La signature des accords de Gdansk à la fin du mois d ‘août, en donnant le signal officiel de la reprise du travail, était censée apaiser les conflits de classes en Pologne. Parce que la plupart de ses fractions (un peu partout dans le monde ) n’ont pas hésité à appeler une grande" victoire » prolétarienne, la bourgeoisie espérait en finir avec une vague de grèves qui l’avait fait trembler deux mois durant.

 

Mais la réalité d’aujourd’hui montre bien qu’il n’y a pas eu de «victoire »ouvrière le 31 août : l ‘Etat du capital a fait peu de concessions et beaucoup de promesses qui déjà ne sont pas tenues. Quant aux fameux syndicats «indépendants et autogérés », ils affrontent une tendance générale au débordement. Celle-ci apporte la meilleure preuve qu’ils ne sont pas des organes de lutte de classe, mais au contraire de collaboration de classes, c’est-à-dire de subordination du prolétariat à la bourgeoisie. Des représentants de «Solidarité » ont d’ailleurs déclaré on ne peut plus nettement : «Nous voulons organiser un mouvement syndical en collaboration avec les autorités locales et l’Eglise. Nous voulons être cogestionnaires du pays." (Le monde du 18/10/ 1980)

 

Contrairement à ce qu’affirment avec cynisme ceux qui ont fait grand tapage sur le prétendu « triomphe » de Gdansk, et qui se sont livrés à une apologie des «syndicats libres », le rôle de briseur de grèves de la clique de Walesa n’est pas l’expression de «considérations tactiques » émises par la classe ouvrière. Le syndicat «Solidarité » ne se trouve pas non plus à une quelconque « croisée des chemins » comme l’affirment d’autres, toujours soucieux d’entrisme dans les syndicats bourgeois (cf. les déclarations des différentes sectes gauchistes et néo - gauchistes). Que les « nouveaux  syndicats »n’ont jamais représenté qu’une tentative de replâtrer le vieux syndicat officiel, qu’ils ne se sont jamais distingués des "anciens syndicats " que sur des questions de forme et non de contenu, apparaissait déjà clairement dans ce que leurs promoteurs en disaient au cours des négociations de Gdansk.

 

LES ACCORDS DE GDANSK : UN COMPROMIS SUR LE DOS DES OUVRIERS

 

A Gdansk, l’ Etat et la fraction syndicaliste de la direction du MKS se sont entendus pour mettre un terme à la longue grève de masse de l’été 1980. Que ces accords n’ont matérialisé aucun «acquis » des ouvriers, qu’ils se sont même réalisés à leur encontre, est attesté par la nature du «protocole » signé le 31 août. Il nous paraît utile d’y revenir pour montrer à quel point les «qualités prolétariennes » prêtées aux nouveaux syndicats sont un non – sens et une mystification.

Les ouvriers de Gdansk ont commencé par devoir abandonner la moitié de leurs revendications salariales. Pire, ils ont dû renoncer à ce qu’ils avaient déjà arraché le 16 août (juste avant de décider la continuation de la grève pour d’autres revendications ) : 1500 zlotys d’augmentation pour tous. Ceux-ci, comme «l'augmentation du salaire de base de 2000 zlotys pour chaque travailleur» mentionnée dans la plate - forme revendicative des grévistes, ont dû céder la place à 800 zlotys  seulement.

 

Encore n'était-ce qu'une concession verbale du gouvernement, à concrétiser graduellement, et comme on le sait aujourd'hui, les augmentations prévues pour septembre 1980 se font toujours attendre. Il dépendait du maintien d'un rapport de force favorable aux ouvriers que les promesses soient au moins tenues. Mais chaque fois que des groupes de prolétaires se sont efforcés de relancer la lutte, les «nouveaux» syndicalistes ont effectué à fond leur travail d'amortisseurs sociaux.

 

Ainsi, lorsque la grève a redémarré dans trois départements du chantier «Lénine» à Gdansk le 11 septembre («pour les 1500 zlotys qu'on nous avait proposés le 16 août» clamaient les grévistes), il a fallu que les dirigeants syndicaux descendent sur place, expliquer qu'il fallait attendre, qu'un accord avait été signé avec un calendrier, etc.. L'argumentation était que les conditions économiques du pays ne permettaient pas une satisfaction immédiate des revendications salariales, surtout pas d'une ampleur dépassant ce qui avait été «mutuellement négocié» le 31 août.

 

En même temps, ressortaient les fameuses «considérations tactiques» qu'à l'ouest exaltent les trotskistes: «... ne pas partir trop tôt de peur de n'être pas compris et d'ouvrir la voie à une contre - offensive en règle de la bureaucratie» (Inprecor du 25/8/ 1980). Comme si l'absence de lutte, la renonciation à utiliser l'arme de la grève (une méthode de lutte qui n'a rien à voir avec les arrêts de travail, leur cortège de préavis et de limitations préalables de durée, que proposent les syndicats), n'étaient pas les meilleures incitations à une «contre - offensive en règle» de l ' Etat! Celui-ci ne se sent jamais les mains aussi libres de frapper que lorsqu'il voit s'affaiblir la détermination des travailleurs.

 

L'adhésion aux intérêts de la patrie a toujours été une question de principe pour les syndicats. Le 31 août, Walesa affirmait:

«Nous avons pensé durant toute la grève aux intérêts de la patrie et c'est à cela que nous penserons en reprenant le travail demain (...). Avons-nous tout obtenu? Non, mais nous avons obtenu tout ce qui était possible dans cette situation. Le reste, nous pourrons le gagner tous ensemble par ce que nous avons maintenant notre syndicat. Nous avons lutté pour l'avoir, non seulement pour nous, mais pour tout le pays)» (le Monde du 1/8/ 1980).

 

Un syndicat qui se présente d'emblée comme une institution patriotique ne peut être qu'un syndicat anti - ouvrier. Le prolétariat a pu en avoir une première illustration le 28 août. Sous l'impulsion des syndicalistes, le MKS de Gdansk s'apprêtait à lancer un appel télévisé à travers la Pologne pour éviter une extension des grèves «poussant le pays à la limite de l'effondrement». Il proposait au gouvernement de s'y associer. Celui-ci refusa parce que l ' Etat n'était pas encore prêt à reconnaître une fonction officielle et durable au «nouveau syndicalisme». Il n'empêche qu'il s'agissait d'une tentative de coup de poignard dans le dos des grévistes qui étaient en train de parvenir à organiser une véritable grève générale à l'échelle du pays entier.

 

Deux jours plus tard, pour empêcher la paralysie totale de l'appareil productif, survenait l'accord de Gdansk. Mais autant la classe ouvrière avait rompu dans les faits, sinon en conscience, avec le nationalisme (en formulant des exigences d'augmentation salariale qui allaient jusqu'à 60% alors que l'économie encaissait la crise de plein fouet), autant l'accord de Gdansk  consacrait  la volonté de liquider cette rupture. Walesa déclarait: «Nous sommes tombés d'accord comme peut le faire un Polonais avec un autre Polonais, sans le recours à la force, seulement et uniquement par les négociations, les discussions , avec de petites concessions . Et il devrait toujours en être ainsi. » (Libre Belgique du 2/9/ 1980)

 

Il en sera toujours ainsi entre « Polonais responsables ». Un point clé du protocole garantit l’adhésion des syndicats au principe de sauvegarde de l’économie nationale. C’est ce point qui oriente en fait l’ensemble de l’accord et c’est sur l’autel de la patrie que les ouvriers sont invités à sacrifier leurs exigences. A la base de cette façon de vendre à la classe ouvrière une « auto- restriction volontaire », se trouve un argument fallacieux, mais qui conserve un certain poids parmi les prolétaires: « on ne peut distribuer plus qu’on ne produit » et donc, comme le dit si bien Kuron (dirigeant du KOR), « une augmentation massive des salaires ne peut aboutir à rien , car, si on tire le drap d’un côté pour se couvrir, on découvre fatalement l’autre côté .»

 

Cet argument est juste, mais uniquement du point de vue capitaliste. Toute hausse de la masse des salaires correspond évidemment à une baisse de la masse des profits (étant donné que salaire et profit sont en rapport inverse l’un de l’autre). En ce sens, toute augmentation massive des salaires, surtout en temps de crise où la marge de manœuvre de la bourgeoisie se rétrécit, est susceptible d’entraîner un freinage de l’accumulation du capital, et par conséquent de la production de biens matériels qui en dépend.

 

Mais seul un bourgeois réformiste peut en tirer la conclusion que les ouvriers doivent accepter des sacrifices pour que ce mécanisme continue à fonctionner . La subordination de la production aux exigences du taux de profit n’est pas une nécessité technique, mais un résultat social.

 

Une production fondée, non sur la valeur d’échange, mais sur la valeur d’usage, ne connaîtrait pas cette limitation des forces productives inhérente au capitalisme. Elle ne connaîtrait pas cette logique infernale qui veut que les producteurs reçoivent des miettes lorsque leur maître est prospère, et doivent se serrer la ceinture lorsque le seigneur capital est malade de la crise.

 

Si la classe ouvrière ne peut défendre ses intérêts qu’en compromettant ceux du capital, cela montre que les intérêts des deux classes sont inconciliables. Du point du vue ouvrier, la conclusion est donc exactement l’inverse de celle que tirent les Kuron, Walesa et Cie. Une position de lutte prolétarienne est antagonique, non seulement avec l ' acceptation des sacrifices ouvertement demandés, mais même avec une option de conciliation entre les classes qui ne représente, dans le meilleur des cas, qu’une acceptation déguisée de sacrifices un peu moindres.

 

Dans le protocole de Gdansk, on voit clairement où conduit la collaboration de classes :

« Le MKS demande aux ouvriers qui en sont membres d ' entreprendre – après la fin de la grève et en coopération avec la direction des entreprises et des usines- des actions visant à une augmentation du rendement du travail, à l 'économie des matières premières et de l 'énergie et à une plus grande discipline dans le travail » (Le monde du 3/9/ 1980)

 

Quand on sait que le motif principal des grèves de l’été, avec les exigences salariales, était la réduction des cadences dans les bagnes industriels, on mesure le fossé de classe qui sépare les accords de Gdansk des besoins fondamentaux des ouvriers. Ici ce n’est pas sur du vide qu’ont porté les négociations, mais sur une intensification immédiate de l’exploitation que les syndicats se sont engagés à faire appliquer !

 

A défaut d’être transformées en leur contraire, les principales revendications  restantes ne donnent lieu à aucune "concession réelle" de la bourgeoisie. Pour résoudre le problème de la pénurie, on parle... de cartes de rationnement! Pour contrer la hausse faramineuse des prix dans les magasins dits «commerciaux» (qui sont mieux approvisionnés que les «magasins d'Etat», mais on paie des surtaxes de 50 à 100%: manière détournée d'augmenter les prix), on parle... d'unifier les prix à un niveau moyen! Pour supprimer les privilèges, on parle... de les attribuer uniquement sur base des «qualifications» et des «compétences»!

 

Sur le plan économique, les accords de Gdansk ne peuvent matérialiser aucune «victoire» même partielle, même temporaire des ouvriers. On leur a au contraire sciemment tiré dans le dos, en prétextant une prétendue «victoire politique».

 

Ce que valent les «Concessions politiques» de l'Etat capitaliste

 

Selon la presse occidentale, les ouvriers ont triomphé en Pologne en imposant des embryons de «démocratie économique» à un gouvernement qui bafoue les principes élémentaires des "droits de l'homme». Ce n'est pas seulement la «droite», mais la «gauche» et jusqu'à «l'extrême - gauche» qui ont salué (avec seulement des nuances idéologiques) les progrès de la démocratie syndicale dans un bastion du bloc de l'est.

 

Les principaux «acquis» seraient les syndicats indépendants et autogérés ainsi que l'obtention du droit de grève. Mais dès le point 2 du protocole des accords de Gdansk, il est souligné:

«En créant des syndicats nouveaux, indépendants et autogérés, le MKS déclare que ces derniers respecteront les principes définis dans la constitution de la Pologne populaire. Les nouveaux syndicats défendront les intérêts sociaux et matériels des ouvriers et n'ont pas l'intention de jouer un rôle de parti politique. Il se fondent sur le principe de la propriété sociale des moyens de production, base du système socialiste en Pologne; ils reconnaissent que le POUP (parti ouvrier unifié) joue un rôle dirigeant dans l 'Etat et ne s'opposent pas au système existant des alliances internationales. Ils veulent assurer aux travailleurs les moyens convenables de contrôle, d'expression et de défense de leurs intérêts» (le Monde du 2/9/1980).

 

À la lumière de cette déclaration programmatique (les statuts de "Solidarité» disent la même chose), que vaut la dernière phrase, sinon son pesant de démagogie! Comme toutes les constitutions du monde, celle de Pologne proscrit les mouvements syndicaux sociaux qui portent atteinte à l'économie du pays. Reconnaître la constitution n'est donc rien d'autre que reconnaître le bien-fondé de l'austérité, qui est la seule politique conforme aux intérêts de l'économie nationale.

 

S'abstenir à l'avance de «jouer un rôle de parti politique» est bien dans la lignée de l'idéologie syndicaliste chère à Walesa, mais représente une véritable négation des exigences de la lutte prolétarienne. Il n'existe pas de mouvement social qui ne soit politique en même temps (et ce n'est pas la lutte des ouvriers en Pologne qui est venu le démentir!). Renoncer à l'action politique dans le combat entre les classes (condamner toute remise en question d'ensemble du pouvoir capitaliste, refuser de faire prévaloir la force ouvrière contre l ' Etat, etc..), ce n'est pas inventer une nouvelle forme de lutte qui ne soit pas  «politique», mais renoncer à la lutte tout court.

 

Toute l ' absurdité (et l'hypocrisie!) de «l 'apolitisme» éclate d'ailleurs dans l ' extrait que nous venons de citer. Est-ce qu'une organisation qui se fonde sur «le principe de la propriété sociale et des moyens de production» - la propriété privée telle qu'elle se maintient en Pologne (1) -, ne fait pas de politique, la pire, celle de l'ennemi de classe! Est-ce que reconnaître au parti un «rôle dirigeant dans l ' Etat» tout en aspirant à gérer avec lui une partie des affaires publiques, ce n'est pas faire de la politique, la plus réactionnaire, celle du front unique à la barre de l ' Etat capitaliste!

 

En légalisant des syndicats basés sur un tel programme, la bourgeoisie n'accorde aucune «concession politique» au prolétariat. Elle ne fait qu'ennoblir de nouveaux larbins qui travaillent pour elle au sein de la classe ouvrière, alors que les anciens ont été totalement déconsidérés et rejetés des rangs ouvriers.

 

La reconnaissance du droit de grève est le complément de cette opération de replâtrage syndical. A des ouvriers qui viennent de faire la grève pendant deux mois à l'échelle de tout un pays, on accorde aujourd'hui un «droit» dont ils n'ont vraiment pas eu besoin pour déclencher, renforcer et généraliser la lutte. Mais encore une fois la bourgeoisie ne se contente pas d'agir de manière cynique: elle protège ses intérêts à long terme. Avec le droit de grève (le droit aux arrêts de travail syndicaux!) apparaît aussi ce qui  devrait s'appeler le devoir des grévistes: entre les lignes du protocole, on parle de «négociations collectives», de «recours devant les tribunaux», de méthodes de lutte «responsables», etc., bref toute la panoplie des entraves systématiques à la grève dont disposent déjà les syndicats en occident.

 

Ceux qui affirment que dire cela, c'est mépriser un «véritable acquis» du mouvement, n'ont qu'à écouter Walesa:

«Il ne devrait pas y avoir de grève du tout. Il faut que nous apprenions à résoudre tous les problèmes autour d'une table de conférence. Ce n'est qu'après avoir épuisé tous les autres moyens d'action que l'on peut entreprendre une action de grève. Quand les circonstances le permettent, la grève doit être précédée d'une grève d'avertissement qui ne devrait cependant pas durer plus d'une demi - journée de travail. Un exemple d'une telle action conséquente (!) peut être celui de la dernière grève d'avertissement d'une heure qui constituait l'expression de notre protestation contre le non- respect en partie de certains points de l'accord intervenu mettant fin à la grève d'août» (Libre Belgique du 21/10/1980).

 

«Solidarité» ne fait pas que parler, il agit en conformité avec son baratin réactionnaire. Rien ne manquait à "l'heure nationale de grève" du 3 octobre: dépôt de préavis, durée symbolique, maintien du travail dans les secteurs vitaux de l'économie nationale, négociations autour du «tapis vert», plainte devant la justice, etc.. Depuis, les syndicats ont eu l'occasion d'expérimenter à deux reprises les mobilisations pour des arrêts de travail suspendus in extremis, pour lesquels ils prévoyaient des actions «tournantes» et divisées par régions (chaque secteur après l'autre, mais jamais tous ensemble) et qui n'ont finalement pas eu lieu parce que les syndicats avaient déjà «résolu le problème» en concertation secrète avec le gouvernement.

 

Toutes ces manœuvres sont bien connues des ouvriers d'Europe de l'ouest: c'est la pratique courante des bonzes rattachés par mille liens aux intérêts du capital et qui n'ont qu'un seul but avec ces simulacres de lutte: ouvrir une soupape de sécurité à la méfiance croissante des prolétaires, afin de prévenir tout débordement.

 

LES REACTIONS OUVRIERES DEPUIS LES "ACCORDS DE GDANSK"

 

Dès avant leur acte formel de naissance, les «nouveaux» syndicats ont eu fort à faire pour assurer l'ordre social. On sait que les ouvriers les plus combatifs ont commencé par huer les accords de Gdansk. Le 30 août, les négociateurs n'en menaient pas large devant les travailleurs assemblés sur le lieu des négociations. Le point «reconnaissant le rôle dirigeant du parti», ainsi que l'invitation à laisser tomber leurs frères des autres régions de Pologne, étaient difficiles à faire avaler aux ouvriers dont la détermination n'avait pas fléchi: ceux qui avaient toujours maintenu la perspective d'un syndicat de classe indépendant de tout lien avec l'Etat bourgeois (2). Il a fallu que Walesa use de tout son prestige et de toutes ses ressources démagogiques pour faire passer l'accord le jour suivant (à majorité des 2/3 et bien qu'une fraction des délégués et de l'assemblée des grévistes continuait à exprimer son opposition).

 

Tout au long des mois de septembre et d'octobre, le mouvement provisoirement stoppé à Gdansk (malgré diverses tentatives de reprise aux chantiers «Lénine»), n'a pas cessé de gagner de nouvelles couches de la classe ouvrière. A la mi - septembre, le vice - premier ministre devait lancer des appels répétés à la modération, en déplorant la «baisse du rendement et de la discipline», les grèves qui éclataient aux quatre coins de la Pologne et les revendications «irréalistes» des grévistes. À titre d'exemple, la télévision citait le cas d'une usine où les ouvriers avaient formulé 170 revendications. Dans d'autres entreprises, des hausses de salaire de 2000 à 3000 zlotys et «parfois davantage» étaient réclamées. Au même moment, le mouvement s'étendait aux ouvriers agricoles qui officiellement sont en très petit nombre, mais représentent en réalité une partie significative du prolétariat en Pologne (Il existe une couche sociale très importante de dits «paysans» qui travaillent également en usines, pour lesquels le travail de la terre est un simple apport au salaire, et qui sont donc des salariés partiellement déguisés).

 

En octobre, on reparlait «d'agitation sociale» à Gdansk. Le 27, les ouvriers des chantiers navals adoptaient par acclamation la résolution de repartir en grève le lendemain «si le premier ministre ne venait pas au chantier confirmer les promesses du 31 août». C'est Walesa  lui-même qui a demandé aux ouvriers de ne pas mettre leur menace à exécution, car, a-t-il dit, «Gdansk n'a pas le droit de prendre des décisions qui engagent tout le pays» (Libre Belgique du 28/10/1980).

 

Le 28, trente - huit permanents de Solidarité se réunissaient à Gdansk. La plupart rapportaient que «la base est ulcérée», que «le mécontentement provoqué par l'imbroglio des négociations salariales est énorme", et beaucoup d'entre eux parlaient même «de la grève qu'il faudrait commencer à organiser comme d'une nécessité évidente relevant de l'auto- défense» (le Monde du 29/10/1980).

 

Ils ne parlaient pas d'auto- défense ouvrière, mais d'auto- défense syndicale face aux ouvriers. Le motif de «l'action»  avortée du 12 novembre était très clair à ce sujet. Si une ligne d'apparence «dure» avait fini par s'imposer dans les syndicats, c'était seulement pour une bataille de prestige avec une fraction des bureaucrates du parti. Jamais «Solidarité» n'a eu l'intention de s'affronter si peu que ce soit au poup et à l'état (cf. les accords de Gdansk). En cassant leur première décision - en acceptant que «le rôle dirigeant du parti» soit déplacé en annexe des statuts de «Solidarité» - les tribunaux n'ont d'ailleurs fait qu'exprimer l'intérêt réel de la bourgeoisie: préserver le plus longtemps possible le mythe de «l'indépendance syndicale».

 

Alors que les luttes pour des hausses de salaire continuent à éclater (cf. l 'occupation de la préfecture à Gdansk par les prolétaires des services de santé, etc.), la classe dominante ne pourrait se passer de ce mythe sans courir le risque d'une nouvelle explosion sociale.

 

Par la négative, cela montre bien que la perspective d'une reprise de classe ne passe pas par les «nouveaux» syndicats, mais en dehors d'eux et contre eux; non par l'application des «accords de Gdansk» dont ils sont une fidèle émanation, mais par la dénonciation de ces accords et le refus d'accepter le programme d'austérité que syndicats et gouvernement comptent faire avaler à la classe ouvrière.

 

10/11/1980

 

 

 

«Nous savons fort bien que, presque toujours, les masses se mettent en lutte derrière des chefs qui ne portent pas le drapeau de leurs revendications immédiates et historiques et que c'est par la suite, au cours même du mouvement, que l'élimination s'opère, que le prolétariat parvient à se regrouper autour de l 'avant - garde consciente qui peut brandir le programme de la révolution communiste uniquement parce que les travailleurs ont été portés, par la situation, à acquérir la conscience de leur rôle historique».

 

BILAN n° 33,1936

 

Notes:

(1) Les moyens de production sont juridiquement «propriété d'Etat», alors que la grande masse de la population reste dépossédée de toute propriété, de toute possibilité d'employer les moyens de production à satisfaire ses propres besoins sociaux.

(2) cf. l'article: «Pologne: quelle victoire?»( page 22 de cette revue ).

 


CE8.1 Les syndicats en Pologne: "Solidarité"... avec l'économie nationale