Quelques leçons d’octobre 1917

A. Situation en Russie avant 1917

Pour pouvoir tirer certaines leçons des insurrections d'octobre 1917, il nous faut préalablement  aborder le cadre général dans lequel se dérouleront ces hauts faits de l'histoire du mouvement ouvrier.

L’introduction et le développement massif du capitalisme en Russie se sont effectués tout en maintenant la domination de l’absolutisme tsariste. Ce sont d'ailleurs ces mêmes couches “tsaristes” qui furent l'un des meilleurs véhicules du développement “par en haut” du capitalisme en Russie et qui se transformèrent ainsi pleinement en bourgeoisie - classe porteuse des rapports de production capitalistes. De se maintien superstructurel du tsarime à la tête de l'Etat bourgeois en Russie (*), de nombreux “marxistes” ont tiré les assertions selon lesquelles la Russie était encore en cette fin du dix-neuvième siècle, début du vingtième siècle, “semi- féodale” - voire entièrement - et qu'il convenait donc pour le prolétariat (tiens, il existait donc!?) de faire une révolution bourgeoise afin “d’imposer” le mode de production capitaliste qui développerait ainsi en retour le prolétariat. Alors seulement celui-ci pourrait faire sa propre révolution. Mais ces théories comme tous les sophismes furent brutalement remises en cause par la pratique même des ouvriers qui régulièrement luttaient pour leurs propres et exclusifs intérêts de classe. Le prolétariat de Russie se constituait  d'une part de millions d’ouvriers agricoles vivant dans la misère la plus noire et d'autre part de très grandes concentration d'ouvriers d'industrie.

En 1861 le tsar Alexandre II avait décidé, sous pression de nombreuses luttes, de supprimer le servage. Cela correspondait aux nécessités mêmes du développement capitaliste. Le développement industriel, extrêmement rapide, demandait en effet une grande réserve d’hommes libres pouvant (devant!) vendre leur seule marchandise: leur force de travail. Et, bien entendu, cette libération juridique n'a fait qu'empirer le sort des anciens serfs. D'abord parce qu’avant de se vendre, l'ouvrier devait racheter sa liberté en travaillant gratuitement trois ou quatre mois par an pour son ancien maître. Et qu'ensuite, cette libération des serfs s’accompagna d'une redistribution des terres qui entraîna le fait qu'en 1878 la moitié des 21 millions d’ouvriers agricoles n'avait même plus de quoi subsister (**). La Russie va donc connaître

(*) Ce fait n'est évidemment pas unique dans l'histoire du capitalisme ; il suffit de nous référer à toutes les royautés existant aujourd'hui encore dans le monde!

(**)  Nous renvoyons les lecteurs intéressés, à voir comment aujourd'hui encore le capital utilise l’esclavage, à notre texte: “Comment aujourd'hui le mode de production capitaliste utilise comme une de ses formes subsidiaire l’esclavage ouvert : l'exemple des Etats- Unis” in communismo n° 7. Cet exemple valable aujourd'hui pour l’esclavage l’était d'autant plus il y a un siècle pour le servage en Russie de nombreuses luttes dites “paysannes”  dures et répétées, toutes effroyablement réprimées dans le sang.

Il existait d'autre part en 1905 près de trois millions d'ouvriers d’usine dont une grande partie étaient les fils des serfs fraîchement “libérés”. Ce prolétariat urbain avait comme caractéristiques : 1) sa concentration (la plus élevée du monde à Petrograd) ; 2) sa jeunesse ; 3) ses liens étroits avec les ouvriers des campagnes car nombreux étaient ceux qui devaient retourner à la campagne, formidable réservoir de main-d’œuvre à bon marché, quand le chômage sévissait.

C'est dans ces conditions que va avoir lieu la grande vague de lutte de 1905- 1906. Cette lutte, longue, violente et acharnée, va prendre fin dans une répression sanglante accompagnée par une vague de réformes tant “économiques” (réforme agraire de Stolypine) que “politiques” (création de la première douma - le parlement). C’est au cours de ses grandes luttes que la tendance de toujours des ouvriers à s'associer pour la lutte va prendre la forme de soviets ouvriers. Ceux-ci, organes de masse, centralisés, porteront à leur tête (à Petrograd) un jeune militant révolutionnaire: Léon Trotski. La répression liquida violemment ces tentatives d’instauration d'un pouvoir ouvrier mais n’empêchera pas Lénine et d'autres de tirer de cette vague de lutte de nombreuses leçons concernant notamment la lutte armée et l'art de l'insurrection dont nous reparlerons plus loin dans ce texte.

B. Les prémisses

Le mouvement communiste  représenté principalement par la fraction bolchevique va être en Russie régulièrement décapitée par les nombreuses exécutions, les déportations, les emprisonnements et l'exil de ses militants les plus clairs et les plus actifs.

Dans les mouvements de 1905 apparaissait  déjà plus clairement le rôle d'avant- garde qu’assumait le prolétariat des villes (Pétrograd et Moscou), et celui sous l’uniforme, principalement les marins de la Baltique et ceux de Cronstadt. Ces avant- gardes se devaient de diriger, d’entraîner, de centraliser le reste des prolétaires et principalement ceux de la campagne, qui composaient en grande partie l'armée tsariste.

En juillet 1914 des vagues de luttes, des affrontements, des manifestations vont avoir lieu ; mais ils vont être arrêtés à la fois par la répression et surtout par le déclenchement de la guerre impérialiste qui donnera lieu à un sursaut de réconciliation nationale (c’est-à-dire anti-ouvrière) dont seule la fraction bolchevique et quelques anarchistes (*) dénoncèrent les funestes conséquences  et appelèrent  le prolétariat à “utiliser la crise économique et politique provoquée par la guerre pour... hâter la destruction de la domination de classe exercée par la classe capitaliste” (Lénine). Et, de Suisse où il se trouve avec Zinoviev, Lénine impulse la seule position communiste en cas de guerre impérialiste: le défaitisme révolutionnaire:

“Une propagande universelle, étendue jusqu'à l'armée et sur le terrain des opérations militaires, pour la révolution socialiste et pour la nécessité de retourner les armes, non contre ses frères esclaves des autres pays, mais contre les gouvernements réactionnaires et bourgeois de tous les pays. La nécessité  inconditionnelle d'organiser des cellules et des groupes clandestins au sein des armées de tous les pays pour répandre cette propagande dans toutes les langues. Une lutte sans merci contre le chauvinisme et le patriotisme de la bourgeoisie de tous les pays sans exception.” (Œuvre, tome 18).

(*) pour plus de détails sur le mouvement anarchiste en Russie: cf. Les Anarchistes Russes, P. Avrich, édition Maspero.

Cette orientation  franchement internationaliste, en complète opposition aux différentes prises de positions pratiques de la Deuxième Internationale, poussera Lénine à rompre avec cette dernière et à appeler à la création d'une Troisième Internationale lorsque les circonstances le permettront.

Assez rapidement, après quelques victoires, l'armée russe va aller de défaite en défaite. En septembre 1915 l'armée allemande se trouve déjà devant Riga ; la bourgeoisie russe quant à elle s'apprête à abandonner Pétrograd. Mais le prolétariat, après un premier moment d’égarement nationaliste, va reprendre la voie de ses combats de classe. Et malgré la répression qui, une fois de plus, à frappé les bolcheviks, les luttes ouvrières, grèves, manifestations vont se dérouler, de plus en plus violemment, à la fois contre la guerre et contre les infâmes conditions de vie imposées par la bourgeoisie. Des heurts ont lieu avec la police, les magasins d’alimentation sont pillés par des ouvriers qui, poussés par la faim,  redécouvrent l'arme du pillage, tentative de réappropriation  par l’ouvrier du produit social qui lui est aliéné.

Et de plus en plus la situation sociale va se tendre; le prolétariat va affronter de plus en plus violemment son ennemi historique: la bourgeoisie qui l’affame et l'assassine. Parallèlement à ces affrontements de classes, des fractions bourgeoises complotent pour lancer aux masses  ouvrières en lutte un bouc émissaire tout trouvé,  le tsar Nicolas II. Ces fractions bourgeoises s’aperçoivent vite combien la situation sociale se dégrade rapidement et utilisent une fois de plus le vieux truc bourgeois de mettre à la tête de l'Etat, comme solution alternative, une de ses fractions plus démocratique, plus socialiste. Après le socialiste Louis blanc qui remplaça Louis Philippe (France 1848) pour mieux liquider les émeutes ouvrières ; après M. Thiers remplaçant Louis Bonaparte - Napoléon III - et qui s’illustra dans le massacre de la commune (1871), surgit le premier gouvernement démocratique et très provisoire de Russie ou déjà se trouvait le tristement célèbre socialiste Kerensky, et qui était présidé par le prince Lvov. Le soulèvement de février qui le porta au pouvoir se caractérise par un double aspect. Un grand soulèvement spontané des masses prolétariennes qui, non dirigé par le parti communiste, mettre à leur tête - contre leurs réels intérêts - la fraction la plus radicale, celle qui sut le mieux utiliser le mouvement pour purifier la dictature bourgeoise. Le corollaire de la spontanéité du mouvement est l’attitude suiviste et incohérente des principales forces révolutionnaires. Pourtant certaines fractions des bolchéviks, qui étaient depuis 1915 sur les positions internationalistes de Lénine (ce qui n'était pas le cas de tous les bolchéviks puisqu'il existait parmi eux des tendances pacifistes et pire, bellicistes - soutien critique de la guerre impérialiste) ont essayé dés avant février de réorganiser les forces révolutionnaires. Il s'agissait principalement de Chliapnikov, Zaloutski et Molotov qui formaient, en l'absence (déportation) des vieux bolchéviks de droite - ancienne direction de la Pravda, Staline, Kamenev...) le bureau russe du comité central. C'est cette nouvelle direction de gauche, minoritaire dans le parti jusqu'à l'arrivée de Lénine, qui rédigea un manifeste du parti dans la lignée des futures thèses d'avril, et qui s'opposa fermement aux tendances frontistes (alliance avec la bourgeoisie démocratique) de la vieille garde (*). Mais le manque de clarté, de préparation, d'organisation, de rupture avec les vieux schémas sociaux- démocrates, produit de l’immaturité même du mouvement, empêcha le prolétariat de prendre le pouvoir ; pouvoir qu’il laissa - quelques mois encore - dans les mains de la fraction radicale de la bourgeoisie (**).

(*) cette vieille garde  ne faisait en fait que reprendre les positions des menchéviks avec lesquels elle voulait par ailleurs se réunifier. (pour plus de détail, cf.  “la révolution bolchevique”, Tome 1, E.H. Carr, édition de minuit).

Le 3 avril au soir, Lénine arrive à Petrograd, et dés sa descente du train, il harcèle Chliapnikov sur le tournant de droite de la Pravda vers le “défensisme” et le soutien critique au gouvernement bourgeois (***). Et face à ce dangereux virage, Lénine met en avant ces fameuses “Thèses d'avril”, véritable changement du programme du parti, qui revendique enfin pleinement la révolution socialiste, le défaitisme révolutionnaire et la dictature du prolétariat (****). Cette thèse exprimait le mieux (ainsi que des textes tels que “La guerre des partisans”, “L'Etat et la révolution”, “Le marxisme et l'insurrection”...) les tentatives de rupture de classe qui se déroulaient en Russie, entre forces de la révolution et forces de la contre- révolution, et qui, telle une guillotine, scindaient l’enveloppe formelle du “parti bolchévique” en deux camps antagoniques. Cette rupture ne s'est malheureusement jamais effectuée à fond (concrétisée dans la réalité par une scission organisationnelle) et ce, notamment à cause de la forte mythologie du parti formel (à préserver malgré tout) (*****) qui empêcha la constitution du réel parti de classe, regroupant l’avant- garde agissante ; du parti communiste combattant.

En Mai, trois mois plus tard, le premier gouvernement (prince Lvov) tombe et est remplacé par un “nouveau gouvernement provisoire” encore plus à gauche (du capital...) et où siègent deux socialistes- révolutionnaires, deux socialistes indépendants et deux mencheviks représentants des soviets. Par contre, les ouvriers eux avaient d'emblée recréé  leur organisation de lutte de 1905, les soviets. Mais ceux-ci étaient encore globalement contrôlés par les forces socialistes bourgeoises (mencheviks et autres SR). Les mencheviks, principaux dirigeants des soviets, en bon valets critiques du capital, considéraient ces organismes comme un moyen de pression sur le gouvernement, comme une opposition “prolétarienne” légale. Comme s'il n'avait jamais existé d'autres lois pour le prolétariat que la misère, la prison ou le plomb ; comme si, ne fût-ce qu'une fois, la bourgeoisie allait prendre une seule loi dans l'intérêt de son ennemi historique alors que toutes convergent vers le respect terroriste du droit bourgeois, celui de la propriété. Mais après tant et tant d'années de beaux discours sur les vertus de la liberté et de la démocratie opposés au tsarisme, le prolétariat  restait, dans sa grande majorité, soumis à l'idéologie démocratique dominante, pourtant contredite régulièrement par les actions de plus en plus décidées des minorités d’avant- garde.

(**) il est à noter que Lénine dû s’affronter de manière quasi permanente à l'aile bourgeoise de son parti. Et ce notamment encore lors de la “conférence démocratique” dans laquelle Kamenev et Rikov, en bons parlementaires, voulaient apporter leur soutien critique. Seule la gauche et Trotski, minoritaires, s'y opposèrent.  La participation fut ainsi décidée. Lénine imposera plus tard le retrait de la fraction bolchevique de ce “pré-parlement”, anticipant ainsi la position anti- parlementaires des communistes.

(***) se tournant de droite était dû au retour, après février, de la vieille garde bolchevique (Staline, Kamenev) qui reprit le contrôle de la Pravda et du parti.

(****) seule A. Kollontai prit la défense des thèses de Lénine! Qui fut traité à cette occasion de “nouveau Bakounine”.

(*****) Lénine a d'ailleurs à plusieurs reprises menacé de rompre avec le parti bolchevique si celui-ci ne prenait pas une position de classe  (notamment en avril  1917 et lors de la préparation de l'insurrection.)

Et ces illusions démocratiques encore très vivaces éloignaient encore d’autant les masses ouvrières des Bolchéviks (ou plus exactement, de leur fraction communiste) pour les laisser sous l’influence pernicieuse des socialistes bourgeois, pleines d’espoir dans les vertus du nouveau gouvernement provisoire.

Mais la nouvelle fraction bourgeoise au pouvoir ne peut, comme la précédente, que distribuer toujours plus de massacre dans sa guerre impérialiste et toujours plus de famine. Ainsi, petit à petit la situation se rapproche de ce que Lénine définissait comme condition de l’insurrection ; des ouvriers qui ne veulent plus supporter leur condition inhumaine de survie et une bourgeoisie qui ne peut plus rien accorder. Ainsi vont reprendre les troubles de plus en plus violents.

Le 3 juillet 1917, le gouvernement ordonne une grande offensive militaire en Galicie, ordonne un nouveau massacre de prolétaires. Mais, après trois années de boucherie ininterrompue, ces derniers redécouvrent avec toujours plus de vigueur leur vieille arme de classe et répondent à cette offensive par le défaitisme révolutionnaire. Celui-ci se caractérise non seulement par le refus de tirer sur d’autres ouvriers mais aussi par le sabotage et la paralysie de  la production. Des affrontements violents se déclenchent à cette occasion entre l’Etat, ses flics et ses cosaques, et les ouvriers révoltés. La bourgeoisie répond non seulement par la répression ouverte mais interdit de plus l’organisation Bolchevik, son organe centrale de presse- la pravda et essaye d’arrêter ses militants les plus connus ; c’est ainsi que Kamenev (Bolchévik de droite) et Trotsky (*) se retrouvent en prison ; Zinoviev et Lénine passent dans la clandestinité. En même temps que se développent les luttes, les soviets augmentent en force et en nombre et représentent de plus en plus l’avant- garde ouvrière, les marins, les quartiers ouvriers et les grandes usines (Poutilov).

Pour défendre la prétendue révolution de février (prétendue parce que, comme nous l’avons vu, il n’y a pas eu de changement de classe au pouvoir, mais un simple changement de fractions, toutes autant bourgeoises les unes que les autres), le gouvernement provisoire va essayer d’éloigner de Petrograd  les régiments les plus révolutionnaires. Il s’agissait pour Kerensky, de défendre son gouvernement en dispersant l’avant- garde ouvriére, en séparant les soldats rouges des autres ouvriers combatifs, en les envoyant au massacre. Cette tactique de la bourgeoisie visait également à soustraire à l’influence grandissante des Bolchéviks (due au long et patient travail des cellules communistes dans l’armée) les garnisons de Pétrograd et les principaux quartiers ouvriers (Vyborg) qui se tournaient de plus en plus vers les Bolchéviks comme la seule force défendant leurs intérêts.

Fin août 1917, les régiments révolutionnaires ayant tiré les leçons des précédents envois sur le front, refusent de quitter Pétrograd qu’ils perçoivent de plus en plus comme le foyer de la révolution montante. Pour ces régiments, s’il s’agissait de défendre Pétrograd, c’était avant tout contre “ leur propre ” bourgeoisie et non contre l’armée allemande. Cette position était d’autant plus correcte qu’au même moment la bourgeoisie russe espérant avoir désorganisé le prolétariat par la force conjuguée de la répression et de l'opium démocratique, tente un coups de force. Le général Kornilov, commandant en chef de l'armée est chargé de diriger un coup d'Etat, renversant Kerensky (avec l'accord implicite de ce dernier!) Et de proclamer la dictature militaire. Son programme est clair et simple: rétablir la peine de mort dans tout le pays, massacrer les ouvriers en lutte et  rétablir l'ordre démocratique que le mouvement ouvrier mettait en péril.

(*) Trotsky, une fois rentré, après février, d’exil, réoccupe “ sa ” place de 1905 à la tête du soviet de Pétrograd. Il rejoint avec son groupe les “ sociaux- démocrates unifiés ” (“ mejraionka ”) dont Lounarcharski et Antonov-Ovsenko, qui formaient un petit groupe aux positions très proches de celles des Bolchéviks de gauche et ce notamment sur la question de l’organisation militaire et de la préparation de l’insurrection, prélude à la nécéssaire révolution prolétarienne mondiale.

La bourgeoisie utilisait avec Kornilov une de ses vieilles armes de toujours face aux luttes ouvrières. D'abord viennent au pouvoir des fractions de plus en plus à “gauche”, de plus en plus populaires,  radicales, pour désarmer idéologiquement, organisationnellement et militairement le prolétariat ; en l‘appelant à arrêter ses grèves puisque le gouvernement devient “ouvrier”, à rentrer dans les partis et syndicats “ouvriers” légaux, à rendre leurs armes au gouvernement “ouvrier” (*). De tels gouvernements ont alors à leur tête des Kerensky, des Allende, des républicains (Espagne 1936), des fronts populaires, anti - fascistes... viennent ensuite, pour permettre entre autres à la “gauche” de se recrédibiliser, la “droite”, les Kornilov, les  Pinochet , et autres Franco... chargés d’achever le travail de la gauche en organisant le massacre physique des ouvriers (**).

Mais tous les schémas ne réussissent pas toujours à la bourgeoisie, et en août 1917 (comme très embryonnairement en juillet 1936 (***)) les ouvriers s’organisent et  ripostent, à la fois contre les putschistes et ceux,  “anti- putschistes”, qui n'ont fait que préparer la voie des premiers.

Ainsi, le 28 août 1917, les troupes de Kornilov, envoyées contre  Petrograd, sont d'abord ralenties puis arrêtées par le sabotage effectué par les cheminots. Des ouvriers sont envoyés  expliquer aux troupes Korniloviennes qu'elles n'étaient pas, comme elles le croyaient dans leur grande majorité, envoyées pour combattre l'armée allemande, mais bien pour massacrer leurs frères de classe. Enfin, ces mêmes  ouvriers expliquent ce qui se passe réellement à Petrograd: la montée des luttes dans l'intérêt de tous les prolétaires, alors que, comme toujours, la bourgeoisie présentait ces mouvements comme le fait de quelques “bandits”, “voyous”, “irresponsables”, “agents de l'Allemagne”,... (****)

La tentative de putsch ayant fait long feu du fait de l'action vigoureuse des ouvriers, la bourgeoisie se retrouve encore plus impuissante avec un Kerensky de plus en plus décrédibilisé, de plus en plus haï. C'est dans cette situation on  ne peut plus tendue que Kerensky va jouer sa dernière carte, celle du nationalisme à outrance, tentant une fois de plus d'envoyer (nous avons vu pourquoi) les bataillons bolchéviks au front, accusant ces derniers d'incivisme (ce qui était bien vrai!) et de lâcheté puisqu'ils ne voulait pas  relayer les bataillons du front. Mais les régiments révolutionnaires rétorquèrent qu'ils n’iraient au front que pour défendre la révolution et uniquement sur l'ordre des soviets. Il ne craignaient pas de se battre lorsque cela servait les intérêts du prolétariat et non ceux de Kerensky et de sa clique.

(*) Il y a d'ailleurs toujours aussi des gauchistes de tout poil, trotskistes, maoïstes, anarchistes, pour appuyer critiquement ce type de gouvernement anti- ouvriers.

(**) Il existe évidemment de nombreuses variantes à ce schéma dont notamment celle où c'est la gauche elle- même qui liquide physiquement les ouvriers (Allemagne 1919: Noske et Scheidemann; et également en Espagne 1937 ou les staliniens, anarchistes et poumistes se partagèrent le sale boulot pour liquider les ouvriers de Barcelone. Voir Bilan n° 41 ; manifeste de la fraction belge et italienne de la gauche communiste internationale ; “Plomb, mitraille et prison”, republiés in Communismo n° 1. Cf. également Allende réprimant les grévistes des mines de cuivre et désarmant les cordons industriels).

(***) sur la guerre d'Espagne, nous renvoyons les lecteurs aux textes de Bilan publiés en 10/18 “Contre- révolution en Espagne”, n° 1311.

(****) Lénine étant, aujourd'hui encore, présenté comme un agent allemand!

La bourgeoisie accusera toujours le prolétariat de lâcheté lorsque celui-ci refuse de tirer sur ses frères de classe ; mais lorsqu'il utilise sa violence pour la terroriser, la bourgeoisie parle alors de la “barbarie des masses avides de sang...”

Dans l'attitude des soldats révolutionnaires se dessine en fait de plus en plus la volonté du prolétariat d'en découdre une fois pour toute avec son ennemi historique: la bourgeoisie. D'autant plus que les troupes révolutionnaires avaient le soutien total des ouvriers des grandes usines. Toutes les forces prolétariennes convergeaient ainsi vers le parti communiste- bolchevik (pour la première fois majoritaire aux soviets de Pétrograd et de Moscou), seul parti non compromis par une participation à un gouvernement bourgeois et qui venait d’adopter le mot d'ordre: “Tout le pouvoir aux soviets” (*). C’est ainsi que les forces révolutionnaires restées à Pétrograd pour défendre “la révolution” vont en fait préparer l'insurrection prolétarienne d'octobre 1917.

C. Le Comité révolutionnaire militaire et les soviets.

Pour tenter de reprendre la situation en main, la bourgeoisie va, par l'intermédiaire des menchéviks, proposer la création d'un “comité révolutionnaire militaire” (C.M.R.) chargé de réorganiser l'armée pour mieux “défendre la “révolution” de février”. Le “centre militaire révolutionnaire” des bolchéviks (Sverdlov, Staline, Bouvnov, Ouritsky et Dzerjinski) qui voulait également “réorganiser l'armée” mais pour préparer la vraie révolution prolétarienne, saute sur cette proposition et fait dépendre la création du C.M.R.  du Soviet de Pétrograd, dont ils avaient depuis peu la direction (**). Et c'est ainsi qu’une sous- commission du comité central du parti bolchévique - le centre militaire révolutionnaire - chargée de préparer militairement l'insurrection, va  investir et détourner une sous- commission du soviet de Pétrograd, le comité révolutionnaire militaire, pour en faire un réel organe insurrectionnel. Le centre militaire des bolchéviks va en effet contrôler les bataillons par l'intermédiaire du C.M.R. du soviet, qui ne regroupera en fait que les membres du centre militaire bolchévique augmentés d'un socialiste- révolutionnaires de gauche: Lasimir (qui rejoindra d'ailleurs bientôt les communistes). Pour les bolchéviks, laisser les bataillons révolutionnaires sous l'autorité du C.M.R. du soviet permettait de préparer la révolution sous le couvert du soviet, dissimulant ainsi les réels préparatifs de l'insurrection. Qui pouvait dans ces conditions reprocher aux bolchéviks de préparer l'insurrection?

Cet épisode nous montre bien en quoi la pratique des bolchéviks dépassait dans les faits tout fétichisme des formes d'organisation comme tout respect du mythe démocratique. Les réponses qu’ils apportaient ainsi aux nécessités de la lutte dépassaient souvent de loin leur compréhension théorique qui elle, restait encore fortement imprégnée d’idéologie sociale- démocrate.

(*) Et ce, contre l'avis de Lénine pour qui ce mot d'ordre n'impliquait pas suffisamment la nécessaire insurrection armée (cf. “Sur les mots d'ordre”, œuvres, tome 25).

(**) Sur cette question, cf. E.H. Carr, “La révolution bolchévique” p.102, Tome1.

C’est ainsi, par exemple, que Trotski tentait toujours de préserver une certaine légalité bourgeoise en parlant des “acquis de février” ou en parlant “au nom des soviets”. Cela se matérialisera plus tard, très dangereusement, lorsque Trotski voulu faire dépendre le déclenchement de l'insurrection du congrès des soviets (cf. chapitre: les bolchéviks et l'insurrection). Ce formalisme excessif est aussi l'expression de la faiblesse du mouvement qui n’affirmait pas encore clairement quels étaient ses buts.

Parallèlement à l'analyse de Lénine de ce que sont les soviets, organes de masse du prolétariat en lutte, et embryons du futur Etat ouvrier, Trotski aura souvent tendance à fétichiser cette forme et son côté démocratique (*). Lénine par contre explique en quoi les soviets sont centristes, oscillants, qu'ils suivaient les hauts et les bas du mouvement, qu'ils sont tour à tour S.R., menchéviques ou bolcéviques. Il est donc dès lors inimaginable de leur confier un rôle dirigeant dans le processus révolutionnaire. On ne  peut que s'appuyer sur leurs forces et ce seulement lorsqu'ils sont conquis à la révolution. Il précise:

“Cela étant - et il en est sûrement ainsi - une déduction s'impose clairement: pour organiser l'insurrection, les “soviets” et autres institutions de masses analogues sont encore insuffisants. Ils sont indispensables pour couper les masses, pour les punir en vue du combat, pour transmettre les mots d'ordre, les directives politiques proposées par le parti (ou par des partis qui se seraient mis d'accord), pour intéresser, éveiller, attirer les masses. Mais ils sont insuffisants pour organiser directement les forces de combat pour organiser l'insurrection, dans le sens le plus strict du mot.” (citation tirée de “La dissolution de la Douma et les objectifs du prolétariat”, œuvres tome X”).

Pourtant, lorsque Trotski fera livrer 5000 fusils aux gardes rouges, il le fera au  nom des soviets et non en tant qu’un des chefs du parti communiste, parti préparant l'insurrection. S'il est vrai que nous devons utiliser la place de dirigeant au sein des organes de masse (Trotski était président du soviet de Pétrograd) pour faire avancer la préparation de la révolution, il est faux de faire d'une question de force (c'est la force du prolétariat qui imposera la distribution des armes) une question juridique, une question de droit. Car si la bourgeoisie n'a pas empêché violemment l'armement des ouvriers, ce n'est pas parce que cet armement a été fait “légalement”, au nom des soviets, démocratiquement (!) mais bien parce que la bourgeoisie n'en possédait plus les moyens, parce qu'elle n'était plus assez forte. C'est donc le rapport de force entre deux classes qui donne la direction des soviets aux bolchéviks (et qui met Trotski à cette place !) et qui ensuite paralyse, empêche la bourgeoisie d'intervenir violemment.

Le formalisme de Trotski, ici comme ailleurs, n'a servi qu'à développer un peu plus la confusion sur les  réelles forces organisatives de la révolution et qu’à permettre aux champions en formalisme de croire et de laisser croire que la révolution n'est qu'une simple question de forme d'organisation et de respect de la légalité bourgeoise.

(*) Il est à noter que Trotski oscille également sur cette analyse, et dans un de ses meilleurs ouvrages “Terrorisme et Communisme”, il développe une conception franchement anti-  formaliste et partitiste.

Ce fétichisme de la forme- soviet, c'est-à-dire la croyance que ceux-ci sont la panacée, la garantie, le mode d'organisation des masses prolétariennes, vient à la fois du fait qu'en 1905 comme en 1917 le prolétariat en Russie a très rapidement et massivement adopté cette forme d'organisation (l'histoire du mouvement ouvrier a connu et connaîtra d'autres formes d'organisation remplissant les mêmes fonctions: syndicats de classe, unions, cordons industriels,...) et à la fois du manque général de clarté des bolchéviks eux-mêmes quant à la nature de la démocratie. C'est ce manque de compréhension du lien organique unissant la démocratie à la marchandise, incompréhension que la nature de la démocratie, quelle qu'en soit la façade, fasciste ou républicaine..., est toujours la dictature terroriste du capital, que sa fonction centrale est de nier les classes, d’atomiser l'ouvrier au maximum, de le diluer dans le peuple, pour n'en faire plus qu'un simple objet, une marchandise, un citoyen/électeur..., qui est à l'origine de nombreuses déviations: parlementarisme, électoralisme, lutte pour les ou le droit, légalisme... (*) Mais ce qui est à souligner ici, c'est que la pratique même des bolchéviks (et c’est souvent le cas) alla beaucoup plus loin que leur théorisation . Et c’est ainsi que s’ils faisaient de nombreux discours sur la démocratie dans les soviets, ils n’obéissaient à la majorité que lorsqu'ils la possédaient ! (et ce à la grande fureur de racailles telles Kautski...). Et pire encore pour nos frileux démocrates, ils déclenchèrent  justement l'insurrection la nuit du 24 au 25 octobre, avant le congrès des soviets (commencé le 25 au soir), pour être sûrs qu'une fois le pouvoir pris, le congrès ne puisse pas  reculer!!

Mais le réel danger des discours sur la liberté et la démocratie est que les ouvriers se fassent une fausse idée de ce que sont les soviets (une garantie fétiche) et risque ainsi de ne pas voir, comme en Allemagne en 1920, que cette même forme soviet peut recouvrir un contenu contre- révolutionnaire et même être le centre d'organisation des forces bourgeoises. Aucune forme d'organisation, aucun modèle de décision ne saurait garantir le contenu révolutionnaire d'une organisation. Seul le programme politique, soumis à la critique ininterrompue de la pratique, peut aider les militants ouvriers à garder une claire vision des buts et des moyens du mouvement communiste et peut nous aider à ne pas tomber dans les milliers de pièges que nous tend le capital.

D. Le Parti bolchevique et l'insurrection.

Nous avons vu précédemment que la vague de lutte de 1905- 1906 avait permis à Lénine de tirer d'importantes leçons quant à l'insurrection, considérée comme un art, c'est-à-dire consciemment préparée longtemps à l'avance, par une minorité d'avant- garde. Et sur cette question, comme sur beaucoup d'autres, Lénine se trouvait isolé au sein du parti bolchevique, où le comité central (CC) dominé par les “vieux bolcheviks” (Zinoviev, Kamenev, Staline...) se trouvait très régulièrement à la droite de la “base” ouvrière. Cette fraction de droite du parti, matérialisations de l'influence de la bourgeoisie au sein même du parti, acceptait l'idée de l'insurrection d'une manière hypothétique et totalement platonique (**). Pratiquement ils trouvaient toujours que la préparation militaire était prématurée, qu'il fallait attendre. En cela il tombait déjà sous les railleries acerbes de Lénine qui dés 1906 critiquait ceux qui avaient un penchant à “voiler ou écarter le mot d'ordre d’insurrection grâce à celui de l'organisation du pouvoir  révolutionnaire”. Et à ceux qui préconisaient d'attendre, Lénine répondait: “Et il est hors de doute que les bolchéviks, s'ils se laissaient prendre au piège des illusions constitutionnelles de la foi dans les congrès des soviets et dans la convocation de l'assemblée constituante, au piège de “l’attente” du congrès des soviets etc.. Il n'y a pas de doute que ces bolchéviks seraient des traîtres méprisables à la cause du prolétariat (NDLR : et comme Lénine se place du point de vue internationaliste, celui de la révolution mondiale, il ajoute:) Ils seraient des traîtres à leurs causes car par leur conduite ils trahiraient les ouvriers allemands qui ont commencé à se soulever dans la flotte.” (Oeuvres, tome 26).

(*) Nous renvoyons le lecteur intéressé par cette question aux textes “Fasciste ou anti - fasciste, la dictature du capital c'est la démocratie”, in Le communiste n° 9 et Communismo n° 7, ainsi qu'aux textes publiés dans cette revue: “Contre la mystification des droits et libertés démocratiques”.

(* *) Lorsque nous parlons des courants à l'intérieur du parti, en citant le nom de tel ou tel militant, c'est bien entendu à titre exemplatif. Il est bien clair que les différentes tendances, expressions en dernier ressort des deux classes antagoniques, étaient représentées par tel ou tel  individu, ces individus pouvant d'ailleurs passer de l'une à l'autre. Il suffit d’indiquer, par exemple, le cas de Boukharine qui passa tour à tour de l'extrême- gauche du parti (avec la constitution de la fraction oppositionnelle  en 1918) à l'extrême- droite quelques années plus tard. Nous pourrions ainsi citer d'autres exemples de changement de positions mais ce qui nous intéresse, c'est de toujours voir, au travers de cette assignation individuelle, s'exprimer la ligne invariante et historique  de constitution du parti de classe. Les individus ne sont que les porteurs, les réceptacle plus ou moins brillants des antagonismes fondamentaux qui animent la société. Le parti bolchévique eut ainsi de manière quasi permanente différentes factions, indépendamment des individus les constituant. Le parti, et le programme qui lui donne vie, sont des forces sociales et sont donc impersonnels.

Il existait à ce moment, le 7 octobre, soit 12 jours avant l'insurrection, trois tendances à ce sujet:

La première, celle représentée par Staline, Zinoviev et Kamenev, et qui rejoignait dans les faits la politique bourgeoise  des mencheviks, défendait le fait d'attendre, de simplement faire pression sur le gouvernement bourgeois. La seconde, représentée par Trotski, est d'accord avec la préparation de l'insurrection et la nécessité de la révolution prolétarienne, mais veut  attendre le congrès des soviets, pour pouvoir faire une insurrection “légale” qui ne “choquerait” pas trop les ouvriers arriérés. Or, ce qui est à souligner, c'est que de nombreux ouvriers exigeaient la révolution (et ce, depuis les journées de juillet) et poussaient depuis trois mois le comité central à faire enfin le pas. L'attitude des bolchéviks début juillet, qui  voyant l’impréparation totale des forces prolétariennes dans les provinces et donc le risque que l'insurrection reste limitée à Petrograd, avaient freiné le mouvement, avait même détourné d’eux une fraction très combative d'ouvriers. La troisième tendance était celle de gauche représentée par Lénine, Sverdlov, Kollontaï, Djerjinski et les  “jeunes bolchéviks” Boukharine, Préobrajenski...

Mais cette dernière tendance est minoritaire au sein du comité central ce qui pousse Lénine à écrire: “Je dois présenter ma demande de démission du comité central, ce que je fais en me réservant de faire de la propagande dans les rangs du parti et au congrès du parti. Car ma conviction la plus profonde est que si nous “attendons” le congrès des soviets et laissons tout de suite échapper l'occasion, nous causons la perte de la révolution (Ouvres, tome 26: “La crise est mûre”, 7 octobre 1917).

Dans l'esprit de Lénine, sa demande de démission avait deux buts :

1) faire pression sur le comité central qui ne pouvait que très difficilement accepter la démission d'un des chefs les plus reconnus et aimés au sein des masses ;

2) lui permettre en même temps d'enfreindre la discipline du parti pour se rallier la base nettement à gauche du comité central.

C'est dans ce sens que, dans une des lettres d’agitation au sein du parti, adressée à A. Smilga, président du comité régional de l'armée, de la flotte et des ouvriers de Finlande (un bolchéviks de gauche) (*), il écrivait:

“Les événements ont pleinement confirmé la justesse de ma thèse avancée au moment de la conférence démocratique, à savoir que le parti doit mettre à l'ordre du jour l'insurrection armée. Les événements nous forcent à le faire. L'histoire a fait aujourd'hui de la question militaire une question politique essentielle. Je crains que les bolchéviks ne l'oublient, emportés comme ils sont par “l'activité au jour le jour”, par les menues questions courantes et par “l'espoir” qu'une “vague balayera Kérensky.” (Lettre à Smilga, 10 octobre 1917. Ouvres, tome 26).

Lénine demande de plus à Smilga de produire et de distribuer  cette lettre.

Mais comme nous l'avons vu, la classe ouvrière commence à se détourner de ces bolchéviks qui ne proposent rien de plus que les partis bourgeois. Ainsi, sous les pressions conjuguées de la gauche et des masses en armes, le comité central va enfin voter la résolution de Lénine appelant  “toutes les organisations et tous les ouvriers et soldats à une préparation multilatérale et renforcée de l'insurrection”, et ce, par une majorité de dix voix contre deux (zinoviev et kamenev). Ce le vote a lieu le 16 octobre, soit 9 jours avant l'insurrection, et ce seul faite montre la grande importance qu’avait encore au sein du parti son aile bourgeoise. Cette dernière va d'ailleurs, le lendemain de ce vote, soit le 17, par l'intermédiaire de deux vieux bolchéviks, Zinoviev et Kamenev, faire publier dans la presse non- bolchevique (il s'agissait du journal de Gorky: “Novaia Jizn”), une déclaration comme quoi ils s'opposent publiquement à la préparation et à la réalisation de l'insurrection. Cette trahison ouverte, qui dénonçait le parti à la fureur de la contre- révolution, trouva par ailleurs un soutien au sein même du parti puisque Staline, en tant que responsable de l’Iskra, organe central des bolchéviks, laissa toute la place à ces deux criminels (Dixit Lénine) pour “s'expliquer” en même temps qu'il relativisait et édulcorait les lettres de protestation de Lénine en disant que ce dernier avait raison sur le fond, mais qu’il ne devait pas se fâcher pour si peu...

La réaction de Lénine, saine attitude prolétarienne, est effectivement violente:

“... se taire devant cet acte incroyable de briseur  de grève serait un crime... Plus une question pratique est grave, plus les hommes qui agissent en briseurs de grève occupent une position responsable et “en vue”, et plus leur action est dangereuse, plus il faut rejeter résolument ces briseurs de grève, plus il serait impardonnable de se laisser impressionner par les “mérites passés” des briseurs de grève (...). Sur une question extrêmement importante, vitale, à la veille de la journée critique du 20 octobre, deux “bolchéviks en vue” s'attaquent dans la presse étrangère aux parti et qui plus est, précisément dans un journal qui sur ce point marche la main dans la main avec la bourgeoisie contre la parti ouvrier ; dans ce journal ils attaquent une décision non publiée du centre du parti ! Mais c’est mille fois plus vil et un million de fois plus nuisible que toutes les interventions fût-ce celles de Plékhanov, dans la presse étrangère au parti en 1906- 1907, et que le parti a si vigoureusement condamnées ! Alors il ne s’agissait que d’élections, tandis qu’aujourd’hui il s’agit de l’insurrection en vue de la prise du pouvoir ! (…) Je me considérerais comme déshonoré, si en raison de mes relations passées avec d’anciens camarades , j’allais hésiter à les condamner. Je dis tout net que je ne les considère plus comme des camarades et que je lutterai de toutes mes forces au comité central comme au congrès pour leur exclusion du parti. “  (lettre aux membres du parti bolchévique, 18 octobre 1917, Ouvres tome 26).

(*) Il est à noter l'importance que Lénine accordait à la base du parti beaucoup plus  révolutionnaire que le comité central, d'autant plus que, comme nous le voyons dans cette lettre, cette base représentait une importante force militaire que Lénine pouvait employer par dessus le comité central si celui-ci continuait à s'opposer à la révolution.

Mais Lénine ne sera pas assez fort (il désapprouvera toujours l’attitude “ conciliatrice ” du parti) pour obtenir l’exclusion de ces deux traîtres à la révolution prolétarienne et du courant, extrêmement important par sa force d’inertie et ses accords formels, qu’ils représentaient (*).

En effet , beaucoup de membres du CC qui avaient voté pour l’insurrection sous les pressions que l’on sait n’en n’étaient pas moins fondamentalement d’accord avec les positions contre– révolutionnaires de Zinoviev et Kamenev. Il nous suffit pour argumenter cela de rappeler qu’un mois avant (septembre) la résolution de Lénine sur la nécessité d’organiser la préparation de l’insurrection avait été repoussée pratiquement à l’unanimité et que c’est sous la pression des ouvriers en armes que leur “ avant- garde ” avait changé de position.

E. L’ORGANISATION DE L’INSURRECTION


Dés la décision de préparer l’insurrection prise par le CC bolchévique , celui-ci charge un centre militaire révolutionnaire recoupant presque totalement le CMR, de préparer pratiquement l’insurrection (**). Quelques jours avant le déclenchement des événements est organisée à Pétrograd la conférence de la garnison .

(*) Nous retrouvons pleinement ici la problématique du manque de rupture organique au sein du parti formel bolchévique qui empêcha, de fait, la constitution du réel parti communiste combattant.

(**) Sur l’existence de ce centre , longtemps mise en doute par la version trotskiste de la révolution d’octobre, nous renvoyons le lecteur à l’ouvrage de EH Carr, “ La révolution bolchévique ”, éd. de minuit, p.102.

Cette conférence à pour fonction de regrouper/centraliser les différents comités des régiments qui jusqu’alors étaient disséminés et sans contact les uns avec les autres. Cette conférence, convoquée par les soviets de soldats, se donnait également pour but “de relever les capacités combatives des régiments pour défendre la patrie et la révolution”. Le fait qu’elle soit convoquée  par le soviet va ici également cacher le fait que pratiquement la conférence met dans les mains des bolchéviks, à la fois la surveillance de l’évolution géographique, militaire et politique des régiments et le contrôle directement centralisé des régiments révolutionnaires. Evidemment , les bolchéviks ne veulent nullement “défendre la patrie” ; en revanche, ils tiennent à “relever les capacités combatives des  régiments”… pour faire la révolution. Ce contrôle de l’évolution politique et géographique des troupes était dans ces moments de la plus haute importance. Il fallait en effet déclencher l’insurrection en ayant une parfaite connaissance du rapport entre les forces en présence et en ayant la capacité de pouvoir envoyer un grand nombre de forces révolutionnaires aux endroits où la contre- révolution résistait le plus (il fallait une grande mobilité dans les troupes et commandos révolutionnaires). La plus grande partie des troupes était ainsi sous le contrôle de l’organisation militaire du parti qui comprenait, d’après V. Serge, “ plus de cent mille soldats et un certain nombre d’officiers ”. Et dés le lendemain de la convocation du congrès, un matelot bolchévique, Dybenko, représentant les marins de la Baltique, une des forces les plus combatives de l’avant- garde ouvrière, déclare que les comités de marins ont décidé de ne plus répondre aux ordres de l’amiral, sauf si ceux-ci servaient effectivement à défendre la révolution imminente ; et que, de plus, si la situation tournait mal, l’amiral serait immédiatement pendu ! Le spectre de la révolution communiste devenait réalité ; et le discours de Dyvenko résumait l’attitude des régiments révolutionnaires :

1)      refus de suivre les ordres qui n’émaneraient pas du C.M.R. du soviet de Pétrograd ;

2)      volonté de liquider le gouvernement de Kérensky et d’instaurer la dictature ouvrière ;

3)      prise des mesures d’organisation militaire de l’insurrection ;  arrestation et liquidation des officiers contre- révolutionnaires ; distribution des armes aux ouvriers et contrôle des centres névralgiques de la capitale.

Toutes ces mesures, exprimées par Dybenko, n’étaient en fait que la retransmission à tous les niveaux d’organisation des masses ouvrières, des mots d’ordre lancés par Lénine dés le 8 octobre dans ses fameux “ Conseils d’un absent ” (*) :

“ offensive simultanée, aussi soudaine et aussi rapide que possible sur Pétrograd , et à la fois de l’extérieur, de l’intérieur, des quartiers ouvriers, de Finlande, de Reval, de Cronstadt, offensive de toute la flotte, concentration de forces infiniment supérieures aux 15 ou 20 mille hommes (peut-être plus ) de notre “garde  bourgeoise” (les élèves officiers), de nos “ troupes de chouans ” (unités cosaques), etc. Combiner nos trois forces principales : la flotte, les ouvriers et les unités de l’armée afin de nous emparer et de conserver coûte que coûte :

a)      le téléphone,

b)      le télégraphe,

c)      les gares,

d)      les ponts, en premier lieu.

Choisir les éléments les plus résolus (nos “troupes de choc”) et la jeunesse ouvrière ainsi que les meilleurs matelots) et les répartir en petits détachements pour qu’ils s’emparent de tous les points essentiels et pour qu’ils participent partout à toutes les opérations importantes par exemple : encercler Pétrograd et l’isoler, s’en emparer par une attaque concertée de la flotte, des ouvriers -tâche qui exige de l’art et une triple audace. Constituer des détachements des meilleurs ouvriers qui, armés de fusils et de bombes, attaqueront et cerneront les “centres” de l’ennemi ( écoles militaires, télégraphe, téléphone, etc.) et qui auront pour mot d’ordre : périr jusqu’au dernier, mais ne pas laisser passer l’ennemi . (…) Le succès de la révolution russe et de la révolution mondiale dépend de deux ou trois jours de lutte. ” (in Œuvres, tome 26)

(*) D’un absent, puisque Lenine était , et ce jusqu’à l’insurrection, dans la clandestinité, caché dans le quartier ouvrier de Vyborg.

Le 18 octobre, l’état d’esprit dans les régiments est tel que la grande majorité de ceux-ci expriment clairement leur refus d’obéir à tous les ordre n’émanant pas du C.M.R.. L’agitation est telle que les représentants de Kérensky ne peuvent même pas prendre la parole.Vu la rapidité de l’évolution de rapport de force, les bolchéviks placent dans tout ce qui touche les questions militaires des commissaires qui contrôlent et dirigent organisationnellement les régiments déjà politiquement sous leur influence. Ces commissaires sont les représentants  directs et centralisés de l'état- major insurrectionnel du C.M.R. dirigé par trois bolchéviks de gauche: Antonov- Ovsenko, Podvoiski et Tchoudnovski. Les ouvriers en lutte avaient de surcroît, suite à la propagande réactionnaire des cents- noirs, décidé de contrôler, par l'intermédiaire des typographes, tout ce qui était publié à Petrograd. Seule la presse  révolutionnaire sortait, présageant ainsi la dictature prolétarienne.

Le 22 octobre, les soviets organisèrent une grande démonstration de force sous la forme d'un meeting massif. Cette démonstration avait pour but de terroriser la bourgeoisie, en montrant de la même manière au prolétariat sa force et son nombre. Tous les principaux agitateurs bolchéviques étaient présents pour la circonstance et avancèrent de manière à peine voilée dans leur discours l’imminence de la prise du pouvoir. Le rapport de force était tel qu'une manifestation bourgeoise qui devait avoir lieu le même jour fut supprimée. Le terrorisme ouvrier intimidait déjà fortement son ennemi bourgeois!

Le lendemain, le 23 octobre, Trotski fut chargé avec Latchévski de faire un discours devant la garnison hésitante de la forteresse Pierre et Paul. Le contrôle de cette forteresse était d'une importance cruciale pour le C.M.R. car outre sa position stratégique clé, elle renfermait cent mille fusils. Déjà auparavant, le commissaire bolchévique y avait été très mal accueilli. Mais Trotski réussit à “ retourner” la garnison qui, une fois le meeting achevé, arrêta “ ses” officiers et commenca la distribution des armes aux gardes rouges (cf. note 1). Et ainsi, chaque fois, les bolchéviks vont inlassablement travailler au “retournement” des troupes en leur faveur ou à leur “neutralisation”. C'est pourquoi ils organisèrent même un meeting pour les troupes motocyclistes, réputées pour leur anti- bolchevisme, leur loyauté envers Kérensky et chargé par ce dernier de la défense du Palais d'Hiver. ہ force de persévérance, de ténacité, il  réussirent à s'assurer de la neutralité de ces troupes, qui décidèrent même de plus assumer la défense du Palais.

Mais la bourgeoisie va tenter de réagir en essayant une fois de plus de faire marcher des troupes contre Pétrograd. Mais celle-ci, une fois leur destination connue, refuseront d'avancer. Et malgré tout ces signes de décomposition de leurs armées, les bourgeois, pleins de suffisance et d’imbéciles illusions, croient encore contrôler la situation. ہ tel point que le 22 octobre Kérensky veut faire arrêter tous les membres du C.M.R., mais que son général en chef, Polkonikov, répond pour qu’il n'est pas encore temps et qu'il dispose de toute manière des troupes nécessaires pour le faire où et quand il le voudra...

Et le 24 octobre, la bourgeoisie, dans un dernier sursaut, va tenter de reprendre les choses en main. Elle fait fermer l’imprimerie des bolchéviks, elle coupe les communications téléphoniques de Smolny (institut pour jeunes filles riches, qui servait d'état- major aux soviets, au C.M.R. et au parti bolchévique). Elle donne l'ordre à ses Cosaques et à ses Junkers (élèves officiers), seules troupes à lui  rester entièrement fidèles, de se préparer à l'attaque.

Mais les bolchéviks réagissent en faisant rouvrir et garder militairement leur imprimerie, et en rapprochant le cuirassé Aurore. Ils font défendre Smolny par des régiments révolutionnaires et organisent des états- majors insurrectionnels de réserve (en tout il y en aura 3), chargés de prendre la relève de la direction de l'insurrection au cas où Smolny tomberait.

Le 24 octobre les ouvriers commencent à contrôler la ville, des piquets  de gardes- rouges et de soldats révolutionnaires se sont discrètement installés sur les ponts et aux autres endroits stratégiques. Toutes les mesures sont prises pour “protéger la révolution et les soviets” contre les menées de Kérensky et de sa clique.

Mais l'insurrection n'est pas encore déclenchée et c’est ainsi que la bourgeoisie parvient à reprendre le contrôle de certains ponts. L'insurrection est en quelque sorte latente; “deux pouvoirs se mesuraient, et deux autorités militaires, l’une insurrectionnelle, annulant délibérément les ordres de l'autre” (V. Serge, “L'an 1 de la révolution Russe”, tome 1). Les croiseurs Aurore, Oleg, Novik, Zabiiaka, deux torpilleurs ainsi que d'autres bâtiments sous contrôle prolétarien remontent la Neva et menacent directement le Palais d'Hiver, le centre de la contre- révolution. Tout est prêt, la révolution peut être déclenchée.

E. L'insurrection

Le soir du 24 octobre, des groupes  bolchéviks envahissent les points stratégiques, les téléphones, les télégraphes, les ponts, les gares... et ce sans tirer un seul coup de feu. C'est à deux heures du matin, dans la nuit du 24 au 25 octobre que l'insurrection est déclenchée. Elle commence par la réalisation du complot armé. Les gares, les centrales téléphoniques, les arsenaux, les entrepôts de nourriture, le service des eaux... sont tous  envahis et contrôlés par de petits groupes de gardes- rouges (cf. Note 1 sur la garde- rouge). A Pétrograd , l'insurrection fut à tel point préparée, organisée et exécutée, que la ville entière tomba sous le contrôle des forces révolutionnaires sans que de réels combats ne furent engagés. Tous les points  militairement clés étaient, en effet, déjà sous le contrôle des bolchéviks avant même que les bourgeois n’aient compris que l'insurrection était déclenchée. Les petits groupes de gardes- rouges qui firent tomber les points stratégiques sans coup férir étaient particulièrement bien organisés et centralisés sous la direction unique de l'état- major insurrectionnel du C.M.R. (Antonov- Ovsenko - Podvoiski et Tchoudnovski) et avaient déjà “répété” de nombreuses fois les manœuvres qu'ils avaient  à exécuter.

Au matin du 25, seul le Palais d'Hiver “résiste” encore. La force, la maturité et l'organisation du mouvement ont été telles que la bourgeoisie, ses ministres et ses derniers défenseurs, se retrouvent cernés dans le dernier symbole de leur domination. Et c'est pourquoi Lénine insiste à de multiples reprises pour qu'on en finisse, une fois pour toutes, avec le Palais d'Hiver. Cette insistance avait comme raison l'importance symbolique du palais, centre de la bourgeoisie, et d'autre part, la crainte que si le palais ne tombait pas rapidement, les forces  blanches pourraient se ressaisir et reprendre le combat sous sa direction.

Podvoiski (*), chargé de la prise du Palais d'Hiver, veut épargner le plus possible le sang des révolutionnaires en laissant les ministres et les quelques régiments qui leur restent fidèles se démoraliser complètement. Dans le même temps, il envoie de plus en plus d’agitateurs dans le palais pour définitivement saper le moral des troupes bourgeoises (Junkers, régiments de femmes, Cosaques,...) en les engageant à se rendre. Et c'est ainsi que lorsque les troupes révolutionnaires prennent d'assaut le palais, marins de l'Aurore en tête, le 26 à deux heures du matin, soit exactement vingt-quatre heures après le déclenchement de l'insurrection, les troupes blanches n'offrent quasi aucune résistance. Pétrograd est tombé! La seule manifestation contre l'insurrection prolétarienne est celle des représentants de la Douma municipale qui, férocement anti - bolchéviks, essayèrent de “libérer le Palais d'Hiver”. Ces représentants du peuple, démocratiquement élus (en majorité S.R de droite, cadets et menchéviks) ont été les seuls à essayer de marcher contre la révolution ouvrière. Et si en période de paix sociale, période où les ouvriers atomisés sont dilués dans le peuple, ces dignes représentants du peuple font encore impression, lors d'un développement des luttes tel qu'un octobre  1917, ils ne représentent plus qu’eux- mêmes, et il suffit de quelques  coups de baillonette  des ouvriers en lutte pour définitivement dissoudre ce ramassis de canailles.

(*) Ce camarade, militant de longue date du parti, était l'un des créateurs de l'organisation militaire du parti.

Et c’est ainsi qu’en quelques  jours les ouvriers révolutionnaires tirèrent pratiquement une série de leçons historiques fondamentales sur les buts et les moyens de leur lutte: l'insurrection armée, la terreur rouge, la révolution communiste.

F. L'insurrection à Moscou

ہ Moscou, l'insurrection se déroula de manière fort différente. Le rapport de forces semblait être dans cette ville encore plus en faveur des bolchéviks. Mouralov, un des responsables militaires de l'organisation de l'insurrection moscovite estimait que le rapport de force était de 1 pour 10 en faveur des forces révolutionnaires. “Nos ennemis, dit Mouralov, devaient avoir environ dix mille hommes,  deux écoles militaires, six écoles de sous- officiers... les sections militaires des socialistes- révolutionnaires et des menchéviks, la jeunesse des écoles ; nous n'avions pas moins de cinquante mille combattants sûrs... soit environ quinze mille hommes de troupes actives, vingt-cinq mille hommes de troupes en réserve, trois mille ouvriers armés, six batteries légères et quelques grosses pièces”, et V. Serge d'ajouter: “Là, les éléments bourgeois et petits- bourgeois, intellectuels compris ; ici, la masse grise des soldats et des ouvriers. Le défaut d'organisation et les hésitations des  rouges rendirent pourtant la lutte incertaine.” (V. Serge, “L'an1de la révolution russe”)

Lénine définissait pourtant, dans son célèbre  texte “La crise est mûre”, les conditions de la victoire de la révolution:

“La victoire de l'insurrection est assurée maintenant aux bolchéviks: 1) nous pouvons (si nous “n’attendons” pas le congrès des soviets) frapper à l’improviste à partir de trois points: de Pétrograd, de Moscou, de la flotte de la Baltique;

2) nous avons des mots d'ordre qui nous assurent le soutien des masses: à bas le gouvernement qui écrase les soulèvements paysans contre les propriétaires fonciers!

3) nous avons la majorité dans le pays

4) le désarroi est total chez les socialistes- révolutionnaires et les menchéviks

5) nous avons la possibilité technique de prendre le pouvoir à Moscou (qui pourrait même commencer afin de frapper les ennemis d’un coup imprévu)...” (Oeuvres, tome 26, 20 octobre 1917).

Mais malgré cette analyse,  basée sur le rapport entre les forces en présence, les combats  à Moscou vont durer six jours et vont permettre à la terreur blanche d'exprimer l'immensité de son cannibalisme. Lénine parlait même de porter le premier coup à Moscou, or ce n'est que le 25 octobre, jour de la prise de Pétrograd, qu’est créé le comité révolutionnaire militaire de Moscou. Et, pour comble, bien qu'il ait voté contre la constitution du C.M.R. et qu'il ait appelé  “le prolétariat à se ressaisir, à ne pas suivre l'exemple néfaste des usurpateurs de Pétrograd” (... et qu'ils veulent) “provoquer un dénouement aussi indolore que possible à la tentative de coup d'Etat des bolchéviks”... en d'autres termes, saboter la révolution, les menchéviks sont admis dans le C.M.R..

“La douma de la ville, réunie à huis clos, sans les conseillers bolchéviks, avait de son coté constitué un comité de salut public. Le maire socialiste- révolutionnaire Roudnev présidait à ces préparatifs de combat. Le colonel Riabtsev, autre SR, armait avec précipitation les élèves des écoles militaires - junkers - les étudiants, la jeunesse des écoles, bref, la jeunesse des classes bourgeoise et moyenne”. (In V. Serge). Et ainsi, l'initiative de la bataille va de plus en plus passer aux mains des Blancs qui organisent eux la contre- révolution.

Le 27 octobre, le comité de salut public passe à l'attaque et somme le C.M.R. de se dissoudre. Le C.M.R., situé en plein centre de Moscou, est isolé de la périphérie ouvrière; et c'est ainsi que sa première tâche, dans le déclenchement de l'insurrection, est “d'attendre l'arrivée des troupes de révolutionnaires”!!! Celles-ci, pleines de courage et d’abnégation, vont se battre, désorganisées, sans direction centralisée, avec trop peu d'armes et de munitions. Et c'est souvent de leur propre initiative, que les ouvriers allèrent au combat. Les liaisons étaient défectueuses et le service d'observation n'existait guère. Mouralov, notait: “Nous nous battions très mal, nous étions emportés par les éléments.” et c'est ainsi qu’ “un adversaire très inférieur en nombre, mais bien organisé, résolu, doué d'une nette conscience politique de la fin - le rétablissement de l'ordre - et du moyen - la terreur - le (NDLR :  le mouvement révolutionnaire) tient longuement en échec et lui inflige des pertes cruelles” (V. Serge).

Ce sont les troupes blanches qui occupaient les points névralgiques de Moscou, isolant ainsi  les gardes- rouges occupant le Kremlin (sorte de “ville fortifiée à l'intérieur même de la ville”). Le commandant du Kremlin à qui les Blancs certifient que “le calme est rétabli” et qui ignore (du faite de son isolement) ce qui se passe en ville, accepte de se rendre si on laisse la vie sauve à ses hommes. A peine cet accord passé, les Blancs envahissent le Kremlin et fusillent tous les ouvriers qui s'y trouvent.  “Ce massacre n'est pas un fait isolé. Les Blancs arrêtaient  et fusillaient un peu partout. ہ l'école militaire Alexandrofskoé, une cour martiale rendait en trente secondes des arrêts de mort aussitôt exécutés dans la cour. Retenons ces faits. Ils attestent, chez les défenseurs du gouvernement provisoire, la volonté bien arrêtée de noyer dans le sang l'insurrection ouvrière. La terreur blanches débutait.” (V. Serge).

Le C.M.R. interrompt alors seulement les négociations entreprises avec les Blancs, comprenant enfin qu’il ne s'agit plus de discuter mais de vaincre ou mourir. Les combats très dures vont ainsi durer pendant une semaine et le C.M.R. fut même à deux doigts d’être pris. C'est au prix de très lourdes pertes que les ouvriers révolutionnaires vont enfin pouvoir cerner les troupes bourgeoises sans toutefois les battre militairement. C'est une fois de plus, malgré les multiples expériences passées (de la Commune de Paris jusqu'aux massacres se déroulant quelques jours plus tôt à Moscou même!), plein d'une irresponsable mansuétude, que les forces révolutionnaires vont permettre aux troupes contre- révolutionnaires de se rendre; et pire, de partir librement...  renforcer l'armée blanche en constitution.

En effet, c'est le 2 novembre que les Blancs signent un traité dans lequel le C.M.R. garantit “l’inviolabilité et la liberté de tous”. Il garantit, en fait, la non- application de la terreur rouge. Cette irresponsable clémence provoquera dans toute la Russie la réorganisation des forces contre- révolutionnaires. “Clémence néfaste! Ces Junkers, ces officiers, ces étudiants, ces socialistes de contre- révolution allaient se disperser par la vaste Russie, pour y organiser la guerre civile. La révolution devait les retrouver devant elle à Jaroslav, sur le Don, à Kazan, en Crimée, en Sibérie et dans tous les complots de l'intérieur.” (V. Serge).

L'insurrection moscovite, contrairement à celle de Pétrograd, se caractérise donc par l'absence du complot armé, par l'absence de préparation et d'organisation de l'insurrection, qui, l'expérience le prouve, provoquent la fureur et la barbarie de la contre- révolution. Un complot bien dirigé est par contre la condition d'un succès rapide, entraînant un minimum de victimes dans les rangs ouvriers. A Moscou, l'initiative fut laissé aux mains de la bourgeoisie (et ce en contradiction avec les multiples directives de Lénine) ; le prolétariat  paye cette grave erreur militaire par des centaines de militants assassinés.

Que les tenants de la spontanéité tout azimut (opposée à l'organisation), les apologistes des masses (opposées aux minorités agissantes, ceux pour qui la question militaire ne serait pas un “problème clé du marxisme”, méditent cette leçon et ravalent leur démagogique discours pour  réellement travailler à l’armement tant théorique que matériel du prolétariat.

Le 25 au soir, à Pétrograd, Trotsky ouvre la séance extraordinaire du congrès des soviets en déclarant que le gouvernement provisoire n'existait plus et que le comité militaire révolutionnaire du soviet de Pétrograd tenait la situation bien en main.

Le 26, Lénine qui réapparaît pour la première fois en public, trace les grandes lignes du programme de la révolution prolétarienne: “Briser l'ancien appareil d'Etat, créer un nouveau système de gouvernement au moyen des soviets, prendre des mesures pour terminer immédiatement la guerre en s'appuyant sur le mouvement révolutionnaire dans les autres pays”. L'insurrection armée avait donné le pouvoir au prolétariat dans un petit bastion du monde capitaliste ; il s'agissait maintenant pour les révolutionnaires de généraliser et d’étendre la révolution communiste au monde entier. (*)

De ce que l'on peut considérer comme la plus grande victoire/expérience du prolétariat mondial, il convient maintenant d'essayer de tirer quelques leçons fondamentales afin de pouvoir, aujourd'hui, orienter l'activité des militants communistes.

Nous considérons dans ce texte essentiellement, au travers de l'expérience d’octobre 1917:

1) la question de la nécessaire formation du parti communiste mondial, au travers de l'expérience, de la lutte interne de la fraction bolchévique ainsi qu'au travers de cette tentative de rupture avec la social-démocratie dominante (menchévisme).

2) la question vitale de l'insurrection, de sa préparation, de son étude, à considérer, comme le disait Marx, comme un art.

(*) Nous n’aborderons pas dans ce texte, limité à quelques leçons de l'insurrection d'octobre 1917, les multiples problèmes produits par la première et seule expérience de dictature ouvrière (Les mesures prises, la création de l’Internationale Communiste, la terreur rouge...), ni la problématique de dégénérescence/transformation progressive en une dictature du capital (processus de réapparition/non- destruction de l'Etat bourgeois, Brest- Litovsk 1918, Cronstadt 1921, la NEP...)

G. Le parti révolutionnaire.

Toute l'histoire de la fraction bolchévique, de ses luttes successives, de son action au sein des mouvements de classe, n'est que la tentative, toujours plus nette, de rompre avec la pourriture sociale- démocrate (et de restaurer ainsi le marxisme révolutionnaire), en rompant avec ses multiples représentants: “marxistes légaux”, “économistes”, “iskristes mous”, “menchéviks”, “conciliateurs”, “liquidateurs”, “empiriocriticistes”, “vieux bolcheviks”,...

Autant la fraction bolchevique, regroupée autour de Lénine, exprime ses multiples rejets de l'idéologie bourgeoise, ses multiples ruptures, autant aucune d’elles n'est pleinement poussée à bout pour permettre une entière restauration du programme communiste.

C'est dés la rupture de 1903 (congrès de Bruxelles- Londres) qui divise le P.O.S.D.R. (parti ouvrier social- démocrate de Russie) en deux groupes, l'un menchévique, l'autre bolchévique, que Lénine va développer sa conception du parti, en opposition à celle de la sociale- démocratie.

Pour Lénine, il ne s'agit pas de construire un grand parti de masse chargé d’éduquer les ouvriers et de réformer la société par les voies légales (parlementarisme, suffrage universel...), mais, au contraire, il s'agit de construire un parti de “révolutionnaires professionnels” faisant ses preuves dans l'action et dans les luttes ouvrières. Ce parti, strictement centralisé, doit se former, se construire en étroite liaison avec les luttes ouvrières, afin de pouvoir en prendre la direction et les orienter dans le sens communiste. “Une organisation révolutionnaire  doit englober avant tout et principalement les hommes dont la profession est l'action révolutionnaire (...).  Nécessairement, cette organisation ne doit pas être très étendue et il faut qu'elle soit le plus clandestine possible”. (“Que faire?”, Oeuvres tome 5). Cette conception du parti correspond directement aux nécessités des luttes  révolutionnaires, à la préparation de la destruction violente de l'Etat bourgeois, à l'instauration de la dictature ouvrière qui grâce à la terreur abolira le système d'esclavage salarié.

Un tel parti - fondé sur un clair programme de classe - n'est pas minoritaire “par vocation” mais parce qu'il a compris que toute politique de “conquête des masses” ne se situant pas dans une période de crise révolutionnaire entraîne inévitablement l'organisation dans une spirale de concessions à l'idéologie bourgeoise dominante, et ce jusqu'à sa mort comme organe de la classe ouvrière. “Le parti doit donc d'une part posséder la clarté théorique et  la fermeté nécessaire pour se maintenir dans la bonne voie, en dépit des fluctuations des masses et même au risque de s’isoler momentanément. Mais il doit d'autre part  rester souple et réceptif pour tirer les leçons de toute manifestation venant des masses, si confuse soit-elle, et de révéler aux masses les possibilités  révolutionnaires qu’elles sont incapables de voir elles- mêmes” (Lukacs, “Lénine”).

Et, lorsque quelques années plus tard (1905- 1906), Lénine tire les leçons de la vague  révolutionnaire de 1905 du point de vue tant organisatif que militaire, il précise: “Le marxisme diffère de toutes les formes primitives du socialisme en ce qu'il n'enchaîne pas le mouvement à quelque forme de combat unique et déterminée. Il admet les méthodes de lutte les plus variées ; mais il ne les “invente” pas; il se borne à généraliser, organiser, rendre conscientes les méthodes de lutte des classes révolutionnaires qui surgissent spontanément dans le cours même du mouvement.” (Lénine, Oeuvres tome 10).

Cette compréhension vitale du rôle et des tâches du parti dans le développement et la radicalisation des luttes prolétariennes, ainsi que la compréhension de la dynamique sociale qui le fait vivre, va prendre sa pleine réalité dans le mouvement insurrectionnel. C'est dans ce mouvement en effet que le long travail de fraction et d'organisation (plus de quinze années!) même extrêmement minoritaire, va s’avérer condition indispensable à la victoire de l'insurrection.

Ce sont en effet les ouvriers de la base du parti, encadrés et dirigés par les bolchéviks de gauche, qui, dans les usines, dans les quartiers, dans les régiments... vont devenir, chacun, un organisateur collectif, un formateur tour à tour instructeur militaire et agitateur, préparant l'éclatement révolutionnaire en disciplinant le mouvement, freinant les impatients et exaltant les indécis.

C'est ainsi que vit le parti, à la fois comme expression théorique du but et des moyens du mouvement et comme organisation de combat, à la fois comme fait de conscience et comme fait de volonté.

Ce que nous montre la description du mouvement insurrectionnel, c'est que le parti de classe existait en octobre 1917 et ce non pas formellement, recoupant exactement les structures du parti bolchévique, mais au moins en substance, regroupant dans l'action toutes les forces agissant réellement dans le sens communiste, quelle que soit leur appartenance individuelle, sans- parti ou bolchéviks, anarchistes ou SR de gauche. “Quand nous découvrons une tendance sociale, un mouvement dirigé vers un but donné, alors nous pouvons reconnaître l'existence d'une classe au vrai sens du terme. Mais alors existe, d'une façon substantielle sinon encore formelle, le parti de classe” (Bordiga, “Parti et classe”).

Lénine a par ailleurs toujours fortement insisté sur l'importance révolutionnaire de ces forces “sans- parti et anarchistes” qui agissent, contrairement à certains membres et tendances importantes du parti bolchévik, dans le réel sens révolutionnaire. “De très nombreux ouvriers anarchistes deviennent maintenant les partisans les plus sincères du pouvoir des soviets et puisqu'il en est ainsi, c'est donc la preuve que ce sont nos meilleurs camarades et amis, les meilleurs révolutionnaires qui n'étaient ennemis du marxisme  que par la suite d'un malentendu ou, plus exactement, non par suite d'un malentendu, mais parce que le socialisme officiel, régnant à l'époque de la Deuxième Internationale (1889- 1914) avait trahi le marxisme, était tombé dans l'opportunisme, avait falsifié la doctrine révolutionnaire de Marx en général, et les leçons de la Commune de Paris de 1871 en particulier”. (lettre à S. Pankhurst ,1919, Oeuvres tome 29). “Aussi le congrès considère-t-il qu’il est du devoir de tous les camarades d’aider par tous les moyens le passage aux côtés de la Troisième Internationale de tous les éléments anarchistes appartenant aux masses prolétariennes.)”  (Thèse sur les tâches du deuxième congrès de l’Internationale Communiste, 1920, Oeuvres tome 31). (*)

(*) Il est à noter que cette attitude unificatrice et réellement centralisatrice des bolchéviks, par rapport à toutes les forces révolutionnaires, fera rapidement place, avec le déclin de la vague  révolutionnaire, en son contraire le plus pernicieux, la répression ouverte tant des révolutionnaires “sans- parti” que de ceux de moins en moins nombreux se trouvant encore dans le parti bolchévique. De ce point de vue, 1921 peut être considéré comme un point de non- retour car s'exprime à ce moment-là nettement la prédominance des forces contre- révolutionnaires à la tête du parti et de l'Etat qui écrasent les vagues de grève et la révolte ouvrière de Cronstadt, et interdisent les fractions de gauche encore présentes à l'intérieur du parti (“L'opposition ouvrière” de Kollontaï et surtout le “groupe ouvrier” de Miasnikov). Nous renvoyons le lecteur intéressé à ces questions à la lecture du “manifeste du groupe ouvrier russe (bolchévique)” publié par INVARIANCE, série II, n°6, et que nous espérons pouvoir reproduire prochainement.

Ces orientations de Lénine quant au nécessaire regroupement de toutes les forces réellement révolutionnaires ainsi que sa lutte pour épurer le parti de ses éléments bourgeois (cf. la question Zinoviev et Kamenev) correspond bien au double mouvement qui anime toute période révolutionnaire: à la fois  l'éclatement des vieilles structures formelles existantes (vieux parti bolchévik, syndicats, soviets...) dépassées par la rapidité et le contenu révolutionnaire du mouvement et, à la fois, la nécessaire réformation, reconstitution, sous la direction du réel parti combattant de toutes les structures nécessaires à l'organisation de la révolution.

Nous pouvons ainsi tirer comme leçons des faiblesses mêmes du parti bolchévik, en ce qui concerne la constitution du parti de classe,deux points totalement liés:

1) le manque du rupture, d’épuration dans les rangs de la force d'avant- garde la plus conséquente à l'époque: le parti bolchévik. Et ce, malgré l’insistance de Lénine qui avait indiqué, depuis “Que faire?”, que: “... la lutte de parti donne des forces et de la vitalité au parti, la meilleure preuve de faiblesse d'un parti, c'est sa position  diffuse et l’effacement des frontières nettement tracées; le parti se renforce en s’épurant.”

2) le manque de centralisation, de réformation d'un parti regroupant effectivement les forces motrices de l'insurrection. Seul un tel parti, épuré et regroupant les combattants, se serait  pleinement situé dans la ligne historique du programme communiste car il aurait été le vrai produit tant dans sa base programmatique que dans sa pratique insurrectionnelle, du mouvement prolétarien d'octobre 1917.

Le parti bolchévik ne s'est pas épuré, et, au contraire, il intègra de plus en plus de forces contre- révolutionnaires, il lutta contre les tendances internes et externes qui exprimaient encore les intérêts ouvriers et sombra définitivement dans la contre- révolution par sa politique internationale de liquidation, au sein de l'Internationale Communiste, des seules forces qui  résistaient à la dégénérescence (troisième congrès de l’Internationale Communiste, liquidation du K.A.P.D. suivi quelque temps après par la neutralisation de la gauche communiste d'Italie”).

Ce double mouvement de destruction des vieilles formes organisatives et de reconstitution de l’avant- garde communiste liée aux organes de masse du prolétariat s’est également manifesté dans l'attitude des bolchéviks à l'égard des différents types d'organisation massive que c’est donnés le mouvement: soviets, conseils de quartier, rayons... nous avons vu en effet  comment la fraction de gauche des bolchéviks, ceux qui préparaient effectivement la révolution (Lénine, Trotsky, Kollontaï, Sverdlov, Antonov...) se sont appuyés sur les organes de masse, regroupant des milliers de prolétaires en lutte, pour déclencher l'insurrection et ce uniquement lorsqu'ils en avaient la direction, lorsque ces soviets, conseils de quartier, de régiments... s'étaient réorientés dans le sens de la révolution et réorganisés, en conséquence, non plus pour défendre l'ancien régime, mais pour préparer militairement et politiquement l'insurrection ouvrière (cf. création du C.M.R.).

Les paroles de Trotsky répondant à Kautsky et à ses modernes  disciples éclairent pleinement ce processus de la révolution en marche:

“On nous a accusés plus d'une fois d'avoir substitué à la dictature des soviets celle du parti. Et cependant, on peut affirmer, sans risquer de se tromper, que la dictature des soviets n'a été possible que grâce à la dictature du parti: grâce à la clarté de sa vision théorique, grâce à sa forte organisation révolutionnaire, le parti à assuré aux soviets la possibilité de se transformer, d’informes parlements ouvriers qu'ils étaient, en un appareil de domination du travail. Dans cette “substitution” du pouvoir du parti au pouvoir de la classe ouvrière, il n'y a rien de fortuit et même, au fond, il n'y a là aucune substitution. Les communistes expriment les intérêts fondamentaux de la classe ouvrière. Il est tout à fait naturel qu’à l’époque où l'histoire met à l'ordre du jour ces intérêts dans toute leur étendue, les communistes deviennent les représentants reconnus de la classe ouvrière dans sa totalité.” (Trotski, Terrorisme et Communisme)

Les quelques points que nous avons dégagés ici nous indiquent le chemin à suivre ; à la fois une extrême fermeté sur les principes, sur les leçons des expériences passées et une réelle ouverture à tous les prolétaires s'inscrivant réellement dans le sens de la lutte afin de mieux les organiser, les encadrer, les diriger dans le sens qui est le leur: le communisme.

Les communistes n'ont aucun intérêt qui les séparent des autres prolétaires, ce qui les caractérisent: c'est que théoriquement et pratiquement ils mettent toujours en avant l'intérêt général et mondial, le but et les moyens, du mouvement prolétarien.

C'est ce que nous illustre la préparation de l'insurrection.

H. L'art de l'insurrection.

Toute la pratique  révolutionnaire de la fraction bolchévik durant les années de préparation révolutionnaire se cristallise autour de la question de l'insurrection. Il n'est pas très difficile d'accepter “l'idée de l'insurrection” ouvrière, et beaucoup de bourgeois radicaux acceptent (menchéviks, S.R. de droite...). Mais ces derniers ne l’acceptent que d'une façon platonique, comme quelque chose “à faire”... mais toujours, plus tard. Pour eux, le prolétariat n'est jamais prêt pour l'insurrection. Et si accepter l'idée de l'insurrection prolétarienne n'est pas difficile, l’organiser, la préparer longuement et minutieusement l’est beaucoup plus; quant à la réussir totalement, seule octobre 1917 nous en donne l'exemple.

Pour pouvoir bien mettre en avant les leçons théoriques de l'art de l'insurrection, il nous suffit de comparer le déroulement des insurrections  russes et particulièrement celle de Pétrograd et celle de Moscou. A Moscou nous l'avons vu, le complot était pratiquement inexistant; résultat: une semaine de combat, des milliers d'ouvriers tués (soit dans les combats, soit victimes de la terreur blanche). A Pétrograd, un complot bien organisé; résultat: 24 heures de ce qu'on peut à peine qualifier de combat et un nombre de morts quasi nul.

“Un élément de conspiration, dans telle ou telle mesure, entre presque toujours dans l'insurrection. Etape historiquement conditionnée de la révolution, l'insurrection des masses n'est jamais purement élémentaire. Même ayant éclaté à l'improviste pour la majorité de ses participants, elle est fécondée par les idées dans lesquelles les insurgés voient une issue aux peines de l'existence. Mais une insurrection des masses peut être prévue et préparée. Elle peut être organisée d'avance.

Dans ce cas, le complot est subordonné à l'insurrection, il la sert, facilite sa marche, accélère sa victoire. Plus élevé est le niveau politique d'un mouvement révolutionnaire, plus sérieuse est sa direction, plus grande est la place occupée par la conspiration dans l'insurrection populaire (...) de même qu'un forgeron ne peut saisir de sa main nue un fer chauffé à blanc, le prolétariat ne peut, les mains nues, s'emparer du pouvoir: il lui faut une organisation appropriée à cette tâche. Dans la combinaison de l'insurrection de masse avec la conspiration, dans la subordination du complot à l'insurrection, dans l'organisation de l'insurrection à travers la conspiration, réside le domaine compliqué et lourd de responsabilité de la politique  révolutionnaire que Marx et Engels appelaient “l'art de l'insurrection”. Cela suppose une juste direction générale des masses, une souplesse d'orientation, de la prudence dans la préparation technique et de la hardiesse à porter le coup.” (Trotski, Histoire de la révolution russe) (*)

La réussite de l'insurrection de Pétrograd a poussé la bourgeoisie (toutes fractions confondues) à falsifier toujours plus les moyens et le but de la révolution communiste, en nous faisant croire que la violence ouvrière “mène inévitablement au Goulag”, ou que la violence et l’Etat sont “par essence bourgeois”, “fascistes”, “qu'il ne faut pas employer les mêmes méthodes que nos ennemis”... ses différentes interprétations bourgeoises ne servent en fait qu'à assurer à la bourgeoisie le monopole de la violence; la classe ouvrière devant, elle, lutter dans le calme et la dignité et ce face aux sabres, à la mitraille... et à la bombe à neutrons.... Et, comme l'on ne peut pas appeler constamment les prolétaires au calme, certaines fractions de la bourgeoisie se doivent d'accepter platoniquement la violence ouvrière comme un dernier recours afin de tenter de la contrôler, de la détourner de son objectif anti- capitaliste vers d'autres moins dangereux pour elle. Ces fractions bourgeoises radicales acceptent la violence, voire même le terrorisme ouvrier,... comme des “idées”, des “possibilités abstraites et lointaines” tout en essayant toujours, autant que faire se peut, de repousser les échéances le plus loin possible parce que “les ouvriers ne seraient pas prêts” ou encore “parce qu'il faudrait attendre la classe dans son ensemble”.

“(La sociale- démocratie) ne nie pas la révolution en général, en tant que catastrophe sociale, de même qu'elle ne nie pas les tremblements de terre, les irruptions de volcans, les éclipses du soleil et les épidémies de peste. Ce qu'elle  nie comme du “blanquisme” ou pis encore, du bolchévisme, c'est la préparation consciente de l'insurrection, le plan, la conspiration. En d'autres termes, la sociale- démocratie est prête à sanctionner à retardement, il est vrai, les coups d'Etat qui transmettent le pouvoir aux mains de la bourgeoisie, condamnant avec intransigeance en même temps celles des méthodes qui peuvent  seules transmettre le pouvoir au prolétariat. Sous une fausse objectivité se cache une politique de défense de la société capitaliste.” (Trotski, opus cité).

De là découle des conceptions plus radicales encore selon lesquelles ce ne serait pas la “violence en général” - abstraite et a- classiste - qui serait bourgeoise, mais uniquement la violence minoritaire, le terrorisme ouvrier, le complot, la conspiration... qui seraient par essence “contre- révolutionnaire”, opposés à la “merveilleuse violence spontanée des masses ouvrières”.

(*) Dans cet ouvrage de Trotski, le chapitre “L’art de l'insurrection” est un excellent condensé de la conception marxiste de cette question.

Or justement ce que nous montre l'insurrection d'octobre, c'est la parfaite complémentarité entre l'insurrection, la violence massive et la préparation minoritaire, le complot. Nous pouvons même dire que sans complot, sans conspiration, sans préparation consciente et minoritaire, il n'y aurait pas eu d’insurrection ouvrière massive victorieuse. “Pour la conquête du pouvoir, le prolétariat n'a pas assez d'une insurrection des forces élémentaires. Il lui faut une organisation correspondante, il lui faut un plan, il lui faut la conspiration. C'est ainsi que Lénine posa la question.” (Trotski, opus cité).

C'est en opposition à cette conception marxiste que la sociale- démocratie et à sa suite tous les  courants pseudo- ouvriers, qualifient l'insurrection d'octobre de putsch, d'action anti- démocratique (ce qui est vrai!!), de “coup d'Etat blanquiste”... d'autres, par contre, selon une vision policière de l'histoire, ne voient dans octobre 1917 que le génie militaire d'un homme (Trotski), entouré de quelques fanatiques dévoués jusqu'à la mort. (*)

Et toujours, dans la bouche de tous les démocrates, la même critique de “blanquisme”, comme si le seul nom de ce grand révolutionnaire disqualifiait à tout jamais ceux qui suivent son exemple. Non! Pour nous comme pour Trotski,

“Des forces considérables travaillent à affaiblir et à décomposer l’avant- garde révolutionnaire. Une importante partie de ce travail se voit dans la lutte de la social-démocratie contre “le blanquisme”, dénomination sous laquelle on fait figurer l'essence révolutionnaire du marxisme” (Trotski, opus cité).

Le marxisme n'a pas nié ou rejeté l'expérience insurrectionnelle accumulée pendant des dizaines d'années par Blanqui. La théorie communiste  l’a pleinement intégrée, lui donnant un cadre général plus adéquat en reliant la technique militaire du complot au développement plus large des luttes ouvrières.

“La théorie léniniste de l'insurrection n'est pas la négation du blanquisme mais sa continuation, compte tenu de quelques expériences. Babouvisme, blanquisme, bolchévisme, sont des étapes du même chemin: c'est le complot qui se greffe sur l'insurrection populaire. C'est l’avant- garde qui conduit la masse. C'est la théorie de l'insurrection certaine, guidée et dirigée, et non pas abandonnée à l’instinct improvisé et hypothétique de la multitude (...). Pour Blanqui, l'insurrection est le seul moyen par lequel s’ouvre une révolution. Exactement comme pour nous.” (E. Lussu, théorie de l'insurrection, éditions Maspéro).

Ce que le marxisme retient du blanquisme comme son “essence révolutionnaire” c'est l'essentiel de la pratique de Blanqui, le souci permanent de la préparation militaire de la révolution prolétarienne.

“Blanqui réclamait la création en temps opportun de détachements révolutionnairs réguliers, leur direction centralisée, un bon approvisionnement en munitions, une répartition bien calculée des barricades dont la construction serait prévue, et que l'on défendrait systématiquement et non épisodiquement. Toutes ces règles, procédant des problèmes militaires de l'insurrection, doivent, bien entendu, être inévitablement modifiées, en même temps que les conditions sociales et la technique militaire ; mais, en elles-mêmes, elles ne sont nullement du “blanquisme” dans le sens où l'on entend à peu près chez les Allemands le “putchisme” ou “l’aventurisme”  révolutionnaire.” (Trotski, opus cité).

(*) Cette version de “l'histoire” de la révolution d'octobre est parfaitement illustrée dans le livre “Technique du coup d'Etat” de Curzio Malaparte, éditions Grasset.

Pour nous, comme pour tous les communistes, les critiques que nous adressent les bourgeois pseudo- ouvriers sous le couvert de “blanquisme”, de “putchisme”, “d’anti-   démocratisme”... ne font que nous renforcer dans notre activité car nous savons que telle est la voie de l'insurrection ouvrière, prélude indispensable à la révolution communiste mondiale.

C'est dès 1906 que Lénine met en avant les deux aspects essentiels de la préparation militaire: 1) l'étude des textes militaires (Clausewitch...), de leur utilisation pour le prolétariat, et l'étude des expériences militaires du prolétariat (Commune de Paris, 1905...) et

2) l'aspect directement pratique; l'organisation de groupes de combat effectuant des actions militaires.

“Nous reconnaissons et nous proposons au congrès de reconnaître que:

1) le parti doit reconnaître que les actions armées des groupes de combat appartenant au parti ou luttant à ses côtés sont admissibles sur le plan des principes et opportunes dans la période actuelle;

2) le caractère des actions armées doit être adapté à la tâche qui consiste à former les dirigeants des masses ouvrières en période d'insurrection et à acquérir l'expérience des actions offensives soudaines;

3) le but immédiat le plus important de ces actions doit être la destruction des appareils gouvernemental, policier et militaire et une lutte impitoyable contre les organisations cent- noirs actives qui pratiquent la violence et la terreur contre la population;

4) il faut admettre aussi les actions armées destinées à s'emparer de moyens financiers appartenant à l'ennemi, c'est-à-dire au gouvernement autocratique et à détourner ces moyens au profit de l'insurrection ; ce faisant, il importe de veiller sérieusement à ce que les intérêts de la population soit le moins lésés;

5) les actions armées de partisans doivent s’effectuer sous le contrôle du parti  et de telle sorte que les forces du prolétariat ne soient pas gaspillées en vain et qu’en même temps, on prenne en considération les conditions du mouvement ouvrier dans la localité donnée et l'état d'esprit des larges masses.” (Lénine, Résolution sur l'insurrection armée, Oeuvre  tome 10).

Nous voyons bien ici, en quoi pour Lénine, la lutte armée est une des tâches du  parti communiste et en quoi ce parti ne peut être autre chose en période révolutionnaire que le parti combattant assumant pleinement le terrorisme ouvrier, trempé au feu de l'action et réellement à même de diriger l’ensemble des actions prolétariennes.

Et pour ce faire, il faut dés que possible s'organiser en petits groupes qui prennent en charge des missions militaires: renseignements, attaques de policiers, libération de camarades, etc.

“Tous ceux qui veulent se ranger du côté de la liberté doivent immédiatement s’unir en groupes de combat de cinq hommes (...). Ces groupes dont les uns seront composés de membres du parti, et les autres de sans- parti, seront liés par la seule tâche révolutionnaire immédiate:

l’insurrection contre le gouvernement. Ils devront être aussi nombreux que possible et se former obligatoirement avant les distributions d'armes, indépendamment de cette question d'armes (...). Tel groupe, sachant tirer, désarmera un agent de police, tombera sur une patrouille et lui prendra ses armes. Tel autre groupe, non instruit au maniement du fusil, ou n'ayant pas réussi à se procurer des armes, aidera à construire des barricades, à pousser des reconnaissances, à établir la liaison, à surprendre l’ennemi dans des embuscades, à incendier l’édifice où l'adversaire est retranché, à occuper des logements qui pourraient servir de base aux insurgés; en un mot, des milliers de fonctions très diverses seront remplies par des groupes de volontaires bien décidés à lutter à mort, connaissant parfaitement la topographie locale et liés très étroitement à la population.” (Lénine, Oeuvre tome 10). (*)

Comme nous le voyons, ces groupes de partisans en s'organisant, en menant à bien des actions armées, non seulement renforcent la lutte de classe qui se déroule sous nos yeux mais se forme dans l'action afin de constituer par la suite des troupes de choc du mouvement ouvrier qui, lorsque les conditions pour l'insurrection sont présentes, animeront, organiseront, encadreront des manifestations, les combats de rue et autres batailles plus massives. La centralisation de ces groupes, leur parfaite subordination à la direction politique, en font le squelette indispensable de l'organisation militaire du parti.

Et, en parfaite liaison, à la constitution de l'appareil militaire du parti se constituent également des regroupements d'ouvriers plus larges assumant également des tâches militaires, d’auto-  défense, d’intimidation de l'ennemi. Ce sont ces regroupements de militants tant du parti que “sans- parti” qui donneront naissance en 1917 aux gardes rouges, fer de lance de l'insurrection d'octobre (cf. note 1). Ces organismes, au fur et à mesure du développement des luttes, assument des tâches de plus en plus offensives, de plus en plus insurrectionnelles.

Face à ses préparatifs militaires de la révolution, les menchéviks, en bons pacifistes bourgeois, disaient que ces actions de commandos, désorganisaient le mouvement ouvrier, que c'était de l'anarchisme... et Lénine de répondre:

“La guérilla est une forme inévitable de lutte à une époque où le mouvement des masses aboutit effectivement à l'insurrection et qu'il se produit des intervalles plus ou moins considérables entre les “grandes batailles”, dans le cours de la guerre civile. Ce qui désorganise le mouvement, ce ne sont pas les actions de partisans, mais la faiblesse d'un parti incapable de prendre en main ces opérations (...). Ce que nous venons de dire de la désorganisation se rapporte aussi à la démoralisation. Ce qui démoralise, ce n'est pas la guerre de partisans, mais le caractère inorganisé, désordonné, “sans- parti” des actes de partisans. (...) Pareille  objection serait celle d'un libéral bourgeois et non d'un marxiste car un marxiste ne peut considérer d'une façon générale comme anormale et démoralisante la guerre civile, ou bien la guerre de partisans qui est une de ses formes. Le marxiste se tient sur le terrain de la lutte de classe, et non de la paix sociale. Dans certaines périodes de crise aiguë, économique et politique, la lutte de classe abouti dans son développement à une véritable guerre civile, c'est-à-dire à une lutte armée entre deux parties de la population. En de telle périodes, le marxiste a l'obligation de se placer du point de vue de la guerre civile. Aucune condamnation morale de celle-ci n'est admissible du point de vue du marxisme. A une époque de guerre civile, l'idéal du prolétariat est un parti combattant (...). Toute opération militaire, dans n'importe quelle guerre, est cause d'une certaine désorganisation dans les rangs des combattants. Il ne faut pas en conclure qu'on ne doit pas combattre. Il faut seulement en conclure que l'on doit apprendre à combattre. Voilà tout.” (Lénine, Oeuvres, tome 10, nous soulignons).

(*) Nous renvoyons le lecteur intéressé aux questions militaires au recueil de textes classiques “La lutte des partisans selon les auteurs classiques du marxisme- léninisme” publié aux éditions 10/18.

Ce qu’exprime cet extrait, nullement isolé dans l’œuvre de Lénine, ce sont les deux fonctions fondamentales de la préparation militaire - le plus longtemps à l'avance possible - de l'insurrection armée:

1) le développement, l'encadrement des escarmouches inévitables et nécessairement violentes, afin de désorganiser le mieux notre ennemi, de le paralyser le plus possible (économiquement, politiquement, militairement...) ;

2) l'apprentissage à se battre... en se battant et en  centralisant militairement et politiquement la violence de classe quelle que soit la forme plus ou moins développée que prend cette dernière: manifestations “dures”, émeutes, pillages... terrorisme ouvrier (*). Ces deux fonctions centrales sont des acquis primordiaux, tant politiques que “techniques” pour la victoire de notre classe. Ne pas les étudier à fond et se refuser à les mettre, même embryonnairement, en pratique, équivaut à une trahison pure et simple.

Lénine, à la suite de Marx, a toujours insisté sur la nécessaire étude des questions militaires, et quelques jours avant le déclenchement de l'insurrection, il fit republier, diffuser et étudier les textes de Cluseret et Rossel, deux des plus importants chefs militaires de la Commune de Paris.(**)

Déjà Marx écrivait:

“Une fois entré dans la voie insurrectionnelle, agissez avec la plus grande décision et prenez l'offensive. La défensive est la mort de tout soulèvement armé; il est perdu avant de s'être mesuré avec ses ennemis. Surprenez vos adversaires lorsque leurs forces sont encore disséminées; préparez de nouveaux succès, mêmes faibles, mais quotidiens; conservez l’ascendant  moral que vous a valu le premier mouvement couronné de succès ;  ralliez autour de vous ces éléments indécis qui suivent toujours l'impulsion la plus forte et qui regardent toujours du côté le plus sûr; forcez vos ennemis à battre en retraite avant d'avoir pu grouper leurs forces contre vous; et pour employer les paroles de Danton, le plus grand maître que nous connaissions de la politique révolutionnaire : de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace!” (Marx, Révolution et contre- révolution en Allemagne).

(*) Sur la question spécifique de la terreur et du terrorisme que nous n'aborderons pas directement dans ce texte, nous renvoyons le lecteur intéressé à notre brochure “Rupture avec le CCI” ainsi qu'aux textes parus dans “Le communiste” n° 3 et 5 “Discussion sur le terrorisme”.

(**) Cf. Cluseret, Rossel, Blanqui... 1871, La Commune et la question militaire, 10/18.

Lénine “n'a fait que” reprendre et développer magistralement cette orientation tracée par Marx:

“L'insurrection armée est une forme particulière de la lutte politique: elle est soumise à des lois particulières, qu’il importe de méditer attentivement. Karl Marx a exprimé cette pensée avec un relief saisissant quand il écrit:  “Comme la guerre, l'insurrection armée est un art.” Voici quelques règles principales que Marx à données de cet art:

1) Ne jamais jouer avec l'insurrection, et, quand on la commence, être bien pénétré de l'idée qu'il faut marcher jusqu'au bout.

2)  Rassembler, à l'endroit décisif, au moment décisif, des forces de beaucoup supérieures à celles de l’ennemi, sinon ce dernier, mieux préparé et mieux organisé, anéantira les insurgés.

3) L'insurrection une fois commencée, il faut agir avec la plus grande décision et passer absolument coûte que coûte, à l'offensive. “La défensive est la mort de l'insurrection armée”.

4) Il faut s'efforcer de prendre l’ennemi au dépourvu, de saisir le moment où ses troupes sont dispersées.

5) Il faut remporter chaque jour des succès, même peu considérables (on peut dire: à chaque heure quand il s'agit d'une ville) en gardant à tout prix “l'avantage moral” ” (Lénine, Conseils d'un absent, Oeuvres tome 26).

Ce sont ces “conseils” de Lénine qui, appliqués adéquatement à octobre 1917, donnèrent au prolétariat mondial sa plus éclatante victoire. Ce sont, entre autres, ces leçons sur “l’art de l'insurrection” qui, aujourd'hui plus encore qu’hier, marqua la séparation de classe entre ceux qui s’auto- proclament  révolutionnaires et les forces qui réellement se préparent à agir dans le sens communiste.

Enfin, les socialistes bourgeois et autres pseudo- marxistes ressortent encore un argument contre le déclenchement de l'insurrection; “insurrection spontanée” (dans le sens d’inorganisée) soit; mais certainement pas préparée, organisée et déclenchée à une date et une heure bien précises et comble par une minorité! Et de développer de longs discours sur les “révolutions de palais”, sur les “coups d'Etat”, sur le “substitutionisme”, sur les insurrections “fabriquées artificiellement”, sur la “démocratie ouvrière”... mais comme nous l'avons vu dans la simple description des faits, la fixation du jour et de l’heure de l'insurrection a été une question primordiale pour sa réussite. Le parti combattant se doit de tenir compte de tous les facteurs intervenant dans le déclenchement de cette lutte de classes à son plus haut niveau; la lutte armée. L'état d'esprit dans les quartiers et autres concentrations ouvrières, dans l'armée, l'organisation et la distribution de l'armement aux ouvriers d'avant- garde; la crise politique dans la bourgeoisie... en bref, la situation de la lutte de classes au niveau international; le rapport entre les deux forces historiquement  antagoniques et tous les facteurs qui interviennent pour modifier dans un sens comme dans l'autre ce rapport sont les éléments qui déterminent la fixation précise du jour et de l’heure de l'insurrection. Nous pouvons rappeler ici qu’un des arguments fondamentaux employés par Lénine pour justifier le déclenchement de l'insurrection était l'existence de plus en plus importante de mouvements défaitistes révolutionnaires dans l'armée allemande. C'est également compte tenu de l’interaction de tous ces facteurs essentiels que les bolchéviks ont, dans un premier temps (juillet) retardé le déclenchement de l'insurrection (parce que la préparation militaire des larges masses était insuffisante et ce principalement dans les campagnes et les villes excepté Pétrograd et Moscou et que l'état d'esprit général au sein de la classe ouvrière était encore trop oscillant). Ce n'est que plus d’un mois après que la fraction de gauche des bolchéviks avec à sa tête Lénine jugeait à juste titre que la “crise est mûre”.

L'expérience d'octobre 1917 et la vague mondiale de luttes qu'elle préluda sont encore riches de nombreuses leçons. Nous ne pouvons qu’encourager l'ensemble des ouvriers combatifs à se remémorer, à discuter les expériences de ce point culminant de notre histoire de classe, afin que nous puissions nous libérer de la nécessité de recommencer toujours notre histoire, nos hésitations, nos manques de décisions, nos terreurs... et qu'enfin, le prolétariat puisse puiser en lui les forces nécessaires à faire triompher, une fois pour toutes, la société sans classe, le communisme. Et dans le feu de l'actualité d'aujourd'hui, de Brixton à Casablanca, de Varsovie à Naples... gardons toujours en mémoire:

“Il est dans la nature même du processus révolutionnaire réel que des heurts sanglants entre le prolétariat et la bourgeoisie se produisent avant la lutte finale, et il peut s’agir non seulement de tentatives prolétariennes non couronnées de succès, mais aussi des inévitables affrontements partiels et transitoires entre des groupes de prolétaires poussés à se soulever et les forces de la défense bourgeoise, ou encore entre des groupes de “gardes  blancs de la bourgeoisie et des travailleurs attaqués et provoqués par eux. Il n'est pas juste de dire que les partis communistes doivent désavouer de telles actions et réserver tous leurs efforts pour le moment final, car toute lutte nécessite un entraînement et une période d'instruction et c'est dans ces actions préliminaires que la capacité d'encadrement révolutionnaire du parti doit commencer à se forger et à s’éprouver.” (Bordiga, Parti et action de classe, 1921).

Note

(1) Sur la création de la garde rouge. En fait, c'est dés février, dés la chute du Tsar que les ouvriers de Pétrograd et surtout ceux du quartier de Vyborg avaient entrepris de s'armer et de s'organiser militairement sous la direction de militants révolutionnaires (bolchéviks de gauche et anarchistes). Cette initiative fut systématisée  et centralisée par l'appareil militaire du parti bolchévik qui envoya des instructeurs dans les usines ou systématiquement 1/3 des ouvriers s’entraînaient et assuraient la garde, pendant que les autres travaillaient. Les menchéviks et les S R tentèrent d'empêcher ce mouvement mais cela n'empêcha pas que: “Les premières gardes rouges assumèrent la protection des grandes manifestations ouvrières. Lors des émeutes de juillet, celle du faubourg de Vyborg tinrent tranquillement en respect les troupes de Kérensky. Pétrograd comptait à ce moment près de 10.000 gardes rouges (...) à la veille de la révolution d'octobre, les effectifs de la garde rouge s'élevaient à 20.000 hommes, formés en bataillons de 400 à 600 hommes, divisés chacun en 3 compagnies, une section de mitrailleuse, une section de liaison, une section de brancardiers et parfois pourvu d'une auto- blindée” (Victor Serge, l'an 1 de la révolution russe, tome 1). Les gardes rouges, et leur participation à l'insurrection le prouve, n'avaient pas qu’un rôle “défensif”; l’auto- défense ouvrière, l'action directe, consistent tout autant en une attaque brutale contre le capitalisme, aussi bien avant que pendant l'insurrection (libération de prisonniers ouvriers, attaque des commissariats, des dépôts d’armes...) les gardes rouges avaient de surcroît la mission d’entraîner, d'instruire et d’encadrer  les ouvriers combatifs dans les mouvements plus massifs. La naissance et l'extension des gardes rouges ne vient pas du ciel; c'est la réponse consciente et organisée qu’apporte l'avant - garde ouvrière aux nécessités mêmes de la lutte. En ce sens, la garde rouge, tout comme le parti, sous la direction duquel elle se développe, sont des produits organiques de la classe en lutte, et non de simples appendices plus ou moins bien “greffés”. Le rôle des communistes “qui ont sur le reste de la classe l'avantage d'une intelligence claire des conditions, de la marche et des fins  générales du mouvement prolétarien” (Marx) et qui savent bien que ces deux types d'organismes sont indispensables pour la lutte, est de les diriger, de les impulser, le plus tôt possible, et si possible bien avant les premières escarmouches qui peuvent faire comprendre ces nécessités à des couches plus larges de prolétaires. L'organisation des gardes rouges a, par exemple, été beaucoup moins développée à Moscou, et c'est certainement une des raisons de la plus forte résistance de la contre- révolution.


CE10/11.4 Quelques leçons d'Octobre 1917