Les deux premières parties de ce texte ont été publiées dans Le Communiste n°12. Dans la première partie, nous avons vu quel rôle joue l'armée dans la société capitaliste. Pilier central de l'Etat bourgeois, la révolution prolétarienne devra l'abattre sans scrupule. Dans la deuxième partie, nous avons vu l'évolution de la politique militaire, comment la stratégie de la réponse flexible, de l'armée présente partout, prête à tout s'est peu à peu affirmée et connaît aujourd'hui un bond qualitatif monstrueux. Dans la troisième partie ,nous verrons pourquoi l'affirmation de cette stratégie a connu des reculs mo­mentanés, en quoi le prolétariat a pu saboter les projets de militarisation et en quoi il est la seule force qui pourra empêcher la guerre. Dans la quatrième partie, nous verrons le rôle des droits de l'homme, du féminisme, du black power dans la revalorisation, la recrédibilisation de l'image de l'armée, comment malgré tous les efforts de recomposition de l'idéologie militariste, l'armée est toujours secouée par les contradictions de classes, les mêmes qui é­branlent toute la société, et finalement, en quoi les perspectives d'anéantissement de toutes les armées, de tous les plans de guerre de la bourgeoisie reposent entièrement sur la capacité du prolétariat à s'organiser, centraliser ses forces internationalement,… à organiser le parti mondial de la révolu­tion communiste.

 

TROISIEME PARTIE :VERS UNE AUTRE EXPLICATION

 

Les développements de la stratégie de la guerre effective (avec son recul momentané "post guerre" sous Eisenhower), celui de l'administration Kennedy qui a tenté d'organiser la réponse flexible et celui de l'actuelle administration Reagan sont donc bien en parfaite continuité. Ce qui, par contre, reste à ex­pliquer, c'est l'interruption du développement de cette stratégie durant les administrations Johnson, Nixon, Ford, Carter alors qu'il correspond le mieux aux intérêts de l ' Etat nord américain.

Nous avons décrit le processus d'abandon de ce projet, du passage aux conceptions anti ‑ ínterventionistes, de repli sur les alliés et sur une partie des intérêts "centraux", processus théorisé en termes de stratégie de la '’guerre et demie" tendant (de fait mais sans l'assumer) à ne concevoir qu'une seule guerre de réponse massive en plus de la lutte anti‑subversive; mais il faut encore l'expliquer.

 

"ERREUR STRATEGIQUE ET TRAHISON"

 

L'explication officielle, celle que donne l'administration Reagan, est que les pouvoirs exécutifs antérieurs ont commis une grave erreur stratégique, celle de ne pas s'être préparé et ne pas avoir agi militairement d'une façon plus déterminée, celle d'avoir mené une politique de détente unilatérale en faisant confiance à la détente généralisée alors qu'en réalité, les ennemis, surtout l'Etat russe, poursuivaient leurs agressions militaires. Cette ignorance/naïveté quant à la réelle politique de l'Etat russe, surtout pour des chefs d'Etat informés en permanence par leurs services d'intelligence sur les progrès de la militarisation de l'économie russe, sur les plans technologiques et stratégiques, sur les tentatives de tel ou tel coup d'Etat avec l'appui des corps satellites russo ‑ cubains, etc., l'administration actuelle l'impute aux "éléments anti ‑ américains aux Etats ‑ Unis", à la "trahison" de telle ou telle administration ou de tel ou tel président.

Cette explication est très importante non pour sa validité mais parce que c'est avec elle qu'on dirige l'opinion publique, que l' Etat nord américain comp­te se réarmer. Cette campagne n'est pas nouvelle, on est déjà habitué à entendre répéter les slogans tels "la Russie source du communisme mondial prétend renverser tout régime capitaliste", "derrière toute subversion se cache l'ours soviéti­que" et autres âneries similaires, accompagnées de chiffres (vrais ou faux) sur l'armement russe. Au même moment, l'Etat nord américain parle des armes né­cessaires "à la défense", d'augmenter le budget "de la défense", de mobiliser toute la nation, etc. (1). Ceux qui d'une façon ou d'une autre ne suivent pas cette orientation sont accusés d'être des éléments anti ‑ américains ou des traîtres.

(1) Aucun Etat n'appelle les choses par leurs noms. Aucun n'a de ministère de la guerre, de l'agression, de l'attaque, de l'invasion. Tous ont un ministère de la défense. Le bloc impérialiste russe fait exactement de même, sa politique impérialiste d'armement, militariste, se fait au nom d'une prétendue lutte de défense de la paix, contre le capitalisme et l'agression impé­rialiste nord américaine .

Sous chaque présidence se sont constitués différents groupes de généraux, d"hommes notables", d'agents de la CIA, de chefs de syndicats, d'intellectu­els, de parlementaires, pour "prévenir le danger, pour s'opposer à la passivi­té nationale", "pour réagir devant le désarmement unilatéral de l'Amérique", "pour combattre le désengagement, le retrait", "la trahison devant le commu­nisme".

Ces groupes ont déjà pris une grande importance à l'époque de Johnson. Mais Nixon qui avait toujours été un grand inquisiteur " anti ‑ communiste" et qui définissait la politique du parti démocrate comme "coupable de faiblesse vis ‑ à ‑ vis de Moscou", déçut aussi très vite les partisans de l ' 'anti ‑ communis­me" pour avoir suivi la même ligne non ‑ interventioniste. L'influence de ces groupes a alors repris et s'est développée durant la deuxième présidence de Nixon, la présidence de Ford et connut un sommet à l'époque de Carter considé­rée comme la pire situation de l'armée américaine.

Parmi ces groupes se trouve le "Comitee of the present danger" (2) dont la position est exprimée dans des livres tels "Present Danger" de Robert Conquest de l'Institut Hoover et "Shall America be defended" du général Daniel Graham. Avec l'affaire des "otages" en Iran et l'invasion de l'Afghanistan par l'armée Russe, cette orientation prend une importance fondamentale qui culmine en devenant le projet de l'actuelle administration. Reagan même se fera le publicitaire du livre de Norman Podhoretz (1), directeur de Commenty, livre qui est devenu un best seller. Ce livre est consacré à la mise en garde contre le danger de "finlandisation" des Etats ‑ Unis, en dénonçant les abandons successifs du renforcement de la force militaire de l'Amérique. Selon ce livre, c'est avec Kennedy qu'on assiste au premier abandon; Nixon et Kissinger au­raient joué un rôle important dans la trahison par leur nouvelle stratégie de retraite, de désengagement, de retranchement, qui aurait permis l'accentuation du déséquilibre militaire en faveur de la Russie; et l'époque de Carter est considérée comme la débâcle stratégique.

(l) Ce livre a été traduit sous le titre "Ce qui menace le monde" et est publié aux éditions du Seuil.

(2) Comité qui compte parmi ses membres les plus connus et les plus répugnants: Eugen Rostov, David Packard, Paul Nitze, Lane Kirkland.

Encore une fois, l'importance de cette "explication" se trouve non dans sa validité réelle, mais dans le fait qu'elle constitue la ligne de propagande militariste de l'actuel gouvernement.

 

EXPLICATION BASEE SUR LES CONTRADICTIONS FONDAMENTALES DE LA SOCIETE

 

Pour nous, tous ces discours utilisent une méthode bien bourgeoise qui vise à assommer, terroriser les prolétaires pour les soumettre à l'unité nationale et impérialiste; ils n'apportent évidemment aucune explication réelle.

Toute l'histoire entre "colombes" et "faucons", "faucons" et "faucons", "colombes démocratiques" et "républicaines", entre droite et gauche que la bourgeoisie présente, par les moyens de communication de masses, comme étant diverses politiques possibles, est une caricature des réelles contradictions de la bourgeoisie; aucune de ces classifications entre partis ou "faucons et colombes" ne reflète un tant soit peu la réalité ni aide à l'expliquer.

En effet, aujourd'hui par exemple, on nous présente les démocrates comme les faibles, les colombes, or, nous avons vu que c'est précisément avec Truman démocrate, que l'armée a été renforcée, activée, formée à la réponse flexible ,que ce processus a été interrompu avec la venue de Eisenhower, républicain, et qu'il a ensuite été repris avec Kennedy, démocrate.

L'époque de Nixon est aujourd'hui assimilée à juste titre à celle de Carter et par contre celle de Reagan se présente comme une rupture avec celles ‑ ci même si tout le monde reconnaît que la politique de Reagan a commencé à être appliquée pendant la derrière année de présidence de Carter. Maintenant serait venu le temps des faucons par opposition à l'ère des colombes. Mais comment oublier que Nixon arrive précisément à la Maison Blanche en se présentant aussi comme un "faucon" contre les colombes, comme un vrai "anti ‑ communiste" contre la "complicité croissante des démocrates avec les communistes"?

C'est‑à‑dire qu'il n'y a pas concordance entre le parti et la politique militaire menée par le gouvernement, ni entre la politique annoncée style faucon et la politique menée par le gouvernement.

Les démocrates se comportent comme républicains et Reagan, républicain, revendique de fait l'époque Truman, démocrate, celle de l'utilisation de la bombe atomique et l'intervention en Corée et l'époque de Kennedy, démocrate, celle de la réponse flexible, de la guerre Viet Nam et l'intervention di­recte en Amérique Latine. Les faucons d'aujourd'hui condamnent le comportement des faucons d'hier, ils les accusent d'avoir trahi, ils les considèrent de fait comme des colombes. De même, droite et gauche ne se distinguent plus que par leur terminologie à laquelle elles donnent des significations différentes selon l'opportunité. Par exemple, des hommes de "droite" comme Ford défendent la nécessité d'établir un contact avec l'OLP, position considérée comme de gau­che, et des hommes de "gauche" connus comme Norman Podhoretz deviennent insti­gateurs officiels de la politique ouvertement faucon de l’armée.

Toute cette mascarade ne contribue donc en rien à expliquer quoi que ce soit. En effet, toutes ces fausses classifications partent de l' "erreur" de croire que ce sont les hommes politiques qui déterminent la politique militai­re stratégique à suivre (1) alors qu'en réalité c'est le capital qui la détermine sans laisser le choix aux hommes d'Etat quant aux nécessaires options stratégiques et politiques qu’ils devront appliquer.

(1) Mais nous rejetons l'idée que la bourgeoisie n'y croit pas et qu'elle uti­lise des noms d'hommes et de partis pour tromper. De fait la bourgeoisie y croit, c'est son propre horizon politique qui l'y contraint.

Même dans un travail destiné à analyser les importantes contradictions internes de la bourgeoisie internationale qui se développent à l'intérieur des appareils de l' Etat américain, toutes ces données, républicains/démocrates, faucons/colombes, libéraux/conservateurs, gauche/droite et leurs combinaisons auraient une importance très relative étant donné que les véritables opposi­tions entre les différentes fractions bourgeoises les traversent toutes. Dans ce texte où, sans les négliger, il ne s'agit pas d'analyser les contradictions inter bourgeoises, mais d'expliquer la politique militaire, elles ne servent à rien ;c'est pour cette raison que, dans ce texte, nous n'avons pas spéciale­ment réfuté tout ce qui circule sur ce thème, nous n'avons pas insisté sur une de ces classifications dichotomisées, censée expliquer les "changements stra­tégiques". Mais par contre, nous avons présenté l'évolution de la stratégie de l'armée vers la totale flexibilité de réponse comme une continuité freinée, comme un même processus qui comporte des difficultés d'application. C'est sor­tir de l'histoire expliquée par le sort des bons et des méchants, des consé­quents et des traîtres et la situer dans ses véritables contradictions, dans la contradiction fondamentale entre capitalisme et communisme, entre bourgeoisie tendant de manière permanente à la guerre généralisée et prolétariat seul capable de mettre fin à la guerre impérialiste par la révolution communiste.

En situant les choses ainsi, chaque épisode s'inscrit parfaitement dans un processus d'ensemble où la véritable ligne stratégique est la nécessité d'avoir une armée disposée à tout, prête à tout, nécessité qui se heurte à la difficulté de mener à bien ce projet. Dès lors, Nixon, par exemple, n'est plus vu en traître, mais, dans l'impossibilité réelle d'être conséquent, obligé d'organiser le report sur les alliés ou la défense exclusive du"centre". Il ne  s'agit donc pas d'un changement stratégique mais d'un repli tactique face à la décrédibilisation et la désorganisation partielles de l'armée et plus glo­balement de la domination bourgeoise aux Etats ‑ Unis. C'est en ce sens que même la description que nous faisons se distancie totalement des données habituel­les et que nous n'avons pas considéré les changements d'équipes gouvernementa­les comme des variables correspondant aux différente plans stratégiques.

Cela signifie qu'aucune fraction bourgeoise ne s'oppose sérieusement à la ligne stratégique des faucons et que ce n'est que face au prolétariat que la bourgeoisie doit se déguiser en colombe. Recentrer l'explication sur l'axe fondamental: la contradiction guerre/révolution en redonnant l'importance cruciale au prolétariat, le seul capable d'empêcher la guerre effective, remet aussi en évidence la continuité totale des politiques militaires alors que l'opinion publique y voit des oppositions irrémédiables. Par exemple, entre Carter et Reagan il n'y a pas seulement continuité mais impossibilité de Rea­gan sans Carter; la politique de Reagan, présentée de manière antagonique à celle de Carter, commence à être appliquée par Carter avant même de savoir qui serait le nouveau président. De même que c'est à partir de l'opposition que les faucons ont développé leur politique, il est prévisible que, face à l'é­chec de la politique de Reagan qui commence à devenir palpable en ce début de l'année 1982, les actuels faucons du gouvernement seront alors accusés de tra­hison, d'avoir été des colombes.

L'ACTION DU PROLETARIAT: OBSTACLE A LA GUERRE EFFECTIVE

Pour ne pas être mal interprétés, nous précisons que la lutte de classes dans le monde entier et aux Etats‑Unis en particulier est encore très loin (du point de vue de son contenu mais non dans le temps) de la révolution com­muniste et qu'elle ne constitue pas encore une réelle entrave à la guerre im­périaliste. Ce que nous affirmons, c'est que la lutte prolétarienne, en réagissant à l'attaque bourgeoise, contre l'accroissement de la misère sociale, con­tre la guerre au Viet Nam, contre le recrutement pour l'armée américaine dans et hors des Etats ‑ Unis, a partiellement désorganisé les plans élaborés par la bourgeoisie.

Cette lutte du prolétariat a toujours été sous estimée. Cela s'explique du fait que la bourgeoisie des deux blocs a le même intérêt à cacher la lutte défaitiste du prolétariat contre la guerre (derrière "l'héroïque peuple vietnamien" pour l'URSS et "le changement stratégique" pour les E.U). D'autre part l'idéalisme commun à beaucoup de jeunes militants ouvriers au sujet des conditions de la révolution à venir--l'opposition à la désertion et au sabotage aujourd'hui au nom d'une action future plus radicale, organisée et consciente, l'attente pour reconnaître la lutte communiste  que les ouvriers sous l'uniforme s'organisent contre les officiers--a aussi contribué à méconnaître l'importance de centaines de petites et de grandes actions qui ont partiellement et conjoncturellement déstructuré les plans de la plus puissante armée du monde(depuis Kennedy jusqu'à aujourd'hui).

Le problème, pour comprendre l'importance de la lutte du prolétariat in­ternational et aux Etats ‑ Unis en particulier contre la guerre impérialiste, n'est pas un problème d'information. Tout le monde a entendu parler des cas d'indiscipline, de sabotage dans l'armée américaine, des désertions massives du front au Viet Nam, du refus de rejoindre ce front par des milliers d'autres qui brûlaient leur carte de recrutement, des luttes de rue, des grèves sauva­ges, des sabotages de la production, des émeutes armées dans les quartiers noirs contre l'armée et la police, de pillages généralisés dans de grandes villes dont New York, des énormes manifestations contre la guerre, .... et des tentatives d'empêcher la désintégration de l'armée par l'envoi de drogues, de womenshow, ... sur le front. Le problème est principalement conceptuel. Tous ces éléments sont connus, mais sont compris comme la bourgeoisie les présente de manière événementielle, sans liaison avec la lutte défaitiste révolution­naire du prolétariat et falsifiée en les assimilant avec des réactions « anti -américaines" autrement dit pro ‑ russes, ou en en faisant des problèmes raciaux. Cela correspond à la vision qui par exemple a présenté la lutte de classes au Chili de 1968 à 1973 comme une lutte entre réformistes allendistes et pinochetis­tes, sans comprendre l'unité fondamentale de tous ces bourgeois contre le prolétariat; ou encore à la vision qui présente la lutte du prolétariat en Pologne contre l' Etat bourgeois, ses conseils, ses syndicats, ... comme une lutte des réactionnaires et catholiques syndicalistes sans comprendre l'antagonisme de classe entre ces réformateurs et la lutte contre la vie chère.

Pour comprendre la réalité, il faut savoir que jamais le défaitisme révo­lutionnaire du prolétariat ne s'est manifesté directement explicitement, pur et dur et que jamais il n'en sera ainsi. La lutte du prolétariat contre sa pro­pre bourgeoisie, contre la guerre impérialiste, est inséparable de la lutte quotidienne contre l'austérité, de la désertion, du sabotage de la production et de l'armée,... Dans cette lutte, les communistes ont le devoir de la diri­ger vers un niveau supérieur du défaitisme révolutionnaire: "tourner les fu­sils contre les officiers", insurrection armée contre "sa propre bourgeoisie". Ce point culminant de la lutte (comme en Russie) est seulement possible suite à l'accumulation de tous les autres actes défaitistes synthétisés avec et par l'action consciente et volontaire de la minorité d'avant ‑ garde communiste de­venue organe réel de direction du parti communiste du prolétariat.

On en revient ainsi à souligner l'importance des affirmations fondamenta­les faites au début de ce texte: la santé de l'armée marque l'état du développement de la lutte de classes; constatation qui implique d'aller plus loin, de développer la réciproque et de relativiser tout à fait l'importance du domaine strictement militaire dans la capacité de la bourgeoisie à développer une guerre. Cette relativisation n'est pas une invention de nous, marxistes, mais toute la bourgeoisie la reconnaît et elle a été maintes fois théorisée au cours des siècles derniers, surtout depuis Clausewitz (1780‑ 1831). Aujour­d'hui, tout traité d'importance sur la guerre, tout cours pour officiers supé­rieurs insistent sur la "faiblesse d'une stratégie purement militariste pour mener à bien la guerre". La puissance, pour triompher dans une guerre, n'est pas du tout mesurée par le facteur strictement militaire. Par contre, il est tenu compte du concept de puissance globale d'un Etat, définie par quatre composantes :     a) "Puissance économique"  b) "facteur « psycho ‑ social"  c) "cohésion politique, d )"solidité de l'armée et logistique. Il existe beaucoup de variantes dans les différentes théorisations de la puissance guerrière, mais elles ne nous intéressent pas ici. Il faut retenir que tous reconnaissent le facteur militaire (d) comme un facteur dépendant des autres.

En observant de plus près chacun de ces quatre facteurs considérés primordiaux par les stratèges de la bourgeoisie mondiale, on voit que ce qui est toujours crucial en réalité, c'est l'adhésion active de la population et surtout de ceux qui travaillent à cette guerre qui n'est pas la leur. Ainsi la puissance économique d'un Etat dépend de la concentration et de la puissance des forces productives produites par les générations passées de prolétaires et surtout de la bonne volonté des ouvriers à bosser plus que jamais, ce qui dépend du "facteur psycho ‑ social" (b) qui n'est rien d'autre l'emprise de l'i­déologie bourgeoise sur les ouvriers, leur bonne disposition "psychique" à accompagner "l'effort de la nation"; facteur qui est aussi indissociablement lié à la "cohésion politique" (c) qui n'est rien d'autre que la capacité de la bourgeoisie à contenir les différents "problèmes sociaux" dans le cadre des pouvoirs établis.

La guerre impérialiste mène au summum le sentiment de malaise social général. Pour ceux qui remplissent la fonction sociale d'amener les ouvriers à la guerre impérialiste ‑‑structures de propagande et de recrutement de l'armée, syndicats, partis politiques, il s'agit de canaliser tout ce malaise né de la barbarie qu'engendre en permanence le système capitaliste, pour qu'il ne donne pas lieu à des débordements de l'Etat bourgeois. Pour que les prolé­taires aient une bonne disposition "psycho ‑ sociale" (b) à se sacrifier pour la nation, à continuer à bosser comme des fous (a), à tuer et se faire tuer (d) il n'est pas nécessaire qu'ils appuient la politique du gouvernement, il est suffisant, mais indispensable, qu'une grande partie d'entr' eux croient que dans les oppositions pacifistes contre militaristes de la bourgeoisie, il existe une solution politique à leur misérable situation sociale de vie. Autrement dit, pour maintenir ‑‑synonyme de développer‑‑ la puissance d'un Etat, il est indispensable que les prolétaires ne fassent pas la guerre à cet Etat et qu'ils soient au contraire convaincus que leurs problèmes peuvent être résolus par le changement des rapports de "leur" Etat avec les autres Etats ‑‑"lutte pour un gouvernement plus fort qui impose vite la paix à l'Etat rival" ou, ce qui revient au même du point de vue de la puissance globale d'un Etat, "lutte pour un gouvernement plus pacifiste qui obtiendra vite la paix". Le syndicalisme, l'écologisme, le pacifisme actuels constituent de toute évidence des "solu­tions" de ce type. Du fait de partir des véritables besoins humains du prolé­tariat antagoniques à la guerre, et de les canaliser en une ou des oppositions compatibles avec l'Etat bourgeois et donc la guerre, ils sont des éléments in­dispensables à la consolidation de la puissance globale de l'Etat pour mener la guerre impérialiste de destruction.

Il est donc clair que le facteur strictement militaire, la logistique, dépend intégralement de la production (non seulement d'armes mais de tout) (a) qui, elle, dépend de l'ensemble des autres facteurs (b, c). La solidité de l'armée ne repose en fait que sur la discipline, l'obéissance, l'atomisation des prolétaires soumis à la militarisation, répondant à "leurs" chefs offici­ers, sur l'adhésion générale des prolétaires à la politique belliciste de l'E­tat bourgeois. En dernière instance, ce que font les traités et manuels mili­taires, c'est reconnaître que la puissance globale d'un Etat dépend totalement de sa capacité à détruire toute volonté de lutte des prolétaires.

 

COMMENT LA LUTTE DU PROLETARIAT INFLUE SUR LA POLITIQUE BOURGEOISE

 

Sur base de ce qui vient d'être expliqué l'information acquiert nécessairement un autre contenu. Ce qui, analysé par la presse bourgeoise, séparé, dé­composé, n'avait pas de sens, prend en tant que globalité une importance fon­damentale pour expliquer l'incapacité de l'Etat nord américain à accomplir ses plans de militarisation (1). Les fréquentes rébellions des soldats de l'armée de terre contre la discipline qui, pendant la guerre au Viet Nam n'ont pu être cachés, mais qui n'apparaissaient qu'en tout petits caractères dans la presse d'époque, acquièrent une importance fondamentale. Les innombrables procès con­tre les insubordonnés, contre ceux qui ont dénoncé la barbarie de l'armée amé­ricaine au Viet Nam, acquièrent une autre dimension. D'autre part, d'autres faits que le Front de Libération Nationale et en général le bloc du capital impérialiste russe se sont chargés de propager à l'époque, exigent une inter­prétation radicalement différente. C'est ainsi que, par exemple, au début des années 1970, "la paix entre les peuples du Viet Nam et des Etats‑ Unis" a été signée contre la politique officielle de l'Etat nord américain, par le FLN et une délégation importante des syndicats et autres organisations "progressistes" américains, tels que la prison d' Angela Davis, et d'autres démocrates bour­geois.

(1) Cette globalisation anti ‑ analytique n'a jamais été faite précédemment; ce qui met en évidence le manque d'organisation du prolétariat en parti même si celle ‑ ci existe sous la forme non développée de noyaux communistes. Cette globalisation n'est pas seulement une question théorique même si elle est très importante. En effet, l'organisation, la direction centralisée du prolétariat implique que le contenu révolutionnaire incompréhensible comme tel dans les faits isolés, sensible comme tel à partir de la globalisation théorique, devienne directement présent comme contenu et force. Dans ces conditions, la glo­balisation révolutionnaire n'est pas un fait caché et seulement sensible a posteriori, mais du fait de se détacher des actions particulières où la conscien­ce de classe reste fort limitée et dominée par l'idéologie bourgeoise, elle est directement force agissante, centralisée organiquement et capable de diri­ger des actions qui, même décentralisées géographiquement, n'en constituent pas moins une globalité consciente et universelle. Sans cela, sans le Parti Communiste mondial, les ouvriers pourront faire triompher un combat partiel, mais ils ne pourront jamais accomplir la révolution sociale.

Les Etats russe, vietnamien, cubain, ... ainsi que leurs agents de "gau­che" dans le monde, ont évidemment fait de cette signature une propagande ta­pageuse au profit des intérêts impérialistes du bloc russe (1); tandis que pour les syndicalistes et progressistes nord américains (sans compter ceux qui, une minorité, sont effectivement des agents pro ‑ russes) plus en contact avec la réalité ouvrière (vu leur fonction d'encadrement de la classe ouvrière), ayant perçu l'insubordination croissante dans les appareils d'Etat; surtout dans les syndicats et l'armée, il s'agissait de différencier leur politique de celle de l'armée pour recrédibiliser les syndicats et d'avancer la désimpli­cation militaire du Viet Nam pour ensuite permettre une nouvelle phase de mili­tarisation.

Cet exemple aide aussi à comprendre l'actuelle opposition syndicale aux moyens proposés par Reagan pour opérer la militarisation, elle ressemble trop à celle du passé, et donc à comprendre que les mots d'ordre "plus jamais de Viet Nam" et "plus jamais d'Iran" avec lesquels la polarisation bourgeoise de l'opinion publique a été dirigée, ne sont pas contradictoires, ils ont le même objectif: faire participer activement la population à la politique bourgeoise pour asseoir la puissance globale de l'Etat nord américain (2).

Chacun des principaux changements politiques de la bourgeoisie nord améri­caine peut et doit être également compris comme effet dialectique de la lutte prolétarienne. Le passage à la préparation plus effective de l'armée américai­ne, à la guerre ouverte comme au Viet Nam, à la réponse flexible, s'est heur­té à une énorme résistance prolétarienne. C'est cette résistance qui explique le non ‑ accomplissement des plans tracés par l'Etat en matière militaire et la réalisation de politiques directement incompatibles avec la guerre effective. L'exemple le plus clair est celui de la suppression du service militaire obli­gatoire (décision aujourd'hui remise en question) qui a été votée par le con­grès pour "contribuer à la pacification d'une jeunesse animée des sentiments hostiles à la guerre menée au Viet Nam et à l'armée". L'Etat bourgeois forma­lisait légalement, pour le récupérer, ce que le prolétariat avait conquis dans la rue. (Lire à ce sujet l'article sur les droits démocratiques paru dans Le Communiste n" 10/11).

(1) En septembre 1971, au Chili, sous le gouvernement d'Allende, les signatai­res de cette "paix" et, venus de tous les pays du monde, des représentants qui soutiennent un processus de paix, ont été présenté aux masses chiliennes et Allende même, entouré de représentants de son régime, essaya de faire ver­ser quelques larmes pour Angela Davis.

(2) Sans pouvoir l’expliquer ici plus profondément, nous pouvons dire que la non ‑ réalisation des intérêts du principal centre du capitalisme mondial, les Etats ‑ Unis, est très relative; elle a été largement exagérée, dramatisée, surtout aux Etats ‑ Unis mêmes, pour alerter l'opinion publique. Mais si les in­térêts politiques directs et immédiats n'ont pas été réalisés au Viet Nam et en Iran, les intérêts économiques plus globaux ont très peu été touchés.

Ce n'est donc qu'en situant les événements dans leur globalité réelle qu'on peut comprendre les tactiques, politiques oscillantes de la bourgeoisie à la tête de l'Etat nord américain, de même que les grands problèmes reposés actuellement pour relancer la flexibilité de réponse dont le subtil appui que donnent le féminisme, ce qui reste du black power et la campagne des droits de l'homme à ce nouvel "effort de guerre".

 

ELEMENTS POUR DONNER LA DIMENSION DE LA DESORGANISATION MILITAIRE NATIO­NALE ET INTERNATIONALE

 

Il faudrait beaucoup plus d'informations pour pouvoir mesurer avec précision le véritable niveau de désorganisation militaire qui a existé aux Etats­- Unis, surtout dans les années 1970. Pour en arriver à systématiser l'étude des diverses phases de cette lutte du prolétariat contre l'armée, il serait nécessaire de réaliser une oeuvre très étendue et très volumineuse. Dans ce texte, nous nous contentons de signaler certains éléments, les plus négligés ou les plus mal interprétés de cette lutte.

En premier lieu, il nous semble important de préciser que malgré l'éta­blissement de la "paix" au Viet Nam par la diplomatie américaine, l'armée amé­ricaine, d'après tous ses écrits, considère qu'elle a perdu cette guerre dans la mesure où la désorganisation était telle que les différents corps de l’armée avaient perdu toute capacité d'initiative.

Il est important ce souligner le caractère prolétarien qu'ont eu les émeutes dites "raciales", les sabotages et autres actes d'insubordination, par exemple dans la marine des Etats‑ Unis qui est sans aucun doute, un corps d'é­lite, d'avant ‑ garde de l'armée, responsable direct de centaines de massacres de prolétaires partout dans le monde. L'insubordination dans « l’US Navy" étant lourde de conséquences pour le moral du reste de l'armée, tout a été fait pour déformer la réalité en conflits raciaux entre "noirs et blancs". En 1973, dans une brochure en français (1), un groupe ouvrier mettait en évidence l'impor­tance révolutionnaire de tels actes: "Même si cette indiscipline prend souvent la forme d'un conflit racial entre noirs et blancs, étant donné les conditions dans lesquelles elle s'exerce, elle a une importance considérable pour la ré­volution (...) Le magazine allemand « Stern » sous- titre un article sur cette question: 'l'arrogance d'officiers de marine blancs provoque les plus graves émeutes raciales de la marine US'. Il ajoute que le nombre d'incidents en un mois menaçait la capacité d'initiative de la flotte. Pour protester contre la discrimination raciale des marins noirs et blancs ont contraint le capitaine du porte ‑ avions Constellation à revenir au port (Stern 25/1/1973)".

(1) "Lordstown 1972" ou les déboires de la General Motors", éditée par "les amis de quatre millions de jeunes travailleurs".

Cela faisait partie de la puissante vague de lutte du prolétariat mondial de la seconde moitié des années 1960 jusqu ' en 1973. Ce qui nous amène à rappe­ler l'importante vague de désolidarisation du prolétariat occidental avec la politique de "son propre" bloc impérialiste, de lutte ouvrière contre "son propre" Etat qui participait directement ou indirectement à la politique de l'armée nord américaine. La lutte contre la politique impérialiste de "sa pro­pre" bourgeoisie au Viet Nam, en Saint Domingue, à Cuba, ... a constitué une importante contribution défaitiste révolutionnaire à la lutte du prolétariat en Amérique du Nord et dans beaucoup de cas, elle l'a dépassée, précédée et guidée.

Ici aussi, comme pour tout autre épisode fondamental de la lutte de clas­ses, la bourgeoisie a fait tout son possible pour cacher, déformer, falsifier, la nature de ces luttes. Comme toujours, la bourgeoisie représentée par l'Etat nord américain et présente dans chaque pays, a tenté de présenter ces luttes comme l'affirmation de tendances pro ‑ URSS, ‑ Chine ou ‑ Cuba; ce qui arrangeait aussi bien cet autre bloc impérialiste. Toute politique défaitiste révolution­naire du prolétariat est combattue ainsi, en étant assimilée à des vues expan­sionnistes d'éléments étrangers, en étant accusée d'être infiltrée par des a­gents de l'autre bloc. (Quand les bolcheviks ont pris des positions défaitis­tes, ils ont été accusés de servir les Allemands, mensonge que l'Etat allemand a aussi utilisé en permettant le passage de militants mencheviks et bolcheviks sur son territoire pour rentrer en Russie.) Pour combattre cette transforma­tion de notre défaitisme internationaliste en un défaitisme dans un seul camp impérialiste qui nous mènerait inévitablement à participer à une guerre impé­rialiste au profit de l'autre camp, il nous faut développer l'organisation in­ternationale du prolétariat, généraliser le défaitisme révolutionnaire à tous les pays des deux blocs impérialistes.

C'est la lutte ouvrière qui a empêché l'envoi massif de troupes, à partir de différents Etats d'Amérique Latine, en Corée; l'expédition ayant posé de grands problèmes de discipline, elle a dû être interrompue. A l'époque de John­son ‑‑début du repli sur les alliés‑‑, la lutte prolétarienne empêcha à nou­veau l'envoi massif de troupes au Viet Nam. En 1965, la lutte prolétarienne contre la politique impérialiste de la bourgeoisie fait un bond en avant et, pour la première fois depuis les années 1920, l'unité de la lutte contre l'ex­ploitation et de la lutte contre la politique impérialiste et militaire de "sa" bourgeoisie était assumée consciemment par des prolétaires de plus de vingt pays. L'invasion de Saint ‑ Domingue par l'armée américaine secondée par le res­te des armées d'autres Etats de l'OEA, a été l'élément décisif de la lutte con­tre l'exploitation et la guerre au Viet Nam. Ce sont les glorieuses émeutes des ouvriers noirs dans Watts, Los Angeles en août 1965, qui ont donné le signal. Cette lutte déferlant dans tous le pays (à Newark, Detroit,...) sans épargner l'armée des Etats ‑ Unis même, exprimait la même lutte que celle des ouvriers boliviens ‑‑grèves générales et actions de terrorisme révolutionnaire pendant toute l'année et dans tout le pays‑‑ ou que celle d'autres ouvriers dans d'autres régions d'Amérique Latine et du monde (1).

(1) Voici une liste certainement incomplète des localités d'Amérique Latine où, entre l'invasion de Saint ‑ Domingue en mai 1965 et les émeutes de Watts en août 1965, ont eu lieu des mouvements massifs de grèves, manifestations vio­lentes, affrontements contre les forces de l'ordre, attaques des locaux de l'armée, des syndicats, de la police, où les participants disaient explicite­ment l'identité de la lutte contre l'exploitation et de la lutte contre le po­litique militaire de "son" Etat et de l'Etat nord américain: Santiago (Chili), Rosario (Argentine), Lima (Pérou), Turen y Esteller, Caracas, Cuman (Venezue­la), Gauyaquil (Equateur), Panama (Panama), San Francisco de Macorsi, Santo Domingo (République Dominicaine), Guatemala (Guatemala), Avellaneda, Buenos Aires (Argentine), Bogota, Pereira (Colombie)…

Nous devons souligner que ce qui a permis à la bourgeoisie de dire qu'il s’agissait de luttes raciales, que c'étaient des noirs et non des prolétaires qui se battaient contre la guerre, c'était le fait que c'était principalement le prolétariat noir qui a engagé la lutte armée contre l'Etat, que c'était dans les quartiers ouvriers à majorité de noirs que se cachaient les déser­teurs et aussi ce que la police dénonçait comme des "bandes armées extrémis­tes". La police alarmée assurait que "tous les mois on découvre une nouvelle bande de guerilleros" (2).

(2) Déclaration de James Mac Guer chef' de la police de l'Illinois en 1971 à un journaliste: "Observez les opérations de la police de cette nation et qu'est‑ce que vous voyez? Des casques, des masques protecteurs pour la tête et des véhicules blindés. Nos stations de police sont en train d'être converties en forteresses défendues par des barricades. Aux tribunaux de notre nation, on met des gardes armés. Les perquisitions à la recherche de bombes sont déjà des services de routine…" Selon les informations officiel­les, par exemple, au cours de l'année 1970, dans le seul Etat de Washington, il y eut non moins de 1450 agressions de type guérilla.

De fait, rien de plus normal que le prolétariat noir ait pris la tête de la lutte contre l'Etat, son armée et sa guerre au Viet Nam; il constituait la couche prolétarienne la plus directement frappée. En effet, le capitalisme qui est raciste frappa encore plus fort le prolétariat noir. L'économie de guerre, "l'effort de guerre", implique toujours plus d'austérité pour le prolétariat et particulièrement pour les ouvriers noirs. Le gouvernement invoquait direc­tement la guerre au Viet Nam pour suspendre une série de réformes projetée au­paravant, censées amener "l'égalité entre les communautés noire et blanche" (1). Le nombre de noirs envoyés combattre au Viet Nam était proportionnellement bien plus élevé que le nombre de blancs. Et les pertes en vies noires auraient atteint les 40 % des pertes totales (1). Cela a été compris avec raison, par le prolétariat noir et blanc, comme un génocide raciste et dénoncé comme tel.

Après la vague de luttes des années 1968‑ 1973, malgré un reflux général dans le monde (bien qu'il y eut de grands mouvements en Iran, Pologne,...) et aux Etats ‑ Unis en particulier, le fantôme du communisme s'est manifesté par les énormes problèmes de recrutement dans l'armée nord américaine qui, loin d'avoir été solutionnés par l'élimination du service militaire obligatoire, ont été ag­gravés pour atteindre le point le plus critique au cours de l'année 1979.

Voici ce que dit la presse bourgeoise en 1980: "Tous les rapports concor­dent: le problème crucial de l'armée américaine est un problème de recrutement. Un récent scandale a fait connaître que des sergents recruteurs incapables d'atteindre leur quota, ignoraient systématiquement les critères d'engagement et faisaient signer des contrats à des débiles mentaux et à des illettrés, é­ventuellement par la menace et l'intimidation (2). Les jeunes américains bou­dent l'armée (3). En fait, explique un officier de haut rang du Pentagone, la classe moyenne (4) américaine a dit clairement non à l'armée. De toutes les carrières c'est certainement celle qui attire le moins de jeunes ambitieux pressés de prendre place parmi les managers. Qui s'engage? Ceux qui ne peuvent rien faire d'autre disent les cyniques. Et c'est presque vrai. 40% des recrues sont des noirs sous ‑ éduqués. Rien d'étonnant à cela: c'est dans la communauté noire et principalement parmi les jeunes, que le chômage est le plus aigu; et une des principales causes du chômage noir est la sous ‑ qualification profes­sionnelle. Au moins l'armée leur offre l'occasion d'apprendre un métier; ce n'est pas pour rien qu'on l'appelle l'économie du pauvre! Mais le problème du recrutement s'est encore aggravé l'an dernier: pour la première fois, aucune des trois armées, ni les "Marines", n'ont atteint leurs objectifs. Résultat: des avions restent cloués au sol faute de pilotes; des navires sont immobilisés faute d'équipages. La marine, à elle seule, souffre d'un déficit de 20.000 officiers. Le problème des réserves se pose avec acuité. Une enquête parlemen­taire a démontré récemment qu'il serait impossible de compenser les pertes su­bies au cours des premières semaines d'un conflit de grande envergure: il man­querait un million d'hommes après cinquante jours de combat. Plus grave encore est le taux élevé des abandons. Leur engagement terminé, les recrues abandonnent l'armée et passent au secteur privé"( 1).

(1) "De l'oncle Tom aux Panthères Noires" de Daniel Guérin.

(2) Il a aussi été découvert que certains sergents remplissaient eux‑mêmes les tests à l'avance pour faire réussir les candidats.

(3) Un autre journal dit plus prosaïquement que "dans les cafeterias des high schools, les recruteurs se font bombarder de fromage blanc et gentiment con­seiller de se mettre leurs prospectus dans le trou du cul... On assiste à un très net déclin du sentiment patriotique et l'opinion la plus généralement par­tagée c'est que l'armée c'est bon pour les cons et les paumés". (agence de presse Libération)

(4) Sont considérés membres de la classe moyenne ceux qui ont terminé des étu­des secondaires!

 

QUATRIEME PARTIE : EGALITE DES DROITS, BLACK POWER, FEMINISME, DROITS DE L'HOMME

 

Nous pouvons maintenant expliquer clairement comment différents mots d'or­dre de la gauche bourgeoise ont été repris voire utilisés contre le proléta­riat, ou autrement dit, comment l'égalité des droits, le black power, le fémi­nisme, ... ont été des armes fondamentales de l'armée, de l'Etat nord américain contre la résistance du prolétariat à la guerre impérialiste.

 

EGALITE DES DROITS ENTRE BLANCS ET NOIRS ET BLACK POWER

 

La guerre au Viet Nam s'est déclenchée sous le drapeau d'un président, Kennedy, qui avait toujours prôné l'égalité de droits entre les blancs et les noirs. Il a dicté une série de lois dans ce sens et plusieurs fois, son admi­nistration avait déjà souligné "la nécessité de laisser la place à une plus grande participation de la communauté noire dans l'armée" au cours de l'élabo­ration des plans grandioses de "réponse flexible". Cependant, à la mort de Ken­nedy, seuls 8 % des noirs participaient à l'armée américaine, étant donné que les tests d'aptitude et d'instruction éliminaient la plupart d'entre eux.

L'administration de Johnson réalisera un pas beaucoup plus important dans l'égalité des droits qui aboutira à la conscription sélective dans le sens in­verse: privilégier les sans ‑ travail, ceux qui finissent l'école primaire sans entrer dans le secondaire. Ce changement radical d'orientation a été le premier pas important vers la participation de 40% de noirs dans l'armée américaine. Il s'accompagnait d'une valorisation du service militaire pour les noirs ‑‑en­traînement, expérience, avantages économiques pour les anciens combattants, résorption du chômage qui sévissait bien plus dans la communauté noire, occa­sion unique d'être traité sur un pied d'égalité avec les blancs, entrée dans un univers viril, supérieur au foyer maternel, …‑‑ autant de "mérites inesti­mables" !

Le manque d'un million de militaires nécessaires pour réaliser les plans de l'armée américaine revient souvent dans les informations sur le problè­me. Ce chiffre est même considéré trop modeste par certains "faucons" qui le portent à deux ou trois millions.

Le deuxième grand pas a été franchi du fait de la concordance d'intérêts entre le populisme du Black Power dont le dirigeant suprême était Carmichael, et la politique de l'administration de Nixon. La ligne clairement définie par Nathan Wright avec son slogan "achetez noir", ligne que suivront les principa­les conférences du Black Power (Newark 1967, Philadelphie 1968 et Atlanta 1970) sera directement soutenue par le président Nixon en personne. Le prolétariat noir (et blanc) était ainsi contraint d'affronter le pouvoir noir réel, celui de Carmichael et de Nixon: celui du capitalisme noir uni au blanc. L'armée marque alors, encore une fois à l'avance, un pas que tout le reste de la soci­été franchira par la suite: pour la première fois dans l'histoire, des officiers noirs sont promus à des postes clés dans la structure de l'armée. Aujour­d'hui, assurer la même proportion de noirs à tous les postes clés de l'armée y compris aux Etats ‑ Majors et commandements généraux, est devenu une règle de fonctionnement de l'armée et devient une norme générale dans la répartition de tous les postes de décision importants de l'Etat nord américain (ministères, ambassades, universités, ...) (1).

Voilà donc la réalisation du black power et l'égalité de droits entre blancs et noirs pour et par l'armée américaine, oeuvre que revendiquent telle­ment de groupes gauchistes.

 

LE FEMINISME

 

Les féministes avaient aussi revendiqué l'égalité des droits, l'égalité des salaires entre hommes et femmes, etc. Dans ce domaine, c'est aussi l'armée qui a devancé le reste de la société en donnant satisfaction au féminisme.

Au fur et à mesure que la gravité de la crise du recrutement a été recon­nue (en 1976‑ 1977), le féminisme multipliait ses déclarations sur les droits é­gaux, les droits de l'homme et de la femme", la nécessité de pouvoir servir également la patrie... et l'armée a procédé à l'engagement d'un nombre crois­sant de femmes. La possibilité que l'armée soit sauvée par les femmes était directement envisagée comme telle (2) et la promotion de femmes à des postes, de responsabilité tendant à la réelle égalité entre hommes et femmes, devint la politique officielle de l'armée. Aujourd'hui il y a approximativement 200. 000 femmes sous l'uniforme de l'armée nord américaine.

(1) Cette situation serait encore aujourd'hui inconcevable (et elle est très mal vue) dans d'autres grandes puissances impérialistes moins frappées par la lutte de classes.

(2) cf. "L'armée sauvée par les femmes" dans Le Soir illustré du 12/6/1980

Mais "l'armée américaine sauvée par les femmes" n'implique pas seulement le recrutement de femmes. En effet, toutes les informations affirment que, dans tous les corps de l'armée, grâce au fait que l'armée est l'unique secteur de la société qui applique rigoureusement le principe "à travail égal, salaire égal" et qui permette aux femmes d'accéder aux responsabilités auxquelles el­les n'accèdent pas dans les autres secteurs, la motivation pour l'engagement militaire est plus grande.

La grande presse présente le problème ainsi: "contrairement aux jeunes hommes, les femmes ne s'engagent pas en désespoir de cause, faute de mieux. La plupart d'entr' elles ont une meilleure instruction de base que leurs cama­rades masculins. Elles passent plus aisément et plus brillamment les tests d'ap­titude. Et surtout, elles sont motivées _" Et, voilà les explications: "Je n'aurais jamais pu payer les études que l'armée m'a offertes ... Il y a aussi le fait que l'armée est une institution égalitaire qui applique rigoureusement le principe: à travail égal, salaire égal. Et elle offre aux femmes des respon­sabilités qu'elles trouvent rarement à exercer dans le secteur privé ..." Et après avoir parlé des difficultés que trouvent les hommes pour apprendre le fonctionnement des armes modernes, le même article dit: "Les femmes qui s'en­gagent se familiarisent généralement vite avec le fonctionnement des équipe­ments sophistiqués. Une des raisons pour lesquelles les femmes réussissent dans l'armée est qu'actuellement, la plupart des activités réclament moins de muscle que d'intelligence, selon la définition d'une femme soldat qui sait de quoi elle parle puisqu'elle a atteint le grade de général". (1)

(1) cf. "L'armée sauvée par les femmes" dans Le Soir illustré du 12/6/1980

Au fur et à mesure que l'effort de la bourgeoisie pour constituer l'armée totalement flexible, présente partout et disposée à tout, trouve comme sérieux obstacle le manque de disposition du prolétariat à se soumettre à l'uniforme et à l'armée; que l'armée de métier, sans service militaire obligatoire ne ré­sout absolument pas ce problème; que la conscription est à nouveau envisagée; les féministes se pressent à apporter leur grain de sable à la politique gou­vernementale. Ainsi, quand "la politique Reagan" c'est ‑ à ‑ dire la militarisa­tion générale débutée par l'administration Carter présente le projet de recen­sement des femmes en vue du rétablissement de la conscription, Eleonor Smeal, présidente de l'Organisation des Femmes Américaines, déclare; "Nous sommes des citoyennes à part entière et nous devons servir notre pays ».

L'opinion publique est évidemment en retard sur les faits: les mass ‑ media, le Congrès racontent encore que, malgré l'importance relative chaque fois plus grande des femmes, elles ne seront pas envoyées au combat et surtout pas au combat rapproché. Cela est évidemment un mythe reconnu tel par les spécialis­tes, hommes et femmes de l'armée. Ainsi, par exemple, si on prend la fameuse division aéroportée qui serait la première engagée en cas de conflit de type "demi ‑ guerre" où, sur 35.000 soldats, il y a 1700 femmes, il est inimaginable de maintenir la distinction entre "combattants" et non‑ combattantes". En effet, même si cette consigne existait pour les femmes, celles qui seront larguées en parachute en territoire ennemi, pour remplir une mission d'organisation et d'appui logistique, seront mêlées dans un combat qui ne connaîtra ni "lignes" ni fronts", étant donné que les engagements, pour ce type de corps d'interven­tion rapide, sont mobiles, comme au Viet Nam ou comme aujourd'hui en Afghanis­tan ou comme dans toute "demi ‑ guerre" où la guérilla a une importance considé­rable. Dans la force aérienne, les femmes sont pilotes d'hélicoptères, d'avi­ons citernes et d'avions de transport géants, ce qui sans aucun doute ne peut les épargner d'être combattantes. D'autant plus dans l'armée de terre où, dans un document officiel (1), il est spécifié que "les femmes ne sont pas des sol­dats de temps de paix, elles peuvent être engagées contre l'ennemi, se trouver en contact direct avec celui‑ci et courir le risque d'être capturées".

Malgré cela, le mythe des femmes non‑combattantes est maintenu dans l'o­pinion publique parce que même le féminisme le plus radical recule devant la réalisation intégrale de ses propres mots d'ordre: "servir à part entière la patrie" en toute "égalité entre hommes et femmes".

 

LA REUSSITE DE CARTER

 

Malgré les bons services des féministes, des idéologues du Black Power et en général de la politique d'égalité des droits dans l'armée américaine, le nombre d'engagés a continué à décroître jusqu'en 1979. Depuis, il y a eu une reprise du rythme de recrutement et en 1980 les objectifs quantitatifs planifiés en 1979 ont été atteints (105.000 recrues) bien que ce chiffre soit en­core tout à fait insuffisant par rapport aux nécessités estimées pour faire face aux plans envisagés.

Cette réussite relative de la bourgeoisie fait partie de la réussite plus globale de l ' Etat américain dans le processus de militarisation, grâce à la politique de Carter. Comme nous l'avons dit, la "politique Reagan" est déjà d'application durant la dernière année du mandat de Carter. C'est à ce moment ‑ là que, pour la première fois depuis Kennedy, le rythme des dépenses militaires est accéléré, l'adhésion de la population à la politique de l' Etat est lé­gèrement récupérée et les objectifs quantitatifs de recrutement sont atteints.

Evidemment, cela contredit le sens commun qui voit dans l'échec électoral le Carter un échec de sa politique. Rien n’est plus faux. La réussite de l'admi­nistration Carter en ce qui concerne la fortification de l'Etat, impliquait inévitablement le sacrifice de son protagoniste, Carter, qu'elle qu'était la volonté de ses partisans.

L'administration Carter s'est présentée elle ‑ même, nationalement et internationalement, comme peu encline à la militarisation, pour ensuite réussir à présenter sa politique de militarisation comme une nécessité inévitable à ap­pliquer malgré elle, en réponse à l'attaque de l'autre bloc, regagnant ainsi l’adhésion de la population nationale et internationale à ses projets.

La réussite n'est donc pas celle de Carter, mais celle de l'Etat bourgeois. En sacrifiant (très peu) son héros, en le présentant comme anti ‑ héros, et même comme traître, responsable de la débâcle  militaire en Iran, en Afgha­nistan, de la faiblesse en Afrique, ....) en faisant que ce soit l'opinion publique nationale et internationale qui exige ‑‑"transformons l'Iran en un par­king", ''Plus jamais d'Iran"‑‑ enfin plus de fermeté de l'Etat nord américain, plus d'armes, plus de recrutement, plus d'action militaire, l'Etat bourgeois se renforce. Et en cela, la substitution de l'administration Carter par l'ad­ministration Reagan était implicite. Ce n'est, ni plus ni moins, que la concré­tisation de la politique des "droits de l'homme", forme d'attaque impérialiste de l'autre bloc dans laquelle ce n'est pas le résultat militaire immédiat qui est visé, mais un résultat politique plus global que commande le passage de l'élaboration du projet de réponse flexible à sa concrétisation. La différence entre Carter et Reagan peut être comparée à celle qui existe entre l'usurier qui prête l'argent et le même usurier qui le touche (1). C'est pour cela que nous ne nous étonnons pas que le "changement" de politique militaire a commen­cé pratiquement une année avant les élections, avant que ne soit fixé qui se­rait chargé de l'appliquer.

(1) Les contradictions entre les deux administrations, dérivées des intérêts fractionnels différents que nous n'avons pas considérés ici, se situent évidemment au niveau secondaire par rapport à ce que nous affirmons.

 

LA NOUVELLE CAMPAGNE PUBLICITAIRE DE RECRUTEMENT

 

Face au point critique de 1979, non par un changement stratégique de la po­litique militaire mais dû aux impossibilités tactiques d'opérer une nouvelle phase de militarisation, l'administration Carter a lancé, au début de l'année une nouvelle campagne publicitaire d'un style jamais connu auparavant et qui confirme une fois de plus que l'évolution de l'armée précède toujours cel­le du reste de la société bourgeoise.

C'est l'agence publicitaire Ayers localisée à New York qui a été chargée de cette campagne. Pour l'agence, il s'agissait de vendre l'armée comme tout autre produit et pour cela, de faire des études de marché, d'étudier le profil du consommateur: fille ou garçon de 17 à 24 ans, etc. Mais il existe une dif­férence entre n'importe quel produit et l'armée: en général on fait une étude de marché pour adapter le type et les qualités d'un produit à fabriquer; or, dans le cas de l' armée, il s'agit d'adapter le consommateur au produit. L'ar­mée ne peut pas être façonnée à l'image du consommateur, elle doit répondre aux exigences bien déterminées de son rôle de pilier central de l'Etat. Ainsi par exemple, on peut constater que le consommateur est rebuté par la discipli­ne de l'armée, mais si certaines adaptations pour y pallier sont possibles, ce n'est que l'image rébarbative de l'armée qui peut être atténuée, mais pas la réalité de l'armée même.

La contradiction de fond est évidemment insoluble mais l'agence a fait les plus grands efforts. Elle a constaté précisément dans son enquête que l'i­mage de l'armée était réaliste et que c'est pour cela que seulement les cons, les illettrés ou des jeunes très endettés allaient à l'armée, se soumettre à cette vie monstrueuse, faute de mieux. Elle a décidé de mieux représenter le produit, de créer une image tout à fait nouvelle de l'armée. Des publicistes, des sociologues, des psychologues ont testé une série de formules pour recré­dibiliser l'armée aux yeux des pauvres consommateurs. Sur base de ces enquêtes, la campagne s'est structurée et, par tous les moyens de communication, simul­tanément à la "plus grande catastrophe nationale", la prise d'otages en Iran, elle a été mise en marche: "L'armée c'est smart et fraternel". L'argument technologique a été défini comme le plus décisif pour toucher le consommateur ; pour séduire le candidat, il fallait insister sur le haut niveau de compétence technique: "Volez avec l'armée", "réalisez ‑ vous au maximum dans l'armée", "Voyagez, connaissez le monde avec l'armée".

Habituée à trouver une clientèle même si elle n'est pas disposée à payer comptant, l'agence Ayers a aussi trouvé pour l'armée une formule "achetez main­tenant, payez plus tard". Elle consiste à faire signer des engagements aujour­d'hui pour rejoindre les rangs de l'armée 12 ou même 18 mois plus tard. L'en­gagement conclu, la certitude financière assurée, la période avant de rejoin­dre l'armée est présentée comme "les meilleures vacances de la vie".

Rien n'est épargné pour attirer les jeunes: pancartes, films distribués gratuitement dans toutes les high schools, exhibant beaux garçons et belles filles souriant à leur nouvelle carrière, des groupes d'hommes et de femmes les plus sexy possible, et titrés: "Gang up on the army" (Rentrez en bande à l'armée) et il est expliqué que maintenant dans cette armée qui n'a rien de traditionnel ni de bureaucratique, on peut entrer en bande: "Amenez vos co­pains et vos copines", "Vous ne serez pas séparés", "Accompagné de tes amis, tu pourras avoir de nouvelles expériences en Europe", .... Il s'agit d'une des entreprises criminelles les mieux présentées dans l’histoire, il s'agit de vendre des passeports pour la mort et l'assassinat des prolétaires dans le monde, avec la même méthode qu'on vend des chemises, des fromages ou des voyages touristiques. Et au cours de l'année 1980, cette cam­pagne a donné les résultats escomptés; pour la première fois depuis des années le nombre de recrues attendu au début de l'année a été atteint.

 

CINQUIEME PARTIE: LES PERSPECTIVES

LE DEPLACEMENT DE LA CONTRADICTION

 

Aujourd'hui, l'armée connaît un nouveau grand bond dans son renforcement opéré depuis déjà deux années. L'Etat nord américain continue à rendre effecti­ve la politique des droits de l'homme et la capacité d'adaptation de l'armée à toute idéologie ‑ ‑féminisme, égalité de droits, de races, black power‑‑ et aux nouvelles modes ‑‑sexisme, tourisme, etc.‑‑ Les projets grandioses d'une armée présente partout et prête à tout type de guerre, fonctionne à plein ren­dement et il semblerait qu'il n'y ait pas de frein possible à cette machine infernale. Et cependant, il n'est pas difficile de prévoir que bientôt tous les problèmes se reposeront avec plus de force parce qu'aucune contradiction n'a trouvé de solution stable, parce que toutes les contradictions ont seulement été reportées.

Au niveau plus général (qui dépasse largement les prétentions de ce texte) il est certain que, bien que la bourgeoisie mondiale ait emporté certaines vic­toires importantes contre le prolétariat, et qu'on ne se trouve pas dans une situation de lutte mondiale comme celle qui a caractérisé les années 1968 à 1973, la situation n'a rien de comparable à la veille de la deuxième guerre mondiale où l'alignement du prolétariat mondial derrière le drapeau national (après a­voir été battu par la contre ‑ révolution démocratico ‑ terroriste à l'échelle mon­diale) était presque complet. Bien au contraire, la situation actuelle du pro­létariat mondial se caractérise par une série de réémergences qui, bien que sporadiques, ont à plusieurs reprises annoncé la possibilité de se généraliser internationalement (en 1976 et 1980). Ni cette généralisation ne s'est encore con­crétisée, ni la victoire de la bourgeoisie ne s'est faite décisive. Le problè­me s'est déplacé et la contradiction guerre et révolution se présentera alors avec plus d'acuité de la part des deux classes de la société.

Au niveau des Etats ‑ Unis, cela est entièrement valable et, bien que la victoire partielle de l'Etat est indéniable et visible dans le renouveau du nationalisme, comme dans la recomposition de la politique de recrutement et d'adhésion de la population à l'armée, tous les éléments indiquent que l'appli­cation des nouvelles mesures d'austérité se heurtera à une forte résistance ouvrière (les prévisions syndicales ‑ patronales le confirment), résistance qui rebalayera la transitoire et instable unité nationale et repolarisera la soci­été entre les classes qui la composent. L'affirmation de la lutte prolétarien­ne défendant ses propres intérêts de classe, reposera avec d'autant plus de force tous les problèmes antérieurs y compris la désorganisation et l'indisci­pline dans l'armée.

En effet, en regardant de plus près et en ayant comme prémisses la non ­défaite totale du prolétariat et la nécessité imminente pour l'Etat d'attaquer plus fort le niveau de vie de la classe ouvrière, on peut affirmer que la vic­toire de la bourgeoisie est partielle et limitée et aussi que les méthodes utilisées se retourneront contre la bourgeoisie même.

 

DEGAT IDEOLOGIQUE

 

La bourgeoisie aux Etats ‑ Unis a déjà brûlé des cartouches importantes (1). Au moment même où l'idéologie féministe, du black power, de l'égalité des droits, est devenue l'idéologie officielle de l'armée, a servi à remilitariser la société et recomposer la santé de l'armée, cette idéologie commence à per­dre l'attraction qu'elle exerçait auprès des ouvriers. Comme il n'y a pas tant d'autres moyens pour recomposer la nation et l'armée, la nouvelle vague de lut­tes ouvrières déferlera sur une bourgeoisie énormément affaiblie dépourvue de ressources pour combattre le prolétariat. Cependant, il est encore prématuré d'affirmer que ce type d'idéologie a déjà rempli son rôle jusqu'à épuisement. Nous voulons simplement souligner que, par exemple, le black power n'attire plus le prolétariat noir ni blanc, et que, pour la bourgeoisie, il sera beau­coup plus difficile de liquider une lutte de classe au nom d'une lutte de race. Il y a une quinzaine d'années, le mot d'ordre d'égalité de droits entre hommes et femmes, entre noirs et blancs, mobilisait des masses dans la rue et c'est au nom de cette égalité que la lutte contre l'Etat et son Droit était dévoyée et liquidée. Mais aujourd'hui, c'est depuis la maison blanche que ce mot d'or­dre dicte la politique militariste des forces armées et il n'a plus ni ne pour­ra avoir (tout au moins sous cette forme) l'importance qu'il a eue dans le passé.

(1)    Cela pourrait être comparé (non assimilé) à l'utilisation des "gouverne­ments socialistes", des "fronts populaires" qui, pour cette génération de pro­létaires ne pourraient pas avoir la même attraction que dans le passé, comme le montrent déjà les exemples au Pérou, Chili…

VERS UNE INDISCIPLINE ENCORE PLUS GRANDE DANS L'ARMEE

 

L'intégration des femmes dans l'armée a été efficiente et en principe les hommes auraient aussi augmenté l'efficacité de l'armée grâce aux rapports avec les femmes. Même dans les Marines (qu'il ne faut pas confondre avec l'US Navy) il y a quelques 8.000 femmes. L'entrée des femmes ou de bandes dans l'armée ne s'est pas faite sans heurts mais toutes les informations confirment la ré­ussite de l'opération.

Cependant, à moyen terme, nous augurons plus de problèmes que jamais dans l'armée. En effet, l'armée se base sur la déshumanisation, l'individualisation extrême. On va à la caserne comme à l'usine, en laissant la vie chez soi, pour obtenir des moyens de vie. Tout ce qui rappelle que le soldat puisse être un sujet, doit être abandonné chez soi pour que l'armée fonctionne comme il faut. Un bon soldat ne peut être que la négation de l'homme; il peut consommer nour­riture, armes, sexe,... seulement en tant que numéro indéfini. Dans l’armée, il ne peut y avoir ni hommes, ni classes sociales; l'unité de l'armée est basée sur cette négation concrétisée dans la discipline.

Cela est évidemment en contradiction avec la vie même des classes socia­les et leurs intérêts. Avec la nouvelle politique de l'armée tous les problè­mes s'aggravent et malgré le succès immédiat, toutes les contradictions entre la vie et l'armée réapparaîtront avec plus de violence et se manifesteront par des problèmes d'indiscipline dans l'armée.

Par exemple, pour le bon soldat (homme ou femme) l'exhibition de la femme en caoutchouc ou du pénis en plastic est satisfaisante. Comme un numéro, il remplit sa fonction biologique pour être un bon soldat. Mais déjà la coexisten­ce des deux sexes bouleverse la vie de la caserne; il y a des aspects de la vie, même d'une vie bornée à la reproduction, qui ne peuvent être complètement niés et le fait même de les interdire rappelle l'incompatibilité entre l'armée et la vie. L'armée a fait le maximum pour que le sexe continue à être le sexe mort, discipliné, nié comme vie et réalité sociale, reconnu comme simple néces­sité biologique. "Pour raisons de discipline les romances entre supérieurs et subordonnés sont proscrites. Les quartiers des femmes sont nettement séparés de ceux des hommes. Mais cela n'empêche rien: ni les idylles ni les mariages instantanés qui durent l'espace d'un engagement ou qui déterminent les con­joints à quitter l'armée ensemble avant l'expiration de leur contrat, ..."

« 10% des femmes attendent un heureux événement. L'an dernier, la proportion est même montée à 14%. Phénomène normal disent les autorités militaires, on s'en accomode , même si la moitié des futures mères sont célibataires"; disait en 1980 un journal belge (1).

La contradiction entre la négation de la vie humaine et ce qui en reste ne peut qu'être renforcée avec le type de politique de recrutement actuel. Malgré le résultat immédiat positif, ceux qui sont recrutés sur base de la promesse de voyager, de "voler avec l'armée", d'aller se promener en Europe, de ne pas être séparés de leur bande, de rencontrer de belles filles ou de beaux garçons, selon la publicité, ceux qui vont à l'armée pour payer leurs dettes, qui signent pour recevoir immédiatement de l'argent sans savoir qu'ils vendent leur vie future, ne pourront pas être de bons soldats. Avant même d'être engagés directement dans une guerre, il apparaîtra clairement que chacune de ces promesses n'est qu'un leurre. Et la lutte militaire ouverte contre l'autre bloc et contre la lutte révolutionnaire du prolétariat défaitiste fera apparaître encore plus directement que l'armée c'est la mort.

La bourgeoisie fait cela, non parce qu'elle le considère comme la meil­leure méthode, mais parce que les autres méthodes ont échoué et parce que l'obligation du service militaire ne pouvait être maintenue sans attiser l'hostilité d'un prolétariat qui refusait ouvertement la conscription. Dans le futur, la bourgeoisie tentera à nouveau de réintroduire le service militaire obligatoire, quand la carotte de la publicité ne pourra plus remplacer le bâton de l'obligation. La bourgeoisie. combine toujours la carotte et le bâton, ne pourront pas être de bons soldats.

 

COMMENT CHAQUE CLASSE SE PRFPARE POUR LA LUTTE A VENIR

 

L'actuelle tactique pour réaliser l'armée présente partout, prête à tout, pourra donc échouer. Des secteurs conscients de la bourgeoisie comme du prolé­tariat savent que toutes les contradictions ne sont que reportées et qu'elles éclateront avec d'autant plus de force dans un futur proche.

Pour cette raison, une alternative bourgeoise aux méthodes de militarisa­tion de Reagan, qui n'a rien à voir avec celle des "colombes" fortement décré­dibilisée, s'ébauche déjà. Il s'agit du Front entre le plus grand syndicat, l 'AFL‑ CIO et le patronat, respectivement représentés par M. Lane Kirkland et M. Clifton Garvin, président de l'Exxon. Ce front a déjà connu le succès de la signature d'un document commun dans lequel l'AFL‑ CIO ''engage le soutien du mouvement ouvrier organisé au système capitaliste, en échange du soutien du patronat aux conventions collectives et le droit à l'existence des syndicats (2). Cette opposition part (en plus des intérêts fractionnels bourgeois que nous ne traitons pas ici) de l'intuition que la politique de Reagan ressemble trop à celle qui a conduit à la guerre au Viet Nam mais ne propose pas un vé­ritable projet de militarisation alternatif qui puisse être jugé moins "faucon que celui de Reagan. Lane Kirkland et une partie importante de la mafia syndi­cale, liés au "comitee of present danger", mais aussi à la Commission trilaté­rale, préparent ainsi une issue à la crise future ...

(1)    Il ajoute que le fait que "trois femmes officiers aient accepté de poser demi ‑ nues pour un grand magazine masculin" a causé beaucoup plus de problème à l'armée.

(2)    Extrait du Monde Diplomatique.

De notre point de vue, le problème de cette nouvelle phase de lutte où les contradictions éclateront avec plus de force, n'est pas si elle deviendra ou non réalité, parce que cela peut être considéré avec la certitude d'un fait déjà accompli. Le problème est de savoir si le prolétariat sera ou non capable de tirer les leçons du passé, de se doter d'une direction révolutionnaire, ca­pable de reconnaître ses ennemis et d'opposer à la guerre impérialiste la force révolutionnaire d'une classe organisée luttant directement et consciemment pour la destruction de l' Etat et de son armée bourgeoise. L'idéologie anti­ organisative qui justifie l'impréparation actuelle, la faiblesse numérique et organisative des forces qui se situent dans la ligne du Parti, constitue déjà un réel handicap pour le prolétariat, handicap dont le dépassement dépend de sa reconnaissance et de l'action volontaire, organisée et consciente de l'a­vant ‑ garde pour diriger, contre toutes les forces bourgeoises, les révoltes à venir vers la révolution communiste.

Ce texte est une modeste contribution à l '  oeuvre de Parti. Il nous reste à souligner que sur ce thème on est pratiquement parti de zéro; que le retard que les groupes révolutionnaires accusent en cette matière est particulièrement alarmant. Nous considérons ce texte comme un premier pas dans l'approche de la question militaire dont la connaissance des armées bourgeoises. Nous ré­insistons sur l'importance de la question et appelons les prolétaires communis­tes à redonner à la question militaire la véritable place que le marxisme ré­volutionnaire lui a toujours accordée.

 

"L'armement est devenu le principal but de l'Etat; il est devenu un but en soi; les peuples ne font plus que nourrir et vêtir les soldats. Le militarisme domine et dévore l'Europe. Mais le militarisme porte en soi le germe de sa propre ruine. La concurrence entre les di­vers Etats l'oblige, d'une part, à allouer chaque an­née plus d'argent pour les forces armées, donc à accé­lérer toujours plus la crise financière, de l'autre, à prendre toujours plus en considération le service militaire obligatoire, et en fin de compte, à familia­riser le peuple avec le maniement des armes, donc à le rendre capable, à un moment donné, de faire triompher sa volonté face à sa Majesté le commandement militaire. Et ce moment arrive quand la masse du peuple ‑‑les travailleurs des villes et des campagnes‑‑ acquiert une volonté. A ce point, l'armée dynastique se conver­tit en armée populaire: la machine se refuse à servir, le militarisme périt par la dialectique de son propre développement."

Engels ‑ Anti‑ Dühring – 1877

 

 


CE13.2 L’ARMEE ET LA POLITIQUE MILITAIRE DES USA (II)