Il est bien sûr évident que d’une façon générale le rapport de force dans le monde entre le prolétariat et la bourgeoisie est -pour l’instant- en faveur de cette dernière. L’Europe de l’Ouest n’y fait pas exception. Si nous choisissons de parler de cette aire géographique particulière, ce n’est ni par un quelconque « esprit européen », ni, comme le considèrent certains, parce qu’elle représenterait forcément  le centre et le point de départ de la révolution à venir. Nous voulons seulement fournir ici quelques notes pour orienter la réflexion de camardes qui militent principalement dans cette zone.

 

I ) LA CRISE

 

La contradiction générale du mode de production capitaliste entre valorisation et dévalorisation tente de se résoudre, au moins temporairement et partiellement, par la crise. Pour poursuivre la valorisation, il faut une dévalorisation brutale. Ainsi, le capital détruit ce qui valorise insuffisamment pour valoriser davantage ce qui peut fonctionner comme capital (la concurrence décidant quelle fraction de capital sera détruite et quelle autre pourra fonctionner comme tel), la multiplication des faillites et déficit records s’accordant avec des profits exceptionnels dans certains secteurs et pour certaines firmes.

 

La crise d’aujourd’hui que les bourgeois ne peuvent même pas s’explique et dont ils ne peuvent pas prévoir les conséquences et les tendances (si ce n’est, et avec raison, la guerre ou le « chaos ») comme le prouvent les soi-disantes prévisions, fausses la moitié du temps, témoigne particulièrement bien de cette situation où le processus d’autonomisation relative de la valeur se heurte à l’impossibilité de l’autonomie absolue (ou capital fictif, qui n’aurait plus de support dans la valeur d’usage). C’est-à-dire qu’il n’existe plus de possibilité pour le capital mondial de « redémarrage » » un peu consistant, sans destruction massive. [1] Le fait que la crise ne touche pas simplement l’Europe de l’Ouest mais l’ensemble du monde, bien qu’à des niveaux différents (même les pays les plus dynamique comme le Japon ou la Corée du Sud ont vu en 1980 leur croissance économique diminuer de façon draconienne), prouve à l’évidence que les « difficultés économique » que connaît l’Europe occidentale ne résultent pas simplement d’une redistribution des cartes au niveau de la division internationale du travail ou d’un simple problème de marché, mais d’une crise touchant au fondement même d’un mode de production capitaliste.

 

Aujourd’hui les tendances économiques sont de plus en plus claires :

 

- stagnation ou dépression de la production industrielle [2]

- baisse de la croissance de la productivité industrielle

- accentuation de la concurrence

-         restructuration de plus en plus importantes.

 

Ce  qu’il y a de nouveau aujourd’hui par rapport aux premières années de cette crise et par rapport aux crises précédentes, c’est qu’outre l’absence de « krach financier » ou de chocs brutaux, on assiste aujourd’hui, avec l’essoufflement des mesures de relance artificielles (crédit, et…) à une « rechute » très nette. C’est un peu la fin des illusions, les pays modèles (RFA, Suède, etc.) et les secteurs-clés (l’automobile notamment) sont en train de s’effondrer progressivement. Toute l’expérience bourgeoise sur les crises sert à éviter les chocs brutaux et à retarder le moment de la dévalorisation massive. Le fait que, contrairement aux précédentes crises, les prix ne baissent pas mais augmentent continuellement alors que la valeurs des marchandises diminue du fait de l’augmentation de la productivité, témoigne à l’évidence qu’il ne s’agit pas seulement pour le capital de réaliser la valeur produite (ou au pire une partie de la valeur), mais de pouvoir fonctionner comme valeur se valorisant.

 

En tant qu’expression de la tentative de résolution brutale, partielle et temporaire des contradictions fondamentales du mode de production capitaliste, la crise ne saurait être simplement la crise « de l’économie capitaliste » ; elle est aussi et avant tout la crise de la société capitaliste tout entière, elle est crise sociale.

 

En effet , il faut comprendre que la crise est et ne peut être qu’une attaque contre le prolétariat, les fonctionnaires du capital (les bourgeois) ne décident que des formes que va revêtir cette offensive et des moyens d’éviter la riposte ouvrière, sinon de la réprimer.

 

Tout le baratin réformiste pour « empêcher que des travailleurs ne fassent les frais de cette crise » se situe intégralement sur le terrain bourgeois car il vise à illusionner le prolétariat sur la nature de la crise (et donc du capitalisme en général) en la présentant comme des ennuis passagers pour les capitalistes que ceux-ci tenteraient de faire payer aux travailleurs. Un tel discours rejoint, sur le fond, les thèses gouvernementales (« il y a crise, ce n’est pas de notre faute, il faut se serrer la ceinture », etc.) et de ceux pour qui il n’y a pas crise du tout, en cela ils nient la réalité et l’absolue nécessité pour le capital d’attaquer le prolétariat, ce qui ne laisse à ce dernier que deux possibilités : ou bien se laisser écraser dans la misère et/ou la guerre, ou bien détruire violemment l’ordre établi par la révolution communiste pour instaurer la société sans classe.

 

II) PARTICULARITE DE L’OFFENSIVE CAPITALISTE

 

Si l’augmentation du taux d’exploitation du prolétariat est une nécessité constante du capital, celle-ci peut, dans les périodes « d’essor »,  et localement, s’accompagner d’une amélioration des « conditions de vie du  prolétariat » (au sens bourgeois et statistique du terme). Ainsi, d’une façon globale, en Europe occidentale la diminution du salaire relatif (càd l’augmentation du taux de plus-value) s’est accompagnée d’une élévation du salaire réel.

 

Aujourd’hui, cette tendance a cessé d’être. Dans tous les pays d’Europe, le salaire réel a cessé d’augmenter et souvent il a même diminué.

 

Si la question du salaire réel n’est pas le seul facteur d’aggravation des conditions de vie du prolétariat, loin de là, elle témoigne cependant de l’offensive capitaliste et de son ampleur. La forme « salaire », c’est-à-dire, la paie, ne peut à elle seule exprimer quelle part du produit social revient au prolétariat car il ne faut pas oublier que par exemple la diminution du nombre de prolétaires avec emploi fixe, s’accompagnant d’une augmentation générale des sans-emploi, implique que chaque paie doit pouvoir satisfaire les besoins du prolétaire individuel et d’une partie de prolétaires sans travail (à qui l’absence ou la faiblesse des allocations de chômage ne permettent pas de vivre). De même la diminution du nombre de logements « sociaux » ou des dépenses de sécurité sociale pour la santé (notamment grâce à des systèmes de contrôles médicaux plus stricts) témoignent de la quantité décroissante (y compris en termes absolus) de produit sociaux distribués au prolétariat depuis un certain nombre d’années.[3]

 

De plus, pour augmenter au maximum le taux d’exploitation du prolétariat, le capital utilise de plus en plus les « méthodes » d’extorsion de plus-value absolue, celle-ci ne nécessitant pas d’investissement de capital dont la valeur serait susceptible de ne pas pouvoir se transmettre ou se réaliser entièrement. Ainsi, l’élévation des cadences de travail et les mesures visant à faire diminuer l’absentéisme.

 

En fait, l’offensive capitaliste s’effectue à tous les niveaux : chômage, salaires, cadences, migration de la force de travail (y compris l’intérim et les transports quotidiens), logements, santé, etc. Mais cette attaque ne peut se cantonner à l’aspect « économique », elle s’accompagne nécessairement de tout un arsenal préventif/répressif ayant pour but la réalisation et l’accentuation de la crise comme solution capitaliste (développement du taux de plus-value, restructurations intensives, guerres, etc.). Cet arsenal est en même temps politique, idéologique, social, militaire, et il n’est en rien séparé du côté économique car de son efficacité dépendent les possibilités de survie du capital.

 

Saisir la crise comme phénomène social, c’est comprendre le rôle moteur de l’antagonisme entre bourgeoisie et prolétariat et c’est analyser toute l’activité de tous les organes d’Etat comme principalement anti-prolétariens.

 

Le renforcement des appareils répressifs et leur meilleure coordination au niveau européen (cf. la convention européenne anti-terroriste), la multiplication des licenciements d’ouvriers combatifs et des emprisonnements de prolétaires pour violence ou récupération de produits sociaux, témoignent de la généralisation de l’offensive bourgeoise. De même le passage de plus en plus ouvert des syndicats et partis soi-disant ouvriers à la défense et au développement de l’économie nationale –que ce soit la DGB allemande favorable à l’expulsion de centaines de milliers de travailleurs immigrés, la CGIL italienne militant pour les mesures d’austérité, ou le P‘C’ F réclamant plus de flics et moins d’étrangers- est lié à leur opposition de plus en plus claire, y compris par la violence, aux luttes et tentatives de luttes prolétariennes.

 

Il est particulièrement clair que l’attaque capitaliste ne saurait s’arrêter d’elle-même car elle en est encore à son premier stade, comme commencent à l’avouer les bourgeois eux-mêmes (cf. leurs déclarations sur l’impossibilité de maintenir le pouvoir d’achat et autres « acquis sociaux », et leurs discours sur les dangers de guerre, même s’ils sont aussi faits pour démobiliser le prolétariat), qui tout en constatant l’énorme potentialité révolutionnaire et en craignant l’explosion sociale sont encore les « maîtres du jour ». Tout dépend de la réaction prolétarienne.

 

III) LA RIPOSTE

 

Indéniablement, la riposte est terriblement en retard par rapport à l’ampleur de l’offensive bourgeoise. Le prolétariat semble se laisser écraser presque sans résistance, si ce n’est, ici ou là, dans des luttes partielles et éphémères.

 

Pour comprendre ce phénomène, il est nécessaire de voir ce qui a changé au niveau du prolétariat et de ses luttes et de saisir comment ces dernières années ont permis au prolétariat d’enrichir son expérience directe des possibilités et des nécessités dans la lutte.

 

Tout d‘abord, ces dernières années sont marquées par la faillite du système de contrôle de la bourgeoisie sur le prolétariat (syndicat officiels, cirque électoral, etc.), et des méthode de « lutte » et types d’organisations qui s’y rattachent. De même, les possibilités individuelles pour « s’en sorti r» deviennent de plus en plus aléatoires : ainsi, l’absentéisme qui atteignait des proportions énormes par endroit a considérablement diminué devant les différentes menaces et méthodes de la bourgeoisie.

 

D’autre part, le terrain de lutte prolétariennes s’est élargi en même temps que la structure du prolétariat. Le prolétaire idéal pour la bourgeoisie ; l’ouvrier syndical (mâle, de race blanche, d’âge mur et assez qualifié, national et bon citoyen) ne recouvre, aujourd’hui plus que jamais, qu’une petite partie de la classe. Les jeunes, les femmes, les immigrés, les chômeurs, les travailleurs précaires, etc. tiennent de plus en plus une grande importance et représentent de l’aveu même des bourgeois une menace d’explosion sociale (les « sans-statuts, les désespérés », qui n’ont plus rien à perdre) et cela malgré la difficulté qu’ont ces couches à s’organiser du fait même de l’isolement et de la séparation des individus qui les composent.

 

De même, le mouvement gauchiste avec ses mobilisations démocratiques (dans l’armée ou pour la justice) et de « solidarité internationale » (Vietnam, Chili,…) est aujourd’hui traversé par une crise ; il se confond de plus en plus avec la gauche traditionnelle.

 

Il est certain que le prolétariat se caractérise aujourd’hui par une relative apathie. Mais il devient de plus en plus clair que celle-ci trouve sa source dans le dégoût des manifestations traine-savate  et des arrêts de travail bidon, que des « méthodes de lutte » qui apparaissent de plus en plus pour ce qu’elle sont : des moyens pour canaliser la colère ouvrière et d’empêcher les explosions sociales.

 

Pourtant, malgré un certain découragement et un certains isolement, certains mouvements, plus ou moins ponctuels (depuis deux ou trois ans notamment) ont rompu à un certains nombres de niveaux avec la paix sociale. Ces luttes qui se sont caractérisées par la tendance à l’auto-organisation en-dehors et contre les appareils d’encadrement capitaliste et par la radicalité des méthodes (sabotages, affrontements avec les flics et les milices syndicales, par endroits) ont touché toutes les couches du prolétariat : jeunes, immigrés, chômeurs, etc., même ceux que certains considèrent comme des « aristocrates ouvriers » (les dockers par exemple), et ces luttes se sont déroulées un peu partout : dans les usines, dans la rue, pour des logements, etc.

 

IV QUELLES PERSPECTIVES

 

La particularité de la période dans laquelle nous nous trouvons réside sans doute dans le fait qu’il s’agit d’une époque charnière et c’est précisément pour cela qu’il est difficile d’évaluer la situation du mouvement. En effet, aucun chiffre, aucune statistique ne peut saisir la tendance qui se fait jour, ni les variations locales du taux de syndicalisation, ni les changements du nombre de journées de travail perdues pour fait de grève (d’après le BIT 50% d’augmentation entre 1978 et 1979 et 50% entre 1979 et 1980 dans les pays de l’OCDE). La tendance à la reprise de classe qui se manifeste de tant de façons différentes reste encore nettement insuffisante. Les luttes rompent encore insuffisamment avec le réformisme capitaliste (corporatisme, lutte pour les droits, etc.) ; elles restent trop isolées et de ce fait les acquis (au niveau de l’expérience et de l’organisation) ne sont ni formalisés, ni centralisés, obligeant donc le prolétariat à réapprendre à tel endroit ce qu’il sait déjà à un autre.

 

Il est certain que, en aucun cas, la situation du rapport de force entre bourgeoisie et prolétariat ne peut se figer ; elle ne peut qu’évoluer dans un sens ou dans l’autre. La bourgeoisie ne peut se satisfaire de la situation actuelle, elle ne peut que poursuivre son offensive (jusqu’au massacre complet du prolétariat, politiquement, organisationnellement et militairement) ; le prolétariat pour sa part n’a guère le choix qu’entre son écrasement et le développement de son mouvement autonome et centralisé, tant il est vrai qu’aujourd’hui plus que jamais, il ne peut y avoir de résistance ou de défensive prolétarienne qui ne soit en même temps une offensive révolutionnaire contra la société de classes.

 

Cette situation et l’exacerbation obligatoire des antagonismes qui va en découler nous impose et impose à l’ensemble des prolétaires conscients et combatifs, des tâches théoriques, organisationnelles, politiques, militaires pour le développement des luttes d’aujourd’hui et la préparation de celles de demain.



[1] Ce n’est pas l’informatique ni aucune « révolution technologique » qui permettra de dépasser la crise. Ces phénomènes ne font qu’accentuer la dévalorisation, donc la catastrophe économique.

[2] A part l’Italie dont la croissance « tient du miracle » (5% environ), la production industrielle en 1980 n’a pratiquement  pas augmenté et à même souvent baissé, jusqu’à –8,3% pour l’Angleterre (la plus grande récession depuis 1930).

[3] La multiplication de certains appareils ménagers ou autres (TV, réfrigérateur, automobile,…) n’étant que la conséquence normale de la très forte baisse de leur valeur à un moment donné, et de l’évolution des besoins qui s’ensuivit. On comprend mieux aussi « l’impression » des prolétaires, opposée à toutes les statistiques bourgeoises, selon laquelle « on y arrivait mieux il y a 15 ans ».


CE9.3 NOTES SUR LA SITUATION EN EUROPE DE L’OUEST