Dans la présentation du No 6, nous disions que nous avions adopté comme mot d'ordre central, figurant sur toutes nos publications, "Dictature du prolétariat pour l'abolition du travail salarié". Véritable frontière de classe, ce mot d'ordre exprime le lien indissoluble entre le mouvement communiste actuel qui conduit nécessairement à la dictature terroriste, à la destruction du système d'exploitation capitaliste, et l'objectif: la communauté humaine mondiale. Nous avons opté pour cette formulation parce que nous considérons que, dans les circonstances actuelles, c'est ce qui exprime le plus synthétiquement le programme communiste de transition entre le capitalisme et le communisme intégral.

Mais notre groupe, peut-être d'une manière plus explicite que toutes les fractions communistes qui nous ont précédés, assume pleinement le fait que d'une part, le contenu invariant du programme communiste peut s'exprimer sous des formes différentes suivant les circonstances historico-géographiques, et, d'autre part, que si le programme communiste est par son contenu incompatible, inconciliable et irrécupérable (avec et) par la bourgeoisie (toutes fractions confondues), aucune formulation de ce programme n'est en soi une garantie, et il existera toujours des fractions de la bourgeoisie qui, au nom de l'orthodoxie, utiliseront telle ou telle formule en en niant pratiquement le contenu.

C'est pour cela qu'une des tâches de toujours des communistes est la délimitation des camps et la mise en évidence sous la forme la plus claire possible (clarté qui dépend des affirmations successives de la lutte du prolétariat) de ce que renferme réellement telle ou telle formulation; ce qui permet en même temps de dénoncer et de démasquer toutes les forces ennemies qui se saisissent d'une formule pour la vider de son contenu.

Nous ne prétendons pas synthétiser en un seul texte cet aspect central de la pratique, de la théorie communiste. C'est une tâche permanente. Ici, nous soulignerons seulement certains aspects les plus falsifiés.
 
 
 
 

PREMIÈRES DÉMARCATIONS HISTORIQUES

Mouvement réel, violence, terreur révolutionnaire, dictature du prolétariat

 
 
La clarification intégrale du contenu du programme communiste ne peut être autre chose que son application pratique intégrale à la société, c'est-à-dire le triomphe même du communisme sur le capitalisme. A la différence de tous les socialisme bourgeois ou petits-bourgeois, de tout communisme utopique, de toute idéologisation du communisme: le mouvement communiste réel, en ses diverses expressions historiques théorico-pratiques, ne se base jamais sur des idées ou des principes inventés ou découverts par tel ou tel réformateur du monde, il ne part pas du génie de tel ou tel socialiste, mais de l'action sociale; il ne passe pas son temps à faire de la propagande sur une société idéale qui existe dans la tête de tel ou tel penseur, mais il doit mettre en évidence les conditions historiques de l'émancipation et lutter pour l'organisation du prolétariat en classe.

C'est pour cela que si un lecteur dérouté espère rencontrer dans nos textes une description du communisme futur, nous l'avertissons qu'il se trompe complètement. Sur le passage du capitalisme au communisme, sur le communisme intégral, le matérialisme dialectique décrit "seulement" ce que la société présente contient en germe dans son antagonisme et ce que les affirmations passées du mouvement communiste réel ont mis pratiquement en évidence par la négative ou par la positive, démarquant dans la lutte la théorie communiste de toutes les idéologies de la société présente.

Ceci suppose déjà une première démarcation de taille: l'utopisme socialiste ou communiste est aujourd'hui, et depuis longtemps, réactionnaire (comme Marx et Engels le démontrèrent), en ce qu'il prétend enchaîner le mouvement réel à une Idée préconçue, et qu'il finit nécessairement par s'opposer à tout mouvement politique de la classe ouvrière en n'y voyant que le résultat d'un manque de foi dans le nouvel évangile. Des évangélistes de ce type, qui prétendent détenir le programme communiste intégral et fini, il y en a évidemment beaucoup, et nous devrons les combattre.

Cependant, les descriptions idéalistes de la société future n'ont pas joué uniquement le rôle contre-révolutionnaire qu'elles ont aujourd'hui. En effet, aujourd'hui elles sont toutes une expression de la bourgeoisie qui essaie d'abrutir le prolétariat avec une religion communiste, mais dans le passé chaque classe ou couche sociale avait son "système socialiste" adéquat pour ses intérêts. Si la majorité de ces systèmes étaient réactionnaires, conservateurs, comme le socialisme féodal et clérical, le socialisme petit-bourgeois, le socialisme allemand ou "véritable", le socialisme bourgeois, etc. (cf. le Manifeste du parti communiste, 1848), il existait des descriptions de la société future qui correspondaient aux premières tentatives du prolétariat d'imposer ses intérêts de classe. C'était une époque où le prolétariat était peu développé, où il concevait sa position de manière fantastique.

Le mouvement communiste réel, dans ses affirmations historiques successives, critique tout le fantastique de ce communisme utopique en détruisant toute illusion non seulement sur les moyens proposés par lui pour la transformation de la société, mais aussi sur la possibilité de s'imaginer intégralement la société future dans cette société pourrie; en même temps, chaque fois qu'il a développé sa lutte, chaque fois que le prolétariat a agi comme classe tendant à s'imposer comme classe dominante, il a mis en évidence la possibilité et la nécessité historique de réaliser la critique de la société capitaliste qu'il avait vue de manière idéaliste dans ses premières manifestations.

C'est-à-dire que c'est seulement lorsque le prolétariat affirme sa propre existence, sa force, et qu'il affirme par la terreur révolutionnaire ce que les utopistes avaient proclamé (abolition de l'opposition entre ville et campagne, abolition de la famille, de la propriété privée, du travail salarié, de l'Etat, proclamation de l'harmonie sociale) qu'il perd son caractère utopique et qu'il est partie intégrante de son propre mouvement, force agissante.

Ainsi, par exemple, quand le prolétariat français regroupé autour de Babeuf, puis de Blanqui, lutte pour sa propre dictature en développant la terreur révolutionnaire contre les classes dominantes, il ne part pas d'idées, mais de nécessités. Le communisme n'est déjà plus une utopie, mais une force qui agit et critique l'utopisme en se séparant de lui. La littérature qui accompagne cette lutte ne se préoccupe pas de décrire la société future, mais, comme Babeuf, elle formule les exigences concrètes du prolétariat et contribue à son organisation. De la même manière, l'oeuvre de Blanqui ne sera pas destinée à décrire "l'anarchie régulière" (c'est ainsi qu'il appelait la société future: "l'anarchie régulière est le futur de l'humanité"), ni à prêcher, en dépit des conditions sociales, un évangile pour la réconciliation entre les "hommes"; au contraire, elle part du mouvement lui-même, s'inscrit dedans, cherche à le structurer, l'organiser, le diriger. "Qui a les armes a du pain", terrorisme révolutionnaire, la subversion totale du vieil ordre social unifie le mouvement et son objectif et sépare le prolétariat et Blanqui de tout le socialisme bourgeois et petit-bourgeois.

Marx décrivait magistralement ce processus:

"... pendant que l'utopie, le socialisme doctrinaire qui subordonne l'ensemble du mouvement à un de ses moments, qui remplace la production commune, sociale, par l'activité cérébrale du pédant individuel et dont la fantaisie supprime la lutte révolutionnaire des classes avec ses nécessités au moyen de petits artifices ou de grosses sentimentalités, pendant que ce socialisme doctrinaire qui se borne au fond à idéaliser la société actuelle, à en reproduire une image sans aucune ombre et qui veut faire triompher son idéal contre la réalité sociale, alors que le prolétariat laisse ce socialisme à la petite bourgeoisie, alors que la lutte des différents systèmes entre eux fait ressortir chacun des prétendus systèmes comme le maintien prétentieux d'un des points de transition du bouleversement social contre l'autre point, le prolétariat se groupe de plus en plus autour du socialisme révolutionnaire, autour du communisme pour lequel la bourgeoisie elle-même a inventé le nom de Blanqui. Ce socialisme est la déclaration permanente de la révolution, la dictature de classe du prolétariat comme point de transition nécessaire pour arriver à la suppression des différences de classes en général, à la suppression de tous les rapports de production sur lesquels elles reposent, à la suppression de toutes les relations sociales qui correspondent à ces rapports de production, au bouleversement de toutes les idées qui émanent de ces relations sociales."
Marx, "Les luttes de classes en France"
 
 
 
 

AUTRES ASPECTS CENTRAUX

 
 
Le mouvement communiste réel comme être et conscience pensante, comme parti, s'est démarqué historiquement de toutes les forces et idéologies de la contre-révolution en affirmant l'unité indissociable entre dictature du prolétariat et abolition du travail salarié. Il ne peut y avoir destruction du capital et construction de la société communiste sans une phase de transition, dans laquelle l'Etat ne peut être autre chose que l'organisation du prolétariat en classe dominante. Cet Etat n'est ni populaire ni libre; il ne réunit pas les diverses classes ni diverses couches du peuple, mais le prolétariat seul, organisé en parti; il ne se construit pas sur une base de liberté, mais sur la nécessité de réprimer par la terreur révolutionnaire toute force réactionnaire. Le jour où il sera possible de parler de liberté, alors l'Etat n'existera plus.

C'est pour cela que les courants qui, au nom de l'anti-autoritarisme, nient tout Etat, ou prétendent faire un Etat "plus libre", "plus populaire" etc., contribuent à semer la confusion chez les ouvriers et servent la contre-révolution.

L'Etat prolétarien n'est pas du tout l'Etat bourgeois avec un gouvernement ouvrier; la lutte du prolétariat n'a pas comme objectif de prendre le pouvoir politique de l'Etat bourgeois et de le mettre à son service; car l'Etat bourgeois, quelle que soit sa direction, continuera à reproduire le capital et le travail salarié. Il s'agit là d'une utopie, réactionnaire, une des meilleures méthodes de la contre-révolution pour dévoyer les effets dévastateurs d'une insurrection ouvrière contre l'Etat bourgeois. La lutte du prolétariat a au contraire comme objectif la destruction, la démolition complète de tout l'Etat et de son pouvoir social. L'Etat bourgeois ne s'éteint pas, ne s'éteindra jamais, il faut le supprimer, le démolir par la violence. L'Etat prolétarien s'étendra, se consolidera (en même temps qu'il s'éteindra) dans le processus même de liquidation du capital et de tout son appareil d'Etat.

La révolution prolétarienne ne consiste donc pas à d'abord occuper la direction de l'Etat et ensuite mettre en pratique des "réformes sociales". Au contraire, c'est une révolution qui du début à la fin est une révolution sociale, qui part de la nécessité pour une classe sociale de détruire le pouvoir (militaire, économique, idéologique, politique) de la société bourgeoise et va vers la société communiste; qui part de la séparation de l'homme réel de son être collectif (Gemeinwesen) et a pour but la constitution de la véritable Gemeinwesen de l'homme: l'être humain.

Il est évident que cette révolution sociale, dans la mesure où elle est guerre de classes et que toute guerre de classes est politique, dans la mesure où elle suppose la mise à bas du pouvoir existant et nécessite destruction et dissolution, comprend la lutte politique; mais quand elle commence son activité organisatrice, quand surgissent l'objectif et l'âme qui lui sont propres, le communisme brise son enveloppe politique. Pour cette raison la révolution prolétarienne ne peut pas être réduite à une question économique (comme tant d'idéologues de la classe dominante essaie de nous le faire croire), de gestion de la production et de contrôle ouvrier, mais au contraire, elle doit détruire par la force toutes les institutions et appareils de la contre-révolution pour pouvoir réaliser l'activité organisatrice de la société vers le communisme.

Tant la déviation "politiciste", selon laquelle le prolétariat doit occuper l'Etat bourgeois pour réformer la société, que la déviation "économiste", selon laquelle le problème se réduit à contrôler et gérer la production et la distribution (presque toujours combinées en une même théorie), sont des idéologies tristement contre-révolutionnaires, qui ont servi de derniers remparts au moment crucial et que le prolétariat devra affronter, supprimer et enterrer les armes à la main.

Le prolétariat occupera bien sûr les usines pendant toute la phase insurrectionnelle et se servira de cela pour ses besoins, ce qui, de fait, crée une distorsion dans les mécanismes du capital et se situe déjà dans une ligne de réorientation totale de la production et de la distribution sur d'autres bases. Mais cette activité se devra d'avoir comme objectif central le triomphe de l'insurrection, rejetant toute illusion de gestion de la société sans destruction de la contre-révolution organisée. Pour cela, la centralisation, l'organisation la plus complète possible du prolétariat en parti est indispensable. Seul le parti communiste, attaché solidement au programme historique, peut développer une action centralisée et centralisatrice qui empêche la dispersion localiste, l'illusion gestionnaire, qui, en dotant tous les prolétaires d'une direction unique assure la plus grande concentration de forces pour le saut qualitatif de l'insurrection armée triomphante.

Ce saut qualitatif n'est pas irréversible. Bien sûr, à partir de l'insurrection, le prolétariat peut s'affirmer comme force étatique, le parti communiste du pays ou groupe de pays où l'insurrection a triomphé peut diriger une répression systématique des forces contre-révolutionnaires et prendre en mains un ensemble de mesures tendant à attaquer les bases du capital, du travail salarié. Mais l'Etat bourgeois ne se détruit pas par l'insurrection, mais en liquidant toutes ses bases d'appui, et cela n'est pas possible dans un pays. Le capital tendra à remettre sur pieds son Etat, à le réimposer à toute la société; en plus, les organisations du capital plus ou moins dispersées recevront l'appui de tous les Etats capitalistes du monde, pour réorganiser l'Etat capitaliste fortement atteint par l'insurrection ouvrière. La fonction principale de l'Etat prolétarien sera alors de s'affirmer comme un contre-Etat du capital: la destruction des bases qui soutiennent le capital, et l'organisation de la société sur des bases prolétariennes, c'est exactement la même chose.

Dès lors, si l'insurrection triomphera nécessairement dans un pays ou un groupe de pays et non dans tous à la fois (le prolétariat constituant ainsi des bastions révolutionnaires dans des régions entières), il n'y a pas de doute qu'il ne sera pas classe dominante capable de démolir intégralement la société bourgeoise tant qu'il ne le sera pas au niveau mondial.

Pour autant, ce qui est applicable à l'intérieur d'un pays pour ce qui est de l'occupation des usines est applicable au niveau international pour ce qui est de l'occupation et de la domination par le prolétariat de pays ou de zones plus larges. C'est-à-dire que le prolétariat devra utiliser le contrôle qu'il possède de cette partie de la société capitaliste mondiale pour exproprier et affronter le capital sur tous les terrains (politico-militaire, propagandiste, économique, etc.) en mettant à exécution tous les moyens possibles pour orienter la production et la distribution en accord avec ses besoins et nécessités, ce qui est rigoureusement la même chose que de démolir la société marchande et les bases du travail salarié. Toutes ces mesures doivent être subordonnées à l'objectif central: étendre la révolution au niveau mondial. Rejet donc de toute illusion de construire le communisme dans un pays ou dans un groupe de pays sans destruction mondiale de la contre-révolution. Pour cela, il est indispensable que la centralisation et la direction effective du mouvement communiste soit unique et mondiale, que "chaque intérêt régional ou national" (ces intérêts sont forcément bourgeois) soient subordonnés aux intérêts généraux du mouvement.

Ceci requiert l'affirmation solide du parti communiste qui, au cours des batailles insurrectionnelles se sera fortifié au niveau programmatique, numérique, organisatif et militaire. Seule cette centralisation compacte du prolétariat mondial pourra s'opposer à toute tentative de restauration. Seule la direction communiste unique du prolétariat pourra articuler en un tout organique les différentes forces régionales, en sorte que le mouvement dans son ensemble ne soit pas soumis à quelque oscillation d'une force régionale du prolétariat. Au contraire, le parti dirige les forces étatiques du prolétariat en fonction des intérêts de l'ensemble du mouvement, et même plus, il mettra ses forces à la disposition des zones où le prolétariat souffre d'une domination totale de la contre-révolution. Même si les formes et circonstances régionales sont différentes, le combat est le même et exige une même direction pour imposer l'objectif unique: la dictature mondiale de la classe ouvrière, l'Etat prolétarien mondial.

La révolution prolétarienne n'a rien de commun avec les "révolutions politiques bourgeoises", ni par ses objectifs, ni par ses phases intermédiaires, sauf par l'usage des armes. Les "révolutions bourgeoises" tendent soit à changer de personnel gouvernemental, soit à changer la forme d'un Etat national. La révolution prolétarienne tend à détruire l'Etat national et à liquider toute nation ou patrie. Les "révolutions bourgeoises" se font au nom du bien-être du peuple et reproduisent l'esclavage salarié pour la majorité de la société, en utilisant la phrase sociale pour poursuivre leurs fins politiques. En revanche, la révolution du prolétariat, aussi locale que soit son origine, aussi minoritaire que soit la fraction d'ouvriers qui assume la lutte, aussi pauvre et limitée à la politique que soit sa phrase, renferme en elle un contenu social universel. Les "révolutions politiques bourgeoises" se basent sur la démocratie, sur les "droits des citoyens", etc., partent de la nécessité d'une de leurs fractions de ne plus être séparée de son "être collectif" -l'Etat-, et aspirent à le contrôler ou à répartir démocratiquement le pouvoir politique. Les révolutions prolétariennes partent d'une réalité entièrement différente: "l'être collectif" duquel se trouve séparé le travailleur est un "être collectif" de réalité distincte, d'une portée différente que l'être politique. Cet "être collectif" duquel le sépare son propre travail est la vie elle-même, la vie physique et intellectuelle, l'activité humaine, les moeurs humaines, la jouissance humaine, l'être humain. Il ne s'agit pas d'une aspiration à répartir démocratiquement le pouvoir, mais de la nécessité impérieuse de liquider ce pouvoir, cette démocratie qui le sépare de son humanité.

La société bourgeoise est basée sur d'innombrables intérêts contradictoires qui doivent être conciliés démocratiquement - ce qui inclut évidemment terreur et violence. La société communiste que le prolétariat préfigure en se constituant en classe et donc en parti, ne part d'aucun intérêt particulier, mais de l'intérêt universel d'une classe particulière: le prolétariat. Celui-ci ne représente pas une misère particulière, mais il résume et condense la misère universelle et les conditions sociales pour la liquidation universelle de la misère. Jusqu'à l'acte le plus spectaculaire que la bourgeoisie soit capable de faire: une insurrection politique contre une autre fraction, cet acte a un contenu limité et ambigu car il ne fait que développer une sphère dominante dans la société aux dépens de cette même société; pour cela il faut toujours la justifier par la phrase populaire. En revanche, dans les révolutions prolétariennes, le contenu social déborde toujours la phrase et n'a besoin d'aucune justification; son essence même pousse à la centralisation et à l'unification de tout le prolétariat mondial. Chaque triomphe régional d'une fraction de la bourgeoisie sur une autre, loin de diminuer les contradictions, la divise et la radicalise encore plus pour la division du monde, pour la course vers la guerre impérialiste. Tout triomphe régional du prolétariat porte en lui la tendance à l'unification des prolétaires du monde entier, présupposition de l'unification humaine. Ce n'est pas par hasard que c'est précisément pendant la Commune de Paris et à partir de l'insurrection de 1917 en Russie que le prolétariat mondial a agi de façon unifiée et centralisée.

Dans cet antagonisme brutal entre société bourgeoise et prolétariat, entre Etat bourgeois et Etat prolétarien, est contenue non seulement la nécessité de destruction de l'Etat bourgeois, mais aussi l'extinction nécessaire de l'Etat du prolétariat.

Le renforcement de l'Etat du capital ne peut éliminer la contradiction de classes et amène nécessairement le renforcement de la polarisation des classes. Son extension est l'extension d'une force spéciale de répression contre l'énorme majorité de la population, son développement est le développement de la guerre contre le prolétariat et contre d'autres Etats capitalistes. C'est là un cercle vicieux que seule une force en dehors et contre l'Etat peut liquider: le prolétariat renversant l'Etat capitaliste.

Mais de même que l'Etat capitaliste exécute ce que le capital porte en lui: l'esclavage salarié, l'oppression de la masse croissante de ceux qui ne possèdent rien d'autre que leur force de travail, de même l'Etat prolétarien réalisera nécessairement ce que contient son propre mouvement actuel: l'affirmation de l'être humain de la communauté humaine mondiale. En effet, sa fortification est affirmation du parti, homogénéisation programmatique et multiplication du prolétariat conscient qui va assumer de plus en plus les tâches de direction de la société prises en mains au départ par une minorité (il n'y a pas de doute que cela a toujours été et sera toujours une minorité qui prend ces tâches en mains au début) qui tendra donc à se dissoudre dans l'ensemble de la classe consciente, jusqu'à la dissolution totale dans le genre humain que le parti préfigure. Son extension, c'est l'armement de plus en plus généralisé du prolétariat (le premier décret de la commune fut la suppression de l'armée permanente et son remplacement par le peuple en armes) qui va faire disparaître tout besoin de maintenir des corps spéciaux, jusqu'à la disparition totale de toute nécessité d'armement. Son développement est simultanément augmentation de sa capacité destructrice du capital et de toutes ses bases d'appui: armées, polices, églises, syndicats, propriétés privées, marchandises, familles, etc., et participation croissante des producteurs à cette destruction, c'est-à-dire direction de la société vers le communisme.

Plus l'Etat prolétarien se développe, plus profonde est cette destruction, cette direction, c'est-à-dire plus il développe son activité comme Etat, plus il existe comme non-Etat. C'est cet Etat du prolétariat, qui est à la fois un anti Etat bourgeois et qui contient la négation de tout Etat, c'est l'Etat qui doit s'éteindre.

C'est-à-dire que dans son essence même l'Etat du prolétariat contient la négation de l'Etat; sa propre fortification, son développement, son extension, contiennent la dissolution, l'extinction, la disparition de tout Etat. Voilà qui surprend et désoriente toute la logique vulgaire, ce qui est contenu dans la vie même d'une classe de la société bourgeoise qui se constituera comme classe contre la société bourgeoise, se transformera et s'affirmera comme classe dominante, pour supprimer toutes les classes et ainsi s'auto-supprimer comme classe.
 


 


CE8.2 Dictature du prolétariat pour l'abolition du travail salarié