemin de la révo­lution par les moralistes de tous poils. Et, comme le disait Brecht: "A quoi sert la bonté si l'on assassine les bons sur le champ... au lieu d'être bons seulement, faites en sorte que la bonté soit possi­ble, mieux, qu'elle soit superflue". La vision des communards héroï­ques en lutte contre les méchants versaillais réduit l'analyse à une compréhension manichéenne de l'histoire. On ne peut pas poser le pro­blème de la révolution en termes de bons et de méchants. Ce ne sont pas les "meilleurs" qui gagneront. Ce qui détermine la victoire, c'est le rapport de forces existant entre la classe exploitée et celle qui la domine. Toute l'analyse marxiste tend dès lors à rechercher les raisons pour lesquelles ce rapport de forces n'a pas permis la victoi­re de la classe révolutionnaire. Quelles sont les forces, les person­nes, les mesures qui ont affaibli la Commune et ont permis l'entrée des Versaillais dans Paris? La non‑ destruction de l'Etat bourgeois et l'impossibilité du prolétariat à s'organiser en classe dominante, le démocratisme, l'absence de terreur, l'inorganisation du parti révolu­tionnaire, l'incapacité à mettre en avant une pratique défaitiste sont autant de leçons essentielles à tirer pour ne pas permettre à l'his­toire de répéter éternellement la victoire des exploiteurs.

 

II. LA COMMUNE ET LE MYTHE DEMOCRATIQUE

 

"La critique théorique de la démocratie et du libéralisme bour­geois atteint le summum d'intensité par l'expulsion faite par les ouvriers armés, de ce ramassis de canailles que constitue l'Assemblée Constituante élue démocratiquement." (Lénine sur le chemin de la révolution ‑ A. Bordiga)

 

Février 1848 avait fait apparaître les premiers socialistes: les bourgeois radicaux, les républicains. Appuyés par le prolétariat, ils ont pu s'emparer du pouvoir, mais ils se devaient dès lors de dé­sarmer ces mêmes ouvriers qui les avaient aidés à chasser Louis‑ Philippe du pouvoir. En effet, la fraction libérale de la bourgeoisie, dans sa lutte contre le gouvernement, avait dû faire de plus en plus appel aux fractions radicales et républicaines de la bourgeoisie. Mais derrière ces forces se trouvaient les prolétaires: un prolétariat avec des revendications encore troubles, confuses mais où transparaissaient néanmoins les revendications de suppression des classes entre ouvriers et capitalistes qui constituaient bien évidemment un danger pour l'ordre social nouvellement établi. La république une fois faite, il con­venait donc de désarmer les ouvriers. La république "sociale’’ et ses bourgeois républicains précipitèrent alors les ouvriers dans l'insur­rection de juin 1848 qui dura cinq jours et au bout desquels les ou­vriers furent écrasés. Le massacre des prisonniers sans défense s'en­suivit, sans comparaison toutefois avec ce qui se passa après la dé­faite de la Commune en 1871. Cette première expérience aura tout au moins fourni comme enseignement que jamais le prolétariat n'a à défen­dre ou à cautionner de quelque manière que ce soit le programme de la bourgeoisie; celui‑ci ne peut être appliqué qu'à son détriment.

 

Ce n'est que parce qu'elle s'affirme en tant que classe révo­lutionnaire, porteuse de son projet propre et donc en s'organisant de manière autonome que la classe ouvrière se donne la possibilité de vaincre. En 1848, pour avoir fait front avec une partie de la bour­geoisie ‑ les socialistes radicaux ‑ elle s'est fait massacrer. Quelles que soient les fractions bourgeoises en lutte, les prolétaires n'ont pas plus intérêts à combattre aux côtés de l'une que de l'autre. Ils n'ont rien à gagner à s'associer aux luttes des "sauveurs de patrie" et autres "libérateurs du peuple’’. Le prolétariat se bat pour abolir l'esclavage salarié et non pour remplacer une clique d'exploiteurs par une autre. À aucun moment, les objectifs communistes ne coïncident avec ceux de la classe dominante. Les polarisations dans lesquelles le capital réussit à entraîner les ouvriers – fascistes / antifascistes, monarchistes / républicains, terroristes / anti‑ terroristes ... - ne sont rien d'autre que la mise en place de la solution bourgeoise à la crise capitaliste: la guerre; on prépare l'élimination d'un maximum de main d'oeuvre excédentaire en amenant les prolétaires à combattre sous le drapeau de la "juste guerre". Gauchistes en tête, ils proclament la nécessité d'une première libération du joug colonial, des sinis­tres fascistes, de l'occupant ou encore des tyrans, comme une étape menant à la révolution. Concrètement, ils appellent à prendre parti pour l'un ou l'autre camp et à participer ainsi à la boucherie que constitue la guerre impérialiste. Le prolétariat, en tant que force antagonique à la bourgeoise, renvoie dos à dos les différentes frac­tions et situe sa lutte sur le terrain réel des combats que se livrent les deux classes ennemies, le terrain de la lutte des classes. Sur ce terrain, aucune alliance, aucun front n'est possible. Les gauchis­tes et autres radicaux invoqueront, pour l'envoi au massacre, tel ou tel chef prolétarien en se raccrochant à ses phrases comme à la parole du sauveur. En bons fétichistes, ils ne peuvent concevoir l'imperson­nalité du programme communiste et se retrouvent dès lors dans l'obli­gation de tordre les "textes sacrés" dans tous les sens pour expliquer les positions contradictoires dont sont parfois entachés les textes des chefs révolutionnaires (cf. les différentes positions de Marx sur l'attitude à adopter pendant la guerre franco‑ prussienne exposées dans le chapitre "défaitisme révolutionnaire’’...). Loin de se revendiquer d'une invariance formelle, l'invariance des textes écrits, les commu­nistes mettent en avant l'invariance réelle: celle des intérêts, mé­thode et programme immuables de la classe révolutionnaire, au‑ delà de la fétichisation de telle ou telle "parole sacrée" sortie tout droit de la bouche de ceux que la bourgeoisie veut transformer en saints. En 1848, l'insurrection de juin tranche pratiquement la ques­tion du frontisme: soit le prolétariat s'organise et se bat de façon autonome, soit il se fait massacrer. L'expérience pratique détermine l'attitude à adopter dans la lutte révolutionnaire : l'anti‑ frontisme, le refus intransigeant de s'associer de quelque manière que ce soit, à la bourgeoisie.

 

Le 2 décembre 1851, trois ans après l'insurrection du mois de juin, des querelles intérieures permettent à Louis Bonaparte de s'em­parer de tous les postes clés : armée, police, appareil administratif. L'assemblée nationale saute. C'est le second empire qui commence et avec lui, une période pendant laquelle l'industrie prit un essor con­sidérable, favorisant de manière inimaginable, l'enrichissement de la bourgeoisie. La société bourgeoise libérée de tout souci politique par Napoléon III, atteint un développement dont elle n'avait elle‑même jamais eu idée. L'industrie et le commerce atteignent des proportions colossales, la misère ouvrière faisant un contraste criant avec l'é­talage éhonté d'un luxe somptueux, factice et crapuleux.

 

Le second empire, c'est aussi l'appel au chauvinisme français et la revendication des frontières du premier empire. La guerre est déclarée à la Prusse par Napoléon III en juillet 1870. Bismarck défait complètement Bonaparte, les Prussiens enfonçant les Français jusqu'à Sedan, aux portes de Paris. Il faut donc négocier. Mais l'empire s'est écroulé comme un château de cartes. Les grands dignitaires, hauts fonctionnaires et généraux se sont enfuis et se cachent. Comme tou­jours alors, la bourgeoisie polarisait la lutte sur deux formes de sa même domination: l'empire ne fonctionne plus? Va pour la Républi­que: celle‑ ci est proclamée le 4 septembre 1870 avec Thiers à sa tête. Les Prussiens sont aux portes de Paris et toute l'armée française est défaite et prisonnière. Apparaît alors un gouvernement « de la défense nationale » composé par les députés de gauche pour la plupart de l'an­cien corps législatif. Ce gouvernement devait avoir pour tâche essen­tielle de repousser les attaques prussiennes ou les velléités à con­tinuer le combat contre l'armée allemande. Afin d'assurer cette défen­se, tous les Parisiens en âge de porter les armes étaient entrés dans la garde nationale. Mais le peu d'insistance que les hommes du gouver­nement mettent à vouloir véritablement contrer l'armée prussienne dé­courage et révolte les ouvriers armés. De mouvement nationaliste qu'il était en exigeant la continuation de la guerre contre les Prussiens, celui‑ci se transforme peu à peu en guerre de classe, les ou­vriers armés se définissant de plus en plus par rapport à leurs pro­pres intérêts, totalement antagoniques à ceux de la bourgeoisie.

 

L'opposition entre le gouvernement bourgeois et le prolétariat armé ne tarde pas à éclater. Le 31 octobre, une tentative est faite pour renverser le gouvernement de la défense nationale et s'emparer du pouvoir. Cette tentative échoue, le nouveau gouvernement se mon­trant irrésolu et hésitant, à l'image de ce que seront le comité cen­tral et la Commune pendant les mois d'insurrection, incapables de donner une quelconque direction au mouvement. Le 28 janvier 1871, après plusieurs mois de siège, c'est là capitulation. Mais les gardes nationaux restent armés. Pendant la guerre, les ouvriers s'étaient bornés à exiger la continuation énergique de la lutte comme cela a été dit plus haut, mais maintenant qu'après la capitulation, la paix allait se faire, Thiers, nouveau chef de gouvernement, était forcé de s'en rendre compte: la domination des classes possédantes se trou­verait constamment menacée tant que les ouvriers parisiens resteraient en armes. Son but est donc de les désarmer. Le 18 mars, il envoie des troupes de ligne avec l'ordre de voler l'artillerie appartenant à la garde nationale et fabriquée pendant le siège de Paris à la suite d'une souscription publique. La tentative échoue, le prolétariat pari­sien se dressant comme un seul homme pour empêcher son désarmement. La guerre entre Paris et le gouvernement français qui siégeait à Ver­sailles est déclarée. Le 18 mars, le pouvoir est tombé entre les mains du prolétariat de Paris. Le comité central élu par la garde nationale détient le pouvoir. Nous verrons plus loin en quoi il n'assuma en rien un quelconque rôle centralisateur et révolutionnaire. Mais tout aussi grave est le fait que pour les insurgés de 1871, le mythe démocratique fonctionna à merveille. Qu'on imagine: l'insurrection vient d'avoir lieu, les prolétaires armés viennent de chasser du prolétariat le ra­massis de crapules ayant pour nom députés et la première décision que prend le nouveau pouvoir, c'est de le restituer « démocratiquement » une nouvelle série de canailles désignées « librement » par les citoyens parisiens au travers d'élections. Ainsi, le comité central décide de remettre son pouvoir à une assemblée élue. Des élections à la Com­mune ont lieu le 26 mars. Comme le dit Marx. « Ce jour‑là, dans les mairies de Paris, ses membres échangèrent de douces paroles de récon­ciliation avec leurs trop généreux vainqueurs, en grommelant du fond du coeur le serment de les exterminer en temps et en lieu! » En remet­tant son pouvoir dans les mains d'élus communaux, le comité central, vu le caractère d'éligibilité de celui‑ci, conservait néanmoins un certain contrôle politique sur la Commune, ce qui eut pour résultat la coexistence de deux organes de « direction » distincts qui n'ont pas cessé, pendant toute l'insurrection, de diverger sur les décisions à prendre, les deux « directions » se freinant mutuellement. Ni la Commune ni le comité central ne purent se pourvoir d'un organe spécifique ayant pleins pouvoirs quant aux directives militaires à donner aux ouvriers en armes. Tous deux ne furent que les reflets de l'indécision du prolétariat, jamais ils ne purent casser ses hésitations et passer à l'action par un programme offensif, clair et déterminé contre les armées de Thiers.

 

Pour que la victoire devienne totale, il fallait une organisa­tion du prolétariat en armes, en dehors des structures de l'Etat bour­geois, en dehors et contre l'appareil militaire créé par la classe dominante pour la défense de ses intérêts. Il aurait donc fallu dé­truire la garde nationale et libérer ainsi complètement le prolétariat du commandement contre ‑ révolutionnaire en place dans l'appareil militaire de la bourgeoisie. En lieu et place de la garde nationale devait apparaître une nouvelle structure armée défendant les intérêts de classe des insurgés, avec à sa tête de nouveaux chefs, expérimentés, sûrs, de véritables moteurs de la révolution, capables de prendre les décisions qui s'imposent aux moments opportuns. Cette question vitale pour vaincre l'ennemi de classe ne pouvait être solutionnée par de simples élections. Celles‑ci constituaient directement un frein à la mise en place d'un commandement révolutionnaire. L'ennemi est guidé, dans le choix de ses généraux, par l'expérience des siècles. Les mé­thodes de démocratie ne peuvent constituer un fétiche face à la néces­sité pour la révolution de créer un organe composé d'organisateurs expérimentés. Le commandement militaire doit revenir à la direction la plus apte à mener le prolétariat à la victoire et cette direction ne surgit pas spontanément de la « volonté du peuple », elle est l'abou­tissement d'un long travail de formation. L'organisation du proléta­riat en classe et donc en parti, doit permettre de tirer le bilan des affrontements passés avec la classe ennemie et de préparer le terrain des batailles futures. Le rôle des communistes est donc de former ces cadres qui seront amenés à guider le prolétariat vers la mise en place de sa dictature. Les cadres militaires qui défendront l'insurrection surgiront de cette organisation. Eux seuls pourront assurer la pleine victoire car ils ont une conscience claire et entière du projet com­muniste. (1)

 

En 1871, le prolétariat reste ébloui par le caractère fétiche que la bourgeoisie donne au phénomène d'éligibilité: « la solution du plus grand nombre est toujours la meilleure ». De cette manière, il remit au pouvoir, avec la Commune, toute une série de personnalités, de démocrates connus, « réputés » qui ne purent s'empêcher une fois élus, de reproduire, aux moments les plus décisifs de l'insurrection, le spectacle éternel des discutailleries interminables et des palabres sans fin que donnent encore aujourd'hui les pantins parlementaires. L'incapacité des communards à se pourvoir d'un organe de classe, cen­tralisateur, organisateur des décisions à prendre dans le sens de la dictature du prolétariat, a été déterminante dans leur défaite. Ne reste plus, dès lors, que le souvenir de mesures aussi « sympathiques » qu'impuissantes dans leur volonté d'enrayer la marche de la contre - ­révolution. Les voici brièvement résumées par Engels dans son intro­duction à « La guerre civile en France – 1871 » écrite par Marx quelques jours après la défaite des communards: « La Commune remit jusqu'en avril tous les loyers d'octobre 1870, portant en compte pour l'éché­ance à venir les termes déjà payés, et suspendit toute vente d'objets engagés au mont‑de‑piété municipal. Le même jour, les étrangers élus à la Commune furent confirmés dans leurs fonctions car « le drapeau de la Commune est celui de la république universelle ». ‑ Le 1er avril, il fut décidé que le traitement le plus élevé d'un employé de la Com­mune, donc aussi de ses membres, ne pourrait dépasser 6.000 francs. ‑ Le lendemain furent décrétées la séparation de l'Eglise et de l'Etat et la suppression du budget des cultes, ainsi que la transformation de tous les biens ecclésiastiques en propriété nationale; en consé­quence, le 8 avril on ordonna de bannir des écoles tous les symboles, images, prières, dogmes religieux, bref « tout ce qui relève de la conscience individuelle de chacun », ordre qui fut réalisé peu à peu. ‑ Le 5, en présence des exécutions de combattants de la Commune pri­sonniers, auxquelles procédaient quotidiennement les troupes versail­laises, un décret fut promulgué, prévoyant l'arrestation d'otages, mais il ne fut jamais exécuté. ‑ Le 6, le 137éme bataillon de la garde nationale alla chercher la guillotine et la brûla publiquement, au milieu de la joie populaire. ‑ Le 12, 1a Commune décida de renverser la colonne Vendôme symbole du chauvinisme et de l'excitation des peu­ples à la discorde, que Napoléon avait fait couler, après la guerre de 1809, avec les canons conquis. Ce qui fut fait le 16 mai. (2) ‑ Le 16 avril, la Commune ordonna un recensement des ateliers fermés par les fabricants et 1’élaboration de plans pour donner la gestion de ces entreprises aux ouvriers qui y travaillaient jusque-là et devaient êtres réunis en associations coopératives ainsi que pour organiser ces associations en une seule grande fédération. ‑ Le 20, elle abolit le travail de nuit des boulangers, ainsi que les bureaux de placement, monopolisés depuis le second empire par des individus choisis par la police et exploiteurs d'ouvriers de premier ordre; ces bureaux furent, affectés aux mairies des vingt arrondissements de Paris. ‑ Le 30 avril, elle ordonna la suppression des monts‑de‑piété, parce qu'ils consti­tuaient une exploitation privée des ouvriers et étaient en contradic­tion avec le droit de ceux‑ci à leurs instruments de travail et au crédit. ‑ Le 5, elle décida de faire raser la chapelle expiatoire élevée en réparation de l'exécution de Louis XVI.

 

Dès le 18 mars était apparu très clair le caractère de classe du mouvement parisien. Mais toutes ces mesures ne pouvaient avoir au plus qu'un commencement d'application, car, très vite, la lutte contre les troupes, toujours plus nombreuses, de Versailles absorba toutes les énergies. Il était malheureusement déjà trop tard. Les décisions prises par la Commune ne touchaient pas plus à l'essentiel de la ques­tion sociale qu'elles en fournissaient les possibilités d'une victoire technique, pratique, militaire contre l'ennemi de classe. La bourgeoi­sie ne commettait pas cette erreur, elle qui, dès les premiers jours, s'organisa dans l'a perspective de l'affrontement avec les insurgés. Thiers profita ainsi du sursis que lui donnaient les hésitations des prolétaires à marcher immédiatement sur Versailles, pour réorganiser ses forces et aller marchander chez Bismarck, la récupération d'une partie de l'armée prisonnière en Allemagne. Il prépare ses forces pour l'attaque contre Paris pendant que la Commune abolit le budget des cultes qui se trouve… à Versailles: Ici de nouveau, la "bonne vo­lonté" des élus communaux est détruite pratiquement par leur action réelle. Le démocratisme, exercice appliqué de la dictature bourgeoise, nie en tant que pratique dominante, les intérêts spécifiques du prolétariat, laissant 1e champ libre aux réformistes et autres replâtreurs du capital, apologue des "droits" et des "libertés individuelles".

 

Les proudhonniens, les blanquistes, principales tendances po­litiques présentes dans la Commune en furent les plus malheureux représentants. Les proudhonniens d'abord, à qui incombe la responsabi­lité de la majeure partie des décrets économiques, imposèrent leur idéologie non ‑ prolétarienne. Ils instituèrent une organisation de la grande industrie et de la manufacture qui devait reposer sur l'asso­ciation des travailleurs de chaque fabrique et réunir toutes ces as­sociations dans une seule grande fédération. Au point de vue de l'in­dispensable stratégie politique et militaire, ces éternels réforma­teurs de système furent incapables de direction, se contentant de re­vendiquer une organisation d’usines autogérées pour les travailleurs pendant que ceux‑ci se battaient contre les versaillais et avaient autrement plus besoin d'une direction leur permettant d'obtenir une victoire sur l'ennemi. Quant aux blanquistes, élevés à l'école de la conspiration et de la discipline qui lui est propre, ils prônaient une stricte centralisation dictatoriale entre les mains du nouveau pouvoir révolutionnaire. Ils furent le moment venu, incapables d'exer­cer pleinement cette direction. La raison principale étant que leur chef Blanqui était prisonnier et otage des versaillais; on tenta bien de l'échanger contre une somme d'otages bourgeois que la Commune dé­tenait, mais Versailles refusa. Livrés à eux‑mêmes, ils ne purent ja­mais mettre les directives de Blanqui en pratiques, étendre la révolu­tion et assurer au prolétariat le pouvoir dans tous les pays. Aux côtés des proudhonniens et des blanquistes existait une majorité de ce qu'il est convenu d'appeler les intellectuels de « gôche », les « tourneurs » de moulin à paroles, bons patriotes qui n'ont fait qu'en­combrer, freiner, c'est‑à‑dire nier les nécessités de la lutte, avec leur verbiage réformiste et conciliateur. Toute une série d'avocats beaux parleurs, de « bonnes consciences » qui donnaient l'autonomie communale comme perspective « juste » face aux revendications du prolé­tariat. Quelques internationalistes étaient présents dans la Commune, tels Lefrançais et Varlin, mais, complètement isolés, ils n'eurent que peu d'influence directe sur le déroulement des événements.

 

Dès le moment où le comité central de la garde nationale avait décidé de céder son pouvoir aux urnes, le mouvement montrait qu'il était voué à l'échec. Pour défaire définitivement la classe dominante, les ouvriers avaient besoin de bien autre chose, que de, l'avis du "peuple". La bourgeoisie avait beau jeu de remettre sur la table, par l'intermédiaire de ses collaborateurs réformistes et démocrates, les règles du jeu grâce auxquelles elle soumet depuis toujours le prolé­tariat afin d'exercer sa dictature. Le démocratisme est l'idéologie et la pratique par lequel les dominants réussissent depuis des siècles à berner la classe exploitée en lui faisant croire qu'elle n'a pas d'intérêts spécifiques et que derrière les formes que prend sa do­mination se trouve l'intérêt général. Mais il ne peut y avoir d'inté­rêt commun pour deux classes aux projets fondamentalement contradic­toires. Le prolétariat imposera le communisme, la communauté humaine en renversant violemment les forces sociales opposées à ses perspecti­ves. Pour cela, il devra nécessairement passer sur le cadavre démocra­tique. La classe ouvrière devra comprendre en quoi la démocratie c'est le mode de vie propre au capital, c'est la reconstitution d'une unité fictive, une communauté matérielle, la communauté des marchandises.

 

Tout le mythe consiste à faire croire que sont représentés au Parlement les délégués de toutes les forces sociales en lutte dans la société et que le système démocratique se transforme dès lors en organe de médiation des classes. Mais la démocratie n'exclut aucunement l'Etat, la dictature de classe, elle en est le fondement même. Elle a pour but le maintien du mode de production capitaliste et du rapport social sur lequel repose la domination bourgeoise : le salariat. Seule la liberté, la liberté de se vendre, est celle d'une mise à la disposition permanente du capital, celui‑ci décidant d'après ses exigences marchandes, de la survie ou de la mort des prolétaires. La démocratie se révèle être ce qu'elle est: une boucherie. Elle ne survit que sur les charniers nécessaires à la perpétuation de l'exploitation capitaliste. En 1871, à Paris, agenouillé devant le fétiche démocratique, le prolétariat s'est fait massacré pour ne pas avoir rompu avec l'i­déologie dominante, l'idéologie démocratique, bourgeoise.

 

"Le prolétariat français plus qu'aucun autre prolétariat a fait des sacrifices à la révolution. Mais plus qu'aucun autre aussi, a‑t‑il été dupé. La bourgeoisie l'a plusieurs fois ébloui par toutes les couleurs du républicanisme, du radicalisme, du so­cialisme, pour lui mettre toujours des chaînes capitalistes. La bourgeoisie a apporté par ses agents, ses avocats et ses journalistes, toute une masse de formules démocratiques, par­lementaires, autonomistes qui ne sont que des entraves aux pieds du prolétariat et qui gênent son mouvement en avant." (Trotsky ‑ Les leçons de la Commune)

 

Si les ouvriers parisiens ne furent que faiblement influencés par l'action de la première Internationale qui n'eut organiquement aucun lien avec la Commune, cette dernière n'en demeure pas moins la "fille de l'A.I.T." (Engels) l'A.I.T. avait prévu la révolution. La Commune en était la preuve pratique, elle était l'explication vivante que les communistes donnent du mouvement historique de lutte de clas­ses. Marx avait dès le début senti les pièges dans lesquels tomberait le prolétariat en cours d'insurrection. Cela ne l'a pas empêché, le moment venu, d'être activement solidaire des communards en assimilant leur expérience et en montrant ce qu'il y a de commun entre cet évé­nement et les mouvements révolutionnaires ultérieurs. Il faisait ainsi oeuvre de parti en tirant les leçons de la Commune, en intégrant dans un ensemble théorique, les limites de l'insurrection et sa fonction réelle que les communards eux‑mêmes ne pouvaient pas saisir, éblouis qu'ils étaient par la vision d'une "révolution" où le changement de gouvernement apparaît comme remède aux maux du moment et, sans voir que la solution de la question sociale se trouve dans la destruction des rapports de production. Marx ne s'arrête pas à l'explication de la défaite du prolétariat, il lui donne ses nouvelles perspectives. La théorie communiste est explication et préparations : elle assimile l'expérience de la Commune et se développe grâce à elle. La Commune vaincue n'est pas l'image de la fin dé la lutte de classe, c'est en tant qu'expérience passée, le tremplin du prolétariat pour une action ultérieure plus précise, plus forte, plus déterminée, plus consciente dans la guerre qui l'oppose à la classe dominante. La bourgeoisie 1'a bien compris, elle qui, dès le lendemain de sa victoire contre les ouvriers, se lançait dans une véhémente diatribe contre les interna­tionalistes, leur imputant la totale responsabilité des événements et appelant toutes les nations à les pourchasser impitoyablement: "... Tel est le résumé de la doctrine de l'Internationale et c'est pour anéantir toute action comme toute propriété individuelle, c'est pour écraser les nations sous le joug d'une sorte de monarchisme san­guinaire, c'est pour en faire une vaste tribu appauvrie et hébétée par le communisme que des hommes égarés et pervers agitent le monde, séduisent les ignorants et entraînent après eux les trop nombreux spectateurs qui croient trouver dans la résurrection de ces inepties économiques des jouissances sans travail et la satisfaction de leurs plus coupables désirs ». Voilà ce qu'envoyait Jules Favre, assassin de la Commune, membre du gouvernement français, aux agents de la républi­que à l'étranger dans une circulaire du 6 juin 1871. La bourgeoisie connaît son ennemi de classe et sait où se situent ses intérêts. Dans le projet social communiste, elle voit effectivement la négation de sa dictature, la négation de la démocratie, la fin du monstrueux pro­fit qu'elle tire de l'exploitation à laquelle elle soumet la majorité de l'humanité. C'est terrorisé par la perspective de son écrasement, de sa disparition en tant que classe, qu'elle hurle et déverse ses torrents de base contre ceux qui expriment et développement activement le projet d'une société sans classe, le projet de réaliser une histoi­re enfin humaine et consciente.

 

III. LA NECESSITE DU PARTI

 

"Le parti ne crée pas la révolution à son gré, il ne choisit pas à sa guise le moment pour s'emparer du pouvoir, mais il intervient activement dans les événements, pénètre à chaque instant l'esprit des masses révolutionnaires et évalue la force de résistance de l'ennemi et détermine ainsi le moment le plus favorable à l'action décisive. C'est le côté le plus difficile de sa tâche. Le parti n'a pas de décision valable pour tous les cas. IL faut une théorie juste, une liaison étroite avec les masses, la compréhension de la situation, un coup d'oeil révo­lutionnaire, une grande décision. Plus un parti révolutionnaire pénètre profondément dans tous les domaines de la lutte prolé­tarienne, plus il est mû par l'unité du but et par celle de la discipline, plus vite et mieux peut‑il arriver à résoudre sa tâche." (Les leçons de la Commune ‑ Trotsky)

 

La Commune est venue trop tard. C'est là la première leçon à tirer au vu de l'échec du prolétariat à s'organiser en 1871, en classe dominante. C'est le 4 septembre, lorsque l'empire s'écroulait, que le Commune aurait dû prendre le pouvoir. Si elle ne l'a pas fait ce n'est pas faute d'une quelconque volonté, c'est le résultat de l'incapacité dans laquelle se trouvait, à ce moment, la classe ouvrière, à s'organiser en parti. Le prolétariat de Paris n'a pas pu prendre la direction du mouvement parce qu'il ne s'était pas donné les moteurs capables d'organiser l'insurrection et de mettre en place les mesures indispensables à sa victoire définitive. À leur place, apparurent les beaux parleurs démocrates, les républicains, les socialistes, toute une cour d'avocats, de journalistes, de députés à la recherche de gloriole, qui substitueront un langage "radical" à l'habituel verbiage libéralo‑ humaniste et réussiront à mystifier le prolétariat en le convainquant de leur donner la direction du mouvement. Le piège que constitue le recours à une phraséologie ouvrière par la bour­geoisie est un des écueils contre lequel viennent souvent buter les prolétaires. Si la classe dominante combat militairement la révolution par l'élimination physique des révolutionnaires, une autre manière d'assurer sa domination est de piller le programme de la classe révo­lutionnaire et d'affirmer le sien par une expression plus radicale et donc plus camouflée de son projet. Elle présente son projet repeint en rouge et le soumet aux yeux crédules des prolétaires. Aujourd'hui, la marxologie est devenue un énorme mur derrière lequel se cache une autre façon de dominer idéologiquement les prolétaires.

 

Les six mois, du 4 septembre au 18 mars, pendant lesquels la gauche bourgeoise détint le pouvoir, furent six mois pendant lesquels l'ennemi put se ressaisir et se réorganiser. Si le 4 septembre, le par­ti de classe avait pu réellement exister, il aurait immédiatement travaillé à la généralisation de l'insurrection au reste de la France et au reste du monde; c'est tout le visage de l'humanité qui en aurait été modifié. Mais seul un parti révolutionnaire qui s'est depuis long­temps préparé à la prise du pouvoir, un parti qui a prévu la révolu­tion, seul un parti habitué à une vue d'ensemble des tâches à accom­plir aurait pu mettre ces directives en application. Paris devait ser­vir de base pour vaincre Versailles, et de là étendre la révolution à toute la France et au monde entier en envoyant des agitateurs, des militants formés, pour entraîner le mouvement dans le sens de la né­cessaire dictature du prolétariat. Les bavards démocrates parvinrent à empêcher cela en faisant du mouvement révolutionnaire la lutte pour une réforme communale, pour un replâtrage des failles du système. Re­présentants habitués du parlement, ils ne pouvaient se reconnaître dans la révolution prolétarienne.

 

"Le parti ouvrier, le vrai, n'est pas une machine à manoeuvres parlementaires, c'est l'expérience accumulée et organisée du prolétariat. C'est seulement à l'aide du parti qui s'appuie sur toute l'histoire de son passé, qui prévoit historiquement les voies du développement, toutes ses étapes et en extrait la formule de l'action nécessaire, que le prolétariat se libère de la nécessité de recommencer toujours son histoire, ses hé­sitations, son manque de décision, ses erreurs." (Leçons de la Commune ‑ Trotsky)

 

La révolution éclata au milieu des hésitations, de l'indécision d'un prolétariat non préparé à la prise du pouvoir (3). Le 18 mars, le pouvoir tombe entre les mains du prolétariat de Paris, il ne s'en est emparé que parce que ses ennemis avaient quitté la capitale. Ces six mois d'attente furent une perte irréparable. Les ouvriers n'ont pas pris le pouvoir consciemment, volontairement. Favre, Ferry, Dufaure, Leflô et tous les autres députés de gauche du gouvernement avaient fui pendant la nuit. Méprisés par les ouvriers, ils n'avaient plus non plus la confiance de la bourgeoisie. Celle - ci craignait qu'ils ne puissent plus la défendre.Les soldats étaient révoltés con­tre leurs officiers. Pendant cette nuit du 18 mars, ils avaient fusil­lé deux de leurs généraux. Pour toutes ces raisons, la bourgeoisie prend peur et s'enfuit avec le gouvernement pour concentrer  ailleurs ses forces: à Versailles. Ce n'est qu'alors que le pouvoir se trouve aux mains de la classe ouvrière. La nécessité d'une direction révolu­tionnaire apparaît dans toute sa cruelle dimension. Cette direction a pour tâche essentielle de prévoir, guider la lutte, être pro­tagoniste dans l'action. Au lieu de cela, à Paris, on enregistre la révolution plutôt que de la provoquer. Les chefs sont à la queue du mouvement. L'indécision, 1’attente, les hésitations de la classe se doivent d’être corrigées, complétées par les directives du parti cen­tralisé de l'action révolutionnaire. La négation de cela, c'est la contre‑révolution qui se développe. Le 18 mars 1871, cette absence de direction se fait immédiatement sentir: les ministères déménagent ouvertement, de longues bandes de militaires s'écoulaient encore par les portes de la rive gauche et le comité central élu par la garde nationale et qui détenait maintenant le pouvoir négligea cette précau­tion classique: la fermeture des portes. Au lieu de cela, on laissera sortir même les sergents de ville qui auraient dû être désarmés et mis sous les verrous. Ils trouvèrent les portes de Paris grandes ou­vertes pour aller se mettre en sûreté à Versailles; les hommes d'ordre non seulement ne furent pas molestés, mais ils eurent la faculté de se rassembler et d'occuper plus d'une place forte au centre même de Paris. Cette indulgence du comité central était déjà criminelle. Il ne voulait pas voir la mort entre Versailles et Paris. Ce même comité central commit une autre faute décisive en ne marchant pas aussitôt sur Versailles alors entièrement sans défense et en mettant ainsi fin aux complots de Thiers. L’ennemi s'enfuyant à Versailles constituait pour sûr une victoire, c'est à ce moment‑là qu'il aurait fallu écraser définitivement la canaille gouvernementale. On aurait pu prendre des otages à Paris même, faire prisonniers Thiers et ses ministres. Tout cela était de l'ordre du possible. Personne ne le fit; parce que per­sonne ne pouvait le faire. "De telles décisions ne peuvent être prises que par un parti révolutionnaire qui attend une révolution, s'y pré­pare, ne perd para la tête, par un parti qui est habitué d'avoir une vue d'ensemble et n'a pas peur d'agir" (Leçons de la Commune ‑ Trot­sky) (4).

 

De la même manière, les armées qui se repliaient sur Versailles auraient pu être elles aussi, retournées contre leurs officiers, il aurait fallu quelques dizaines d'ouvriers préparés, conscients de leur projet de classe pour entamer une propagande défaitiste à ce moment stratégiquement et psychologiquement favorable que constitue le retrait des troupes d'une ville en état d'insurrection. L'ensemble de ces dé­cisions ne pouvait être pris spontanément par les ouvriers armés. Le regard qu'ils posent sur les directives à suivre est trop déterminé par le caractère immédiat et local que recouvre leur action. Il est toujours plus compliqué d'arriver à une compréhension totale des dé­cisions à prendre au cours d'un bouleversement social lorsqu'on ne peut disposer de recul par rapport aux événements. L'incapacité dans laquelle étaient les communards à lier leur situation aux expériences passées, aux leçons qui en furent tirées, ainsi qu'aux perspectives historiques du mouvement communiste, les empêchait d'avoir une cons­cience claire de ce qu'il y avait lieu de faire. Et c'est bien là le rôle fondamental de la direction communiste: faire le lien entre les différentes tentatives du prolétariat pour mener l'insurrection à la victoire.

 

"Le parti évidemment minoritaire au sein de la société et de la classe prolétarienne est la seule forme qui puisse exprimer les influences historiques des générations successives dans le passage d'une forme de production sociale à une autre en une unité de temps et de lieu, de doctrine, d'organisation et de stratégie de combat. La force révolutionnaire du prolétariat ne peut donc s'exprimer au travers d'une démocratie consultative au sein de la classe en lutte ou victorieuse, mais dans l'arc ininterrompu de la ligne historique du parti. Nous n'ad­mettons pas seulement qu'une minorité parmi les vivants actuels puisse diriger la marche en avant historiquement contre la majorité (même dans la classe), mais, en outre, nous pensons que seule cette minorité peut se relier à la lutte et aux efforts des militants de toutes les générations passées et de celles qui viennent, en agissant dans la direction du programme de la société nouvelle." (Le programme révolutionnaire de la société communiste ‑ Bordiga)

 

Le prolétariat en Russie aura au moins partiellement compris en 1917, cette leçon qu'est la nécessité de la préparation de l'insurrection. Là où, pour la Commune, le pouvoir n'a fait que tomber dans les mains des ouvriers sans que jamais ils ne soient véritablement protagonistes de l'action, pour la révolution d'octobre, la réussite de la prise du pouvoir a été comprise comme le résultat d'une action soigneusement préparée au sein du mouvement de masse, la nécessité de la conspiration que le marxisme retient des apports de Blanqui. C'est donc là aussi une tâche essentielle du parti révolutionnaire que de dévider le moment le plus favorable à l'application de cette tâche politico‑ militaire.

 

Nous terminerons ce rappel de l'inexistence d'un parti révolu­tionnaire, d'une direction pleinement révolutionnaire pendant la Commune par la question de la fausse problématique qui a toujours cons­titué l'objection selon laquelle les chefs "ruineront tout". Les fonc­tions de direction de la révolution se doivent d'être assumées par ceux qui auront la meilleure compréhension globale des tâches commu­nistes et les capacités d'organisation nécessaires. Cette direction sera donc le résultat d'un long et minutieux travail de préparation; elle surgira des groupes et noyaux communistes ayant le mieux répondu à cet indispensable travail de formation des cadres. Ce travail passe par le bilan des expériences passées et par la compréhension la plus haute possible des perspectives de la classe révolutionnaire. La ré­volution se donne ainsi les éléments les plus aptes à la diriger et ces chefs ne sont rien d'autre que les forces dirigeantes dont le pro­létariat s'est lui‑même doté afin d'imposer son projet historique (5). C'est précisément pour avoir à chaque fois réussi à installer cette fausse problématique "masse‑ chefs" et à imposer les consultations électoralo‑ démocratiques qui en découlent, que là contre‑révolution a pu vaincre: pour ne pas laisser prendre la décision la plus adéquate à la situation, on la soumet aux volontés de la majorité. Les anarcho­- démocrates auraient‑ils oublié cette phrase classique où Marx expli­que les idées dominantes d'une époque comme les idées de la classe dominante? La juste décision ne peut être une question d'addition ma­joritaire d'avis. Cela ne peut mener qu'aux flatteries les plus mépri­santes pour la masse questionnée.

 

"La seule forme au contraire qui évitera les dégénérescences  « bonzistes » est celle où la déclaration ouverte du parti qui tend à avoir toute la direction de la lutte révolutionnaire ne sera pas remplacée par l'offre hypocrite de consulter démocra­tiquement les masses plus ou moins populaires, pour se mettre au service de n'importe quelle volonté qu'elles auront manifes­tée. La formule "servir le prolétariat" surtout dans l'expérience pratique, a été utilisée par tous les traîtres historiques de la révolution, vendus et démagogues. Elle est, en outre, l'écho d'une sale mentalité bourgeoise. "Servir" (qui mieux "sert", profite plus) est la devise du Rotary Club internatio­nal, c'est‑à‑dire l'organisation mondiale des prédateurs de plus‑value. L'histoire des tourments du parti ouvrier, longue et sanglante, finira quand le parti aura dépassé la phase hon­teuse où prévaut la méthode stupide de faire la cour aux pro­létaires, ce qui ne tend qu'à en faire des électeurs ou des payeurs de cotisations syndicales, mais ne les défait pas révolutionnairement des chaînes de leur servitude, moins visibles et contre lesquelles aucun héroïsme ne suffit, celles qu'ils portent à l'intérieur d'eux‑mêmes." (Le contenu original du programme communiste ‑ Bordiga)

 

En dernière instance, le mouvement ne produit que les chefs qu'il mérite et si, pendant la Commune, le prolétariat n'est parvenu à mettre à sa tête qu'une série d'humanistes démocrates plus ou moins radicaux, il faut y trouver là l'image des faiblesses mêmes d'une classe dont la vision de son projet historique restait encore limitée et partielle. C'est pour que cette vision ne reste pas restreinte qu'il importe de faire la critique approfondie des illusions que la classe dominante s'acharne à maintenir devant les regards crédules des prolétaires.

 

IV. LA TERREUR ROUGE EN REPONSE AU CANNIBALISME DE LA CONTRE‑ REVOLUTION

 

"Après le décret de la Commune du 7 avril, ordonnant des repré­sailles et déclarant qu'il était de son devoir de protéger Paris contre les exploits de cannibales des bandits de Versailles et de rendre oeil pour oeil et dent pour dent, Thiers n'arrêta pas pour autant le traitement barbare des prisonniers (...). Toutefois, pendant quelques temps, les exécutions de pri­sonniers furent suspendues. Mais à peine Thiers et ses généraux décembriseurs furent‑ils avisés que même leurs espions de la gendarmerie pris dans Paris sous le déguisement de gardes na­tionaux, même les sergents de ville pris avec des bombes incen­diaires sur eux, étaient épargnés, à peine s'aperçurent‑ils que le décret de la Commune sur les représailles n'était qu'une menace vaine, que les exécutions en masse de prisonniers furent reprises et poursuivies sans interruption jusqu'à la fin." (La guerre civile en France ‑ Marx)

 

Tout l'honneur de la Commune réside dans sa défaite! Ses mem­bres ont choisi de se battre jusqu'au bout plutôt que de se rendre. Comme Karl Liebknecht, et Rosa Luxembourg en Allemagne quelques années plus tard, dans un dernier réflexe de classe, ils participeront jus­qu'à la fin aux combats acharnés que les prolétaires ont livrés contre la meute d'assassins que Thiers a lâché sur Paris. Les versaillais ont eu largement le temps de réorganiser l'armée bourgeoise. Thiers est devenu de plus en plus arrogant dans les négociations qu'il menait avec les communards. La pression militaire versaillaise se fait de plus en plus forte tandis que les ouvriers armés, sans organisation, complètement laissés à eux‑mêmes épuisent peu à peu leur spontanéité. Personne n'est là pour donner une quelconque direction au mouvement. Militairement, ce poids se fait de plus en plus sentir durant le mois de mai. Versailles gagne tout doucement du terrain. La Commune crève peu à peu. De quoi s'occupe‑t‑elle le 19 mai, veille de l'assaut final? De théâtre! Pendant que les versaillais se préparent à l'entrée dans Paris et que les ouvriers les plus déterminés à la lutte s'épuisent sous la pression des armées de Thiers, la Commune discute du pro­blème de l'intervention de l'Etat dans la littérature et le théâtre! Criminel!

 

"Dans les moments de crise, le manque de tête devient un crime contre le parti et ce crime réclame un châtiment public." (Karl Marx)

 

Ici, il n'y a pas plus de châtiment public qu'il n'y a de par­ti!!! Les versaillais entrent dans Paris à la suite d'une trahison, le 21 mai. Les combats vont durer une semaine entière. À mesure que les troupes d'invasion approchent des quartiers plus proprement ouvriers, la résistance se fait plus tenace, plus violente et ce n'est qu'après une lutte de huit jours que les derniers défenseurs de la Commune succombent.

 

"La civilisation et la justice de l'ordre bourgeois se montrent sous leur jour sinistre à chaque fois que les esclaves de cet ordre se lèvent contre leurs maîtres. Alors, cette civilisation et cette justice se démasquent comme la sauvagerie sans masque et la vengeance sans loi. Chaque nouvelle crise dans la lutte de classe entre l'appropriateur et le producteur fait ressortir ce fait avec plus d'éclat. Les atrocités des bourgeois en juin 1848 elles‑mêmes disparaissent devant l'indicible infamie de 1871. L'héroïque esprit de sacrifice avec lequel la population de Paris ‑ hommes, femmes et enfants ‑ combattit pendant huit jours après l'entrée des versaillais reflète aussi bien la grandeur de leur cause que les exploits infernaux de la solda­tesque reflètent l'esprit inné de cette civilisation dont ils sont les mercenaires et les défenseurs. Glorieuse civilisation, certes, dont le grand problème est de savoir comment se débar­rasser des monceaux de cadavres qu'elle a faits, une fois la bataille passée." (Marx ‑ La guerre civile en France ‑ 1871)

 

Comme toujours alors, le cannibalisme de la contre‑révolution est sans commune mesure avec ce que la victoire de la révolution au­rait nécessité comme sang versé. Le fusil versaillais ne tuait pas assez vite et c'est par centaines que les vaincus ont été exécutés à la mitrailleuse. La lutte terminée, l'armée bourgeoise se transforme en un vaste peloton d'exécution. Lissagaray raconte :

 

« Les milliers de captifs emmenés au châtelet étaient d'abord parqués dans la salle, sous le fusil des soldats; puis poussés de couloir en couloir, ils débouchaient comme des moutons sur le foyer où Vabre trônait entouré d'officiers de l 'armée et de la garde nationale de l'ordre, le sabre entre les jambes, quelques-uns le cigare aux dents. L'interrogatoire durait un quart de minutes « Avez‑vous pris les armes? Avez‑vous servi la Commune? Montrez vos mains! » Si l'attitude était résolue ou la figure ingrate, sans demander le nom, la profession, sans mar­quer sur aucun registre, on était "classé". On livrait tout chaud les "classés" aux exécuteurs qui les emmenaient à la ca­serne Loban. Là, les portes refermées, les gendarmes tiraient sans grouper leurs victimes. Quelques-unes, mal touchées, cou­raient le long des murs. Les gendarmes leur faisaient la chasse, les canardaient jusqu'à extinction de vie. »

 

Puis, quand il s'avéra impossible d'abattre tous les communards, vinrent les arrestations en masse, l’exécution des victimes choisies arbitrairement dans les rangs des prisonniers, la relégation des au­tres dans de grands camps en attendant leur comparution devant les conseils de guerre, l'emprisonnement, les déportations.

 

Voilà à quoi mènent, à chaque fois, l'indulgence et les « bons sentiments » des beaux parleurs. Il faut assassiner l'humanisme! La bourgeoisie ne véhicule pas son discours pacifiste par hasard! Son but est clair : lui permettre le monopole de la terreur. Pendant la bataille, les versaillais n'ont eu que peu de pertes. Les communards ont perdu trois mille des leurs. Les 100.000 autres victimes de l'im­mense boucherie que fut la semaine sanglante (du 21 au 31 mai) furent toutes arbitrairement exécutées dans les conditions évoquées plus haut. Ces massacres durèrent jusqu’aux premiers jours de juin et ne s'arrê­tèrent que parce que la peste menaçait. Il n'y avait plus assez de place dans les cimetières!

 

Pour briser la résistance des exploiteurs en période de guerre de classe, le prolétariat se soit d'utiliser la terreur révolutionnai­re, ne fut‑ ce que pour "négocier sa peau" au prix le plus élevé pos­sible. L'exemple de la Commune est, à ce sujet, on ne peut plus démons­tratif. C'est pour avoir négligé ce principe élémentaire du marxisme révolutionnaire que l'on permit à Thiers et à sa clique de députés de revenir exercer leur dictature. De l'extrême droite - les monarchis­tes ‑ à l'extrême gauche ‑Louis Blanc et ses adeptes, les "gauchistes démocrates" de l'époque ‑, les revoilà au grand complet assis sur le charnier, causant de démocratie, d'humanisme et de "respect de la per­sonne humaine", les mêmes qui, aujourd'hui, pâliront d'effroi si vous leur avancez le mot « terreur ». Non! Les 100.000 massacrés de la Com­mune, ce n'est pas de la terreur! C'est "la cause de la justice, de l'ordre, de l'humanité, de la civilisation qui a triomphé!" (Thiers à l'assemblée nationale, le 22 mai 1871).

 

A la terreur bourgeoise correspond la nécessité d’une terreur prolétarienne de mesures révolutionnaires portant des coups à la bourgeoisie, l'empêchant de s'organiser. Les prises d'otages, les actions terroristes offensives, la prise des banques, la prise en main des moyens d'information sont autant de mesures indispensables. Atta­quer l'ennemi là où il est le plus faible, décourager les forces hésitantes qui le soutiennent encore, faire peur, terroriser l'ennemi. Mépriser ces directives essentielles de l'action révolutionnaire, c'est se livrer à l'ennemi de classe. La bourgeoisie ne nous donnera rien! Comme le disait Marx à ses juges. « Nous ne vous demandons ni excuses ni pitié; n'en attendez pas non plus de nous demain! ».

 

A l'invariance du programme communiste, qui a, comme perspective, l’abolition une classe, correspond l'invariance du programme de la contre‑révolution: la domination de classe de la bourgeoisie qui la défendra par tous les moyens. C'est une autre grande leçon de la Com­mune : à Paris, en 1871, le prolétariat n'a fait peur à personne. Nous prendrons à titre d'exemple, l'incroyable "respect" avec lequel il s'est arrêté devant les portes de la banque de France. L'erreur poli­tique était énorme. La banque aux mains de la Commune, cela valait mieux que dix mille otages; cela faisait toute la bourgeoisie françai­se faisant pression sur le gouvernement de Versailles pour conclure la paix avec la Commune. Lissagaray raconte :

 

"Le comité central avait fait une grande faute en laissant filer l'armée versaillaise. La Commune en commit une cent fois plus lourde. Toutes les insurrections sérieuses ont débuté par saisir le nerf de l'ennemi, la caisse. La Commune est la seule qui ait refusé. Elle abolit le budget des cultes qui était à Versailles et reste en extase devant la caisse de la haute bourgeoisie qu'elle avait sous la main. Scène d'un haut comique si l'on pouvait rire d'une négligence qui a fait couler tant de sang (...). Dès la première entrevue, le sous‑gouverneur de Ploeuc perça la timidité des délégués, batailla, parut flé­chir, fila son argent écu par écu. Le côté vaudeville était qu'il chicanait à Paris l'argent même de Paris, un solde de neuf millions déposés à la banque. Il manoeuvra ainsi jusqu'au 28 mars. La Commune avait près de trois milliards sous la main dont presqu'un milliard liquide, de quoi acheter mille fois tous les Gallifet et hauts fonctionnaires de Versailles; pour otage, les 90.000 dépôts de titre et les deux milliards en cir­culation dont le gage se trouvait rue de la Vrillière. Beslay délégué par la Commune, se laisse embobiner par de Ploeuc et très attendri, revient le soir répéter les arguments du sous - gouverneur à "La Banque de France est la fortune du pays; hors d'elle plus d'industrie, de commerce; si vous la violez, tous ses billets font faillite". Ces niaiseries circulèrent à l’Hôtel de Ville. Les proudhonniens du Conseil oubliant que leur maître a mis la suppression de la banque en tête de son pro­gramme révolutionnaire, renforçaient le père Beslay. La forte­resse capitaliste n'avait pas à Versailles de défenseurs plus acharnés. Si encore on eût dit "occupons au moins la banque". La Commune n'eut même pas ce nerf, elle se contenta de commis­sionner Beslay. De Ploeuc le reçut à bras ouverts, l'installa dans le cabinet le plus proche, l'amena à coucher à la banque et dès lors respira."

 

Toute l'image de la force que peut prendre la matérialisation de l'idéologie bourgeoise démocratique! Nous voyons de nouveau en quoi l'inexistence du parti de classe a rendu impossible l'application de mesures véritablement révolutionnaires qui elles seules auraient pu éviter le massacre et contrer la terreur bourgeoise. Chacune des dé­faites du prolétariat au cours de la déjà longue histoire du mouvement ouvrier nous enseigne la nécessité de l'utilisation de la terreur

 

comme arme de classe pour enrayer la marche toujours plus terroriste de la contre‑ révolution Déjà Marx, après les massacres qui avaient suivi l'insurrection de juin 1848 en France, indiquait cette nécessité d'une terreur révolutionnaire pour ne pas laisser le privilège de son utilisation aux seuls exploiteurs :

 

"C'est le cannibalisme de la contre‑révolution lui‑même qui répandra dans les masses la conviction qu'il n'existe qu'un seul moyen propre à concentrer, abréger et simplifier les spas­mes d'une ancienne société agonisante et les sanglantes dou­leurs de l'accouchement d'une société nouvelles le terrorisme révolutionnaire."

 

Lorsque la guerre de classe imposera la terreur des deux côtés, l'humanisme, ce masque derrière lequel la bourgeoisie tente de camou­fler sa violente domination, restera l'arme privilégiée à l'aide de laquelle la bourgeoisie essaiera de désarmer le prolétariat. Dans un pareil moment, la frontière de classe se dessine clairement et rejette irrémédiablement dans les bras de la bourgeoisie les groupes qui ten­teraient d'amener les prolétaires à renoncer à la terreur rouge. On a vu, avec l'exemple de la Commune, (et ce n'est pas le seul:) à quel résultat aboutit un tel engagement. À de semblables groupes qui, au­jourd'hui déjà, s'acharnent à la démobilisation ouvrière en tentant de rayer l'utilisation de la violence, de la terreur, dès moyens avec lesquels le prolétariat imposera sa domination, nous dédions, en con­clusion, ce court texte de Trotsky :

 

"Qui renonce en principe au terrorisme, c'est‑à‑dire aux mesu­res d'intimidation et, de répression à l'égard de la contre-­révolution armée, doit aussi renoncer à la domination politique de la classe ouvrière, à sa dictature révolutionnaire; qui re­nonce à la dictature révolutionnaire renonce à la révolution sociale et fait une croix sur le socialisme." (Terrorisme et communisme ‑ Trotsky)

 

V. DEFAITISME REVOLUTIONNAIRE, INTERNATIONTALISME ET GENERALISATION DE L’INSURRECTI0N

 

"Qu'après la plus terrible guerre des temps modernes, le vaincu et le vainqueur fraternisent pour massacrer en commun lé prolé­tariat, cet événement inouï prouve, non pas comme Bismarck le pense, l'écrasement définitif d'une nouvelle société montante, mais la désagrégation complète de la vieille société bourgeoise. Le plus haut effort d'héroïsme dont la vieille société soit encore capable est une guerre nationale et il est maintenant prouvé qu'elle est une pure mystification des gouvernements, destinée à retarder la lutte des classes, et l’on se débarrasse de cette mystification aussitôt que cette lutte de classes éclate en guerre civile. La domination des classes ne peut plus se cacher sous un uniforme national, les gouvernements natio­naux ne font qu'un contre le prolétariat:" (La guerre civile en France ‑ Karl Marx)

 

Comme toujours lorsqu'elle est menacée en tant que classe, la bourgeoisie s'unifie en faisant taire les conflits existant entre les différentes parties qui la composent. Elle substitue l'intérêt général de classe, l'intérêt global du capital aux intérêts particuliers de tel ou tel groupe capitaliste. Les fractions qui hier encore s'entre­déchiraient en vue de s'accaparer les plus belles parts du gâteau interrompent  leur sinistre partage et se retournent en bloc contre leur ennemi de classe. Ainsi, sous la Commune, c'est côte à côte que Bismarck et Thiers, auparavant en guerre, se retrouvent "fraternelle­ment" en vue de l'écrasement du prolétariat. Comme le fait remarquer Marx, dans le texte ci‑dessus, la guerre civile, la guerre de classe fait apparaître, au‑delà des inévitables affrontements inter- bourgeois, le conflit fondamental qui anime la société: la lutte classe contre- classe, bourgeoisie mondiale contre prolétariat mondial. Mais à l'u­nion des exploiteurs, correspondent les actes de fraternisation active des prolétaires, également au‑dessus des barrières nationales. Quand la Commune fut écrasée, un double cordon entourait Paris: celui des versaillais et celui des Prussiens. Une fois passé le premier, les communards se retrouvaient face aux soldats allemands qui avaient reçu pour ordre d'arrêter les fugitifs et de les livrer aux bourreaux de Thiers. Les prolétaires allemands eurent à cette occasion la faculté d'exprimer de façon active leur solidarité de classe en laissant s'é­chapper bien des personnes dont la qualité de combattant de la Commune était évidente. Ils répondaient ainsi au mot d'ordre défaitiste lancé par Marx dans sa troisième adresse aux membres de l'A.I.T. en Europe.

 

La première adresse envoyée par le conseil général de l'A.I.T. était contre‑révolutionnaire: la France étant le pays agresseur, l'A.I.T. cautionnait une guerre défensive de la part de la bourgeoisie allemande. Dans la seconde adresse, l'Internationale adoptait une po­sition pacifiste tout aussi bourgeoise que la première; la guerre n'étant plus défensive, elle appelait à ne plus se battre, ce défai­tisme restait indifférent, passif. Ce n'est que dans la troisième adresse que Marx exprimera le mot d'ordre invariant de l'attitude à adopter pendant la guerre le défaitisme révolutionnaire dans les deux camps. Le contenu fondamentalement communiste de ce mot d'ordre se concrétise par l'organisation de la désertion, la démoralisation des troupes envoyées à la boucherie, l'encouragement à la fraternisation et au retournement des fusils contre les officiers, toute une série d'actions visant à transformer la guerre bourgeoise, impérialiste, en guerre civile, en guerre classe contre classe pour la révolution communiste mondiale. À aucun moment, la Commune n'a pu lancer ces di­rectives essentielles de l'action communiste et la pratique défaitiste est restée à un très faible niveau; les actes de fraternisation ne se sont vraiment matérialisés qu'après la défaite. C'était dès le début de l'insurrection, au moment où les bataillons bourgeois se repliaient sur Versailles, qu'il aurait fallu exciter le mécontentement des sol­dats contre leurs officiers et profiter de l’élan insurrectionnel pouf les amener à déserter en masse et à venir grossir les rangs des pro­létaires insurgés. Nous avons vu plus haut en quoi l'absence de direc­tion révolutionnaire a empêché la mise en application de cette prati­que défaitiste.

 

La condition essentielle, primordiale pour une victoire défi­nitive du prolétariat sur la bourgeoisie est la réussite de la généra­lisation de l'insurrection au reste du monde. Sans cette internationalisation de la révolution, cette dernière ne peut que soit être dé­truite de l'extérieur parce que la contre‑ révolution a réussi à uni­fier ses forces et à lancer à l'assaut du bastion ouvrier toute la puissance de ses armées (c'est l'exemple de la Commune), soit pourrir de l'intérieur par la contrainte de développer le capital, le rapport de forces au niveau mondial restant en faveur de la bourgeoisie (c'est le développement qu'a connu l'insurrection d'octobre 1917 en Russie). Ainsi, pour la Commune, les tâches révolutionnaires consistaient à envisager et à organiser le développement de l'insurrection directe­ment au niveau mondial en appelant les prolétaires de tous 1es pays â s'insurger pour étendre la révolution, pour imposer la dictature du prolétariat au reste du monde.

 

"Pour atteindre ce but, il fallait, sans perdre de temps, vain­cre Versailles et envoyer par toute la France des agitateurs, des organisateurs, de la force armée. Il fallait entrer un con­tact avec les sympathisants, raffermir les hésitants et briser l'opposition des adversaires. Au lieu de cette politique d'of­fensive et d'agression qui pouvait seule sauver la situation, les dirigeants de Paris essayèrent de s'enfermer dans leur au­tonomie communale ils n'attaqueront pas les autres,„si les autres ne les attaquent pas; chaque ville a son droit sacré de self‑government. Ce bavardage idéaliste ‑‑du genre de l'anar­chisme mondain‑ couvrait en réalité la lâcheté devant l'action révolutionnaire qui devait être menée sans arrêt jusqu'à son terme, car, autrement, il ne fallait pas commencer ..." (Les leçons de la Commune ‑ Trotsky)

 

Comme l'exprime ici Trotsky, l'application du projet social propre à la dernière classe de l'histoire ne sera pas le fait des in­tellectuels bourgeois, réformateurs de système, trop braqués qu'ils sont sur une vision immédiate et momentanée des événements, oscillant continuellement entre un matérialisme sinistre, un désespéré "rien à l'horizon" et une utopie toute idéaliste. Cette perspective d'inter­nationalisme, de généralisation de la révolution, seul peut l'avoir un parti communiste oeuvrant à une liaison de l'expérience passée à l'action présente et subordonnant toute directive, à la perspective révolutionnaire d'un "communisme mondial" (pléonasme utilisé ici vo­lontairement en réponse à l'imbécile mais très insidieux contresens auquel nous a habitués le discours bourgeois quand il parle de "pays communistes"!). La révolution sera mondiale ou ne sera pas. N'en dé­plaise aux staliniens et autres gauchistes, il ne peut exister de so­cialisme dans un seul pays. Le capital est un rapport social mondial. C'est mondialement qu'il a imposé sa domination, qu'il a économique­ment, matériellement unifié la planète. C'est mondialement aussi qu'il sera détruit par le mouvement qu'il a lui‑même engendré et qu'il ne parvient plus à contrôler. L'unification humaine, le communisme est ainsi rendu possible, mais celui‑ci ne sera effectif que lorsque les forces sociales opposées à son éclosion, auront été vaincues partout sur la terre. La Commune a péri, notamment pour n'avoir pas pu se pla­cer dans cette perspective. Même si au cours de l'insurrection, l'af­frontement de classe apparaissait de plus en plus net, les communards remplaçant volontiers le drapeau national par le drapeau rouge, le mouvement resta néanmoins imbibé d'un bout à l'autre; de patriotisme et c'est là une des grosses ambiguïtés du mouvement.

 

VI. DETRUIRE L'ÉTAT BOURGEOIS.

 

"Le cours des événements oblige la révolution à "concentrer toutes les forces de destructions" contre le pouvoir d'Etat, il lui impose pour tâche non d'améliorer la machine d'Etat, mais de la démolir, de la détruire." (Lénine ‑ L'Etat et la révolution)

 

La Commune de Paris est une des premières expériences révolu­tionnaires de la classe ouvrière et s'il est bien une leçon fondamen­tale à tirer de la défaite des communards, c'est qu'il ne peut suffire au prolétariat de conquérir l'Etat bourgeois tel quel. Pour affirmer sa dictature, le prolétariat ne peut pas se contenter d'occuper l'Etat bourgeois, il doit le détruire dé fond en comble. La Commune s'est contentée d'installer ses membres sur les sièges encore tout chauds de ses anciens propriétaires et il faut y trouver là une des causes directes de sa défaite. Marx ne s'y est pas trompé, lui qui, après la chute de la Commune, a modifié le Manifeste du Parti Communiste sur les points essentiels de la théorie de l'Etat. Le comité central disait dans son manifeste en 1871. "Les prolétaires de la capitale, au milieu des défaillances et des trahisons des classes gouvernantes, ont compris que l'heure était arrivée pour eux de sauver la situation en prenant en main la direction des affaires publiques (...). Le pro­létariat (...) a compris qu'il était de son devoir impérieux et de son droit absolu de prendre en main ses destinées et d'en assurer le triomphe en s'emparant du pouvoir". Karl Marx de répondre: "Mais la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre tel quel l'appa­reil d'Etat et de le faire fonctionner pour son propre compte". Lénine en fait le commentaire:

 

"L'idée dé Marx est que la classe ouvrière doit briser, démolir la "machine d'Etat toute prête" et ne pas se borner à en pren­dre possession (...) "briser la machine bureaucratique et mili­taire", en ces quelques mots se trouve brièvement exprimée la principale leçon du marxisme sur les tâches du prolétariat à l'égard de l'Etat au cours de la révolution." (L'Etat et la révolution ‑ Lénine) (6)

 

L'Etat, quelle que soit la vision que la bourgeoisie veut nous en donner, n'est en aucune manière, un organe neutre exerçant une di­rection au‑dessus des classes, comme un arbitre des conflits sociaux. S'il est effectivement un organe de conciliation des classes appelant à la collaboration des classes, à la paix sociale, cette conciliation se fait uniquement dans l'intérêt exclusif de la classe dominante, l'Etat étant toujours l'Etat d'une seule classe, en l'occurrence de la bourgeoisie. Reconnaissant cela, l'Etat prolétarien est donc l'organi­sation de la classe ouvrière en classe dominante de la société en vue de la réalisation de son projet propre: la suppression des classes, le communisme. Mais la machine d'Etat prolétarienne n'a rien à voir avec l'organisation de l'Etat bourgeois actuel. L'Etat n'existe pas "en soi" il n'est pas un simple instrument, un outil à utiliser dans un sens ou dans un autre. L'Etat bourgeois et l'Etat prolétarien ont chacun un contenu de classe bien particulier, des qualités propres, des structures totalement différentes du fait de leurs programmes en­tièrement antagoniques. En ce sens, on peut qualifier l'Etat ouvrier de semi‑ Etat car son unique tâche est la destruction de l'Etat bour­geois, de ses structures, de son pouvoir économique, militaire, poli­tique, idéologique, dans la perspective de l'abolition de tout Etat et donc de lui‑même. L'Etat ouvrier est, pour ainsi dire, l'anti‑ Etat bourgeois, c'est la force organisée, concentrée qui oeuvre à la des­truction des rapports de production capitalistes. Le maintien d'un Etat assurant sa propre négation reste déterminé, après l'insurrection par la présence du capital qui ne disparaît pas spontanément.

 

Il en va de même pour les classes sociales qui ne peuvent se dissoudre du jour au lendemain. Les oppositions subsistant entré les classes enne­mies, l'Etat lui aussi, subsistera donc un temps encore, en tant que médiation, en tant qu'intermédiaire pour détruire le capital. L'Etat bourgeois ne s'éteint pas de lui‑ même et quelle que soit sa direction, sa fonction reste la mêmes la reproduction du capital, le maintien de l'esclavage salarié. Le prolétariat n'a donc pas pour but de s'em­parer de l'Etat bourgeois pour le mettre à son service: "L'essentiel est de savoir si la vieillle machine d'Etat (liée à la bourgeoisie par, des milliers d'attaches et toute pén4trée de routine et de conserva­tisme) sera maintenue ou si elle sera détruite et remplacée par une nouvelle. La révolution ne doit pas aboutir à ce que la classe nouvel­le commande et gouverne à l'aide de la vieille machine d'Etat, mais à ceci, qu'après l'avoir brisée elle commande et gouverne à l'aide d'une machine nouvelle." (L’Etat et la révolution ‑ Lénine). Cette nouvelle machine, parce que son existence n'est déterminée que' par son dépassement nécessaire, sa propre destruction en vue d'une société sans Etat, n'est déjà plus tout à fait un Etat :

 

"Lorsque le combat politique et social du prolétariat lui aura permis de conquérir et de renverser l'Etat bourgeois, le régime conservera, encore par un certain côté, le caractère d'un "Etat" (au sens actuel du mot) et par un autre côté, n'étant qu'une transition vers la société communiste future, sans classe et par suite sans Etat, il ne sera plus tout à fait un "Etat" mais déjà quelque chose de supérieur." Karl Korsch ‑ Au coeur de la conception matérialiste de l'histoire)

 

En gardant l'exemple de la Commune, cette tendance vers ce demi‑ Etat fut exprimée durant les mois d'insurrection, mais de manière encore trop floue. Il était néanmoins visible qu'en lieu et place d'un pouvoir spécial de répression se substituait la tendance à ce que le prolétariat lui‑même règle certains problèmes d'organisation. Et c'est bien ce vers quoi doit tendre l'Etat prolétarien: vers la prise en charge de plus en plus large par les masses de l'administration des choses. C'est, là, le principe de l'extinction de l'Etat par l'extension de plus en plus massive de la participation à la vie politique. L'Etat prolétarien apparaît de moins en moins nécessaire au fur et à mesure que disparaissent les nécessités et contraintes inhérentes à la soci­été de classes. Avec la décomposition de l'ancienne société bourgeoise apparaît alors la communauté humaine qui s'élargit et se renforce à partir d'une nouvelle compréhension des rapports humains basée non pas sur la mystification égalitariste des droits bourgeois, mais sur une nouvelle conscience de l'autre: chacun selon ses capacités, chacun selon ses besoins. Cela, aucun raisonnement bourgeois ne peut le con­cevoir: La phase de transition, de l’organisation du prolétariat en classe dominante, l'exercice de sa dictature révolutionnaire au tra­vers de l'Etat prolétarien, n'est rien d'autre, comme le dit Lénine, que la tendance à ce que tout le monde gouverne à tour de rôle pour s'habituer rapidement à ce que plus personne ne gouverne: L'Etat de­vient inutile et disparaît.

 

« ... le moins qu'on puisse en dire, c'est qu'il (l'Etat) est un mal dont hérite le prolétariat vainqueur dans, la lutte pour la domination de classe et dont, tout comme la Commune, il ne pourra s'empêcher de rogner aussitôt au maximum les côtés les plus nuisibles, jusqu’à ce qu'une génération grandie dans des conditions sociales nouvelles et libres soit en état de se dé­faire de tout ce bric‑à‑brac de l'Etat. » (Préface de 7,891 à "La guerre civile en France" de Marx ‑ F. Engels)

 

VII. LES VAINCUS D'AUJOURD'HUI SERONT DEMAIN LES VAINQUEURS !

 

"On ne parle plus de socialisme et on fait bien. Nous en sommes débarrassés". C'est ce que Thiers affirmait avec force après le massa­cre des communards. Sa vision bornée de l'histoire l'empêchant de com­prendre le mouvement dialectique du vainqueur et du vaincu. La réalité l'a ainsi lourdement démenti: tandis que la sanglante marionnette des forces bourgeoises tombait dans les oubliettes de l'histoire, le mou­vement communiste s'affirmait en tirant les leçons de sa défaite et en comprenant l'expérience révolutionnaire comme un saut en avant pour le prolétariat, un pas de plus vers la mise à jour du projet social qui lui est lié. Les enseignements de la Commune permettaient ainsi aux insurgés russes de 1917 de ne pas recommettre certaines erreurs: celle de ne pas préparer l'insurrection, par exemple. L'histoire révo­lutionnaire avance par bonds, par flux et reflux, mais au‑delà de ces oscillations propres au mouvement des luttes de classes, un renforce­ment toujours plus puissant de la classe exploitée a lieu. Au plus la contre‑révolution est compacte, puissante et solide, au plus le prolétariat se voit dans l'obligation de s'organiser en fonction et de se donner les forces nécessaires à son émancipation. Entre les journées de juin.1848 en France et la révolution prolétarienne de 1917 en Russie, aucune commune mesure quant à la force avec laquelle le prolétariat a tenté d'affirmer sa dictature. Mais l'histoire de la lutte des classes n'a pu s'arrêter en 1917 et il impute également d’en rechercher les raisons. La bourgeoisie a tiré, elle aussi, les ensei­gnements des dernières insurrections et a compris le danger mortel que représente le prolétariat pour son existence. Elle assure la domination sur son ennemi de classe d’une main encore plus ferme afin de perpétuer l'esclavage salarié. Les exploiteurs profitent de leur force pour affirmer que les choses resteront ce qu'elles sont et pour tenter de convaincre le monde du caractère éternel que revêtirait leur règne. Mais l'histoire a déjà lâché son jugement. Le capital est voué à une crise catastrophique. Les forces sociales qui le défendent sont condamnées. La révolution est un fait acquis. La réponse communiste aux thèses d'immuabilité du monde défendues par la réaction est la connaissance du mouvement dialectique de l'histoire. "Les choses ne restent pas ce qu'elles sont quand ceux qui règnent auront parlé, ceux sur qui ils régnaient parleront" (Bertolt Brecht). En ce qui con­cerne la Commune, l'expérience limitée de l'insurrection parisienne en 1871, n'aura pas servi à riens les erreurs commises furent autant d'enseignements indispensables à l'éducation ultérieure de la classe révolutionnaire et si aujourd'hui "le prolétariat peut poser 1a ques­tion de venger la mort dans communards, cette fois l'action sera plus ferme, plus concentrée. Les héritiers de Thiers auront à payer la dette historique, intégrale" (Trotsky).

 

(1) Le maintien de l'ancienne structure armée comme base de l'organi­sation militaire du prolétariat est une erreur commise aussi bien en 1871 sous la Commune qu'en 1917 en Russie. Trotsky mit en avant la nécessité de « mesures de sélection d'en haut » pour militariser les gardes rouges. Il imposa avec force la reconstitution d'une armée rou­ge sur base des structures, formes et hiérarchies propres à l'ancienne armée tsariste défaite et permit ainsi la présence de généraux bour­geois dans l'armée rouge, en mettant en avant la valeur de leur "qua­lification". En ce sens, il ne faisait que retourner l'utilisation de la machine militaire tsariste, il ne la détruisait pas, Il s'en servait comme d'un simple instrument, considérant à tort cette partie de l'appareil d'Etat qu'est l'armée comme quelque chose de neutre, sans, contenu de classe. Face à cela, l'opposition de gauche appelait très justement au maintien des milices ouvrières constituées dans les usines comme base de la nouvelle structure militaire du prolétariat.

 

(2) Une des premières mesures que prirent les sanglants vainqueurs de Paris fut, après leur victoire, de redresser la colonne guerrière. Les massacreurs tiennent à leurs symboles: plus que de simples monuments, ils servent à confirmer la réalité de leur domination pour les esprits rebelles. "Nous sommes au pouvoir et nous y resterons:" Le défilé militaire est une autre façon de terroriser ceux qui ten­draient à remettre en question le pouvoir en place: Bordiga explique l'importance de cette violence potentielle pour la bourgeoisie dans la brochure: "Force, violence, dictature dans la lutte de classe".

 

(3) Cela ne signifie aucunement que la révolution ne pouvait pas se poser en 1871 et que la Commune soit un "accident de l'histoire". A cette idée a- matérialiste qui prétend que l'insurrection est venue trop tôt dans l'histoire, nous opposons l'explication dialectique qui dit que dès qu'un problème se pose c'est que la solution se pose aussi: « L'humanité ne se pose jamais que les tâches qu'elle peut remplir: à mieux considérer les choses, on verra toujours que la tâche surgit là où les conditions matérielles de sa réalisation sont déjà formées, ou sont en train de se créer » (K. Marx). Le fait même que la Commune a existé démontre que le communisme est à l'ordre du jour en 1871. Ceci en réponse à la déviation vulgaire qui prétend qu'avant 1914 toute lutte devait être réformiste et ne peut être révolutionnaire que de­puis 1914: misère du décadentisme ! La Commune est l'expression de l'antagonisme historique entre le prolétariat et la bourgeoisie; elle est donc tout autant l'expression des forces du mouvement que de ses faiblesses. Il est bien évident que si la Commune n'a pas vaincu, c'est également au vu du manque de direction communiste et c'est là aussi l'expression du rapport de forces existant entre les deux clas­ses ennemies. Mais, se limiter à cette vision ne peut conduire qu'à une vision fataliste de l'histoire.

 

(4) Nous nous attardons sur le texte de Trotsky à propos des leçons qu'il tire de l'expérience de la Commune de Paris en tant que cri­tiques formulées historiquement par le mouvement ouvrier, critiques qui sont globalement justes mais qui ne doivent pas faire oublier que Trotsky, lorsqu’il tente de tirer les enseignements de l'insurrection de 1871, idéalise complètement l'action des bolcheviks au cours de la révolution d'octobre 1917. Il ne voit pas que lui‑même n'a que partiel­lement mis en pratique le résultat des critiques formulées à l'encon­tre des communards. Car, comme nous l'avons développé dans notre texte "Quelques leçons d'Octobre" dans Le Communiste n°10/11, ce n'est qu'u­ne extrême minorité du "parti" bolchevik regroupée autour de Lénine et Trotsky et alliée dans l'action à des groupes "sans‑parti" qui ont réellement préparé l'insurrection à l'encontre même de la majorité des bolcheviks que rien ne distinguait des autres partis socialistes ­bourgeois (cf. Kamenev, Zinoviev, Staline, ...).

 

(5) Pour toute la question relative au parti, nous vous renvoyons au texte qui, dans cette même revue, l'examine plus spécifiquement et plus profondément:. "Communisme et Parti.

 

(6) Lénine a formulé théoriquement de la façon la plus percutante qui soit, la nécessité de la destruction, de la démolition de la ma­chine d'Etat bourgeois une fois l'insurrection victorieuse. Mais en Octobre 1917, il n'a pas mis en pratique ses propres écrits: il n'a aucunement brisé l'Etat bourgeois, il s'est contenté de le gérer tel quel, en gardant les anciennes structures. Pour prendre la question militaire, les milices ouvrières existantes qui fonctionnaient par rotation dans les usines constituaient en germe la naissance de l'Etat prolétarien. Elles furent rapidement supprimées et très vite, la seule force armée devint l’armée rouge, c'est‑à‑dire toute la structure de l'armée tsariste simplement retournée. La vision de l'Etat de Lénine reste, en ce sens, instrumentaliste. Quoi qu'il en dise, il s'est borné à occuper l'appareil d'Etat bourgeois en le con­sidérant comme quelque chose de neutre. Lénine et Trotsky n'ont fait que tirer théoriquement, formellement, les leçons de la Commune. Les bolcheviks n'étaient pas suffisamment organisés en parti et n'ont pas basé leur dictature sur l'Etat ouvrier, mais sur l'Etat bourgeois. Nous reviendrons, dans une prochaine revue, sur la question de l'Etat.

 


CE15.4 Quelques leçons de la commune de Paris