CONTRIBUTION A LA DITE QUESTION DU PARTI

 

" ... je leur ai dit tout net notre dési­gnation. comme représentants du parti prolé­tarien ne vient de personne d'autre que de nous‑mêmes. Mais elle est confirmée par la haine exclusive et générale que nous vouent le vieux monde et les vieux partis." (Marx à Engels - 18/5/1859)

 

I.    LE COMMUNISME COMME DETERMINATION ESSENTIELLE

 

Nous avons, à différentes reprises, touché de près ou de loin la question fondamentale dite du parti (1). Plus encore pour cette question que pour d'autres, il nous parait essentiel de la concevoir non séparée, de la situer dans la globalité que constitue le programme communiste. Plus encore que pour d'autres points programmatiques, la "question du parti" a été extraite et détachée du reste du programme, a été conçue comme une "question en soi" (le « deus ex machina ») que cela soit pour "dépasser" le parti "porteur de tous les maux" (2) ou encore pour en faire un "devoir être idéal" par rapport auquel le mou­vement prolétarien devrait être modelé (3). Aucune de ces conceptions (et leurs multiples sous productions provenant toutes du même moule social‑démocrate) ne parvient à saisir le parti comme la force sociale historiquement déterminée à imposer violemment le communisme.

 

Au sein du mode de production capitaliste dominant totalitairement la planète, deux classes sociales, deux projets sociaux sont toujours plus antagoniques, toujours plus violemment opposés: le projet social capitaliste, l’esclavage salarié, personnifié par la bour­geoisie et qui, produit de l'histoire passée, domine notre présent, notre immédiateté‑‑ et le projet social communiste ‑‑la communauté

humaine mondiale portée et personnifiée par le prolétariat‑‑. C'est, du point de vue le plus global, le projet social capitaliste qui dé­termine, le parti de l'ordre et le projet social communiste, réalité non immédiatement perceptible, qui détermine le parti de la révolution. Les forces capitalistes, unifiées face au prolétariat en un parti unique même si celui‑ci prend la forme de plusieurs "partis" défendant

tous le même programme, sont celles qui maintiennent, sous des formes différentes (parlementaires, bonapartistes...), les rapports de pro­duction capitalistes, le salariat, camouflés et unifiés au sein de

communautés fictives (la religion, la nation, le peuple...), de com­munautés du capital (4). Antagoniquement à ces communautés fictives, le prolétariat s'affirme comme étant la force sociale (5) qui, depuis qu'il existe, organise sa lutte pour détruire le capitalisme, pour imposer une nouvelle communauté enfin humaine. En ce sens, le commu­nisme, en ce qu’il est théorie, est à la fois description de la nouvelle communauté que le prolétariat est historiquement contraint de réaliser et description de l'action que mène dans la réalité le prolétariat pour imposer son programme et donc description de la préfiguration du communisme: le parti. La détermination essentielle du parti prolétarien n'est donc pas tel ou tel événement circonstanciel présent mais est directement le communisme.

 

« Faisant un bond par‑dessus tout le cycle, le communisme est la connaissance d'un plan de vie pour l'espèce, c'est‑à‑dire pour l'espèce humaine. » (Bordiga ‑ "Propriété et capital")

 

C'est pourquoi les tâches, l'activité centrale du parti, ne varient pas, n'étant pas, tout comme le parti, déterminées par la ré­alité immédiate mais bien directement par tout l'arc historique, du communisme primitif au communisme intégral. Le parti est donc commu­niste parce que dans le présent, il représente le futur et agit pour sa réalisation. Il est à la fois la condition indispensable à l'ins­tauration du communisme et sa préfiguration. Cette préfiguration ne signifie nullement la constitution d'utopiques communautés où règne­rait le communisme intégral (cf. le retour aux phalanstères fouriéristes et autres communes anarchistes) mais signifie qu'au sein du capi­talisme existe nécessairement une force sociale agissante ayant ses intérêts propres, se structurant, se centralisant, s'organisant, s'u­nifiant pour affronter et détruire violemment tout l'ordre existant et réaliser son essence propre, la société sans classe. L'ensemble de la société capitaliste se divise donc toujours plus en deux camps en­nemis, en deux forces organisées, en deux classes, en deux partis: l'un le parti du capital, l'autre le parti du communisme (6).

 

Le marxisme révolutionnaire retient principalement le niveau le plus général, le plus abstrait ‑‑‑capitalisme contre communisme‑- ­pour comprendre les classes sociales et leur antagonisme, rejetant ainsi toute vision statique, sociologique, économiste des classes. "Les classes ne sont pas des données statiques mais des forces orga­niques agissantes. Elles se déterminent et se définissent dans la lutte comme mouvement d'opposition à d'autres classes." ("Classe et Parti" dans "Rupture avec le CCI", brochure du GCI). Lorsque Marx dit "Le prolétariat est révolutionnaire ou il n'est rien." (Marx à Engels ‑ 1865), il n'exprime rien d’autre que soit le prolétariat agit réel­lement comme classe, c'est‑à‑dire comme force porteuse du communisme, comme parti, soit il n'existe pas comme classe, comme parti, il ne reste alors que des individus, citoyens atomisés, ouvriers sociologi­ques, producteurs et reproducteurs du capital (7). De la même manière, Bordiga expliquait que "C’est dans les caractères saillants de leur mouvement qu'il faut chercher et reconnaître une classe." (Parti et Classe ‑ 1921), voulant, lui aussi, insister sur cet élément central de notre théorie, qu'une classe n'existe que lorsqu'elle manifeste ses intérêts, son programme, que lorsqu'elle s'organise en parti. Comme nous l'avons vu à différentes reprises, au sein du mode de pro­duction capitaliste, la classe ouvrière est la classe révolutionnaire parce qu'elle est porteuse du nouveau projet social, le communisme, la communauté humaine mondiale. Nous ne pouvons donc comprendre l'existence même de la classe ouvrière qu'en tant que force sociale organisée agissante pour imposer son programme propre, antagonique à tout l'ordre social existant, négation violente, destruction du capitalisme c'est‑à‑dire de la loi de la valeur, du salariat. Cette action, cette lutte du prolétariat contre la bourgeoisie est sa tendance his­torique permanente à se constituer en parti mondial. L'affirmation de toujours de la gauche communiste est ainsi éclairée: le prolétariat n'agit comme classe que lorsqu'il se constitue en parti.

 

"Quand nous découvrons une tendance sociale; un mouvement di­rigé vers un but donné, alors nous pouvons reconnaître l'existence d'une classe au vrai sens du terme. Mais alors existe, d'une façon substantielle sinon encore formelle, le parti de classe."

(Bordiga ‑ Parti et Classe 1921)

 

La méthodologie marxiste (en rupture avec les théories kantien­nes) explique que le contenu ‑‑ici le programme historique‑‑ n'est pas une chose en soi à laquelle "adhérerait" une forme quelconque, au contraire, c'est le contenu lui‑même qui donne naissance à la forme qui était déjà contenue en lui à l'état latent (8). C'est le parti historique qui exprime le contenu et le devenir révolutionnaire de la classe ouvrière. C'est pourquoi, sans jamais identifier parti et clas­se, le marxisme révolutionnaire définit le passage du prolétariat de non‑classe à classe pour soi (9) par sa constitution, son organisation en parti.

 

Lorsque Marx écrit dans le manifeste du parti, en 1847, la fa­meuse phrase:

 

"Cette organisation du prolétariat en classe et donc en parti politique est sans cesse détruite par la concurrence que les ouvriers se font entre eux. Mais elle renaît toujours, toujours plus forte, plus solide et plus puissante."

 

ou encore, dans les statuts de l’A.I.T., en 1872:

 

« Dans sa lutte contre le pouvoir collectif des classes possé­dantes, le prolétariat ne peut agir comme classe qu'en se cons­tituant lui‑même en parti politique distinct, opposé à tous les anciens partis formés par les classes possédantes. Cette constitution du parti politique est indispensable pour assurer le triomphe de la révolution sociale et de son but suprême: l'abolition du salariat »

 

il exprime de manière indiscutable que la seule organisation des prolétaires luttant pour le communisme est l'organisation en parti, qu'il n'existe qu'un seul et unique mouvement qui, s'il peut à cer­taines périodes de contre‑révolution disparaître du fait "de la con­currence que les ouvriers se font entre eux" renaît toujours, toujours plus ferme, plus clair... que ce mouvement n'est rien d'autre que celui de l'organisation, de l'unification du prolétariat en classe et donc en parti. Le mouvement permanent des ouvriers à s'associer, à se centraliser, à s'unifier pour défendre leurs intérêts propres, l'associationnisme ouvrier, est le moteur de l'organisation en parti, de l'organisation des prolétaires les plus conscients autour des noy­aux qui ont pu tirer les leçons des luttes passées, qui ont pu le mieux défendre le programme du communisme, constituant ainsi, en pé­riode de lutte internationale, le parti communiste mondial. Le moteur unique est donc la pratique de classe (au sens où la théorie est évidemment l'un des aspects de cette pratique tout comme la grève, la propagande, la lutte armée...), l'affrontement donnant "spontanément" naissance à de multiples cristallisations, à des organisations de prolétaires en lutte, plus ou moins éphémères, qui, toujours, pour continuer à s'opposer au capital, doivent s'unifier, se centraliser, doivent toujours mieux comprendre le mouvement propre qui les anime, en liaison avec les luttes passées. Pour le prolétariat, tirer de son passé des leçons toujours plus critiques, c'est détenir de mieux en mieux la clé de l’avenir de l'humanité. Cette tendance permanente à l'associationnisme pour la lutte dont les structures formelles sont périodiquement détruites, est la tendance historique du prolétariat à s'organiser en parti.

 

La détermination essentielle à la lutte du prolétariat pour détruire le capitalisme est son programme révolutionnaire, c'est le communisme. Quitte, une fois de plus, à faire rugir les matérialistes vulgaires, le communisme porté par la classe ouvrière n'est pas le simple et immédiat produit de la place sociologique occupée par le prolétariat dans les rapports de production capitalistes, mais est le produit de l'ensemble du développement de l'humanité qui détermine historiquement (le marxisme est un déterminisme historique implacable) la place du prolétariat à un pôle des rapports de production et donc les intérêts matériels qui en découlent, engendrant nécessairement le communisme; à la fois comme mouvement de destruction du capital et comme affirmation de la nouvelle communauté (10). C'est l'ensemble du développement des forces productives, c'est le cycle de la valeur qui détermine, comme produit de toute l'histoire des sociétés de clas­ses, à un pôle des rapports de production, le prolétariat, producteur collectif et associé de valeur et à l'autre pôle la classe bourgeoise, personnification du capital qui a comme fonction et vit de la gestion de cette sur-valeur.

 

Les classes n’existent pas en soi, ni comme entités figées, mais existent uniquement en tant que forces agissantes. Les classes se dé­terminent par leur pratique, sur base du pôle qu'elles occupent dans les rapports de production et sur base des intérêts que ces derniers déterminent. C'est pourquoi le caractère révolutionnaire ou réaction­naire d'une classe ne peut s'exprimer qu'antagoniquement à l'autre, l'une comme porteuse d’une communauté humaine, l'autre comme force conservatrice des rapports de production qui enveloppent et entra­vent les forces productives de l'humanité. Dans le capitalisme, la bourgeoisie en tant que personnification du rapport capitaliste de production est nécessairement réactionnaire face à la classe révolu­tionnaire, le prolétariat. Lorsque nous exprimons le fait qu'il n’y a pas de classe sans parti, cela signifie essentiellement qu'il n'y a pas de collectivité humaine historiquement déterminée sans qu'existe en tant que force agissante, son programme, son projet social. I1 est donc contre‑révolutionnaire de vouloir définir la classe ouvrière sans donner sa caractéristique essentielle, celle d'être la classe révolu­tionnaire porteuse du communisme. Si, tendantiellement le prolétariat d'abord, par l'instauration de sa dictature de classe, l'ensemble de l'humanité ensuite, s'organise, en parti communiste mondial (sachant que lorsque l'ensemble de l'humanité est organisée en parti celui‑ci n'existe plus sinon en tant que réalisation de la communauté humaine mondiale); il est totalement erroné d'identifier classe et parti (de mettre entre ces deux termes un signe d'égalité) car, non seulement il est méthodologiquement absurde d'identifier l'être à sa caractéris­tique fondamentale, mais de plus, il est extrêmement dangereux d'iden­tifier la collectivité humaine à un projet, à un programme qu'elle ne réalise que tendantiellement (de la même manière que cette collectivi­té n'est que tendantiellement consciente de son projet) et n'est donc que tendanciellement le projet, le programme, le parti de tous les membres de cette collectivité.

 

Du point de vue du matérialisme historique, c'est le communisme qui définit le mouvement prolétarien, c'est le parti qui définit la classe. Mais cette réalité historique n'est vraie aujourd'hui, qu'en tant que tendance plus ou moins forte à détruire le capitalisme. Le communisme n'est évidence  (la gauche communiste d'Italie le définit "comme un fait déjà advenu") que pour, une extrême minorité de la collectivité, de la classe qui sera pourtant historiquement contrainte de la réaliser. Pour la très grande majorité des prolétaires, c'est encore l'hétérogénéité de conscience qui prédomine alors que dans la globalité du processus, le mouvement communiste est le premier mouve­ment de l'histoire pleinement conscient, le premier mouvement pour lequel c'est la conscience du communisme qui précède et détermine l'action. Ce processus où, de plus en plus, pour le prolétariat c'est sa conscience, son programme qui détermine son action est celui du renversement de la praxis, renversement car, contrairement au matéria­lisme vulgaire, ce n'est pas la réalité immédiate qui détermine l'être mais bien son devenir historique. "Ce processus fondamental du renver­sement de la praxis n'est pas l’apanage ou la propriété privée de tel ou tel parti formel, mais un mouvement réel qui se concrétise et s'ex­prime au travers de noyaux, groupes, fractions voire individus commu­nistes. Ceux‑ci ont « en retour » pour tâche de s'unifier, de se centra­liser internationalement pour, sur base de leur convergence pratico-­théorique, constituer le parti communiste mondial." (« présentation » ­Le Communiste n°6). Aujourd'hui donc, tout comme hier et demain, c'est le communisme qui définit, qui caractérise le mouvement, le programme de la classe ouvrière. De la même manière que Marx expliquait en quoi « c'est l'anatomie de l'homme qui est la clef de l’anatomie du singe », c'est le stade supérieur, le communisme ‑‑produit ultime de l'évolu­tion des sociétés de classes, du cycle de la valeur‑‑ qui est la clef de I"'anatomie" de la classe ouvrière. Le prolétariat est communiste ou il n'est rien; il s'organise en parti ou il n'est plus qu'une somme d'individus atomisés ("non‑classe") produisant et reproduisant le ca­pital. "C'est de la description de la société communiste que Marx et Engels ont tiré les caractères de la forme parti" (‘’Origine et fonc­tion de la forme parti'’ ‑ Invariance n°1 ‑ 1968).

 

II.  LENINISME ET ANTI‑LENINISME: LA THEORIE CONTRE‑REVOLUTIONNAIRE DU PARTI  (+)

 

Les fondements méthodologiques de la théorie léniniste du parti (développée dès 1900 notamment dans: "Les objectifs immédiats de notre mouvement" et dans "Que faire" en 1902) ne sont essentiellement que la reprise, radicalisée (du fait surtout de la différence de situation politique entre l'Allemagne et la Russie) de la théorie dominante au sein de la social‑démocratie ‑‑la IIème Internationale‑‑ dont Kautsky était le maître et gardien incontesté de l'"orthodoxie" ("qualité" qu'il détenait formellement d'Engels vieillissant). Si les militants des multiples groupes léninistes associent immédiatement au nom de Kautsky le qualificatif de renégat (cf. "La révolution prolétarienne et le renégat Kaustky"), c'est sans se rendre compte que si Kautsky était un "renégat", c'est d'abord parce qu'il était le maître à penser de toute la social‑démocratie et donc aussi de Lénine (mais aussi de Pannekoek, de Luxembourg...). Pour l'ensemble de ses conceptions, que cela soit, comme nous le voyons aujourd'hui, par rapport à celles du parti, mais encore celles du capital, de l'impérialisme, de la

 

(+) Lorsque dans ce chapitre nous critiquons à la fois les conceptions "léninistes" (évidemment présentes chez Lénine lui‑même) et celles antithétiques, "anti‑léninistes", c'est en fait pour démolir les idé­ologies et pratiques bourgeoises produites de la contre‑révolution triomphante. Ces idéologies proviennent toutes deux de la falsifica­tion, du pillage du programme révolutionnaire pour n'en garder que la forme tout en transformant le contenu. Le "léninisme" n'a en ce sens rien à voir avec la pratique/critique de Lénine. Et, d'ailleurs, his­toriquement, le "léninisme" (et donc son contre‑pied "anti‑léniniste") n'est apparu qu'à la mort de Lénine comme momification et détournement de la méthode critique de Lénine. Le "léninisme’’ n'est rien d'autre que le stalinisme, son opposé, l’"anti‑léninisme", n'est rien d'autre que l’anti‑stalinisme des démocrates puants.

 

‘’philosophie" de la révolution, de la question nationale... Lénine n’a jamais pleinement rompu avec les interprétations social‑démocrates, c’est-à‑dire avec la compréhension et les pratiques bourgeoises du

mouvement ouvrier, avec la compréhension du prolétariat comme classe exploitée mais non comme classe révolutionnaire. Et si nous recon­naissons en Lénine un révolutionnaire, c'est fondamentalement par son action qui, de fait, s'opposait en grande partie a ses propres théories. Si Lénine a essayé de rompre en pratique avec le social­-démocratie (notamment en organisant l'insurrection armée d'Octobre 1917), il n'a presque jamais poussé ses tentatives de ruptures prati­ques jusqu'à l'affirmation nette du communisme impliquant le rejet en bloc des conceptions réformistes que la IIème Internationale avait dès sa fondation (11). Sur les questions du parti, de la conscience, etc., Lénine était et se reconnaissait comme un disciple de Kaustky qu'il cite d'ailleurs abondamment:

 

« ... la conscience socialiste serait le résultat nécessaire, direct, de la lutte prolétarienne. Or, cela est entièrement faux (...) La conscience socialiste d'aujourd'hui ne peut sur­gir que sur la base d'une profonde connaissance scientifique (...) c'est en effet dans ce cerveau de certains individus de cette catégorie (les intellectuels bourgeois) qu'est né le so­cialisme contemporain et c'est par eux qu'il a été communiqué aux prolétaires intellectuellement les plus évolués, qui l'in­troduisent ensuite dans la lutte de classe du prolétariat là où les conditions le permettent. Ainsi donc, la conscience so­cialiste est un élément importé du dehors dans la lutte de classe du prolétariat, et non quelque chose qui en surgit spontanément."

 

Et Lénine de reprendre la même idée a‑marxiste:

 

« La conscience politique de classe ne peut être apportée à l'ouvrier que de l'extérieur, c'est‑à‑dire de l'extérieur de la lutte économique, de l’extérieur de la sphère des rapports entre ouvriers et patrons. » ("Que faire?")

 

Et si ces citations sont souvent reprises pour critiquer les conceptions léninistes du parti (notamment par les courants ‘’anti­léninistes'’), c'est à la fois sans comprendre en quoi la pratique de la fraction regroupée autour de Lénine a, dans les faits, tenté de rompre avec les conceptions de Lénine lui‑même lorsque, par‑exemple, Lénine doit faire appel au mouvement "spontané" des prolétaires orga­nisant l'insurrection pour obliger par la force le comité central du parti bolchevik à officialiser cette préparation en cours) et à la fois, sans tirer toutes les implications de la critique de la concep­tion idéalisto‑ouvriériste de l’"importation de la conscience de l'ex­térieur". Critiquer cette conception en signifie pas, comme le font les conseillistes, nier l'organisation des prolétaires en parti, mais signifie au contraire comprendre le mouvement ouvrier en tant qu'unité, resituer toute expression spontanée de la lutte prolétarienne dans la ligne historique de constitution du parti, resituer chaque lutte dans la totalité que constitue le programme communiste.

 

Qui dit lutte ouvrière dit lutte politique. "Toute lutte de classe est une lutte politique" disait Marx. Qui dit lutte politique dit unité entre la lutte, le mouvement (même inconscient) et son but historique intrinsèque. Le mouvement prolétarien n'est d'ailleurs, comme nous l'avons déjà vu, inconcevable sans son but, sans son pro­gramme. Toute l'essence de la falsification kautskyste/léniniste ré­side justement dans la séparation entre d'une part les luttes, le mou­vement et d'autre, part, le but, le communisme, le parti. Lorsque Bernstein (social‑démocrate de droite) exprime crûment cette falsification: "Le but n'est rien, le mouvement est tout’’, l'orthodoxie kautskyste ne lui répond qu'en introduisant une médiation, les réfor­mes, le programme de transition, le "parti"... entre le mouvement et le but, entérinant en cela totalement la dichotomie. C'est en effet parce que Kautsky, comme Lénine, reconnaît cette séparation qu'il est obligé, pour répondre au révisionnisme ouvert de Bernstein, d'introdui­re un nouvel élément extérieur pour "réunir" ce qu'il conçoit comme séparé.

 

Et évidemment, lorsque nous critiquons le léninisme et l'anti­léninisme, ce n'est pas uniquement en tant qu'idéologies, en tant qu'idées fausses, mais c'est surtout en tant que pratiques contre-­révolutionnaires sur lesquelles ont pu s'ériger les idéologies, les idées bourgeoises. C'est parce qu'une partie importante du prolétariat n'avait pas rompu avec les pratiques syndicalistes, réformistes, lé­galistes, ... que les théorisations de ces pratiques contre‑révolu­tionnaires ont pu si facilement s'imposer au sein de l'Internationale Communiste, renforçant ainsi dialectiquement les pratiques bourgeoises au sein du prolétariat. C'est parce qu'existaient encore des pratiques syndicalistes au sein du prolétariat que l'Internationale Syndicale Rouge put se créer en 1920‑21 aussi rapidement et, par sa création, renforcer et cautionner ces pratiques syndicalistes. En ce sens, la problématique des idéologies au sein du prolétariat ne peut nullement être réduite à de simples problèmes "d'idées fausses", de "fausses consciences" (contre lesquelles il suffirait d'apporter la "vraie conscience"), elle a ses racines dans l'existence réelle de forces sociales agissant dans le sens conformiste donnant ainsi un "support" matériel aux idéologies. C'est pourquoi nous insistons chaque fois sur le fait que les idéologies sont avant tout des forces matérielles; que s'il existe une idéologie religieuse, c'est avant tout dans et par la réalité de sa force terrestre de son armée de curés et de mol­lahs, de son Etat du Vatican, de ses intérêts capitalistes, ... Dé­truire la religion ne signifie donc pas uniquement détruire l'idée religieuse, mais d'abord, détruire les forces sociales, les rapports de production sur base desquels a pu exister, en les justifiant, l'i­dée religieuse. "Le monde religieux n'est que le reflet du monde réel." (Le Capital ‑ Marx)

 

Lénine, comme tous ses successeurs, reprend donc pour l'essen­tiel, la théorie d'un "double mouvement ouvrier", d'une "double cen­tralisation": d'une part le mouvement "spontané" ne pouvant dépasser la conscience "trade‑unioniste" c'est‑à‑dire la conscience "économique" (nous dirions presque: la conscience "alimentaire") et d'autre part la conscience "politique", la conscience "communiste" existante en soi et devant être importée au mouvement "spontané" par des intellec­tuels bourgeois convertis au "socialisme".

 

"Les ouvriers, avons‑nous dit, ne pouvaient pas avoir encore la conscience social‑démocrate. Celle‑ci ne pouvait leur venir que du dehors. L'histoire de tous les pays atteste que, par ses seules forces, la classe ouvrière ne peut arriver qu'à la conscience trade‑unioniste, c'est-à‑dire à la conviction qu'il faut s'unir en syndicats, mener la lutte contre le patronat, réclamer du gouvernement telles ou telles lois nécessaires aux ouvriers, etc." ("Que faire?")

 

Pour Lénine donc, les ouvriers peuvent tout juste avoir cons­cience qu'ils sont exploités; il leur faut une aide extérieure pour avoir conscience que leur force d'exploités est révolutionnaire. Cette conception de Lénine‑Kautsky est directement à l'opposé de celle de Marx qui définit très clairement sa position dans une lettre circulai­re justement adressée aux chefs de la social‑démocratie allemande, les Bebel, Liebknecht, Brack...

 

"Quant à nous, d'après notre passé, une seule voie nous reste ouverte. Nous avons, depuis presque quarante ans signalé la lutte de classe comme le moteur de l'histoire le plus décisif et nous avons notamment désigné la lutte sociale entre la bour­geoisie et le prolétariat comme le grand levier de la révolu­tion sociale moderne. Nous ne pouvons donc, en aucune manière, nous associer à des gens qui voudraient retrancher du mouvement cette lutte de classe. Nous avons formulé, lors de la création de l'Internationale, la devise de notre combat, l'émancipation de la classe ouvrière sera l'oeuvre de la classe ouvrière elle-­même. Nous ne pouvons par conséquent, faire route commune avec des gens qui déclarent ouvertement que les ouvriers sont trop incultes pour se libérer eux‑mêmes et qu'ils doivent être li­bérés par en haut, c'est‑à‑dire par des grands et petits bour­geois philanthropiques... Brouillon de la lettre circulaire de Marx‑Engels ‑ Septembre 1879)

 

Encore une fois, nous retrouvons chez Lénine la séparation kautskyste qui en théorie sépare sujet et objet, être et conscience, mouvement et but, "classe" exploitée et "classe" révolutionnaire, lut­tes "économiques" et luttes "politiques", luttes "immédiates" et luttes "historiques" ... (12) et qui en pratique donnera la criminelle séparation entre un "mouvement économique" organisé dans les syndicats réformistes et "un mouvement politique" organisé dans les partis de la social‑démocratie (calqués sur le modèle de la social‑démocratie allemande) ne s'occupant que du "suffrage universel" et des magouilles parlementaires. Cette séparation du mouvement ouvrier a été en même temps la liquidation du programme révolutionnaire et le dévoiement des luttes ouvrières dans l'ornière de la réforme du système. La con­tre‑révolution qui s'était imposée avec l'écrasement de la Commune de Paris et la dissolution de l'A.I.T. domine entièrement cette pério­de (de 1871 au début du siècle, 1905) et ce non seulement sous les coups de la répression ouverte, mais, aussi et surtout, sous ceux plus vicieux des idéologies réformistes, syndicalistes, légalistes, parle­mentaristes, ... A l'opposé de la première Internationale qui se don­nait comme but d'unir Les prolétaires du monde entier en une seule force organisée pour détruire le capitalisme, la IIème Internationale, constituée en pleine période de contre‑révolution, divisait directe­ment le mouvement, non seulement, comme nous l'avons vu, en un "mou­vement économique'’ et un autre "politique’’, mais aussi, rompait son caractère internationaliste en regroupant les prolétaires par pays plus ou moins fédérés, se donnant ainsi, dès la naissance, toutes les bases de sa future participation à la première boucherie mondiale de 1914. Et si la IIIème Internationale a surgi comme tentative de rup­ture d'avec la pourriture bourgeoise de la seconde, et ce en période de luttes révolutionnaires dans le monde entier, c'est en reprenant en grande partie, dans la filiation Kautsky‑Lénine non seulement la double organisation, d'une part l'I.C. "politique" et d'autre part l'"économique’’, l'I.S..R., mais en reprenant aussi l'organisation par pays conçue comme addition de partis nationaux; dirigée par un exécu­tif (qui fut de fait le parti bolchevik).

 

A cette séparation contre‑révolutionnaire du mouvement ouvrier ‑‑"economique"/"politique’’, "'immédiat"/"historique"‑‑ reproduite tant par les courants ''léninistes" que par les "anti‑léninistes" (qui au mot "syndicats" substituent le mot "soviets" soi‑disant pur de tou­te déviation) correspondent les idéologies légalistes ‑‑"voie pacifi­que au socialisme'"‑‑, réformistes, parlementaristes, ... et celles "a‑politiques", gestionnistes, syndicalistes, ... Comme nous l’écri­vions dans une de nos revues:

 

"Le syndicalisme trouve la source de son existence dans la séparation contre‑révolutionnaire entre d'une part les luttes dites "immédiates" ‑‑"luttes" contre les "effets" du système laissées aux trade‑unions et aux ouvriers incultes‑‑ et d'autre part les luttes dites "politiques" ‑‑"luttes" soi‑disant révo­lutionnaires laissées aux professionnels du politique, aux par­lementaires et autres racailles politicardes‑‑,'le syndicalisme est ainsi historiquement le complément parfait de la politique réformiste et parlementaire. La séparation social‑démocrate entre classe et parti se trouve prolongée par la séparation entre classe organisée dans les syndicats et/ou les soviets, lutte "immédiate’’ ou "économique’’ et parti/lutte "politique" ou "révolutionnaire’’. Le syndicalisme, produit de ces séparations, est donc uniquement la "lutte" dans le cadre du système, le reproduisant et le renforçant, et est incompatible avec la réelle lutte communiste pour l'abolition du salariat. (Action Communiste n°6 ‑ "A propos d'un certain 'bilan' de l'activité du groupe 'Des chômeurs en lutte')

 

A chaque vague internationale de lutte, la force du prolétariat s'exprime notamment, non dans la division mais dans sa capacité d'unifier, de centraliser toutes les expressions ouvrières dispersées en une force unique dépassant toutes les vieilles formes d'organisation produites et figées par les longues années de contre‑révolution. Ainsi, c'est évidemment en période de luttes révolutionnaires que se dépas­sent dans les faits les séparations bourgeoises, la concurrence que les ouvriers se font entre eux pour déjà constituer en tendance, une nouvelle communauté devant s'affirmer comme classe dominante, comme Etat ouvrier (semi‑Etat) avant de se nier en se généralisant à l'huma­nité entière (extinction par son extension au monde entier).

 

En ce sens, le première Internationale, l'A.I.T., avec toutes les limites propres à son époque ‑‑pénible dégagement de la phase "socialiste utopique", période des sectes proudhoniennes, lassalliennes, saint‑simoniennes, matérialisait beaucoup plus clairement "l’organisation des prolétaires  en classe et donc en parti" que la seconde "Internationale" morte née, mais aussi, que la IIIème Internationale qui sombra très rapidement (13) dans la contre‑révolution. L'A.I.T. en effet, se donnait comme but "L'abolition de tout régime de classes" et organisait directement, comme tâche première, l'unification de tous les prolétaires en lutte dans le mondes "article premiers ‑L'associa­tion est établie pour créer un point central de communication et de coopération entre les sociétés ouvrières des différents pays aspirant au même but, à savoir: le concours mutuel, le progrès et le complet affranchissement de la classe ouvrière" (Statuts de l'A.I.T. ‑ Marx, Engels ‑ Textes sur l'organisation). Cette première Internationale n'est évidemment pas un modèle organisatif à reproduire aujourd'hui,

mais elle exprimait "plus purement" la réponse prolétarienne de tou­jours, l'organisation des prolétaires de tous pays, de toutes condi­tions, de toutes provenances idéologiques, ... autour de la fraction

internationale qui a le mieux pu défendre pratiquement et théorique­ment les intérêts historiques du mouvement, en l’occurrence: Marx et Engels. C'est un peu de la même façon que partout dans le monde, des fractions, groupes, "partis", internationalistes se sont reconnus dès 1917 dans le caractère communiste et destructeur de la révolution en Russie et, sans connaître les positions des bolcheviks et en étant presque toujours plus radicaux que ces derniers, se sont reconnus dans le parti de Lénine (14). La tendance de toujours est ainsi dévoilée les périodes révolutionnaires sont des périodes d'unification, de fu­sion, au feu de la lutte, des différentes forces ouvrières que la

contre‑révolution avait dispersées et détruites. Les périodes de con­tre‑révolution s'affirment au contraire, comme la dislocation généra­lisée des forces ouvrières, comme le retour contraint et forcé, pour les quelques minorités qui résistent encore, à l'état de "sectes" que seule une nouvelle période révolutionnaire permettra de dépasser. En opposition à la vision kautskyste qui voyait le parti grossir graduel­lement jusqu'à englober tous les ouvriers (de même que la conception léniniste du parti de masse) pour, après les avoir éduqués, "passer pacifiquement au socialisme’’, la vision marxiste voit l'existence du parti comme un saut qualitatif dû à la fusion, à la centralisation, en période révolutionnaire, des milliers de groupes ouvriers ‑‑produit de l'hétérogénéité de la classe‑ sous la direction unique de la frac­tion qui a le mieux pu préserver, défendre, restaurer théoriquement et pratiquement, le programme du communisme. C'est dans ces brefs mais très intenses moments d'unification générale et mondiale du proléta­riat que se concrétise le plus clairement l'organisation unique du prolétariat en classe et donc en parti, que se concrétise de manière la plus visible la position centrale de Marx : "la conscience ne peut être autre chose que l'être conscient’’ L'Idéologie allemande), que le prolétariat ne peut être autre chose que la force sociale imposant le communisme, le parti.

 

A l'opposé de cette conception totalisante, "moniste'’, se re­trouvent toutes les ‘’théories" réactionnaires provenant fondamentale­ment des falsifications social‑démocrates, qui définissent "la classe et le parti" de manière séparée. Elles sont donc obligées, par la sui­te (et c'est d'ailleurs l’essentiel de leur "théorie’’) de rechercher les multiples "trucs", "programmes de transition’’, "programmes intermédiaires", "courroies de transmission’’… qui "lieraient" la classe à son parti. L’erreur méthodologique de base de toutes ces "théories" réside justement dans la dichotomie qu'elles effectuent entre deux concepts ‑‑‑la classe et le parti‑‑ certes différents mais qui en au­cune manière ne peuvent être séparés. De la même manière,, la vie ne peut se définir séparément de l'homme, de l'animal ou du végétal vivant. Si "la vie" existait séparément de l'homme, alors seulement se poserait le problème de la liaison entre l'homme et la vie. De même que dans le concept marxiste de marchandise, la valeur d'échange ne peut exister, et donc être définie, sans son support qu'est la valeur d'usage ; le concept de classe ne peut exister sans sa constitution tendancielle en parti. La filiation Kautsky‑Lénine dans la question du parti, que cela soit sa version léniniste classique ‑‑trotskyste, staliniste, bordiguiste...‑‑ ou sa version antithétique ‑‑anti­léniniste, conseilliste, libertaire, correspond donc bien, tant dans ses fondements méthodologiques, dans ses théorisations que dans sa pratique, à une compréhension contre‑révolutionnaire du parti, si­gnifiant la liquidation de la réelle ligne historique de constitution du parti, signifiant la fétichisation à outrance de l'aspect formel ‑‑l'organisation comme fin en soi se constituant n'importe quand et n'importe comment—entraînant inévitablement les pratiques démocra­tiques, bureaucratiques, suivistes, ... au détriment du réel mouvement du programme invariant, du parti historique.

 

III. "PARTIS" FORMELS ET PARTI HISTORIQUE

 

Outre la question de la division entre mouvement et conscience, entre classe et parti, la tradition Kautsky‑Lénine a également voilé la différence essentielle que Marx effectuait entre le parti dans son acception historique et les multiples groupes, ligues, ... existant à tel ou tel moment, dans tel ou tel endroit : les "partis" formels.

 

"En parlant de parti, je donne à ce terme son sens éminemment historique." (Marx à Freiligrath ‑ 1860)

 

Marx, comme par la suite Bordiga, (cf. "L'existence substantielle du parti’’) soulignera avec force cette différence essentielle entre d'une part la tendance historique permanente du prolétariat à se cons­tituer en parti, à s'affirmer comme classe consciente et les diverses matérialisations plus ou moins claires de cette tendance, dans le temps et dans l'espace. "La 'Ligue' comme la 'Société des Saisons' de Paris, comme cent autres sociétés, ne fut qu'un épisode dans l'histoi­re du parti qui naît spontanément du sol de la société moderne’’ (Marx lettre à Freiligrath ‑ 1860). De la même manière, Marx et Engels ont synthétisé magistralement le programme communiste dans le célèbre ma­nifeste de 1847 qui, s'il était commandé par un "parti" formel ‑‑la Ligue des Communistes‑‑, a une validité, un contenu qui dépasse telle­ment largement le cadre restreint du petit groupe de militants commu­nistes, que personne aujourd'hui n'oserait réduire la portée univer­selle du manifeste au simple programme de la Ligue. Le manifeste est directement oeuvre de parti "dans sa large acception historique".

 

De plus, si la ligne invariante du parti est celle du parti historique, ses différentes expressions formelles ont toutes été, dans le passe, plus ou moins marquées par leurs limites ‑‑limites de la restauration non intégrale du programme révolutionnaire dues à l'in­fluence plus ou moins grande de l'idéologie bourgeoise‑‑ et ont été, en ce sens, non seulement éphémères (cf. Marx,) mais également contingentes et limités. Il va de soi que ces caractères contingents et limités sont entièrement relatifs à l'action menée par ces partis "formels" dans l’histoire. Plus ils s'éloignent en théorie et en pra­tique de la ligne historique et invariante du programme communiste, plus leurs caractéristiques "bornées et a‑historiques" sont grandes, plus leur qualité communiste se transforme, glisse d'abord vers le centrisme puis vers la contre‑révolution. Comme le disait "Bilan": "Les partis ne meurent bas, ils trahissent’’.

 

Inversement, l’œuvre de toujours des fractions et noyaux com­munistes est de représenter dans le présent, le programme historique. Au plus cette tâche centrale de restauration théorique et pratique est pleinement assumée, au plus se concrétise, dans la réalité immé­diate, le parti historique. C'est pourquoi, la tâche des noyaux com­munistes n'est pas de constituer, de diriger un "parti" formel, mais d'être le pôle central dirigeant du parti combattant, le parti qui, dans la réalité assume l'insurrection armée et impose le communisme au monde entier. Le parti mondial qui imposera la victoire définitive du prolétariat est le parti historique agissant dans le présent comme centralisateur dans le temps et dans l'espace de tout le programme communiste (16). En ce sens, la ligne historique de constitution du parti existe toujours; ce qui disparaît ou trahit, du fait de la force de la contre‑révolution, en sont les différentes expressions formelles.

 

"Après que, sur ma demande, la Ligue eut été dissoute en novem­bre 1852, je n'ai appartenu (ni n'appartiens) à aucune organi­sation secrète ou publique; donc le parti dans ce sens tout à fait éphémère a cessé d'exister pour moi depuis huit ans (...)" (Marx à Freiligrath)

 

En période de contre‑révolution dominante, ne parviennent donc à subsister que de minuscules petits groupes, fractions, ... fermement ancrés au programme historique exprimant plus ou moins adéquatement la pérennité de la ligne du parti tout en étant entièrement à contre ­courant de toute la réalité immédiate. La seule boussole est l'inva­riance du programme. "C'est l'attachement à cet être (l'être humain qui est la véritable Gemeinwesen de l'homme), en apparence nié dans les périodes de contre‑révolution (tout comme à l'heure actuelle, la révolution semble être à tout un chacun une utopie) qui permet de ré­sister" (Origine et fonction de la forme parti ‑ Invariance 1968).

 

C'est dans ce type de période noire. que les communistes, à la suite de Marx, déclarent: "J'ai toujours fait fi de l'opinion momentanée du prolétariat’’ (Marx ‑ 1850). Outre le cas de Marx, ce fut aussi celui de Lénine en 1915, de la fraction italienne de la gauche commu­niste dans les années '30 qui lutta passionnément pour la défense in­transigeante du programme communiste et contre toute 'fondation artifi­cielle, sur des bases programmatiques confuses, de nouveaux partis voués, de ce fait, inévitablement à la contre‑révolution. (cf. La lutte de la fraction "Bilan’’ contre la fondation de la IVème Internationale trotskyste).

 

Dans ces périodes les plus noires du mouvement ouvrier, les tâches des groupes, noyaux, fractions communistes ne varient pas non plus, seul évolue le rapport entre les différentes tâches ‑‑‑théorie, action directe, propagande, agitation, centralisation internationale, etc.‑‑, vu l'extrême faiblesse de ces groupes, il faut alors faire primer les tâches les plus centrales, les plus directement historiques De la même manière, en pleine période insurrectionnelle, tout en main­tenant la globalité des tâches, ce seront évidemment celles dont dé­pend la victoire militaire qui devront, à ce moment, primer. Comme l'exprime très clairement Bordiga dans les "considérations sur l'ac­tivité organique du parti quand la situation générale est historique­ment défavorable" : "Nous revendiquons donc toutes les formes d'acti­vité propres aux moments favorables, dans la mesure où les rapports de forces réels le permettent" (1965). La réelle activité de parti, dans son acception historique, est donc l'assumation de la globalité des tâches de toujours, le rapport entre elles étant déterminé par notre force relative : plus les forces communistes sont concentrées, puissantes au niveau mondial, plus l'ensemble des tâches se trouve renforcé à tous les niveaux de l'action communiste. C'est seulement notre capacité, même très limitée, à répondre à cette globalité, à apporter des réponses programmatiques à tous les niveaux de la lutte ouvrière qui nous situera dans la ligne historique du parti. Ce tra­vail de toujours des communistes est le seul réel travail préparatoire au surgissement "spontané’’ du parti. En ce sens, casser la totalité que constitue l'activité, la pratique communiste sous prétexte d'assu­mer "mieux", plus "à fond" l'une ou l'autre de ces tâches (soit celles "théoriques", "militaires" ou "d'action dans les luttes aujourd'hui") signifie en fait détruire l'activité de parti au profit du résultat immédiat, au profit de l'un ou l'autre aspect devenant nécessairement hypertrophié et, dégénérant rapidement vers l'activité en soi, vers l'apologie de telle forme devenue privilégiée par rapport au tout, cette tâche perd son caractère communiste. Encore une fois, c'est re­tomber dans les aspects contingents et limités au détriment de l'as­pect global, l'aspect historique.

 

C'est malheureusement l'état actuel de la grande majorité des faibles forces communistes. En effet, le catastrophisme de la crise capitaliste ‑‑moteur essentiel de la lutte prolétarienne‑‑ ne fait de jour en jour que s'amplifier; les luttes, les révoltes éclatent de en plus nombreuses et radicales alors que les "forces communistes’’ "dis­cutent", "traînent", "jouent", ... "pinaillent" et ne parviennent nullement à assumer ce pourquoi elles sont apparues. La dispersion est multiforme.

 

Certains veulent compenser artificiellement les manques réels de restauration tant programmatique qu'organisationnelle, par de "vieilles solutions tactiques’’: "aller aux masses", se noyer dans le moindre conflit partiel pour y trouver "la solution" à la crise du mouvement communiste pour, en fin de compte, tout perdre à la fois, et les tâches programmatiques et celles d'action d'agitation, de pro­pagande au sein des luttes partielles, car ils s'avèrent incapables de répondre tant à la lutte en cours qu'à son développement ultérieur potentiel. L'activisme règne en roi pour unir n'importe qui, sur n'importe quelles bases, il faut s'agiter, "faire des enquêtes’’, "tâ­ter le pouls des ouvriers’’, ... mais surtout ne pas toucher aux ques­tions de fond, au programme révolutionnaire et donc en dernière instan­ce brader celui‑ci.

 

D'autres, par contre, se retranchent dans la tour d'ivoire du "travail théorique" compris comme un préalable séparé du reste des tâches. Le prétexte n'est plus "aller aux masses", connaître les ou­vriers", ...mais résoudre toutes les questions programmatiques avant de pouvoir prendre explicitement position sur tel ou tel événement (17). Ici aussi, nous retrouvons la destruction du travail militant dans le sens d'une totalité, dans le sens réellement communiste. La théorie communiste ne puise, en effet, sa fonction et s a force qu'au sein de la totalité qu'est la praxis révolutionnaire‑ "Nous ne pouvons pour autant dresser une barrière entre théorie et action pratique parce que, au‑delà d'une certaine limite, ce serait nous détruire nous‑mêmes, ainsi que toutes nos bases de principes" ("Considérations sur l'activité organique du parti quand la situation générale est historiquement défavorable’’) .

 

D’autres déviations existent ‑‑militarisme, propagandisme, localisme, sectarisme, et peuvent se compléter l'une l'autre. Tou­tes ont en commun la mise en exergue d'une forme particulière devenant la solution et autour de laquelle le "vrai parti" devrait se construi­re. De nouveau, c'est confondre les formalisations actuelles encore essentiellement déterminées par la réalité immédiate et donc capita­liste (déviation plus ou moins forte de tous les groupes existant) et la tendance historique à la constitution du parti qui, dans sa concré­tisation en une force unique mondiale, le parti de la révolution ‑‑existence pleine et entière du parti historique dans la réalité im­médiate‑‑ impliquera nécessairement la destruction, l'éclatement de toutes les vieilles formes, de tous les groupes qui aujourd'hui se prétendent être le parti, de tous les groupes qui se seront situés en "constructeurs de parti", en fait, constructeurs de formes plus ou moins figées et nécessairement dépassées et détruites par le contenu révolutionnaire du mouvement prolétarien.

 

La tâche des noyaux communistes n'est pas de "construire des partis", au contraire, elle est d'agir consciemment et volontairement en fonction de la réalité historique que constitue le programme, afin de préparer, de diriger le surgissement du parti, afin de préparer les cadres militants et théoriques à même de le diriger dans le sens de la nouvelle communauté. Lorsque Marx déclare ouvertement que "notre désignation comme représentants du parti prolétarien ne vient de per­sonne d'autre que de nous‑mêmes", il ne fait une fois de plus que pas­ser outre toute "représentativité démocratique'', toute mystique majo­ritaire et électoraliste et c'est ce que tous les humanistes et philanthropes bourgeois lui reprocheront toujours. "Notre seule désigna­tion comme représentants du parti prolétarien" vient du programme que nous défendons, vient de notre défense intransigeante des intérêts historiques du prolétariat quitte à nous retrouver comme tous les com­munistes la plupart du temps, à contre‑courant des idées dominantes, même au sein des ouvriers. Ce qui définit donc l'avant‑garde ouvrière, la direction réelle du mouvement n'est ni la désignation démocratique ‑‑élection, révocabilité et tout le fatras démocratico‑libertaire‑­- ni l'auto‑proclamation d'être la direction, mais la réelle capacité de diriger le mouvement dans le sens du communisme. Comme le définit Marx dans le Manifeste, les communistes ne sont pas nécessairement ceux qui se nomment eux‑mêmes "communistes’’, "internationalistes", ‘’révolutionnaires", mais ceux qui, dans la réalité des luttes sont "la fraction la plus décidée", ceux qui "entraînent tous les autres" non dans le sens d'une "victoire éphémère’’ mais dans celui dés "intérêts du mouvement dans son ensemble’’, ceux qui dans chaque lutte "font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et commun à tout le prolétariat’’. C'est donc en fonction d'une réelle pratique globale ‑‑action, théorie, propagande, agitation, que se définissent les communistes et qu'ils démontrent la validité de leur conception du monde. C'est cette réelle direction toujours déterminée non par le "succès immédiat’’ mais par "le mot d'ordre  révolutionnaire aboli­tion du salariat" (Marx ‑ Salaire, prix et profit) qui permettra au mouvement de ne pas toujours recommencer son histoire, ses faiblesses, ses hésitations, son manque de décision, de ne pas toujours refaire les mêmes erreurs, qui permettra au mouvement de se réapproprier son propre passé et donc son futur. "Qui commande le passé, commande l'avenir’’. (G. Orwell ‑1984).

 

Et si, comme nous le verrons, nous critiquons les conceptions et les pratiques des "constructeurs de partis", c'est pour toujours plus fermement y opposer la nécessité de la "construction", de la for­mation préalable des cadres, de la direction du parti, comme organe

indispensable à la cristallisation du parti mondial. C'est ce travail conscient et volontaire, dès avant l'émergence de vastes mouvements, de constitution du noyau central assumant le mieux les tâches de res­tauration programmatique de centralisation mondiale des forces révo­lutionnaires, d'action au sein des luttes, de propagande, ... qui seul permettra, le moment venu, c'est‑à‑dire en période révolutionnaire, de cristalliser les forces ouvrières encore dispersées en une force unique, dirigée par un centre mondial uniques l'organe dirigeant du parti. C'est ce travail préparatoire ‑‑vieille taupe creusant le sol de la société sans que presque personne ne s'en rende compte—qui doit toujours plus être renforcé, centralisé, organisé. . . pour que la prochaine vague révolutionnaire ne se dilapide pas, mais puisse emporter tout le vieux monde. La tâche centrale des communistes est donc de travailler mondialement à la constitution d'un centre, de la direction du parti de demain. Les communistes n'ont aucun intérêt qui les différencierait du reste des prolétaires en lutte, ils n'en sont que l'avant‑garde, que la direction réelle et ils s'organisent en conséquence’’.

 

IV. LE SURGISSEMENT ''SPONTANE’’ DU PARTI

 

Une autre question essentielle dans la théorie marxiste du parti est celle du processus de sa constitution. La prémisse de base en est que le déterminant fondamental de la classe et donc du parti est "le sol de la société moderne": les rapports de production capi­talistes faisant surgir "spontanément" (cf. Marx) la tendance à se constituer en parti. Ce surgissement spontané signifie à la fois l'inéluctable apparition des forces donnant naissance au parti et la nécessaire cristallisation, centralisation de ces forces en une orga­nisation unique. Cette centralisation exprimant le passage du parti de sa forme substantielle à son existence pleine et entière, n'est possible que grâce au travail préalable de formation des cadres théo­riques et militants de la minorité communiste qui seule permet l'en­cadrement des poussées classistes, dans le sens communiste. Nous avons ainsi éclairé le processus spontané du surgissement du parti de classe qui, dans la compréhension marxiste implique donc un élément préalable de préparation, d'organisation, de direction de cette "spontanéité", processus synthétisé par la gauche communiste dans la phrase: Comme la révolution, le parti ne se crée pas, il se dirige.

 

"On ne crée ni les partis ni les révolutions. On dirige les partis et les révolutions en unifiant toutes les expériences révolutionnaires utiles à l'échelle internationale, afin d'assurer le maximum de chances de victoire du prolétariat dans la bataille qui est l'aboutissement inévitable de l'époque his­torique que nous vivons. Telle nous semble devoir être la con­clusion." (Parti et Action de Classe ‑ 1921 ‑ Rassegna comunista)

 

Cette compréhension liquide à la fois le spontanéisme et le léninisme; le suivisme dilettante et l'activisme des "constructeurs de parti’’.

 

‑ En effet, pour le spontanéisme, la classe est directement, d'un seul coup, révolutionnaire. Il nie le travail préparatoire, théorique et pratique, des noyaux communistes, l'indispensable travail d'organisation de cette spontanéité. Il ne reste plus alors, aux communistes, s'ils doivent encore exister, qu'à "commenter" la lutte de classe et tout au plus à illuminer, à guider par leurs seules idées, la classe ouvrière. Il existe des formes plus sophistiquées du spontanéisme dont notamment les différentes variantes conseillistes, démocratiques, cul­turalistes, éducationnelles, anti‑substitutionnistes, libertaires (18), etc. Mais il existe également des formes du spontanéisme camouflées derrière de grandes phrases et affirmations ultra‑partitistes qui, au‑delà de leurs affirmations formelles du parti, ne conçoivent en fait leur activité soit uniquement comme propagandiste (et rejoignent en cela, par la bande de l'activisme, le conseillisme propagandiste) soit uniquement comme "théorique" sans comprendre en quoi le programme communiste est une praxis, unité indissociable de la théorie et de la pratique.

 

‑ A l'autre pôle, se trouvent (comme nous l'avons vu plus haut) les théories "léninistes" plus ou moins dérivées d'une interprétation réductrice du "Que faire?"*, de la "construction du parti" conçue comme

addition du "travail syndical" ‑‑reproduisant le syndicalisme que cela soit dans les syndicats "officiels" ou dans d'autres groupes "ouverts", "immédiats", et du "travail politique’’, avec en corollaire toute la problématique contre‑révolutionnaire de la transcroissance du pro­gramme minimum, des revendications transitoires, du "pont" à établir entre la classe et le parti, entre le mouvement et le but, dès lors considérés comme entités séparées. Cette conception nie bien entendu l'émergence spontanée du parti du sol de la vieille société et lui oppose tout un plan de construction, en fait de recrutement individuel de prolétaires, nécessitant l'entrisme dans tout groupe où se trouvent des "prolétaires sociologiques" ‑‑dans les syndicats, cercles sportifs, culturels, pour y gagner, à force de manoeuvres, la direction et ainsi pouvoir diriger de larges masses ouvrières. Mais cette direc­tion ne peut s'obtenir qu'en abandonnant le programme communiste, dans un premier temps nécessairement minoritaire, et en adoptant un pro­gramme bourgeois puisque l'idéologie dominante est l'idéologie de la classe dominante. Ces militants parvenus à la tête d'organisations bourgeoises, cela signifie leur liquidation à court terme soit comme dirigeants, soit comme communistes; cela signifie presque toujours la liquidation du parti lui‑même, de son programme entraîné à la suite de ces militants, dans une spirale activiste/opportuniste, sombrant rapidement dans une pure et simple pratique bourgeoise, syndicaliste. Ce processus qui a déjà entraîné de multiples groupes dans le camp bourgeois, se complète caricaturellement de la panoplie de "tactiques souples" (de compromissions) toutes justifiées au nom du "réalisme", du "concrétisme" et appuyées sur la tristement célèbre brochure de

Lépine: "La maladie infantile du communisme: le gauchisme’’. Ces "tac­tiques" vont de la magouille pure et simple à l'élaboration méticuleuse de toutes les étapes, de la succession des revendications qui de­vraient infailliblement entraîner les prolétaires à la révolution. Toutes ces constructions artificielles, ces plans étapistes, ces ca­hiers de revendications transitoires, outre qu'ils veulent modeler

le mouvement sur leurs schémas idéologiques, ne servent, au mieux, à rien, dépassés totalement par le déclenchement généralisé du mouvement et, au pire, ils sont de réels freins, des entraves à une lutte qui ne se développe pas graduellement pais par sauts qualitatifs et qui, pour aller de l'avant, ne doit pas se fixer de limites préalables, au contraire, elle doit tendre à tout vouloir, à tout prendre. Comme nous l'avons vu plus haut, c'est le contenu même du mouvement qui dé­passe dans les faits toutes les étapes transitoires inventées par les "constructeurs" et qui, dans la plupart des cas, sont autant d'obsta­cles à la marche même des luttes.

 

De la prémisse de base déterminant le surgissement du parti du sol de la société moderne, une conséquence s'impose: le parti se dirige centralement et directement au niveau mondial ‑‑centralisme organique: centralisation dans le temps et dans l'espace‑‑. Son exis­tence pleine et entière n'est donc matériellement possible que portée par une vague internationale de lutte de classe Celle de 1917- ­1923. C'est en ce sens, que nous pouvons dire qu'une réelle et effec­tive concrétisation du parti, que son existence mondiale (non plus tendancielle, substantielle) n'est possible que lorsqu'existent de puissantes forces prolétariennes agissantes, certes dans leur grande majorité encore inconsciemment, que lorsque la période est ouvertement une période de révolution, de renversement du rapport de forces entre bourgeoisie et prolétariat qui ne peut se concevoir qu'au niveau mondial. C'est dans ces conditions, au feu de la lutte, que les différents noyaux, groupes communistes dispersés de par le monde, ayant assumé le plus adéquatement les tâcher préparatrices, parviennent à s'unifier, à se centraliser pour effectivement diriger la révolution communiste mondiale. Le parti ne vient donc pas d"une matrice pure et dure, d'une zone géographique particulière ou d'un unique noyau communiste, mais au contraire, il surgit "spontanément" des flancs de la société en décomposition et la garantie de son contenu pleine­ment révolutionnaire lui est donné grâce justement au travail imper­sonnel des noyaux communistes, fournissant, le moment venu, la capa­cité de na pas toujours refaire les mêmes erreurs, la capacité de di­riger le mouvement à la victoire définitive. Identifier les noyaux ­communistes d'aujourd'hui au parti de demain, outre le coté mégalomane, signifie ne pas comprendre les deux aspects fondamentaux de l'existen­ce du parti, à la fois son surgissement spontané et l'indispensable maturation préalable à ce surgissement préparé ultra‑minoritairement au sein de petits groupes communistes qui, aux moments décisifs, se­ront les seuls capables de donner au parti une direction pleinement communiste. Comprendre cette différence essentielle ‑‑quantitative et qualitative‑‑ entre le parti de la révolution et les groupes qui, quels que soient les changements de nom et autres vicissitudes, pré­parent inlassablement son surgissement, c'est se donner les réels moyens de travailler aujourd'hui à cette tâche centrale qui est d'as­sumer dés aujourd'hui, avec nos faibles forces, toutes les tâches qui, en période révolutionnaire, détermineront la victoire prolétarienne.

 

Déjà la gauche communiste d'Italie en exil ("Bilan" ‑ "Prometeo") avait perçu cette réalité lorsqu'elle définissait, sur base du changement fondamental du rapport de forces entre capitalisme et com­munisme durant les années '30, les tâches de la fraction: toujours plus passer au crible de la critique les expériences passées, toujours plus combattre toutes les falsifications pour restaurer le programme communiste tout en rejetant le volontarisme organisationnel, l'acti­visme, la construction artificielle du "parti" na pouvant, dans cette période de contre‑révolution, ne servir qu'à l'ennemi (comme l'a dé­montré la création de l’"internationale" trotskyste). En ce sens, la direction non‑activiste de la fraction (Vercesi, Pieri, Jacobs, ...) donna à celle‑ci la capacité théorique et pratique (elle fut quasiment le seul groupe au monde à pouvoir le faire) d'interpréter et d'inter­venir d'un point de vue de classe contre la guerre impérialiste déclen­chée en Espagne pour détruire le prolétariat (1935‑ 1939). Mais, quelques années plus tard, cette même position de "repli" en période de contre-révolution, sur les tâches les plus fondamentales, de rejet des succès éphémères de "la conquête des masses", fut battue au profit de la cré­ation volontariste et sans principe du "parti" en Italie autour de Damen en 1943‑ 1945, alors que Vercesi comme Bordiga maintinrent une po­sition de retour au travail plus fondamental de restauration program­matique (ce qui notamment provoqua la scission de 1952).

 

Au travers de cette expérience historique, nous voyons en quoi la capitulation des communistes devant la difficulté à avancer à con­tre‑courant, au profit de la popularité, de l'immédiateté, entraîne inévitablement ceux‑ci sur la voie de la dégénérescence, de la liqui­dation des acquis programmatiques du mouvement ouvrier. Les communis­tes resteront donc, même en période révolutionnaire une extrême mino­rité alors qu'ils représentent les intérêts de l'immense majorité des

hommes, de l'humanité entière; et cela non du fait de notre volonté, mais parce que le rapport de forces n'est durablement imposable en faveur du prolétariat qu'après la victoire mondiale de la révolution, qu'après une période de dictature révolutionnaire. Ce n'est qu'en dé­truisant l'Etat bourgeois mondial, en détruisant les rapports de pro­duction capitalistes, l'esclavage salarié et tous ses défenseurs, ‑‑curés, patrons, gauchistes, syndicalistes, que le parti com­muniste pourra devenir un "parti de masse", le "parti de l'humanité", la nouvelle communauté victorieuse, la société communiste. Le parti communiste, même s’il agit dans l'intérêt de l'humanité, même s'il dirige dans la lutte et dans l'insurrection, des millions de prolétai­res, restera une extrême minorité de prolétaires unis par le programme défendant les intérêts historiques du prolétariat et donc ceux de la libération de l’homme.

 

V. LE MODE DE VIE DU PARTI

 

Du communisme comme détermination essentielle du parti découle immanquablement les caractéristiques du parti de demain, son mode de vie:

 

"Etant donné qu'il est préfiguration de la société communiste, le parti ne peut pas s’accommoder d’un mécanisme, d'un principe de vie, d'organisation qui soit lié à la société bourgeoise; il doit réaliser la destruction de celle‑ci." (Origine et fonction de la forme parti ‑ Invariance n°1)

 

Cette question n'est pas une simple question technique, méca­nique, il en va de la vie même du parti car pour le communisme il ne peut être question d'antagonisme entre les "principes" (la stratégie) et les "tactiques", entre les affirmations programmatiques et la pra­tique quotidienne. "On ne peut pas séparer mécaniquement les questions politiques des questions d'organisation" (Lénine ‑ 1er congrès du P.C.R.).

 

Nous avions, il y a quelques années, essayé, dans un rapide énoncé de thèses, d’à la fois, synthétiser le peu d'acquis program­matiques sur cette question (principalement dus à la gauche communiste d'Italie) et à la fois, tracer notre propre ligne de conduite. Nous reproduisons ici ce document car il exprime toujours, dans ses grandes lignes, notre orientation et ce, en parfaite adéquation aux thèses centrales de ce texte "Communisme et parti".

 

ORGANISATION ET CENTRALISME ORGANIQUE

 

1. Le mouvement social communiste existe et s'affirme pour et comme unification de la dernière classe exploitée et révolutionnaire de la pré‑histoire humaine: le prolétariat. La base matérielle de cette unification se trouve dans la mondialisation des rapports de production, réalisée entièrement par le capitalisme.

 

2. Mais qui dit mouvement d'unification et unificateur (A) dit d'a­bord séparation. Et effectivement, si le mouvement. communiste est l'unification/affirmation du prolétariat comme classe pour soi, ce mouvement est l'anti‑thèse du mouvement capitaliste visant à la parcellisation, à l'atomisation des individus (négation des classes) en tant que "citoyens" et donc à la réalisation de la séparation/réification achevée: la démocratie.

 

3. La tendance du prolétariat à s'unifier est donc principiellement anti‑démocratique et totalitaire car elle vise à résoudre la con­tradiction travail salarié capital par la dictature du prolétariat, dictature de la classe révolutionnaire et exploitée contrainte de toujours agir dans le sens de la négation même des bases de sa domination. (Ce qui explique le dépérissement des classes et de l'Etat ouvrier.) C'est pourquoi: "les communistes n'ont pas de constitutions codifiées à proposer. Ils ont un monde de mensonges et de constitutions cristallisées dans le droit et dans la force de la classe dominante à abattre. Ils savent que seul un appareil révolutionnaire et totalitaire de force et de pouvoir, sans exclu­sion d'aucun moyen, pourra empêcher que les infâmes résidus d'une époque de barbarie ressurgissent et qu'affamé de vengeance et de servitude, le monstre du privilège social relève la tête, lançant pour la millième fois le cri menteur de Liberté" (Bordiga ‑ 1951).

 

4. Le marxisme rejette catégoriquement toute vision anti‑autoritaire, démocratique et fédéraliste qui ne sont en fait que l'acceptation organisationnelle de la réalité des séparations capitalistes et de leur idéologisation. En effet, ces idéologies signifient en pratique l'addition (=entérinement) des particularismes, des loca­lismes, des corporatismes, ... (de toutes les séparations/catégo­ries du capital, le fétichisme des décisions majoritaires et donc la soumission politique aux idées dominantes, émanant nécessaire­ment de la classe dominante. Répondons encore une fois avec Engels: "qu'une révolution est certainement la chose la plus autoritaire qui soit, c'est l'acte par lequel une partie de la population im­pose sa volonté à l'autre au moyen de fusils, de baïonnettes, et de canons, moyens autoritaires s'il en est, et le parti victorieux, s'il ne veut pas avoir combattu en vain, doit maintenir son pou­voir par la peur que ses armes inspirent aux réactionnaires" (De l'autorité).

 

5. Le communisme, comme mouvement social, est donc par essence (né­cessité) centraliste et organique, car il tend à agir en tant que classe pour soi, en tant qu'un et un seul corps ‑organisme‑ uni (=dépassement dialectique des séparations internes) par ses intérêts historiques. Le mouvement communiste ne peut agir comme organe ‑tout uni et homogène‑ qu'en étant strictement centralisé. En ce sens, le centralisme communiste ne peut être qu'organique. Le mouvement pour être organique doit se centraliser : la centra­lisation du mouvement est organique.

 

6. Ce mouvement communiste existe depuis qu'existe le prolétariat. Il se matérialise dans le temps et dans l'espace, notamment par l'existence de groupes, fractions, noyaux, ... communistes, à la fois produits de la tendance à l'association du mouvement ouvrier ‑tendance à la centralisation organique‑ et comme agent, volontai­re et conscient, de la centralisation/unification ‑organicité de la classe‑. Le programme des communistes n'est en effet rien de plus (ni de moins) que la synthèse des buts et des moyens d'un mouvement historique qui se déroule sous nos yeux.

 

7. Les lois générales déterminant le mouvement communiste sont celles qui déterminent l'action et l'organisation des minorités communis­tes. Le parti agit donc comme un corps et est centralisé, il se centralise pour agir comme un corps; son régime interne est le centralisme organique (B): "La démocratie ne peut pas être pour nous un principe; le centralisme, lui en est indubitablement un puisque les caractères essentiels de l'organisation du parti doi­vent être l'unité de structure et de mouvement. Le terme de cen­tralisme suffit à exprimer la continuité de la structure du parti dans l'espace, et pour introduire l'idée essentielle de la conti­nuité dans le temps, c'est‑à‑dire la continuité du but vers lequel on tend et de la direction dans laquelle on avance à travers des obstacles successifs qui doivent être surmontés, mieux, pour re­lier dans une même formule ces deux idées essentielles d'unité, nous proposerions de dire que le parti communiste fonde son orga­nisation sur le 'centralisme organique'." (Bordiga ‑ 1922)

 

8. La base de l'action unitaire du parti est son programme. Le cen­tralisation interne est donc uniquement politique (son corollaire est la décentralisation technique, la division du travail): La fonction du centre politique est de synthétiser l'ensemble de l'activité organisationnelle et de diriger celle‑ci en parfaite adéquation avec son programme. La liaison permanente entre centre et périphérie (base et sommet si on y enlève la connotation "bu­reaucratico‑libertaire") est indispensable au fonctionnement dia­lectique de l'organisation: synthétiser les acquis, les pratiques de toutes les "sections", "commissions", "cellules", parties, ... de l'organisation et, en même temps, diriger celles‑ci dans une action unitaire et compacte. "On ne crée ni les partis ni les révo­lutions. On dirige les partis et les révolutions en unifiant tou­tes les expériences révolutionnaires utiles à l'échelle interna­tionale, afin d'assurer le maximum de chances de victoire du pro­létariat dans la bataille qui est l'aboutissement inévitable de l'époque historique que nous vivons." (Bordiga ‑ 1921)

 

9. I1 s'agit ici, encore une fois, du rejet principiel de tout démo­cratisme, car ce n'est pas à la "base de contrôler de temps en temps le sommet",‑ni à celui‑ci d'imposer n'importe quelle orien­tation. Il n'y a pas à contrôler le centre car celui‑ci n'a pas le pouvoir ‑délégation‑ de changer le programme ‑principes et tactiques‑ de l'organisation. Le corollaire de cette conception est le développement permanent et réel de la conscience ‑formation et information‑ de chaque militant pour qu'il puisse être en prise directe et politique avec l'ensemble de la praxis organisationnel­le. C'est ainsi que chaque militant est le garant de l'orientation générale de l'organisation et que celle‑ci garantit la pratique de chacun de ses militants (C). C'est pourquoi, il ne s'agit ja­mais, dans une organisation communiste de "déléguer" son pouvoir et donc d"'élire" le centre, "déléguer c'est en effet renoncer à la possibilité d'une action directe et la prétendue souveraineté du droit démocratique n'est qu'une abdication, le plus souvent en faveur de filous" (Bordiga ‑ 1951).

 

10. La question de la discipline/auto‑discipline se règle de la même manière; il y a auto‑discipline stricte dans l'application de l'orientation organisationnelle car celle‑ci est conforme au pro­gramme politique, base d'adhésion volontaire de chaque militant. On en peut donc faire appel à la discipline que sil y a accord politique; si celui‑ci n'existe plus, l'appel à la discipline n'est plus qu'une mesure bureaucratique utilisée pour étouffer des divergences politiques (émanant la plupart du temps de mino­rités) et signifie l'incapacité de l'organisation à répondre à de nouvelles questions posées par la lutte de classe.

 

11. Nous savons programmatiquement (cf. "Le principe démocratique’’ qu'il faut différencier le mécanisme démocratique (prise de déci­sion à la majorité) de sa fétichisation (la majorité a par défini­tion raison et la minorité tort). Et si dans l’organisation, nous devons utiliser techniquement le mécanisme de prise de décision majoritaire (s'il en existait un autre globalement plus adéquat, il serait à mettre directement en pratique), c'est en le libérant expressément de la mystique démocratique ("un homme, une voix", "éligibilité /révocabilité", "contrôle démocratique", "campagne électorale", ...) apanage de tout organisme bourgeois. "Le critère démocratique est pour nous, jusqu'ici, un élément matériel et ac­cidentel dans la construction de notre organisation interne et la formulation de nos statuts de parti: il n'en est pas la plate-­forme indispensable. C'est pourquoi, quant à nous, nous n'érige­rons pas en principe la formule organisative bien connue de 'cen­tralisme démocratique (Bordiqa ‑ 1922).

février 1980

 

Notes

(A) Comme le dit Luckas, le concept d'unité, "unité du sujet et de l'objet, du fini et de l'infini, de l'être et de la pensée, etc., présentent cet inconvénient que les termes d'objet et de sujet, etc., désignent ce qu'ils sont en dehors de leur unité; ils n'ont plus le sens que leur expression énonce dans leur unité" (Histoire et cons­cience de classe ‑ 1922).

 

(B) Il va de soi que si le régime interne d'une organisation doit être conforme aux principes politiques de celle‑ci, il ne peut être conçu comme une garantie "en soi" de l'action et de la pratique de cette organisation. "Le parti peut être ou ne pas être adapté à sa tâche qui est de propulser l'action révolutionnaire; au reste, la question ne se pose pas pour le parti en général mais pour le parti communiste; et le parti communiste lui‑même n'est pas garanti à l'a­vance contre mille dangers de dégénérescence et de dissolution; ce qui le met à la hauteur de sa tâche, ce ne sont ni ses statuts, ni de simples mesures d'organisation intérieure: ce sont des caractères po­sitifs qui se développent en même temps que lui DU FAIT qu'il parti­cipe à la lutte en tant qu'organisme possédant une orientation unitai­re dont il est redevable à sa conception du processus historique, à un programme fondamental entré dans la conscience collective et sa discipline" (Bordiga ‑ 1922).

 

(C) Nous voyons ici en quoi le centralisme organique n'est pas unila­téral; de la périphérie vers le centre, mais nécessite également que chaque militant soit lui‑même un agent centralisateur, (contre la vision stalinienne du centre omnipotent et des militants inconscients, qu'il soit réellement, à tout moment, "les bras et les yeux" de l'or­ganisation. Le corollaire de la fonction synthétique du centre est donc bien la responsabilisation personnelle de chaque militant, sa pleine compréhension de sa praxis.

 

Bien entendu, ces thèses ne sont encore qu'une ébauche dans la compréhension pratique du centralisme organique. Ce que nous savons surtout, et c'est primordial c'est ce que nous ne voulons pas. C'est dans l'ensemble de la pratique ouvrière, au sein du développement gé­néral et mondial de la lutte de classe que s'affirme et s'affirmera comme unique mode de vie et de fonctionnement, le centralisme organi­que, la réponse organique ‑‑du tout‑‑ et organisationnelle aux besoins de la lutte prolétarienne, balayant toutes les règles et fétiches démocratiques. Pas de parti sans centralisme organique. La centrali­sation organique ‑‑l'organicité de la classe‑‑ est la concentration de toute la force, de toute la puissance prolétarienne, c'est l'orga­nisation en un parti unique. Ainsi, la ligne historique de constitu­tion du parti s'articule autour de la centralisation dans le temps et dans l'espace en un corps unique vivant, agissant. C'est cela que nous appelons le centralisme organique.

 

Il est clair, à la suite de ce développement, que, tout comme nous rejetons dos‑à‑dos le léninisme et l'anti‑léninisme, nous reje­tons autant le démocratisme ("contrôle par les militants, élections et révocabilité des "responsables", ...) que son complément bureaucra­tique et militariste (congrès de prestige, fonctionnariat, suivisme, prédominance des "techniciens"‑, ...), tous deux répondant à la formule du "centralisme démocratique". Cette formule, comme son nom l'indique, cumule tous les inconvénients: et le fonctionnement démocratique et évidemment les magouilles bureaucratiques. Parfaite image du fonction­nement de la société bourgeoise (et en particulier, parfait recopiage du fonctionnement parlementaire), le centralisme démocratique (complé­té par la "bolchévisation": l'organisation sur base des cellules pro­fessionnelles et donc corporatistes) est un des plus parfaits modèles de fonctionnement pour les organisations de la bourgeoisie. Pour elle aussi il s'agit d'avoir une parfaite adéquation entre son programme, celui du capital, et son mode de fonctionnement, le mécanisme démocra­tique. C'est la cohérence de la contre‑révolution.

 

Historiquement, le centralisme démocratique fut une tentative des bolcheviks de concilier la nécessaire direction dictatoriale des actions pour, pouvoir répondre correctement aux besoins de la lutte (dans un climat général de clandestinité) et le mode de vie de la social‑démocratie dilettantiste, académique et magouilleur. C'est ce qui donna naissance à l'adjonction contre‑nature de la centralisation des actions ouvrières ‑‑programme du communisme‑‑ et de la démocratie ‑‑programme du capital‑‑. Ce qui s'est révélé pratiquement inadéquat, faux puisque chaque fois que Lénine ou Trotsky durent faire triompher une position de classe (cf. le défaitisme, les thèses d'avril, le boy­cott de la Douma, la préparation de l'insurrection, ...) ce fut stric­tement anti‑démocratiquement. Lénine passait ouvertement au‑dessus de toutes les règles démocratiques internes pour faire appel aux militants d'avant‑garde, menaçant le "parti" bolchévik de sa démission, ... et, au contraire, chaque fois qu'il s'agissait d'entériner une politi­que bourgeoise, cela se fit en grande pompe majoritaire, dans la stricte légalité démocratique (cf. les II., III, IV, V, ... ièmes congrès de l'I. "C".). Nous ne répéterons jamais assez que l'unique pratique "parlementariste révolutionnaire" de Lénine fut de faire dissoudre la constituante à coups de baïonnettes. Nous aussi, nous détruirons le parlement, même contre l'avis majoritaire dès ouvriers.

 

Si le centralisme démocratique était déjà, du temps de Lénine, une aberration contre‑nature, il est rapidement devenu, dans les par­tis staliniens, trotskystes, ... voire conseillistes, la panacée pour faire avaliser majoritairement par une base "inculte" n'importe quelle décision d'une direction inamovible (sauf, comme il se doit en cas de règlement de compte inter‑fractions, lors de la liquidation d'une par­tie de l’"ancienne" direction choisie comme bouc émissaire, cf. les retournements tragico‑comiques de la direction des P"C" chinois, russe, ...). Et il est dès lors du plus haut comique de constater que dans tous ces "partis" soi‑disant révolutionnaires, fonctionnant grâce au centralisme démocratique, n'importe quel changement d'orientation (parfois même de 180°) sera toujours démocratiquement avalisé, car c'est démocratiquement que ces partis poursuivent leur politique bourgeoise.

 

Encore une fois, entre communisme et démocratie se situe une frontière de classe. Le mode de vie de notre parti ne peut que, ten­danciellement, exprimer notre projet, la communauté humaine. Il ne peut être question d'accepter, de valoriser en notre sein des prati­ques, des fonctionnements, des attitudes, ... en contradiction avec notre programme. Nous devons, au contraire, les détruire, comme nous agissons pour détruire tout le vieux monde.

 

                                                            *****

 

Nous avons essayé, dans cette contribution à la "fameuse’’ ques­tion dite du parti, de redéfinir quelques concepts de base de la théo­rie marxiste ‑‑destruction de toutes les idéologies‑‑ dans la perspec­tive unique du communisme, de la réunification de l'espèce. Agir pour cette réunification ne peut se concevoir que comme un tout, que comme un seul et unique mouvement d'unification détruisant toutes les média­tions imposées par le vieux monde. Il n'y a pas plusieurs mouvements révolutionnaires, partis, orientations, ... à choisir selon une "libre pensée’’, il n'y a qu'un mouvement révolutionnaire, un parti, une seule orientation, une seule direction qui démontre la vérité, du point de vue prolétarien, par sa pratique, par l'instauration de la dictature du prolétariat ‑‑évidemment dictature de parti‑‑ pour l'abolition du travail salarié, transition vers la nouvelle communauté, le communisme intégral. C'est pourquoi, le "vrai’’ parti communiste mondial est celui qui nous conduira à la victoire définitive, et non, la chimère repro­duction des formes passées, des pseudo‑recettes infaillibles, le parti idéal planant tant dans la tête des léninistes que dans celle de leurs frères ennemis, les anti‑léninistes.

 

"La classe vit, lutte, avance, vainc grâce à l'oeuvre des for­ces qu'elle a engendrées dans les douleurs de l'histoire. La classe part d'une homogénéité immédiate de situation économique; qui nous apparaît comme le premier moteur de la tendance à dépasser, à briser l'actuel système de production mais pour assu­mer cette tâche grandiose, elle doit avoir une pensée propre, une volonté propre visant précisément à atteindre les buts que la recherche et la critique ont définis, une organisation de combat propre qui canalise et utilise avec le meilleur rende­ment les efforts et les sacrifices. Tout cela, c'est le parti." (Bordiga ‑ Parti de classe ‑ 1921) (souligné par nous).

 

Notes

 

(1) Notamment dans:.

"Classe et Parti" ‑ "Rupture avec le CCI ‑ brochure du GCI "Présentation" ‑ Le Communiste n°6 "Contribution au regroupement des révolutionnaires" ‑ Le Communis­te n°7

''A propos de l'activité du groupe 'Des chômeurs en lutte"' Action Communiste n°6.

 

(2) Dans l'ensemble des courants démocratico‑gestionnistes, le courant conseilliste est celui qui a certainement le plus ouvertement re­nié la compréhension marxiste de l'organisation du prolétariat en par­ti (cf. notamment la brochure du CCI: "Organisations communistes et conscience de classe" et plus récemment le texte: "Au‑delà du parti" du Collectif Junius paru aux éditions Spartacus).

 

(3) Nous envisageons ici plus particulièrement les conceptions léni­nistes "dures" du "parti" construit pierre après pierre sur base de l'utilisation des "tactiques souples" et non les courants léninis­tes plus populistes dont les conceptions du "parti" de masse, du front unique, ne sont que la reproduction exacte, même pas radicalisée, des partis social‑démocrates. Donc, lorsque nous critiquons la conception léniniste du parti, il s'agit de celle du "Que faire?'' et non de ce que les épigones du "léninisme" en ont fait.

 

(4) Sur cette question, nous renvoyons le lecteur à notre texte: "De l'aliénation de l'homme à la communauté humaine" paru dans Le Com­muniste n°14.

 

(5) Lorsque nous employons le terme "social" (cf. mouvement social, projet social, révolution sociale,...) ce n'est nullement pour sacrifier à la mode passagère du petit milieu de l'ultra‑gauche euro­péenne, mais pour signifier par ce terme la totalité que représente notre mouvement, notre projet, notre révolution... ne pouvant jamais être identifiée à l'un de ses aspects: économique, philosophique, po­litique, militaire. L'on pourrait, avec le même contenu totalisant et totalitaire, utiliser le perme politique si celui‑ci n'était pas vulgairement interprété dans le sens de la politicaillerie, de la sim­ple représentation superstructurelle du gouvernement. Dans la langue française existe d'ailleurs la différenciation entre le politique (au sens de la totalité) et la politique (au sens de la magouille parlementaire). Face à ces difficultés linguistiques, nous utiliserons pré­férentiellement le terme "social" pour identifier la totalité (sociale, économique, politique, ...) que représente notre mouvement.

 

(6) Marx, quitte à faire grincer tous les formalistes, opposait au parti de l'ordre, l'ensemble du parti de l'anarchie (cf. ‘’Les luttes de classe en France’’): "Aussi varié que fut d'ailleurs le socialis­me des  diverses grandes fractions du parti de l'anarchie, (...) il était d'accord sur un point: proclamer qu'il est le moyen d'émancipa­tion du prolétariat et que l'émancipation de celui‑ci est son but".

 

(7) Tous les matérialistes vulgaires s'arrêtent à une définition so­ciologique voire strictement économique de la classe ouvrière qui les entraînent inévitablement sur le terrain de la bourgeoisie, ne comprenant le prolétariat qu'en tant que classe exploitée, reproduc­trice du capital et non en tant que classe révolutionnaire.

 

(8) De la même manière, dans le mode de production capitaliste, la forme valeur ‑‑la valeur d'échange‑ découle nécessairement de la substance de la valeur, le travail abstrait (cf. Le Capital).

 

(9) "La situation extrême du prolétariat en tant que "non‑classe" est celle de son existence unique "pour le capital", sa totale atomi­sation, sa dissolution dans le peuple. La domination intégrale de la contre‑révolution dans la démocratie purifiée --fasciste ou antifas­ciste‑‑ est parvenue presque entièrement à réaliser cet état de néga­tion de classe dans la période préludant à la seconde guerre mondiale (cf. Bilan). Pour notre part, nous utiliserons préférentiellement le concept de "non‑classe" à celui "plus classique" de classe pour soi pour mieux indiquer justement que la différence entre "classe en soi" et "classe pour soi" exprime d'une part l'inexistence du prolétariat en tant que classe révolutionnaire et d'autre part son affirmation comme telle." (Le Communiste n°14).

 

(10) Le matérialisme historique ne s'appuie pas sur la simple réalité immédiate ‑‑la place de tel ou tel individu ou groupe d'individus dans la société bourgeoise‑‑ pour en déduire mécaniquement le projet social, le programme politique‑, la caricature de ce procédé vulgaire étant l’ouvriérisme pour qui tout dépend du travail effectué par cha­que individu pour déterminer sa nature "individuelle" de classe! Au contraire, le matérialisme historique s'appuie sur la réalité maté­rielle et historique de tout l'arc historique ‑‑‑de la communauté pri­mitive au communisme‑‑ pour affirmer qu'historiquement une collecti­vité d'hommes, le prolétariat, classe exploitée dans le processus de production capitaliste, est la classe révolutionnaire qui imposera le communisme à l'humanité et libérera celle‑ci du règne de la nécessité. Sur cette question, nous renvoyons le lecteur à notre texte: "Notes critiques sur le matérialisme dialectique" publié dans Le Communiste n°13.

 

(11) Nous considérons "l'État et la révolution", les différents textes "Contre le courant" développant les positions défaitistes révolutionnaires ainsi que le "Que faire?" non réduit aux simples questions de la "construction du parti" et de la "conscience extérieure", mais exprimant la lutte contre l'économisme, l'idéologie terroriste et ré­affirmant la nécessité du parti combattant, comme étant parmi les plus hautes tentatives de Lénine à rompre avec la bourgeoisie, en restau­rant, partiellement, le programme communiste. D'autre part, dans notre texte "Quelques leçons d'Octobre" dans Le Communiste n°10/11, nous avions largement développé en quoi c'est Lénine lui‑même qui dut changer tout le programme de son "parti" (cf. les thèses d'avril) tout en luttant avec acharnement contre tous les cadres et "vieux bolchéviks" (Zinoviev, Kamenev, Staline, ...), que rien ne différenciait des men­chéviks. Comme le dit justement J.‑Barrot: "La révolution russe s'est déroulée contre les idées du "Que faire?°" (Le "renégat" Kautsky et son disciple Lénine).

 

(12) Cette conception erronée et dichotomique, séparant les "luttes immédiates" des "luttes historiques" est même apparue dans cer­tains de nos textes. Elle matérialise pour nous aussi, un manque de rupture avec les vieilles conceptions léninistes et/ou conseillistes.

 

(13) Nous ne développerons pas ici la question complexe de la création tardive (en 1919) et de l'extrême rapidité d'involution de la IIIème Internationale. Nous voulons simplement souligner que si cette création matérialise indiscutablement une tentative de classe, la di­rection prise dès le début de son existence (exécutif de Moscou avec à sa tête Zinoviev) entraîna très rapidement l'I.C. à renoncer au pro­gramme communiste (cf. l'élimination des exécutifs "gauchistes" entre les Ier et IIème congrès, l'établissement des vingt et une conditions, l'exclusion du K.A.P.D., le frontisme, les alliances inter‑classistes dont le "national‑bolchévisme", ... le "socialisme en un seul pays"). Nous reviendrons prochainement à ces questions.

 

(14) C'est le cas des multiples groupes qui avaient pris une position défaitiste dans la première guerre mondiale et qui s'organisèrent dès avant la création de l'I.C. ; cf. la fraction abstentionniste du P.S. en Italie, les I.K.D. en Allemagne, le P.C. de Van Overstraeten en Belgique, la F.O.R.A. communiste en Argentine/Chili, ... le groupe Péricat en France. le P.C. de S. Pankhurst, le P.C. d'Inde, les I.W.W. et le S.L.P. aux UJ.S.A,, le P.C. de Hollande, ... etc.

 

(15) Si nous donnons cet exemple, c'est en sachant bien qu'il est toujours très délicat d'exemplifier un processus social par un fonc­tionnement physiologique. Nous ne voulons retenir de cet exemple que l'image dialectique exprimant une réalité non séparée et non identique.

 

(16) Cela disqualifie, dès maintenant, tous les "partis" qui, en période non‑révolutionnaire, s’autoproclament "parti de la révolu­tion" alors qu'une des bases de la compréhension marxiste du surgis­sement du parti est justement que celui‑ci ne se "proclame pas" n'im­porte quand, mais cristallise, centralise, immédiatement au niveau mondial, la réalité des forces communistes dirigeant la vague révolu­tionnaire.

 

(17) C'est notamment le cas du groupe "Communisme ou Civilisation’’ qui, s'il doit résoudre toutes les questions, planifiées dès au­jourd'hui, à la vitesse de ses publications, postpose son action "pour transformer le monde" à de nombreuses dizaines d'années. En disant cela, nous ne voulons nullement critiquer le fait d'entreprendre un tel tra­vail, ce que nous critiquons (outre certaines de leurs positions), c'est d'entreprendre exclusivement ce travail.

 

(18) Ayant toutes en commun la peur pathologique et bourgeoise de "violer" la pureté de la classe conçue évidemment dans le sens économiste le plus vulgaire.

 

 

 


CE15.1 Communisme et parti