La fondation de la Troisième Internationale, l'Internationale Communiste, fut l'une des plus hautes expressions de l'internationalisme prolétarien. Elle exprimait le mieux le caractère mondial et directement internationaliste de la vague de lutte des années 1917 - 1923, et même plus tard, qui ébranla le monde bourgeois de Moscou à Chicago, de Milan à Shanghai... dés sa naissance (premier congrès de mars 1919), l'Internationale Communiste définit sa fonction comme la centralisation mondiale de toutes les forces réellement révolutionnaires, force qui s'étaient violemment opposées à la première guerre impérialiste mondiale en affirmant le défaitisme révolutionnaire (cf la gauche zimmerwaldienne).

Dans de nombreux pays existait, ou venait de se constituer un écho à octobre 1917, des groupes communistes de gauche encore séparés les uns des autres qui se sont centralisés au sein de l’Internationale (1). Une des œuvres les plus marquantes de l'Internationale Communiste a certainement été de tenter de fusionner, au feu de la révolution d'octobre 1917, toutes ces expressions du mouvement communiste mondiale.

Mais autant la fonction centrale de l'IC (cf. le premier congrès) correspondait à la nature internationaliste des luttes ouvrières, autant l'IC dans la grande majorité resta marquée par des conceptions sociales - démocrates quant aux questions dites “coloniales” ou “de libération nationale”. Pour la majorité  de la Troisième Internationale, il fallait opposer à la trahison de la Deuxième Internationale qui avait sombré en plein délire nationaliste et patriotique (soutenant sa propre bourgeoisie sous des prétextes divers, “autonomisme”, “séparatisme”, “centralisme”, etc.) la position du “soutien non pas en paroles mais en actes, à tout mouvement d'émancipation dans les colonies” (2). La nature de cette émancipation n'était pas clairement précisée: tantôt il était question de lutte purement prolétarienne s'opposant tant à la bourgeoisie “étrangère” qu'à la bourgeoisie “nationale” ; tantôt il s'agissait d'un combat contre la bourgeoisie colonisatrice en vue de l'établissement d'un régime démocratique vu comme une phase nécessaire avant le passage à la lutte purement communiste. C'est cette deuxième conception qui se concrétisa de plus en plus dans le fait que l’Internationale Communiste chercha des alliés, non dans l’avant- garde prolétarienne d'Asie, d'Afrique (et dans une certaine mesure d'Amérique latine et de quelques zones périphériques d'Europe), mais au sein de la bourgeoisie et des partis nationalistes de ces zones (Attaturk, Chiang Kai Shek...). En effet, dans une époque de lutte de classe intense, où les choses évoluent vite, ce qui n'était dans les années 1919,1920 encore que des insuffisances que la force du mouvement prolétarien pouvait surmonter, se transforma en véritable entrave à la révolution mondiale. Et la position de l’Internationale Communiste sur la question nationale en particulier allait promouvoir le frontisme inter- classiste, les invitations de délégués nationalistes “des pays coloniaux et semi- coloniaux”.

Le manifeste que nous republions ici montre la lutte au sein même de l’Internationale Communiste contre une telle conception qui revient à limiter l’internationalisme du prolétariat à certaines zones géographiques. Bien que peu développée au point de vue théorique (cf. plus loin), la position que défend ce manifeste est réellement internationaliste quant à la question nationale. De la même manière existait dans les premières années de l’Internationale de fortes tendance communistes de gauche (dites “gauchistes”), non unifiées, mais matérialisant le caractère prolétarien encore vivace dans l’Internationale Communiste.

Ce débat n'était pas facilité - au contraire - par le manque et la déformation des informations dont disposait l’Internationale Communiste en Europe. Il va de soi que la presse bourgeoise tentait de masquer les luttes communistes qui se déroulaient dans les colonies en des luttes nationalistes contre le joug de la bourgeoisie métropolitaine. Il n'y était jamais question de prolétaires, d'ouvriers, mais seulement d’indigènes, de peuples arriérés, etc.. Le manifeste souligne l’ignorance du prolétariat britannique du caractère réel de la lutte. De fait, si les ouvriers des métropoles voient leurs alliés non dans les ouvriers des autres pays mais dans les mouvements de libération nationale, il est normal qu'ils se désintéressent d'autant plus des luttes dans les autres continents.

L'importance de ce manifeste vient de son affirmation de la nécessité (et aussi présence) de la lutte communiste dans tous les pays. Mais une des ces grosses faiblesses, qui va en fait à l'encontre d'un véritable internationalisme, est la conception de l’aristocratie ouvrière. Croyant que les salaires plus élevés (comparés à ceux des ouvriers des colonies) sont payés grâce à la surexploitation du prolétariat des colonies, cette conception pose les prolétaires des métropoles et des colonies en concurrents.

Les positions politiques de “soutien aux mouvements de libération nationale” d'un côté et “d’aristocratie ouvrière dans les métropoles” de l'autre se conjuguent en fait pour nier les fondements matériels de la solidarité de classe. Celle-ci n'est pas un vœu pieu, une question morale, une collecte de fonds, mais une nécessité immédiate de toute lutte du prolétariat qui trouve sa concrétisation dans la lutte à mort des prolétaires contre “leur propre” bourgeoisie, et dans la centralisation des luttes, c'est-à-dire des forces, l'expérience des positions politiques du prolétariat. C'est de ce besoin-là que l’IC est née. C’est de renier ce besoin qu'elle est morte, avec l'adoption du “socialisme en un seul pays”.

Aujourd'hui comme hier, la lutte des ouvriers en Iran, en Pologne, au Salvador, est interprétée, falsifiée par nos ennemis de telle sorte que les prolétaires de “nos” pays considèrent ces luttes comme des luttes de “libération nationale”, “religieuses”, ou qui visent à un simple changement de forme de la dictature capitaliste.

Aujourd'hui les internationalistes comme hier le parti révolutionnaire de l’Inde, doivent lutter contre toutes les barrières, dévoilant l’ignorance dans laquelle la bourgeoisie laisse le prolétariat ; montrant le caractère prolétarien des luttes ouvrières dans l'ensemble de la planète. Aujourd'hui comme hier, l’important est non seulement de reconnaître qu'en Iran, en Pologne, au Salvador, le prolétariat lutte pour le communisme, mais encore il faut développer partout dans le monde la lutte des ouvriers contre “leur propre” bourgeoisie, seule façon effective de marquer la solidarité de classe entre tous les prolétaires.

Lorsqu’on étudie le manifeste du parti communiste de l'Inde, on constate de prime abord la mise en évidence du caractère social, révolutionnaire et prolétarien du mouvement ouvrier en Inde. Celui-ci se donne comme objectif déclaré la rupture avec l’indifférentisme du prolétariat du reste du monde (“normal” si l'on voit que les mouvements prolétariens en Inde étaient qualifiés de “nationalistes ”) et la volonté de lier les luttes du prolétariat en Inde à celles des ouvriers du reste du monde.

C'est directement que ce manifeste s'adresse au prolétariat des métropoles, aux ouvriers d'Angleterre, pour leur rappeler la position communiste invariante:

“Nous voulons faire savoir au prolétariat du monde que le nationalisme appartient par essence à la bourgeoisie, surtout quand le prolétariat se réveille en appelant à la révolution mondiale.”

(1) la gauche hollandaise (Gorter, Pannekoek, Roland Holst), italienne (Bordiga), suisse (J. Herzog), allemande (Luxembourg, Liebknecht, ainsi que les “radicaux de gauche”), belges (War Van Overstraeten  et “l'Ouvrier Communiste”), française (Péricat et le groupe “L'internationale”, Monate et Rosmer et la “Vie ouvrière”, Sadoul et le groupe communiste de Moscou), bulgare (les “tesnjaki” = “étroits”), américaine (les I.W.W. et le S.L.P. de Lyon), anglaise (Sylvia Pankhurst et le Worker's Dreadnought), …

(2) position adoptée au deuxième congrès (1920) et incluse dans les 21 conditions d'admission à l'Internationale Communiste (condition n° 8).


CE10/11.5 Mémoire ouvrière: Manifeste du parti révolutionnaire de l'Inde 1920