INTRODUCTION.

Une des forces de la bourgeoisie est de faire passer ses réformes nécessaires à l'accumulation du capital, pour des conquêtes ouvrières. Il en est ainsi à propos de la prétendue "réduction du temps de travail" prônée par les syndicats et les gauches du monde entier.

Continuellement à la recherche d'une plus‑ value extraordinaire, les capitalistes sont contraints de constamment rénover, moderniser leurs méthodes de production afin d'en augmenter la productivité. L'augmentation de la productivité résulte avant tout d'un emploi plus continu, plus méthodique, plus intense des forces productives dont la principale qui est la force de travail. A mesure que le capital transforme ses méthodes de travail, il transforme la force de travail et les hommes eux‑ mêmes puisqu'il transforme la relation des hommes au travail. Pour les prolétaires, cela signifie toujours une augmentation du taux d'exploitation; premièrement, parce que les salaires ne sont pas fonction de la production des richesses; deuxièmement, parce que tout accroissement de la productivité implique une augmentation de l'intensité de travail. Sous le capital, l'installation de nouvelles machines entraîne toujours une accentuation de la division du travail, une organisation plus rigoureuse, plus scientifique et plus rationnelle du temps de travail qui soumet les prolétaires à des réglementations, des contrôles, des obligations de plus en plus strictes; c'est la chasse aux "temps morts", la lutte contre l'absentéisme, le développement de la mobilité de la force de travail, la surveillance continue, l'accélération des cadences,...

Face à ce renforcement perpétuel de l'exploitation, une revendication constante de la classe ouvrière a été et est toujours la réduction du temps de travail. Ce que tente alors de réaliser la bourgeoisie, c'est d'identifier cette revendication ouvrière avec la "limitation légale de la journée de travail" (sans laquelle le travail social ne pourrait être rendu plus intense, plus productif de survaleur) afin de faire du "mouvement ouvrier" le levier du réformisme, de la réforme permanente du capital.

La "réduction légale du temps de travail" n'a rien à voir avec une réappropriation du temps par les ouvriers et ne constitue qu'une réduction formelle du temps de travail, celui‑ ci n'étant mesuré que quantitativement par le chronomètre, tout aspect qualitatif ‑intensité, densité ‑ lui étant enlevé. Au contraire de constituer un pas vers l'émancipation du prolétariat, cette mesure ne vise qu'à adapter la force de travail, le travail vivant, aux nouvelles conditions d'exploitation, à faire accepter la dépendance croissante de l'ouvrier aux machines capitalistes, à renforcer le découpage, la parcellisation et la programmation de sa vie selon les besoins productifs du capital, faisant de lui, au boulot comme durant ses loisirs, un simple reproducteur de survaleur.   

            La réduction du temps de travail en tant qu'expression d'une émancipation des prolétaires vis ‑à‑ vis de l'asservissement séculier au travail   ne sera réelle que dans un contexte de lutte aiguisée entre prolétariat et bourgeoisie où la classe tend à imposer par la force ses revendications antagoniques au mode de production capitaliste.       

           

Il est donc nécessaire de différencier l'augmentation de la productivité de l'intensification du travail. Si, sous le capitalisme, les deux concepts sont étroitement liés parce que la productivité ne peut aug­menter sans un renforcement de l'intensité de travail, de l'exploitation des prolétaires, par contre, sous la dictature du prolétariat, l'augmentation de la productivité oeuvrera à diminuer l'intensité de travail, à réduire l'exploitation des prolétaires. Le communisme, parce qu'il ne répond pas à la nécessité d'accumuler du capital mais aux besoins humains, parce qu'il libère le développement des forces productives des entraves que constituaient les rapports de production capitalistes, réalisera (par l'automation généralisée par exemple) une productivité nettement supérieure en même temps que l'abolition de tout travail.

           

            L'ACCROISSEMENT CONSTANT DU SURTRAVAIL

           

            Alors que le serf, par exemple, travaille la moitié de son temps sur les terres du seigneur et l'autre moitié sur sa parcelle et qu'ainsi l'exploitation apparaît clairement, le travailleur salarié, lui, reçoit un salaire pour la totalité de la journée de travail qui semble ainsi payée intégralement. L'exploitation du travail gratuit est cachée par le caractère abstrait que prend le travail créateur de valeur, objet d'une rémuné­ration salariale: "Les travaux privés des individus isolés n'acquièrent pas le caractère de travail social sous la forme concrète sous laquelle ils ont été dépensés dans le procès de production, mais ils l'acquièrent seulement dans l'échange, qui représente une abstraction des objets parti­culiers et des formes spécifiques des travaux" (I. Roubine ‑ Essai sur la théorie de la valeur de Marx). Pour pouvoir être échangées, dans le mode de production capitaliste, toutes les marchandises, y compris la force de travail, doivent être égalisées, réduites à un même dénominateur; la valeur ou le travail abstrait dont la mesure est le temps de travail social cristallisé en elles nécessaire à leur reproduction; toute marchandise est donc vendue à sa valeur (la loi de l'offre et de la demande faisant osciller les prix autour de cette moyenne). Or justement, l'ouvrier vend sa force de travail à la journée alors que par exemple, une heure de travail suffit à produire la valeur nécessaire à la reproduction de sa force: en travail­lant une heure par jour, l'ouvrier aurait produit suffisamment de richesses qu'il puisse échanger contre ses moyens de subsistance ‑les vêtements, la nourriture, le logement,... -. Le salaire est le payement de ce travail nécessaire, sans lequel le prolétaire ne pourrait se conserver ni se repro­duire. Ainsi, en payant la force de travail à sa valeur, le capitaliste peut s'approprier le travail effectué durant le reste des heures de la journée sans qu'il ne doive rien au prolétaire puisque le contrat et le principe que toute marchandise s'achète à sa valeur sont respectés. Cette partie du travail que s'approprie la classe bourgeoise, nous l'appelons le surtravail; la valeur créée au cours de ce surtravail, la survaleur ou la plus‑ value; le rapport entre travail nécessaire et surtravail ou entre le salaire et la survaleur, le taux d'exploitation.

Nous venons de voir que la journée de travail de l'ouvrier se décompose en deux parties: le travail nécessaire et le surtravail. Le mode de production capitaliste ne se développe qu'en réduisant sans cesse le travail nécessaire et qu'en augmentant le surtravail. Pour les marxistes, c'est ce rapport entre travail nécessaire et surtravail qui est fondamental; non seulement la réduction du temps de travail journalier est compatible avec l'extension du surtravail mais encore, elle constitue un des ressorts de l'extension de ce travail gratuit.

Pour augmenter le surtravail, les capitalistes ont la possibilité de prolonger la journée de travail, mais la lutte de la classe ouvrière pour la réduction du temps de travail a été un des éléments qui a poussé les capitalistes a accroître le surtravail en diminuant le travail nécessaire (1).

"Mais dès qu'il s'agit de gagner de la plus‑ value par la transformation du travail nécessaire en surtravail, il ne suffit pas que le capital, tout en laissant intacts les procédés traditionnels de travail, se contente d'en prolonger simplement la durée. Alors il lui faut, au contraire, transformer les conditions techniques et sociales, c'est‑à‑dire le mode de production. Alors seulement, il pourra augmenter la productivité du travail, abaisser ainsi la valeur de la force de travail et abréger par cela même le temps exigé pour la reproduire." (Marx ‑ Le Capital)

Un capital A qui, par de nouvelles techniques de production, parvient à produire avec moins d'ouvriers un plus grand nombre de marchandises que ses concurrents, aura la possibilité de vendre ses produits au‑ dessous du prix de ses concurrents (et il sera même obligé de le faire s'il veut écouler le plus grand nombre de marchandises) mais au‑ dessus de leur coût unitaire (moins de travail vivant y étant cristallisé, donc moins de salaire et plus de profit); jusqu'à ce que la valeur des marchandises identiques sur le marché baisse, comme conséquence de la généralisation du procédé de production et qu'ainsi la plus‑ value extraordinaire disparaisse. C'est par ce processus incessant que chaque capitaliste est continuellement à la recherche d'innovations techniques, car c'est en conquérant les marchés de ses concurrents qu'il retire cette plus‑ value extraordinaire.

Contraint d'augmenter le surtravail par la diminution du travail nécessaire, chaque capitaliste est donc poussé à augmenter la productivité qui diminue le temps de travail social cristallisé dans chaque marchandise et occasionne donc une baisse de leur valeur; baisse de valeur que connaît également la marchandise force de travail; ce qui signifie une diminution du travail nécessaire. Temporairement, cette baisse de la valeur de la force de travail entraîne la possibilité de réaliser une plus‑ value extraordinaire. Mais dans cette nécessité de réduire le travail nécessaire réside toute la contradiction fondamentale du capitalisme, entre le processus de valorisation et dévalorisation permanentes. Alors que la seule source de profit capitaliste, la réalisation de la survaleur, n'est que le travail vivant contenu dans chaque marchandise, l'accroissement de la productivité ‑ou élévation de la composition organique du capital ‑ signifie toujours une augmentation du travail mort (développement technologique) par rapport au travail vivant (développement de la force de travail). La réalisation de la plus‑ value extraordinaire accentue donc la baisse tendancielle du taux de profit.

 

(1)       "d'autre part, la longueur de la journée de travail a également ses limites extrêmes quoique très extensibles. Ces limites extrêmes sont données par la force physique de l'ouvrier. Si l'épuisement quotidien de sa force vitale dépasse un certain degré, celle‑ ci ne pourra pas fournir une nouvelle activité. Néanmoins comme nous l'avons dit, cette limite est très extensible. Une succession rapide de générations débiles et à existence brève approvisionnera le marché du travail tout aussi bien qu'une série de générations fortes et à existence longue ‑"

(Marx ‑ Salaires, prix et profits)

On comprend ainsi que les frais d'investissements s'élèvent sans cesse et tendent à faire baisser le taux de profit ‑le rapport du profit réalisé à la somme des capitaux investis ‑. En même temps, la baisse constante de la valeur des marchandises entraîne une dévalorisation accélérée du capital fixe ‑les bâtiments, les machines‑ outils ‑, l'amortissement de ces machines devant se faire en un laps de temps toujours plus court, ce qui nécessite une rentabilisation maximum par les forces de travail: il faut faire tourner les machines nuits et jours pour extraire une survaleur suffisante et abaisser le coût de la force de travail. C'est pour ces raisons que, sous le mode de production capitaliste, toute augmentation de la productivité suppose une augmentation de l'asservissement des prolétaires aux machines, au travail mort.

La productivité aujourd'hui, c'est la productivité du capital. Pour le capital, il ne s'agit pas de produire deux choses dans le même temps qu'une pour réduire de moitié la peine de l'homme; au contraire, il s'agit avant tout que dans les deux choses produites, se réalise une survaleur plus importante pour compenser la dévalorisation des marchandises produites avec de moins en moins de travail vivant. Toute augmentation de la productivité s'accompagne donc d'une baisse relative du salaire (relativement à la quantité de richesses produites), d'une diminution du travail nécessaire et d'une augmentation du surtravail. C'est en se basant sur cette réalité première du marxisme, que le degré d'exploitation est relatif parce que social et historique, qu'on comprend l'antagonisme croissant entre prolétariat et bourgeoisie et qu'on démystifie tous les "acquis sociaux",de l' augmentation du pouvoir d'achat" à la "réduction du temps de travail".

Ainsi en ce qui concerne la Belgique, nous avons relevé, en analysant les statistiques de l'Université Catholique de Louvain, qu'il y a eu, entre 1960 et 1973, une diminution des heures effectivement prestées, de 11 %.  Mais ce que la bourgeoisie ne livre pas, c'est le fait que ce "progrès" est dû à l'extraordinaire augmentation de la productivité du travail qui permet aux prolétaires de créer l'ensemble des biens qu'ils consommaient en 1960 en n'utilisant en 1973 que 43 % du temps de travail qu'ils utilisaient en 1960. Si cette augmentation de la productivité du travail avait entièrement profité aux producteurs et servi à la réduction de l'horaire de travail, ce dernier aurait pu être réduit non de 11 % , mais de 57 % par rapport à celui de 1960 soit moins de 20 heures de travail hebdomadaire ! (Cf. article "Maintien du pouvoir d'achat", un mot d'ordre réactionnaire ‑ dans Le Communiste n°4)

Pour limiter au maximum les frais d'investissements nouveaux, le capitaliste est contraint de freiner lui‑ même le développement du capital fixe. Pour augmenter la productivité, il axera d'autant plus la modernisation de son appareil productif sur la recherche d'une plus grande possibilité d'intensifier le travail des prolétaires. C'est cette avidité à augmenter l'intensité du travail qui contraint aussi le capital à diminuer la longueur de la durée du travail, non pas pour diminuer le travail, mais pour l'augmenter.

"Etant donné que la capacité d'action de toute force animale est en raison inverse du temps pendant lequel elle agit, dans certaines limites on gagne en efficacité ce qu'on perd en durée (...)

L'énorme impulsion que le raccourcissement de la journée donne au développement du système mécanique et à l'économie des frais contraint l'ouvrier aussi à dépenser au moyen d'une tension supérieure, plus d'activité dans le même temps, à resserrer les pores de sa journée et à condenser ainsi le travail à un degré qu'il ne saurait atteindre sans ce raccourcissement."  (Marx ‑ Le capital.)

"Il n'y a pas de doute que la tendance du capital à se rattraper sur l'intensification systématique du travail et à transformer chaque perfectionnement du système mécanique en un nouveau moyen d'exploitation doit conduire à un point où une nouvelle diminution des heures de travail deviendra inévitable." (Marx ‑ Le capital.)

LA DUREE DU TEMPS DE TRAVAIL : L'EXPRESSION D'UN RAPPORT DE FORCES             MONDIAL ENTRE LES CLASSES

Historiquement, le capital s'est développé par la mise au travail forcé, par l'extension de la journée de travail jusqu'à ses limites extrêmes. Les descendants des serfs exclus des parcelles communales et chassés des campagnes par l'élevage, envoyés là où s'érigeaient les premières manufactures textiles, étaient entassés dans les nouveaux centres industriels, enfermés dans les bagnes industriels ‑notamment les workhouses ‑ et tous ceux qui ne se soumettaient pas à ces nouvelles conditions de vie, ceux qui étaient tentés de fuir, les "vagabonds" étaient impitoyablement pourchassés, amputés, assassinés (par des pendaisons massives) et servaient d'exemples destinés à terroriser l'ensemble des prolétaires. Des nègres et indiens d'Amérique aux serfs européens, tous sont passés par les bagnes industriels urbains – usines ‑ ou ruraux ‑plantations agricoles‑, tous ont subi la misère de l'expropriation "primitive" et c'est sous la terreur des gens d'armes, de la faim et du dénuement total qu'ils ont été éduqués à cette forme ultime de l'exploitation: le travail salarié.

Tous les bourgeois un peu au fait de l'histoire reconnaissent la véracité de ces faits, mais n'y voient pas l'irréversible antagonisme de classe que ces faits manifestent. Au contraire, ils y voient des excès que le progrès aurait dépassé, une période qui serait entièrement révolue. Un de leurs plus efficaces arguments consiste à faire valoir la diminution de la journée de travail (16, 14, 12, 10, 8,... heures). Voilà également des faits que les ouvriers ne peuvent démentir, qui peuvent les convaincre que le capital n'est pas cette chose inhumaine... et les bourgeois de faire miroiter "la société des loisirs", "l'ère du temps libre", juste récompense des services rendus à la société, des années d'efforts et de travail au service du capital. Mais ce ne sont là que chimères et affirmations de l'esprit borné et étriqué du bourgeois qui substitue la vision idéale de sa situation de classe, de sa société, à la réalité du monde.

Si, dans les centres historiques de la concentration et de l'accumulation du capital, les mégalopoles d'Amérique du Sud, d'Amérique du Nord, d'Europe, d'Afrique où il a mis au travail des millions de forces de travail, la durée légale de la journée de travail tend effectivement à baisser, c'est uniquement dû au prodigieux développement de la productivité, ce qui a permis au capital de stabiliser l'effervescence sociale et d'imposer la paix sociale en accordant des "avantages" à certaines catégories de prolétaires, tout en imprimant un rythme soutenu à l'augmentation de l'extraction de la survaleur, du taux d'exploitation. Parallèlement et en toute complémentarité, l'unique possibilité de valorisation capitaliste dans les zones désertées, est la maintenance de journées de travail extrêmement longues qui, elles seules, peuvent compenser la faible composition organique du capital, faisant s'apparenter les conditions de travail des prolétaires qui en dépendent, à des rapports sociaux "historiquement" dépassés.

Dans certaines régions des Etats‑ Unis par exemple, l'archétype d'une société "développée", l'extraction de la survaleur prend la forme de l'esclavage (cf. les conditions de travail des immigrés clandestins au Texas, en Floride, en Virginie,... cf. l'article dans Comunismo n°7). La florissante multinationale alimentaire "Gulf and Western" qui a son siège dans des buildings ultra‑ modernes de New York et dans lequel les employés travaillent selon les normes d'organisation méthodiques et légales des sociétés aux Etats‑ Unis, se fournit en matières premières en Haïti où il est de notoriété publique que les plantations de canne à sucre sont de véritables camps esclavagistes (travail quasi sans repos, salaires dérisoires, surveillance militaire permanente des ouvriers agricoles, ...). Mais il n'y a pas qu'aux Etats‑ Unis que le travail salarié se révèle sans fard n'être que travail forcé à perpétuité: des camps de Sibérie, d'Afrique du Sud, de Mauritanie, du Mali, aux "communautés" concentrationnaires du Cambodge, de Chine, d'Haïti, ... Quel est le centre industriel dans lequel le "travail au noir" ne constitue pas un facteur d'équilibre de la vie économique ou même une de ses données essentielles? New York, Chicago, Hongkong possèdent leurs "sweatshops" et la foule de ces travailleurs à domicile: "après huit ou neuf heures d'ateliers, les employées emportent leurs ouvrages à la maison où elles travaillent encore cinq ou six heures, ... les conditions de travail en atelier sont à peine imaginables, il n'est pas rare de voir une trentaine de machines à coudre entassées dans une petite pièce, sans ventilation ni ouverture sauf la porte d'entrée" (Le Monde Diplomatique de mars 1982). Les ateliers de confection "clandestins" de Paris sont célèbres. Les usines pour enfants de Naples et Bangkok ne défrayent plus la chronique bourgeoise. "Le nombre d'enfants et d'adolescents de moins de quinze ans qui travaillent dans le monde a encore augmenté depuis deux ans. On en compte aujourd'hui au moins 55 millions, mais les experts estiment que ce chiffre reste bien en‑ deçà du volume réel du phénomène" (Le Monde du 10‑11/5/1981 selon une enquête du Bureau International du Travail). "Partout la sous‑ traitance industrielle contribue à évacuer de la grande industrie métropolitaine une partie de ses ouvriers (... En Italie, la petite entreprise, revigorée par la crise, à la limite du légal et du clandestin est couramment considérée comme la base du "second miracle italien". Au Japon, des enquêtes récentes montrent que la sous-traitance doit être considérée comme une des clés essentielles de la poussée actuelle des produits nippons sur le marché mondial (...) Des formes de travail à domicile, des techniques de sous‑ traitance et de "sweating system" (système de la sueur) qu'on croyait à l'Ouest, réduites à presque rien, se développent à nouveau, comme segments contrôlés par la grande entreprise. Ainsi l'usine dispersée (ou, pour parler comme les Italiens, la "fabrique diffuse") doit‑ elle être regardée comme une des particularités de la nouvelle disposition de l'espace productif" (Le Monde Diplomatique de janvier 1982).

En présentant ces faits comme des excès du système capitaliste ou comme des restes de rapports sociaux pré‑ capitalistes, la bourgeoisie atténue leur ampleur réelle, mais encore, crédibilise le travail "normal" ou "légal". Mais que ce soit dans des ateliers "clandestins" ou des usines reconnues, ce sont les mêmes marchandises destinées à valoriser le capital qui y sont produites et dans un cas comme dans l'autre, c'est pour gagner sa croûte que le prolétaire y vend sa force de travail. Les besoins des prolétaires qui y travaillent sont insatisfaits, le chômage, par exemple, touche principalement les ouvriers des entreprises "officielles", et c'est de la misère qui sort des entrailles de la société civile que se nourrissent les marchés noirs et les bagnes esclavagistes. Pour nous, il n'existe pas de distinction essentielle entre le travail des prolétaires en Haïti et à New York, dans les mines de Sibérie et celles du "pays noir" et il nous paraît vital d'affirmer cette similitude de l'esclavage salarial partout dans le monde (cf. l'article sur l'aristocratie ouvrière dans Le Communiste n° 10/11).

Certains bourgeois prétendent encore que la diminution "historique" du temps de travail est la matérialisation des acquis du mouvement ouvrier, la preuve que socialisme et capitalisme peuvent coexister, la preuve du passage progressif et pacifique du capitalisme au socialisme. Il est toujours périlleux pour la bourgeoisie de revenir sur des réductions du temps de travail qu'elle a cédées sous pression des luttes ouvrières sans compromettre la crédibilité de son système social (par exemple, les 40 heures en France en 1936, la journée des 8 heures en Russie "soviétique' et en Allemagne suite aux combats révolutionnaires de 1917‑ 1923). Suite à l'écrasement de la vague révolutionnaire des années 1920, au nom du bien être des travailleurs, la bourgeoisie s'est trouvée dans l'obligation d'imprimer une forte accélération à l'augmentation de la productivité afin d'augmenter le taux d'exploitation. Les changements profonds et violents de la composition organique du capital qui en résultèrent ‑augmentation du capital constant par rapport au capital variable ‑ a débouché sur l'exacerbation de la concurrence et des conflits entre les différents centres de concentration capitaliste. La valorisation des capitaux imposait l'appropriation des forces productives des concurrents et/ou leur destruction. Ce sont ces destructions réciproques des forces productives dont principalement la force de travail, la généralisation des camps de travaux forcés et militarisés à toute la planète, précédant ou suivant de peu des mesures "sociales", qui représentent les pseudo "acquis" du mouvement ouvrier.

Quand en 1848, le parlement anglais vota les premières lois limitant la durée de la journée de travail (le Factory Act), c'était déjà pour mettre fin à une agitation ouvrière qui menaçait de déboucher en guerre civile. Après la législation de la journée de dix heures qui entraîna une baisse des salaires d'environ 25 %, "la classe ouvrière, déclarée criminelle, fut frappée d'interdiction et placée sous la loi des suspects" (Marx Le capital). De même, en France, la réforme promulguée après février 1848 qui "dicte du même coup à tous les ateliers et à toutes les fabriques sans distinction, une même limite de la journée de travail (...) et proclame au nom des principes ce qui n'est conquis en Angleterre qu'au nom des enfants, des mineurs et des femmes" (Marx ‑ Le capital) a été suivie de l'écrasement sanglant de l'insurrection de juin à Paris. De ce lien entre "la pression constante des ouvriers agissant du dehors" et l'intervention législative, les bourgeois ont vite fait de transformer la lutte ouvrière en une lutte pour la conquête de droits, et les lois sociales prises par l'Etat pour réformer son système pour les "acquis sociaux".

C'est menacée par la révolte de la classe prolétarienne, sous la pression d'une guerre civile larvée, que la classe bourgeoise, non sans heurts, s'est disciplinée et s'est unifiée au sein de l'Etat, porteur des intérêts généraux de la classe bourgeoise. Les lois qui limitent la journée de travail surviennent quand, l'interdépendance des entreprises étant suffisamment développée par la division du travail, il est devenu vital, pour la bourgeoisie, d'éviter les troubles sociaux dus aux excès de quelques capitalistes "retardataires", troubles qui portaient préjudice à l'ensemble du capital. De même il est devenu nécessaire pour la reproduction sociale d'adapter les ouvriers aux instruments de travail en perpétuelles transformations et aux nouvelles conditions de vie; c'est ainsi que l'Etat décrète des lois limitant le temps de travail des femmes et abrogent le travail des enfants tout en instaurant par ailleurs l'instruction obligatoire et le code de la famille (l'obligation du travail ménager à domicile)

Mais, malgré la réduction horaire du temps de travail, tout le temps du prolétaire est de plus en plus soumis aux nécessités du capital; que ce soit le temps de travail, le temps de transport entre le domicile et le lieu de travail, le temps qu'il faut pour se mettre en règle avec l'administration ‑la police, le syndicat, la sécurité sociale, ... , le temps destiné à la formation professionnelle, le temps passé à soigner les maux du travail, le temps consacré à reconstituer sa force de travail, ... tout ce temps  social appartient au capital.

Les lois sociales ne matérialisent que la prétention bourgeoise de gérer un système de production basé sur l'asservissement au travail tout en lui conférant une légitimité scientifique et humanitaire. Elles ne sont que la formalisation du principe humaniste et progressiste de la bourgeoisie, que "l'ouvrier vend sa force de travail pour la reproduire et non pour la détruire" et que "l'intérêt même du capital réclame de lui une journée de travail normale".

"Leur développement (celui des grandes branches d'industrie où la loi des dix heures avait été appliquée) merveilleux de 1853 à 1860, marchant de pair avec la renaissance physique et morale des travailleurs, frappa les yeux des moins clairvoyants. Les fabricants eux‑ mêmes, auxquels la limitation légale et les règlements de la journée de travail avaient été arrachés lambeaux par lambeaux par une guerre civile d'un demi‑ siècle, firent ressortir avec ostentation le contraste qui existait entre les branches d'exploitation encore "libres" et les établissements soumis à la loi (Marx ‑ Le capital)

A l'époque, Marx tirait déjà comme leçon que loin d'être le fruit d'une transformation révolutionnaire de la société, "les édits minutieux qui règlent militairement et au son de la cloche la période, les limites et les pauses du travail (...) naquirent des circonstances et se développèrent peu à peu comme lois naturelles du mode de production moderne".

LA SOI‑ DISANT REDUCTION « HISTORIQUE » EN FRANCE.

Touchés par la crise mondiale, tous les Etats sont confrontés à l'effondrement de leur "taux de croissance" ‑taux de profit ‑; il y a surproduction de marchandises et en même temps dévalorisation accélérée du capital fixe, ce qui contraint les capitalistes à restreindre les investissements. Pour répondre à cette crise des investissements (que la gauche et les syndicats décrivent comme "la fuite des capitaux"), la bourgeoisie s'affaire à la tantième restructuration industrielle, découverte de nouvelles formes d'organisation et de gestion du travail. Incapables de saisir et de remédier à la question de fond qui provoque la dévalorisation: la contradiction et l'antagonisme croissant au sein de la marchandise entre valeur d'usage et valeur d'échange, ces mesures ne font que reporter l'échéance inexorable des faillites des entreprises tout en imposant aux prolétaires les besoins et intérêts de la classe dominante. En attribuant à des questions de forme ‑le néo‑ libéralisme ou au contraire une politique keynésienne, l'autogestion ou la cogestion,... - les causes ou des réponses aux crises, la bourgeoisie fourbit ses armes pour écraser le prolétariat révolutionnaire. La "fausse conscience" de la bourgeoisie lui est dictée par sa position de classe dominante qu'elle doit défendre. Ainsi derrière les réformes prises par les gouvernements, ce sont les intérêts fondamentaux de classe qui se jouent; avec la "réduction du temps de travail à 39 heures" telle qu'elle est prônée par le gouvernement socialiste en France, c'est une nouvelle période d'attaque systématique contre le prolétariat qui s'est ouverte.

Tout ce dont a besoin le capital, c'est de rendre plus soumise et plus disponible la force de travail afin de moduler son utilisation, son coût, selon ses impératifs de valorisation, de  restructuration, de concentration. En faisant passer une augmentation de la productivité comme étant le résultat d'une seule perfection mécanique, sans reconnaître l'inévitable intensification du travail qu'elle entraîne pour les prolétaires, le gouvernement socialiste fait apparaître une mesure purement capitaliste comme une "conquête des travailleurs" et engage ainsi les prolétaires à considérer le destin de l'économie nationale et le leur comme identiques. Les sacrifices, l'austérité, la discipline et le travail s'affirment comme les principes mêmes de la 'solidarité" à laquelle le gouvernement fait tant appel. Derrière la soi‑ disant alternative: ou le chômage ou la répartition du travail que permettrait la réduction des horaires, le même principe et la même réalité s'imposent: la baisse absolue de la masse salariale, mesure supplémentaire pour soumettre totalement le prolétariat à l'Etat bourgeois.

Les dernières lois votées en grande pompe en France à propos du passage "historique" des 40 aux 39 heures (le passage aux 35 heures étant programmé étalé sur cinq ans) doivent ,être replacées dans la tendance générale des gouvernements des diverses couleurs politiques, à réduire les horaires légaux. La durée hebdomadaire officielle du travail des ouvriers dans les industries manufacturières est passée ainsi des années 1970 à 1979, de 44, 9 à 43,2 en Grande Bretagne, de 43,3 à 40,6 au Japon, de 39,9 à 35,4 en Belgique,... De 1974 à  1980, les diminutions les plus fortes ont été observées en Norvège et en Israël (4 heures en moins). Alors que la durée de travail des ouvriers était de 40,6 heures en France en 1980, elle atteignait 39, 7 aux USA, 39,1 en Australie, 37,7 en Autriche, 33,4 en Belgique, 32,9 au Danemark, ... (Le Monde du 6/2/ 1982).

L'entièreté du protocole sur la "réduction du temps de travail" signé par le patronat et les syndicats français est guidé par l'objectif de rendre l'économie française plus compétitive grâce à une utilisation plus systématique du capital fixe (la durée d'utilisation des installations dans l'industrie automobile atteint 6150 heures aux USA, 4000 à 4600 heures au Japon et 3700 à 4000 heures en France ‑ chiffres INSEE) et une plus grande souplesse dans les horaires de travail (aux USA comme au Japon, les horaires de travail sont adaptés à le demande du marché et les heures supplémentaires sont pratiquées sur une grande échelle, de 10 à 15 % au Japon).

"Les investissements en équipements industriels ont baissé de 12 % en 1981" titrait Le Monde du 9/6/ 1982, et d'après Libération du 4/9/ 1981, "depuis 1975, toute l'augmentation des richesses vient d'une meilleure efficacité de la production". Pour pallier au manque d'investissements, la bourgeoisie cherche donc à rentabiliser au maximum ses machines, à les faire tourner jour et nuit par une masse de prolétaires  plus mobile, plus malléable et moins coûteuse.

Avec l'aggravation de la crise, le travail par équipes et par postes a été généralisé. Le travail posté est devenu chose normale pour le tiers des travailleurs dont la moitié est affectée à des équipes de nuit. La sidérurgie, les mines, l'industrie textile et celle du papier occupaient traditionnellement le plus grand nombre de postés, jusqu'à 85 % Depuis quelques années, ce mode de travail gagne les industries alimentaires et le secteur des services. De 1957 à 1977, le pourcentage d'ouvriers travaillant en "poste" dans les industries de transformation a plus que doublé. A cette augmentation du travail posté est à mettre en relation l'accroissement record de la productivité: la quantité de biens produits dans l'industrie pendant une heure a pratiquement triplé en Belgique entre 1956 et 1977 (selon le bulletin hebdomadaire de la Kredietbank du 17/11/ 1978)

Mauroy a beau affirmer qu'avec ces réformes il s'agit aujourd'hui de "faire suer les machines à la place des hommes, d'améliorer les rapports de l'homme avec son travail, de créer de nouveaux emplois plus qualifiés", le simple énoncé de l'application des mesures dément ses propos:

‑ extension du travail posté avec l'organisation d'une cinquième équipe

            pour les travailleurs en feu‑ continu,

‑ généralisation outre de l'intérim, des contrats à durée déterminée,

‑ extension des équipes doublées et chevauchantes,

‑ extension du travail de nuit pour les femmes (deux heures de plus),et du travail le week‑ end,

‑ chasse aux "temps morts" pour que les 35 heures soient 35 heures de travail effectif,

‑ banalisation des heures supplémentaires dont le payement ne sera majoré  que de 25 % pour les huit heures qui suivent la durée du temps légale.

Comme le déclarait le ministre Auroux: "Augmenter la productivité du travail n'est pas une opération mécanique: c'est plutôt une certaine forme d'adhésion des salariés".

Ces conditions de travail planifient complètement la vie des ouvriers aux rythmes et exigences de la valorisation capitaliste; des plages de travail qui changent souvent, qui désorganisent tout le rythme d'une journée; nombreux sont les travailleurs qui souffrent de surmenage, dont le sommeil se dérègle et dont les rythmes alimentaires sont perturbés. D'après le B.I.T., des expériences ont prouvé que le travail de nuit exige à rendement égal, une plus grande dépense physique et nerveuse, que le taux de morbidité est supérieur à la moyenne pour les travailleurs à postes, ... C'est donc bien une augmentation de l'intensité du travail, une augmentation de l'exploitation des prolétaires que visent à généraliser les "39 heures du gouvernement socialiste"; c'est cela que Mauroy appelle "l'amélioration des relations de l'homme à son travail" (1), Pour Mauroy, comme pour Staline et tous les capitalistes: "L'homme est le capital le plus précieux".

(1)       "Le travail tue et/ou blesse dans le monde, chaque jour 60000 personnes mais il crée aussi davantage de maladies mentales (...) 120000000 de personnes souffrent maintenant de troubles mentaux sérieux." (Rapport du B.I.T. à l'occasion de l'année internationale des handicapés).

Il ne fallait pas attendre les félicitations de R. Barre au gouvernement socialiste pour comprendre que les accords sur la "réduction du temps  de travail" entamaient une sérieuse attaque contre la classe ouvrière. Quelques mois à peine après la législation des réductions des horaires, le gouvernement socialiste met en application ce qu'il appelait dans les accords "les compensations pécuniaires" et qui se révèlent n'être qu'une attaque directe des salaires. Des nouveaux impôts de "solidarité" extirpés aux fonctionnaires, aux fameux contrats de "solidarité" entre syndicats et patrons (des diminutions de salaires de 1,6 % à Gervais‑ Danone et à B.S.N. à celles de 20 % à Fleury‑ Michon), le gouvernement de gauche généralise et rend obligatoires les restrictions salariales. Dorénavant, ce seront les augmentations de la T.V.A. sur les produits manufacturés et les services, la dévaluation, le blocage des salaires, les diminutions de montant des allocations de chômage, prime à la "réforme de l'assurance chômage", ... autant d'attaques du salaire réel des prolétaires, qui serviront à financer l'aide aux entreprises accordée par les "contrats de solidarité" ( les firmes programmant une réduction de la durée du travail à 36 heures d'ici septembre 1983 seront exonérées des cotisations de sécurité sociale pour chaque emploi supplémentaire résultant de la "réduction du temps de travail").

L'augmentation constante du nombre de chômeurs (le cap des deux millions a été dépassé au cours de la première année de gouvernement socialiste) dément dans les faits les solutions socialistes de lutte contre le chômage. Alors que le ministre Delors reconnaissait que "le passage des 40 heures à 39 heures n'avait pas entraîné de créations d'emplois", la prétendue réduction du temps de travail présentée comme le fer de lance de la lutte contre le chômage, a dévoilé son réel objectif: planifier une attaque systématique de la classe ouvrière. Les plans pour l'emploi des socialistes français ne signifient pas autre chose que la chasse aux chômeurs "de longue durée", la diminution des allocations _de chômage, l'augmentation de l'intensité du travail et la baisse générale des salaires. Les plans de Mauroy ne sont que la répétition de ceux pris, partout dans le monde, par toute la bourgeoisie.

Ainsi, non seulement la gauche entérine la baisse permanente du salaire relatif, puisque toute réduction des horaires doit s'accompagner d'une augmentation de la productivité (de 10 % à Gervais‑ Danone) et donc de l'intensité de travail, mais encore, elle planifie la baisse du salaire réel (pouvoir d'achat). Et encore: "Les hausses nominales excessives de revenus et de salaires privent notre économie de créer des emplois. Le gouvernement est décidé à agir!" déclare Mauroy. A quand la baisse générale des salaires nominaux ?

Le gouvernement français, comme tous les gouvernements, tente de promouvoir la répartition du travail, c'est ‑à‑ dire une distribution différente des horaires tout au long de l'année afin, comme l'écrit le président d'Air France, de compenser "les rigidités de l'aménagement du temps de travail qui conduisent à des utilisations annuelles souvent insuffisantes des outillages de plus en plus perfectionnés et coûteux, nuisant ainsi au développement de la productivité des équipements". Le principe qui guide la limitation de la durée hebdomadaire du travail est donc celui de rationalisation, d'économie du coût de la force de travail tout en accroissant la productivité du capital et donc l'intensité du travail.

CONCLUSION

Nous avons montré dans ce texte que le capital essaie chaque fois de récupérer la lutte ouvrière, les revendications ouvrières exprimant l'intérêt permanent des prolétaires à travailler moins, en faisant correspondre, à une diminution formelle de la journée de travail (les 35 heures du gouvernement) une augmentation importante du taux d'exploitation, du taux de survaleur extorquée aux prolétaires. En effet, la diminution du temps de travail du point de vue capitaliste (qui englobe toutes les revendications/ promesses faites par le gouvernement, les syndicats, les gauchistes,...) correspond toujours à une diminution du travail nécessaire pour surtout augmenter la proportion de surtravail même si celle‑ ci se trouve contenue dans une journée de 7 heures plutôt que de 8 heures. De ce point de vue, si la journée se réduit en durée, il y a nécessairement augmentation en intensité, il y a augmentation de l'exploitation.

Le point de vue prolétarien se situe évidemment antagoniquement à cette augmentation de l'exploitation. Toujours, la lutte ouvrière va tenter de limiter le plus possible l'exploitation, en durée tout comme en intensité; toujours, l'intérêt des prolétaires va être de travailler réellement moins, c'est ‑à‑ dire de créer moins de survaleur, d'augmenter son salaire. La réelle lutte ouvrière, les véritables revendications prolétariennes correspondent uniquement à cette perspective historique et tournent donc le dos aux revendications bourgeoises, aux pseudo‑ grèves pour "les 35 heures du gouvernement", pour "le maintien du pouvoir d'achat"... ne signifiant en fait que la restructuration du capital (camouflage du chômage par le travail à temps partiel,...) et l'augmentation de l'exploitation (chasse aux "temps morts", augmentation des cadences, pertes de salaires,...) (1). Depuis qu'il y a prolétariat et bourgeoisie, la lutte ouvrière exprime, même au niveau le plus élémentaire, cette tendance à diminuer le temps de travail, à augmenter le salaire que cela soit par le sabotage, par le vol, par le détournement de la production (la fameuse "perruque"),... ou par la grève, imposant certes temporairement, une réduction du temps de travail et/ou une augmentation des salaires. Et indépendamment du chiffrage circonstanciel de revendications qui exprimaient à telle époque et dans tel lieu, cette tendance historique permanente (il va de soi que dans certaines luttes, la revendication des 40 heures correspond réellement à la lutte ouvrière alors que dans d'autres, la même concrétisation signifie la liquidation de la lutte), ce qu'il y a d'essentiel, c'est son caractère directement antagonique à la logique du capital, à la production de survaleur.

L'intérêt du capital est donc de figer, de vider de son contenu de classe telle ou telle concrétisation des intérêts prolétariens pour, en la légalisant, en en faisant "une grande victoire ouvrière", faire passer le contenu capitaliste, l'augmentation de l'exploitation. Il y a donc la même différence de classe entre, par exemple, la signification du 1er mai, journée internationale de lutte et sa légalisation/transformation en jour de congé annuel pour la glorification du travail aliéné, et entre la signification de la réduction du temps de travail qui s'inscrit dans la perspective de l'abolition du salariat, de la suppression de tout travail et sa légalisation/transformation en une restructuration capitaliste. Entre la réduction du temps de travail qui correspond aux intérêts du prolétariat et la même formule correspondant à ceux du capital, il y a tout l'antagonisme qui sépare le prolétariat révolutionnaire de la bourgeoisie.


"Le capital est contradiction en acte: il tend à réduire au minimum le temps de travail, tout en en faisant l'unique source et la mesure de la richesse. Aussi le diminue‑ t‑ il dans sa forme nécessaire pour l'augmen­ter dans sa forme inutile, faisant du temps de travail superflu la condition ‑question de vie ou de mort ‑ du temps de travail nécessaire."

"Mais toutes les méthodes qui aident à la production de la plus‑ value favorisent également l'accumulation, et toute extension de celle‑ ci appelle à son tour celles ‑ là. Il en résulte que, quel que soit le taux des salaires, haut ou bas, la condition du travailleur doit empirer à mesure que le capital s'accumule.

"Enfin la loi, qui toujours équilibre le progrès de l'accumulation et celui de la surproduction relative, rive le travailleur au capital plus solidement que les coins de Vulcain ne rivaient Prométhée à son rocher. C'est cette loi qui établit une corrélation fatale entre l'accumulation du capital et l'accumulation de la misère, de telle sorte qu'accumulation de richesse à un pôle implique accumulation de pauvreté, de souffrance, d'ignorance, d'abrutissement, de dégradation morale, d'esclavage, au pôle opposé, du côté de la classe qui produit le capital même."

(Marx – Le capital)


CE14.3 Quelle réduction du temps de travail ?