Le texte que nous republions ici est extrait de Bilan n°36 d'octobre, novembre 1936, bulletin théorique de la fraction italienne de la Gauche Communiste . Ce texte s'inscrit dans une période où la bourgeoisie comme aujourd'hui, préparait idéologiquement et pratiquement sa solution à ses crises cycliques: la guerre de plus en plus généralisée et où le prolétariat révolutionnaire, tout comme aujourd'hui, se trouvait cruellement isolé et extrêmement divisé face aux tâches immenses qui l'attendaient. Comme hier, pour tous les groupes, fractions, individus,... communistes, la consigne de l'heure est toujours: NE PAS TRAHIR !

Ne pas trahir ne signifie nullement rester fidèle à tel ou tel groupe formel, rester fidèle à l'état lamentable d'éparpillement des  forces com­munistes. Au contraire, ne pas trahir signifie s'ancrer toujours plus fermement dans la praxis invariante du   prolétariat,  rester fidèle  aux intérêts historiques de notre classe, à la méthode marxiste, au programme communiste fondamentalement impersonnel, rester fidèle au parti historique.

Ne pas trahir aujourd'hui signifie aussi combattre avec acharnement l'état de délabrement actuel du mouvement communiste, signifie aussi, face à l'exacerbation des contradictions de classe, à l'accélération et du cours bourgeois vers la guerre et du cours prolétarien vers la révolution  resserrer les liens entre fractions révolutionnaires, signifie   aussi, contre tout esprit de chapelle et contre toutes tendances aux ''moulins à paroles", travailler à la constitution d'un réel centre  international en  vue de coordonner, d'unir, de centraliser les indispensables actions  communistes (1).

           

Face à la réalité actuelle, il nous faut être à la hauteur de la pratique et de l'histoire ouvrières, il nous faut nous  organiser afin de réel­lement soutenir dans les faits, les actions prolétariennes  explosant par­tout dans le monde, afin d'aider les militants communistes  pourchassés, emprisonnés et exécutés. Il nous faut, comme l'a fait Bilan, reproposer à tous les groupes s'inscrivant dans une pratique réelle de défense intransigeante des intérêts ouvriers, de tendre à la constitution d'une communauté de travail. (2)

"Ce qui ne peut être réalisé entre 1914‑1919, c'est‑à‑dire l'établissement de rapports internationaux pour la formation des cadres pour les partis communistes, doit être effectué dans la phase supérieure du développement actuel de la lutte révolutionnaire. C'est là la seule voie qui permette au prolétariat de sortir victorieux des épreuves terribles que la situation lui réserve." (Bilan n° 38)

Aujourd'hui donc, ne pas trahir c'est agir volontairement en vue de centraliser les forces communistes, en vue de donner, au prolétariat luttant pour ses propres intérêts et donc contre la guerre, une direction pleinement communiste pour la victoire de la dictature prolétarienne.

Cette "consigne de l'heure", d'hier comme d'aujourd'hui, est fonction du développement des antagonismes de classe, des guerres impérialistes qui ont pour but l'écrasement du prolétariat. En 1936, des guerres de "préparation" se déroulaient en Ethiopie, en Espagne, en Chine, pour se généraliser ensuite à la Pologne (Dantzig) et au monde entier... La guerre d'Espagne est, dans cette succession de conflits, le nœud car c'est au sein de cette guerre qu'a été, tant techniquement ‑Guernica, etc‑ qu'idéologiquement ‑polarisation fascisme/ antifascisme‑, le plus "pleinement" préparée la boucherie mondiale de 1939‑1945, l'écrasement quasi total du prolétariat.

C'est essentiellement la dénonciation de la nature impérialiste de cette guerre, du dilemme anti‑ prolétarien entre fascisme et antifascisme, ainsi que la défense de la seule réponse ouvrière: le défaitisme, qui démarquent radicalement la fraction italienne de la Gauche Communiste de tout ce qui fut produit par ce qui restait encore comme forces révolutionnaires ‑Ligue des Communistes Internationalistes, Union Communiste, Living Marxism, GIK ...‑ (3). Bilan affirmait essentiellement que:

‑toute guerre impérialiste est une guerre contre le prolétariat mondial, est une guerre capitaliste pour massacrer les ouvriers;

‑la pire chose produite par le fascisme est l'antifascisme, tous deux pro­duits directs du capital et devant donc être au même titre, détruits;

‑la seule réponse prolétarienne est, aujourd'hui comme hier, "la désertion des fronts militaires". "C'est se dissocier du capitalisme, c'est lutter contre lui, c'est se battre pour les ouvriers" C'est "dans tous les pays, lutter contre chaque capitalisme". (Bilan) (4)

Ce sont ces positions essentielles de Bilan, clés pour ne pas trahir, qui, aujourd'hui encore, sont au centre de la défense des intérêts prolétariens. De tous temps, les communistes se sont définis non pas en s'appelant "communistes", révolutionnaires",... mais en agissant conformément aux intérêts historiques de leur classe, c'est la seule voie pour NE PAS TRAHIR !

"A l'ennemi qui nous appellerait aux armes pour battre le fascisme, nous répondrons par la proclamation de la lutte contre notre propre capitalisme. Les millions d'ouvriers tombés en 1914‑1918 croyaient combattre pour déraciner, dans le czarisme ou prussianisme, l'obstacle principal à l'affranchissement de la classe ouvrière. Mais, en réalité, ils sont tombés pour la sauvegarde du capitalisme, de son régime, pour construire, au travers de cette digue macabre des cadavres des ouvriers des deux camps, la barricade de la bourgeoisie contre l'assaut révolutionnaire des masses. Cet enseignement tragique, nous ne l'oublierons jamais, au grand jamais, et notre devise sera celle de battre chaque secteur du capitalisme pour faire crouler le système dans chaque pays et dans le monde entier," (Bilan)

Notes:

(1)       Sur cette question, nous renvoyons le lecteur à notre "contribution au regroupement des révolutionnaires" dans Le Communiste n°7.

(2)       Cf. Bilan n'38: "Projet de constitution d'un bureau international d'information".

(3)       Nous conseillons encore une fois, vivement à nos lecteurs, la lecture du recueil de textes de Bilan: "Contre‑ révolution en Espagne" paru aux éditions 10/18 n° 1311, qui a l'immense mérite de présenter à un "large pu­blic", une série de textes de Bilan (le texte que nous republions ici n'est pas repris dans ce recueil), dépassant largement l'introduction récupéra­trice faite par Barrot, de même que les autres historiographies pseudo-révolutionnaires des Gauches Communistes. (cf. notre "nous soulignons" sur les "CCIsations" de l'histoire du mouvement ouvrier)

(4)Pour un développement de la question des guerres et du défaitisme révolutionnaire, nous renvoyons le lecteur au texte publié dans cette revue: "Contre la guerre impérialiste: la révolution communiste mondiale".

LA CONSIGNE DE L'HEURE : NE PAS TRAHIR

Une phrase suffit pour détruire de fond en comble notre position: quoi? Alors que les ouvriers espagnols luttent d'arrache‑ pied contre l'attaque fasciste, se battent comme des lions contre un ennemi qui reçoit armes et munitions de Hitler et Mussolini avec la complaisance de Blum et de Eden; quand ils dressent des barricades avec leurs corps pour arrêter l'avance des hordes fascistes, alors que, dans tous les pays, des centaines et des milliers d'ouvriers s'apprêtent à rejoindre le front de la bataille, votre position consiste à démoraliser les rangs des combattants, à faciliter l'invasion de l'ennemi fasciste, à démanteler les fronts où les prolétaires disputent, mètre par mètre, le terrain à Franco derrière qui se trouvent coalisés tous les fascistes de tous les pays.

Seulement, cette phrase n'est point un argument et si elle peut facilement, à cause de son caractère démagogique, avoir raison de nous, elle ne représente guère une manifestation de solidarité aux ouvriers espagnols. Elle n'est, en définitive, qu'un anneau de plus enchaînant les prolétaires, livrant ces derniers aux forces qui conduisent à l'échafaud leurs vies, leurs institutions et leur classe. Encore une fois, il ne s'agit pas ‑au cours des discussions entre les courants qui prétendent oeuvrer pour la libération des ouvriers du joug capitaliste‑ d'une bataille polémique tendant à écarter et à réduire au silence l'adversaire, ainsi que ses arguments. Il s'agit de présenter des positions politiques, de mobiliser des forces qui puissent déterminer la lutte, la défense et la victoire de la classe ouvrière contre l'ennemi capitaliste. C'est uniquement sur ce terrain que la diversification politique peut correspondre aux intérêts des ouvriers espagnols et de tous les pays; c'est sur ce front seulement que les énergies de la classe ouvrière peuvent se nouer pour construire le barrage de la défense et de la victoire.

Les flots de la démagogie peuvent nous noyer, mais le cruel développement des événements laissera non seulement debout l'ensemble de nos positions politiques, mais donnera la plus tragique des confirmations à ces dernières et cela parce que nous restons inébranlablement ancrés dans les fondements de classe des masses prolétariennes et uniquement dans ceux‑ ci. Autant nous serions disposés à détruire jusqu'à la dernière syllabe de nos considérations si cela pouvait apporter une aide aux ouvriers espagnols, autant nous sommes forcés de voir dans l'opposition enragée des militants qui luttent contre nous, non un élément positif pour la résistance du prolétariat espagnol, mais une nouvelle manifestation de la victoire de la manoeuvre de l'ennemi capitaliste qui ne pouvait gagner cette nouvelle bataille qu'à la condition de pouvoir enchaîner à son char ‑avec la colossale mystification de l'antifascisme qui se révèle être, encore une fois, le lit du fascisme ‑ jusqu'aux secteurs les plus avancés où résistaient les militants révolutionnaires.

C'est la plus tragique des confirmations du marxisme que celle qui se déroule aujourd'hui. Plus encore que dans les situations intermédiaires, dans des situations définitives, le sort de la classe ouvrière ne peut être sauvé que sur le front d'une politique de classe et uniquement d'elle, toutes les autres conduisant au pire massacre des ouvriers. La moindre compromission comporte en contrepartie de l'illusion d'un appoint à la lutte, la lugubre certitude de la pénétration dans les rangs des ouvriers de la colonne ennemie qui en prépare méthodiquement la déroute.

Oui! Avant les événements d'Espagne existait une décision ferme, inébranlable: "nous ne marcherons pas, à aucun prix, d'aucune façon, quel que soit l'embûche que l'on nous présentera. A l'ennemi qui nous appellerait aux armes pour battre le fascisme, nous répondrons par la proclamation de la lutte contre notre propre capitalisme. Les millions d'ouvriers tombés en 1914‑1918 croyaient combattre pour déraciner, dans le czarisme ou le prussianisme, l'obstacle principal à l'affranchissement de la classe ouvrière. Mais, en réalité, ils sont tombés pour la sauvegarde du capitalisme, de son régime, pour construire ‑au travers de cette digue macabre des cadavres des ouvriers des deux camps‑ la barricade de la bourgeoisie contre l'assaut révolutionnaire des masses. Cet enseignement tragique, nous ne l'oublierons jamais, au grand jamais, et notre devise sera celle de battre chaque secteur du capitalisme pour faire crouler le système dans chaque pays et dans le monde entier".

Encore, à l'égard du pouvoir bourgeois, la devise était tout autant ferme; "la leçon de 1914 nous a appris que, sous aucun prétexte, il ne faut collaborer avec la bourgeoisie. A l'appât que constitue l'idée de pénétrer dans l'Etat capitaliste afin de le faire servir au socialisme, ou pour repousser l'attaque de la réaction, les millions d'ouvriers tombés dans la lutte pour leur libération sont là pour nous dire que la collaboration avec la bourgeoisie c'est l'emprisonnement des ouvriers, leur perte, leur livraison à l'ennemi".

Les événements d'Espagne sont arrivés. Que reste‑t‑il des enseignements tragiques de 1914? L'on a commencé a parler de l'ouverture d'une situation révolutionnaire, mais immédiatement après l'on a ajouté que déclencher des luttes de classes, passer à l'attaque contre l'Etat capitaliste, pour le détruire, pour fonder le pouvoir prolétarien, c'était réaliser, en fait, une condition favorable non pour les ouvriers, mais pour les fascistes qui attaquaient. De deux choses l'une: ou bien la situation révolutionnaire existe et il faut lutter contre le capitalisme, ou bien elle n'existe pas et alors parler de révolution aux ouvriers, alors que, malheureusement, il ne s'agit que de défendre leurs conquêtes partielles, signifie substituer au critère de la nécessité d'une défensive mesurée pour empêcher le succès de l'ennemi, celle qui consiste à lancer les masses dans le gouffre où elles seront écrasées. "Les ouvriers croient lutter pour le socialisme"! Bien sûr, et il n'en a jamais été autrement; il en fut de même en 1914. Mais le devoir des militants est‑ il de se jeter parmi les ouvriers pour leur dire que le chemin du socialisme est celui qui se dirige vers la destruction du régime capitaliste ou celui qui encastre les ouvriers dans ce régime?

Mais, nous dira ‑t‑ on, nous ne sommes pas en 1914, En Espagne, ce ne sont pas deux armées impérialistes au service d'Etats antagonistes qui se heurtent, ou, dans un sens plus limité, ce n'est pas encore cela; actuellement, c'est le fascisme qui attaque, le prolétariat qui se défend. En participant à la lutte armée des ouvriers, en oeuvrant pour la victoire militaire contre le fascisme, nous ne répétons nullement les gestes de ceux qui conduisirent les ouvriers à la boucherie de 1914.

Ah! Oui! La leçon de la dernière guerre était trop cruellement vive dans la mémoire des ouvriers; le traquenard de la guerre sous le drapeau de l'antifascisme ne suffisant plus et les prolétaires, du moment qu'ils auraient vu l'entrée en lice des Etats capitalistes, auraient vite compris que c'eût été pour les intérêts de leurs ennemis et contre les leurs qu'ils se seraient battus et fait tuer. Avant la dernière guerre, les mouvements nationalistes de chaque pays se dressaient les uns contre les autres alors que le socialisme levait le drapeau de l'unification des peuples pour sauver la paix. Aujourd'hui, les mouvements de droite de tous les pays établissent une sympathie solidaire pour l'écrasement de la classe ouvrière de chaque pays et c'est là une réédition, sous d'autres formes, d'une substance qui est la même que celle de 1914. Les formes différentes sont à la fois commandées par la tension extrême des situations et des rapports entre les classes, ainsi que par la nécessité où se trouve le capitalisme d'agiter devant les masses, pour les égarer, les tromper et les égorger, une autre enseigne sur le même drapeau, qui reste toujours celui de la sauvegarde et de la défense du régime capitalistes. Mais, nous a‑t‑on dit si souvent, les événements d'Espagne ne se déroulent pas encore, mais pourraient, demain, se dérouler sur la même ligne que ceux de 1914. Tant qu'ils n'en seront pas là, il faut défendre les territoires que le fascisme menace de sa conquête.

Mais le devenir n'est‑ il pas réel? Peut‑ on demain, être autre chose que le développement de ce que l'on est actuellement? Du moment que les ouvriers ont emprunté un certain chemin qui peut conduire à la guerre, ils se sont mis dans le chemin opposé à celui qui leur est propre et sont les victimes de forces qu'ils ne pourront plus déjouer parce qu'ils ont été désarmés politiquement par elles du moment que celles‑ ci les ont happées. Bien sûr, le militant, un groupe déterminé pourraient se laver les mains au moment où plus aucun doute ne serait possible et que les Etats impérialistes antagonistes interviendraient ouvertement, mais la masse des ouvriers comment pourrait‑elle se désintégrer d'un tourbillon qui l'emporte? Au surplus, dès le premier jour des événements espagnols, n'était‑ il pas clair que les différents Etats capitalistes tiraient les ficelles des situations pour permettre l'écrasement des ouvriers espagnols; tous les Etats, les fascistes comme les démocratiques et l’Etat soviétiques. Et, pour déloger ces Etats, y avait‑il d'autre directive que celle de la lutte des classes dans chaque pays? Lancer le mot d'ordre de la "levée du blocus" n'était‑ ce pas précipiter le cours se dirigeant vers la guerre impérialiste? N'était- ce pas suivre les traces de Jouhaux, de la Deuxième, de la Troisième Internationales, qui parviennent ‑avec succès d'ailleurs ‑ à suffoquer les mouvements de classe ‑les seuls qui puissent apporter une aide solidaire aux ouvriers espagnols ‑ pour accoupler les ouvriers à 'Etat capitaliste et pousser ce dernier vers ce même débouché de la guerre impérialiste?

Notre position centrale consiste à faire découler de la thèse ‑que tout le monde semble admettre comme indiscutable ‑ que le fascisme étant l'expression la plus cruelle du capitalisme, c'est uniquement par une attaque contre ce dernier que le prolétariat peut défendre ses intérêts et briser l'offensive ennemie. Et il est vraiment déconcertant de nous entendre dire que le déclenchement des luttes de classe dirigées contre le capitalisme puisse favoriser ce derniers. A Barcelone, par rapport à Séville, il est évident que de bien plus amples possibilités existent aujourd'hui pour mener la lutte contre le capitalisme et il est incompréhensible que l'on emploie ces énergies, non pour la lutte contre la bourgeoisie, mais dans la direction opposée d'une intégration du prolétariat dans l'Etat capitalistes. Il nous revient que les anarchistes, pour justifier leur entrée dans le gouvernement Caballero, affirment que c'était là le seul moyen pouvant permettre le réel armement des ouvriers saboté par les gouvernements précédents. Tout en devant faire la part à l'affolement dont sont victimes ceux qui se trouvent dans le tourbillon des événements, nous ne pouvons voir, dans cette thèse de la CNT, que la répétition de ce qu'ont toujours dit les réformistes et d'après quoi il fallait entrer dans l'appareil de l'ةtat pour éviter qu'il serve aux intérêts du capitalisme: la tragédie espagnole ajoute une nouvelle note lugubre à celle de 1914.

"Le déclenchement des luttes de classe dans les régions non soumises au fascisme, aurait pour résultat de faciliter la chute et l'occupation des territoires par les hordes de Franco". L'on nous riposte cela pour prouver l'impossibilité d'appliquer les positions que nous défendions dès le début des événements. A part le fait que cela n'est nullement prouvé, reste cette autre considération que même si une position de classe peut avoir pour résultat de hâter le dénouement tragique d'événements qui se seraient, par cela même, démontrés extrêmement préjugés pour les ouvriers, au moins alors l'entrée des fascistes se ferait quand les énergies prolétariennes ‑ou au moins une partie d'entre elles‑ seraient encore sauves et l'ennemi n'aurait pu étrangler ‑au cours d'une lutte qui ne pouvait qu'aboutir à la défaite‑ les meilleures forces ouvrières en démoralisant les masses dans leur ensemble.

Immédiatement après que les ouvriers se soient insurgés le 19 juillet, le capitalisme espagnol a emprunté un double chemin pour étrangler la lutte de classe du prolétariat: dans les secteurs paysans, au travers de la terreur blanche, dans les centres ouvriers en englobant les masses dans l'appareil de l'Etat et en mettant à leur tête un état‑ major qui devait inévitablement les conduire au massacre. Dès le début des événements, une double directive planait sur la situation: d'un côté, celle du capitaliste gagnant chaque jour davantage les forces agissant au sein du prolétariat pour retenir les masses sur les fronts où elles sont massacrées; de l'autre, celle des ouvriers qui, ayant emprunté leur chemin au cours de la première semaine, en ont été évincés par l'intervention de ceux‑ là mêmes à qui ils avaient confié leurs intérêts. Chaque fois que les ouvriers auraient pu se redresser et reprendre leur chemin de classe, lors des défaites militaires, le capitalisme élargissait sa manoeuvre et passait du ministère Giral à celui de Caballero, et, enfin, à celui où se trouvent les anarchistes. Ainsi, il agissait afin que le prolétariat ne puisse retirer les enseignements des défaites qu'il subissait et maintienne sa confiance à ce qui ne pouvait le conduire qu'au massacre car, une fois intégré dans l'appareil de l'ennemi, on oeuvre non pour le prolétariat, mais pour le capitalisme.

Dans la situation extrêmement préjugée d'aujourd'hui, quand les chances de résistance et de victoire deviennent de plus en plus restreintes, les militants qui soulèvent la nécessité de reprendre le chemin de classe et de déclencher des luttes sur ce terrain sont exposés aux coups d'un appareil capitaliste qui à Valence et en Catalogne peut s'appuyer sur toutes les organisations agissant au sein du prolétariat. Les conditions semblent donc être remplies, comme en 1914, plus qu'en 1914, pour éviter que la moindre voix de classe ne s'élève parmi les ouvriers. Notre fraction qui, en Espagne, comme dans les autres pays, n'a négligé aucune des possibilités concrètes ‑si modestes qu'elles pouvaient être ‑ pour défendre ses positions, notre fraction, qui s'est toujours laissée guider par la considération que, pour mériter la confiance des masses, il faut rester sur le plan de la lutte de classe, que toute autorité conquise sur les ouvriers en entrant dans les fronts où ceux‑ ci ont été jetés par le capitalisme est une autorité qui ne peut servir que la manoeuvre ennemie, notre fraction, dans un poignant isolement que les cadavres des ouvriers espagnols illuminent tragiquement, reste persuadée que ce qui se creuse actuellement, ce n'est pas le tombeau du prolétariat, mais des idéologies et des forces qui, n'étant pas armées ‑au travers du marxisme ‑ de la théorie de la classe prolétarienne, ne pouvaient que conduire au massacre des masses ouvrières.

La hyène fasciste peut cyniquement dire qu'en face de 500000 de leurs assassins, les millions d'ouvriers n'ont pu résister et vaincre, mais cette hyène sait bien que cela a été uniquement possible parce que les ouvriers ont été extirpés de leur base de classe, parce que, pour diriger leurs combats, se trouvaient les complices directs des Franco, les antifa­scistes de toutes les gradations.

La condition pour rester sur le chemin des ouvriers, à supposer qu'aucune possibilité n'existe plus pour bouleverser la situation à cause de la supériorité écrasante de l'ennemi, est de ne pas trahir, tout comme le fit Lénine en 1914.

La désertion des fronts militaires en Espagne, comme indication de classe pour l'ensemble des prolétaires, c'est se dissocier du capitalisme, c'est lutter contre lui, c'est se battre pour les ouvriers.

Dans tous les pays, lutter contre chaque capitalisme c'est se battre en solidarité avec les prolétaires espagnols.

Toute autre directive, avec n'importe quelle étiquette: socialiste, centriste ou anarchiste, conduit à l'écrasement du prolétariat en Espagne et dans tous les autres pays.

      " Pourquoi les adversaires de l'autorité ne se bornent- ils pas à crier contre l'autorité politique, contre l'Etat? Tous les socialistes sont d'accord sur ce point que l'Etat et avec lui l'autorité politique disparaîtront à la suite de la révolution sociale future; cela signifie que les fonctions publiques perdront leur caractère politique et se transformeront en simples fonctions administratives, qui veilleront aux intérêts sociaux. Mais les adversaires de l'autorité demandent que l'Etat politique soit supprimé tout d'un coup, avant même que ne soient supprimées les conditions sociales qui l'ont créé. Ils réclament que le premier acte de la révolution sociale soit la suppression de l'autorité.

      Ont- ils jamais vu une révolution, ces Messieurs ?

      Une révolution est certainement la chose la plus autoritaire qui existe, un acte par lequel une partie de la population impose sa volonté à l'autre partie à l'aide de baïonnettes, de fusils, de canons, moyens autoritaires s'il en fut; et le parti qui a triomphé doit maintenir son autorité par la terreur que ses armes inspirent aux réactionnaires. Est- ce que la Commune de Paris aurait pu se maintenir plus d'un jour, si elle ne s'était servie de l'autorité d'un peuple en armes contre la bourgeoisie? Ne pouvons- nous pas au contraire la blâmer de ce qu'elle ait trop peu fait usage de son autorité?

      Ainsi donc, de deux choses l'une: ou bien les adversaires de l'autorité ne savent pas eux-mêmes ce qu'ils disent et en ce cas ils ne créent que de la confusion, ou ils le savent, et dans ce cas, ils trahissent la cause du prolétariat. De toute façon , ils servent la réaction."

   

     (Frédéric Engels - De l'autorité - 1873)

 

      PROLETAIRES DE TOUS LES PAYS !

(...)

Votre tâche immédiate est toute tracée.

Aux directives des traîtres vous incitant à redoubler d'efforts pour la "défense nationale", pour le surarmement, pour le parachèvement de l'organisation de guerre, vous opposerez votre front cohérent de classe qui tranchera tous les liens vous reliant à l'Etat capitaliste, qui brisera les instruments de votre destruction.

Pratiquez tout de suite  votre défaitisme de classe à l'usine, au chantier, partout où vous pouvez vous affirmer.

(...)

Pas une heure de travail supplémentaire pour vos exploiteurs;

Pas de "Stakhanovisme";

Sabotez la production de guerre;

Insurgez- vous contre la discipline qui vous incorpore au fonctionnement étatique;

Déclenchez vos grèves pour la défense de votre pain;

Affirmez concrètement par l'action directe votre solidarité avec vos frères massacrés en Espagne, en Chine, en Tchécoslovaquie, en U.R.S.S., en Allemagne, en Italie, partout où la bourgeoisie recourt, ouvertement, à la violence contre- révolutionnaire.

Engagez sans tarder la bataille contre votre propre bourgeoisie et ses agents: rexistes, démocrates, "défaitistes" flamingants, "jusqu' auboutistes" wallingants, pacifistes "neutralistes" rangés derrière Spaak et derrière les ex- "internationalistes" de la Ligue, bellicistes, de la "sécurité collective" représentée par le pseudo parti communiste et les Vandervelde et autre de Brouckère, tous les traîtres de 1914 et aujourd'hui: socialistes, staliniens, anarchistes et les pseudos internationalistes du parti trotskyste.

Luttez pour la transformation en guerre civile de toutes les guerres impérialistes, qu'elles soient du type de celles d'Espagne ou de Chine, ou qu'elles opposent les Etats entre eux.

A bas tous les traîtres,

A bas la guerre "démocratique" contre le fascisme,

A bas la guerre impérialiste,

Vive la lutte des classes et le défaitisme révolutionnaire,

Vive la guerre civile pour la destruction de l'Etat des exploiteurs,

Vive le Parti Révolutionnaire du Prolétariat,

Vive la fraternisation internationale des prolétaires,

Vive la Révolution Mondiale !

FRACTION BELGE DE LA GAUCHE COMMUNISTE INTERNATIONALE.

comunisme n° 19 - Octobre 1938.


CE14.7 Mémoire ouvrière: "La cosigne de l'heure: ne pas trahir", Bilan 1936