1. INTRODUCTION

Le but de cet article est de fournir les matériaux de base pour une ana­lyse en profondeur des contradictions du capitalisme et des tendances qui le mènent inexorablement à la catastrophe. Par "catastrophe", le mouvement révolutionnaire désigne l'effondrement final du capitalisme comme synonyme de son renversement violent par le prolétariat. Deux déviations se présen­tent toujours lorsqu'il s'agit d'expliquer la prévision scientifique de la catastrophe du capital : l'une est objectiviste, l'autre est subjectiviste. Dans un cas, on prétend découvrir une limite purement économique à l'accu­mulation du capital, d'où le rapport de classes est entièrement évacué. Dans l'autre cas, c'est au contraire le prolétariat lui‑même qui est mis à l'avant‑plan, mais comme sujet pur, mystique, complètement indéterminé, par lequel ce n'est plus la lutte de classes, mais la "conscience de classe" (ou la "subjectivité ouvrière" chère aux opéraïstes italiens) qui devient le moteur de l'histoire (1)

La réalité ne pardonne pas une seule erreur théorique. Les interpréta­tions erronées du cours du capitalisme mondial, de l'évolution de ses con­tradictions, ont été chaque fois sanctionnées par la chute du mouvement ou­vrier dans le sectarisme ou l'opportunisme. Toutes les grandes révisions du marxisme ont d'ailleurs fini par rejeter ‑ purement et simplement ou par l'intermédiaire d'une oeuvre de falsification ‑ la thèse de l'effondrement catastrophique du capital. Il a fallu détruire la conception marxiste des crises pour soutenir en politique les multiples variantes de l'opportunisme gradualiste (dont l'idéologie du "passage pacifique au socialisme" repré­sente la formulation achevée).

S'il existe un lien aussi étroit entre révisionnisme et rejet de la thè­se centrale de la critique de l'économie politique, c'est parce que cette dernière n'est pas une description de la société capitaliste. "Toute autre que la biologie du capital, notre science en est la nécrologie" disait Marx. La critique de l'économie politique dépasse l'économie bourgeoise (même sur le terrain de cette dernière : la compréhension des lois du ca­pitalisme) parce qu'elle n'analyse pas le capital en tant que tel, mais en tant que celui‑ci engendre son propre dépassement. La critique de l'écono­mie politique n'est pas l'étude d'un "cadre objectif" dans lequel agirait le mouvement révolutionnaire. Elle met en évidence les contradictions du capitalisme, mais en prouvant simultanément qu'elles conduisent à l'éclatement des rapports sociaux capitalistes et à l'émergence du communisme. C'est par cela qu'elle se distingue radicalement de l'économie bourgeoise (qui, dans des situations explosives, peut très bien se hisser jusqu'à la conscience presque intégrale des contradictions du capitalisme ‑ cf. Keynes et sa prévision de la grève générale de 1926 en Angleterre, de la crise mondiale de 1929 et sa profession de foi selon laquelle il se trouverait dans "les dernières tranchées de la bourgeoisie" ‑ mais sans jamais entre­voir la crise catastrophique du capital autrement que comme "chaos"). Le caractère nécessaire, matériellement déterminé de la société sans classe, voilà la perspective historique que le révisionnisme doit nier en théorie afin d'ouvrir de prétendues "voies nouvelles" à la lutte prolétarienne.

Le révisionnisme dénature et abandonne tout le programme communiste. Ce dernier est une totalité qui unit indissociablement : la critique de l'éco­nomie politique, la perspective du parti, le programme d'action immédiat, le programme de transition proprement dit (celui de la dictature du prolé­tariat) et la société sans classe. On ne peut renier l'un de ses aspects sans renier, tôt ou tard, tous les autres. A l'inverse, la reconstitution du programme révolutionnaire implique nécessairement la réappropriation de la théorie communiste dans tous ses développements, jusque et y compris la critique du capitalisme.

Le long travail que nous commençons a pour fonction de replacer la lutte de classes au centre de la perspective du communisme comme au centre de l'accumulation du capital en route vers son effondrement. Ce n'est ni le profit, ni l'accumulation en elle‑même qui sont la source des "progrès" du capitalisme. C'est au contraire le rapport de classes qui explique les sauts qualitatifs dans le cycle du capital. Que l'on nous comprenne bien: nous parlons d'une détermination elle‑même déterminée; nous voyons la lut­te de classes qui crée de nouvelles conditions comme déterminée par les conditions qu'elle a créées antérieurement.

La solution au problème de l'effondrement du capitalisme est obscurcie par la nature de la société du capital : il y règne une immense mystifica­tion des rapports sociaux qui fait notamment que le capital se présente comme le sujet actif de la société, avant la classe des capitalistes et aussi avant le véritable sujet duquel tout dépend : le prolétariat. Ce n' est pas une mystification au sens vulgaire du terme (la mystification com­me mensonge délibéré de bourgeois machiavéliques); issue des rapports so­ciaux, elle est une force matérielle. Le véritable moteur de l'accumulation capitaliste est la force de travail sociale exploitée et opprimée par la classe bourgeoise. Mais la bourgeoisie, qui a pour seul but la valorisation maximum, est assujettie à des lois bien précises qui ‑ en tant que résultats historiques de la lutte des classes ‑ conditionnent cette valorisation.  En ce sens, les capitalistes ne sont que la personnification du capital. Par l'intermédiaire de la classe bourgeoise, et donc en ce qu ' il commande et détermine la force de travail sociale, le capital se pose comme le vrai su­jet (sujet ‑automate) de la production capitaliste et de la société qui en dépend.

Que l'on parte de l'ouvrage essentiel de Marx, le "Capital", ou que l' on parte du niveau de développement du capitalisme aujourd'hui, on en arri­ve aux mêmes conclusions. Ce n'est donc pas par admiration pour un cerveau éteint voici un siècle (2) que la théorie communiste retourne au "Capital" comme à un précieux instrument de combat pour le présent. Dès sa première systématisation scientifique, la critique de l'économie politique est parve­nue à décrire le cycle du capital dans son entier. Marx en a fourni une syn­thèse magistrale dans les "Grundrisse" (3):

"Aussi longtemps que le capital est faible, il s'appuie simplement sur des béquilles prises dans les modes de production passés ou en voie de dispa­rition à la suite de son développement. Sitôt qu'il se sent fort, il re­jette ces béquilles et se meut conformément à ses propres lois. Enfin, lorsqu'il commence à sentir et à savoir qu'il devient lui‑même une entrave de plus en plus grande, il cherche refuge dans des formes qui, tout en pa­rachevant la domination du capital, brident la libre concurrence et annon­cent la dissolution du mode de production fondé sur le capital".

Les facteurs de cette dissolution sont énoncés en conclusion du Manifeste de 1848:

"La bourgeoisie n'a pas seulement fabriqué les armes qui la mettront à mort; elle a aussi engendré les hommes qui porteront ces armes : les ouvriers modernes, les prolétaires".

La classe ouvrière est la principale contradiction interne au mode de pro­duction capitaliste. Les communistes font donc l'analyse du capitalisme à partir de la situation des ouvriers comme pôle antagonique au capital; comme facteur actif de destruction de celui‑ci, déterminé dans son action destruc­trice par le capital lui‑même. C'est le propre du "socialisme bourgeois" (so­cial‑démocrate, stalinien, trotskiste, maoïste, etc.)de ne voir dans la mi­sère que la misère, sans y voir le côté révolutionnaire, subversif, qui ren­versera l'ordre établi. Dans les "manuels d'économie politique" élaborés à Moscou ou à Pékin, l'analyse du capitalisme ne sert qu'à montrer que le pro­létariat est exploité, qu'il subit fléaux et "injustices" dans le système de l'esclavage salarié (en même temps que ce dernier est présenté sous les traits les plus superficiels, afin de cacher qu'il existe aussi sous le nom de "socialisme réalisé") Nulle part, on ne présente le prolétariat autrement que comme une masse révoltée par la misère, à l'égal de n'importe quelle ca­tégorie de "pauvres". Ce populisme inconsistant ne fait que refléter la posi­tion de classe du "socialisme bourgeois": il s'est spécialisé dans l'inven­taire des maux du capitalisme et dans la tentative utopique d'y remédier par de simples réformes. Fidèle à sa nature réactionnaire, il définit le marxisme comme la continuation et le parachèvement de l'économie politique (la "scien­ce du capital s ' auto ‑ analysant" disait Marx) et ses représentants les plus en vue rédigent des "Traités d'économie marxiste" (cf. Mandel, etc.)

Le marxisme s'est toujours défini comme la critique radicale de tout l'or­dre existant. Il ne saurait y avoir d"'économie marxiste", étant donné que la révolution communiste n'a pas pour but d'instaurer une "économie" quelcon­que, de réformer le mode d'activité fondé sur la division de la société en classes. Le communisme abolit radicalement le mode d'activité présent et donc aussi les sphères spécialisées et séparées qu'il suscite : l'économie, la po­litique, etc. On doit répéter que la théorie communiste n'est pas celle de "fabricants de systèmes"; que la perspective du communisme est issue du laboratoire de la vie et non de prétendus "progrès de la raison":

"Pour supprimer l'idée de la propriété privée, l'idée du communisme suffit entièrement. Pour supprimer la propriété privée réelle, il faut une action communiste réelle. L'histoire la fera surgir; ... et le mouvement passera dans la réalité par un très long et très dur processus" (Marx, "Manuscrits  de 1844")

C'est de ce processus que résultent en fin de compte la révolution proléta­rienne victorieuse et la société sans classe:

"Le communisme, pour nous, n'est pas un état qu'il faut créer, ni un idéal vers lequel la réalité doit s'orienter. Nous nommons communisme le mouve­ment réel  qui abolit la société en place. Les conditions de ce mouvement résultent des facteurs qui existent dans le présent " (Marx/Engels, "L'idé­ologie allemande", 1846)

Ce mouvement réel est le processus matériellement déterminé qui pousse le prolétariat à la dernière révolution sociale de l'histoire : c'est le mouve­ment par lequel le prolétariat est contraint de dégager les conditions sociales du communisme de leur enveloppe bourgeoise étroite. Pour analyser ce mou­vement, il faut d'abord définir les critères centraux de la critique de l'éco­nomie politique, en insistant sur les aspects de cette critique qui ont été insuffisamment retenus ou mis en lumière.

Si le développement qui suit présente des difficultés, ces difficultés sont incluses dans la matière même : le paradoxe de la réalité ne peut parfois s'ex­primer que dans un paradoxe de mots contraire au sens courant. Le lecteur ne doit pas s'arrêter à ces difficultés étant donné qu'il n'est pas possible de saisir les lois du mouvement réel sans les affronter et les surmonter (il est évidemment plus facile de ressasser les banalités des économistes de droite ‑"crise de confiance" ‑ ou de gauche ‑ "crise de sous‑consommation" ‑ pour ana­lyser la crise du capital, mais cela permet seulement de mystifier la réalité et surtout de nier ou de déformer la perspective communiste) Le préalable à toute systématisation est la définition du capital lui‑même, objet de tant de falsifications et d'enjolivures de la part de ceux qui en souhaitent l'éterni­té.

2. LES FORMES DE LA VALEUR ET DEFINITION DU CAPITAL

Le plus puissant résumé de la théorie communiste s'ouvre par ces mots: "La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capita­liste s'annonce comme une immense accumulation de marchandises" ("Capital", livre 1) La forme sociale élémentaire sous laquelle se présente la société ca­pitaliste, le produit du travail, c'est la marchandise. L'analyse du capitalis­me commence donc par cette dernière (4‑5)

1. La marchandise

La marchandise apparaît immédiatement sous un double aspect : c'est d'une part une chose qui satisfait un besoin quelconque de l'homme vivant en société; d'autre part, c'est une chose que l'on échange contre une autre. L'utilité d'u­ne chose en fait une valeur d'usage. La valeur d'échange (ou valeur sans phra­se) est en premier lieu le rapport, la proportion dans laquelle des valeurs d'usage d'espèces différentes s'échangent l'une contre l'autre.

Pour qu'apparaisse l'échange non fortuit, non occasionnel, mais systémati­que, il doit d'abord exister une division sociale du travail (c'est‑à‑dire la répartition de la force de travail totale dont dispose la société entre diver­ses branches spécialisées de la production); ensuite la matérialisation de cette division sociale du travail en l'existence de multiples producteurs pri­vés qui exécutent leur travail indépendamment les uns des autres. Dans une ­telle société, l'échange des produits est une nécessité (6)

Par l'intermédiaire de l'échange, entre des valeurs d'usage complètement dissemblables, s'établissent des rapports d' équivalence. Pour que ces choses différentes, dans un système déterminé de rapports sociaux, puissent être rame­nées l'une à l'autre, il faut qu'elles aient une propriété commune. La mesure de la valeur d'échange ne peut résider que dans une propriété commune à tou­tes les marchandises. Ce qu'elles ont de commun, c'est d'être des produits du travail. Chaque marchandise contient du travail  humain qui y est cristallisé, fixé.

Les marchandises sont donc représentées par une certaine quantité de tra­vail socialement nécessaire à leur production. La détermination de la valeur d'échange est ainsi mise en relief : la grandeur de la valeur est déterminée par la quantité de travail, ou exprimé différemment (la quantité de travail trouvant sa mesure dans le temps), par le temps de travail socialement nécessaire à la production d'une marchandise donnée, d'une valeur d'usage donnée.

On mesure la quantité de travail en ramenant tous les genres de travail au travail simple (sans formation et consistant dans la simple dépense de la for­ce physique du travailleur, dans des conditions définies du développement des forces productives) considéré comme leur unité. Ce qui compte à ce niveau, c'est le caractère commun de tous les travaux : ils représentent tous une dé­pense de force de travail (différente d'un point de vue quantitatif et donc mesurable), indépendamment de la forme particulière sous laquelle la force de travail a été dépensée. Par conséquent, ce qui est commun à toutes les mar­chandises, ce n'est par le travail concret d'une branche de production déter­minée, ce n'est pas un travail d'un genre particulier, mais le travail humain abstrait, le travail humain en général.

La production de marchandises est un système de rapports sociaux dans le­quel les divers producteurs créent des produits variés (division sociale du travail) et les rendent équivalents au moment de l'échange. La valeur est la forme particulière sous laquelle se représentent les rapports entre temps de travail de différents producteurs dans ces conditions sociales déterminées. Il s'ensuit une première forme historique de "réification" des hommes et de "personnification des choses" (7) :

"Les individus ne s'affrontent qu'en qualité de propriétaires de valeurs d'échange, d'êtres qui, vis‑à‑vis des autres, se sont créés une existence objective grâce à leur produit, la marchandise. Sans cette médiation objec­tive, ils n'ont pas de relations réciproques, du point de vue des échanges matériels sociaux qui se produisent dans la circulation. Ils n'existent l'un pour l'autre que comme choses, et leur relation monétaire (8) qui fait, pour tous, de leur communauté elle‑même quelque chose d'extérieur et par­tant d'accidentel, n'est que le développement de ce rapport. L'enchaînement social, qui naît de la rencontre des individus indépendants, apparaît vis­ à ‑vis d'eux comme une nécessité objective et en même temps comme un lien qui leur est extérieur : c'est cela qui représente précisément leur indépendance; l'existence en société est certes une nécessité, mais ce n'est qu'un moyen, qui apparaît donc aux individus eux‑mêmes comme quelque chose d'extérieur et même, dans l'argent, comme un objet tangible. Ces individus produisent dans la société et par elle en tant qu'individus sociaux, mais en même temps ceci apparaît comme un simple moyen d'objectiver leur individualité. N'étant pas subordonnés à une communauté naturelle, ni ne se subordonnant, d'autre part, à la communauté en prenant conscience que c'est ce qu'ils ont de commun, il faut, en face d'eux, sujets indépendants, que celle‑ci existe comme quelque chose de matériel, également indépendant, extérieur, fortuit. C'est précisément la condition pour qu'en tant que per­sonnes indépendantes, ils soient impliqués en même temps dans un ensemble social " (Marx, "Version  primitive de la Contribution à la critique de l'é­conomie politique", 1858).

Le lien social entre les divers producteurs, c'est le marché, et la valeur est un rapport social, un rapport entre des personnes, rapport que la valeur exprime et dissimule simultanément. L'appropriation privée des moyens de production a fait de l'échange des marchandises à leur valeur une nécessité. La comparaison entre temps de travail s'est imposée comme une loi du marché, une loi de la production marchande. A travers la pratique sociale de l'échange, cette nécessité constante, cette"loi", fait apparaître le temps de travail so­cial moyen nécessaire à la production d'une marchandise comme une norme déci­sive, une limite en apparence inexistante, mais qui en dernière instance domi­ne la totalité des échanges (pour la même raison qui fonde la domination du marché sur le producteur isolé)

L 'échange en général fixe par sa dynamique propre la mesure de la valeur: les marchandises s'échangent en fonction du temps de travail moyen socialement nécessaire à leur production. Voilà déterminée la loi de la valeur et sa for­me dans la production marchande simple. En pratique, cette loi est apparemment démentie par chaque acte d'échange : les prix du marché de marchandises X ou Y s'écartent sensiblement, dans un sens ou dans l'autre, de la valeur de ces marchandises. Mais ce sont précisément les "oscillations" des prix du marché qui vérifient la loi. Pour une production définie, sur une période déterminée, les écarts se compensent réciproquement et s'équilibrent autour d'une moyenne "in­visible" qui constitue la valeur de cette production. La loi de la valeur prouve sa validité malgré les fluctuations des prix, ou plutôt grâce aux fluc­tuations des prix.

Un effet de la loi de la valeur est l'élimination des producteurs à faible productivité. La loi de la valeur a donc pour résultat d'opérer la distribu­tion de la force de travail totale dont dispose la société entre les différen­tes branches de la production. C'est elle qui détermine quelle production peut s'écouler sur le marché et quelle autre ne le peut pas, quel producteur peut subsister et quel autre doit disparaître. Cette répartition sociale des conditions matérielles de la production est certes une obligation pour tout mode de production. Mais la forme de cette répartition varie selon les modes de production. La loi de la valeur, en régime marchand, règle cette distribution, les rapports entre producteurs, alors que précisément elle est créée par les producteurs eux‑mêmes. Dans le cadre de rapports sociaux donnés, les hom­mes créent un fétiche (la marchandise) qui leur échappe et les domine:

"Aux yeux des producteurs, leur propre mouvement social prend ainsi la forme d'un mouvement des choses " (Marx),

mouvement qui les commande et sur lequel ils n'ont aucun contrôle. En répu­tant égaux dans l'échange leurs productions différentes, les producteurs éta­blissent par ce fait que leurs différents travaux sont égaux. Mais ils le font sans le savoir. La définition de la valeur doit être complétée. La valeur est un rapport entre des personnes. Il faut ajouter : un rapport caché sous l'enveloppe des choses. "C'est seulement en considérant le système des rapports sociaux de production d'une formation historique déterminée, rapports apparais­sant dans le phénomène de masse de l'échange, qui se répète des milliards de fois, que l'on peut comprendre ce qu'est la valeur. En tant que valeurs, toutes les marchandises ne sont que du travail humain cristallisé" (Lénine, "Karl Marx", 1913)

2. La monnaie

Prenons l'exemple d'un rapport surgi sur le marché : deux habits = un quin­tal de froment. Ce rapport exprime la valeur des habits en fonction d'un quin­tal de froment. Ce rapport a un sens parce que ces choses différentes ont une qualité commune : celle de contenir une certaine quantité de travail social. Cependant dans le cas des habits, par exemple, pour qu'ils apparaissent comme cristallisation de travail humain autrement que d'une manière purement théori­que, cette cristallisation de travail humain doit elle‑même apparaître sous la forme d'un objet visiblement distinct des habits (on n'apprend rien sur la va­leur des habits en disant que deux habits valent deux habits).

Dans le cas du rapport choisi comme exemple, cela signifie que la forme na­turelle du quintal de froment (une quantité de grains) devient la forme de va­leur des habits. Dans un tel rapport, le quintal de froment apparaît comme une marchandise spécifique dont la valeur d'usage particulière est d'exprimer de la valeur d'échange. Généralisons et supposons que toutes les marchandises expriment leur valeur en fonction du quintal de froment; celui‑ci deviendra la forme équivalent général de la valeur et sa principale valeur d'usage sociale sera d'exprimer l'ensemble des valeurs d'échange de la société. Le quintal de froment sera devenu monnaie. La monnaie est donc une marchandise, mais c'est une marchandise particulière:

"La marchandise exclue, en tant  qu ' équivalent général, acquiert une double valeur d'usage. Outre sa valeur d'usage spécifique comme marchandise spéci­fique, elle acquiert une valeur d'usage générale" (Marx, "Contribution à la Critique de l'économie politique", 1859)

 La monnaie est une marchandise qui présente cette propriété absolument exceptionnelle d'avoir comme principale valeur d'usage sociale celle d'expri­mer l'ensemble des valeurs d'échange de la société. Au cours de leur développement historique, les sociétés marchandes font apparaître spontanément la monnaie (animaux, grains, objets divers, métaux précieux) L'échange des pro­duits doit déjà posséder la forme de la circulation des marchandises pour que la monnaie puisse entrer en scène. Historiquement, la valeur apparaît au cours d'échanges particuliers ou accidentels; on a la forme simple de la valeur marchandise A équivalent Y marchandises B. Avec la généralisation de l ' échan­ge, la valeur prend sa forme générale: plusieurs marchandises sont échangées contre une seule et même marchandise. Enfin, la valeur prend sa forme monétai­re lorsque l'or apparaît comme cette marchandise déterminée en laquelle toutes les autres marchandises vont se mesurer en s'équivalant (9)

Dans une société dominée par les rapports marchands, la transformation des marchandises en monnaie est une nécessité ("on peut 's'imaginer qu'on a la fa­culté de rendre toutes les marchandises immédiatement échangeables, comme on peut se figurer que tous les catholiques peuvent être fait papes en même temps" disait Marx) Cette transformation des marchandises en monnaie est ce que Marx appelle le "saut mortel de la marchandise", c'est‑à‑dire le passage de la mar­chandise de l'un de ses pôles à l'autre: de valeur d'échange à valeur d'usage. La marchandise est entre les mains du vendeur en qualité de valeur d'échange; elle devient valeur d'usage entre les mains de l'acheteur. Ces deux pôles se supposent et s'excluent réciproquement. Cette contradiction existe en toute marchandise, mais elle ne se manifeste avec toute sa force que dans l'échan­ge des marchandises contre monnaie (10)

Ce qui est essentiel dans l'analyse de la monnaie, c'est la circulation :

"Les marchandises doivent entrer dans le procès d'échange comme temps de travail général matérialisé et … d'autre part, la matérialisation du temps de travail des individus comme temps de travail général n'est elle ­même que le résultat du procès d'échange" (in "Contribution " …)

C'est dans la circulation que la valeur se réalise et c'est dans celle‑ci qu'elle devient argent. Avec l'argent, la valeur est devenue autonome, elle n'est plus étroitement dépendante des conditions qui l'ont engendrée. Mais pour accéder réellement à l'autonomie, il faut non seulement qu'elle puisse sortir de la circulation, qu'elle en soit le résultat, mais encore qu'elle conserve la faculté d'y rentrer, de s'y maintenir en devenant marchandise.

"Tant que l'argent, c'est‑à‑dire la valeur d'échange promue à l'autonomie, ne se fixe que par rapport à son contraire, la valeur d'usage en tant que telle, il n'est en réalité susceptible que d'avoir une existence abstraite. Il faut qu'il continue d'exister dans son contraire, dans son devenir de valeur d'usage et dans le procès de celle‑ci, la consommation, et qu'en mê­me temps, il s'accroisse en tant que valeur d'échange; donc, il lui faut transformer la consommation de la valeur d'usage … en reproduction et production de la valeur d'échange elle‑même" (in "Version primitive ...").

La valeur d'échange qui remplit cette fonction, c'est le capital. Dans le capitalisme, la valeur acquiert cette faculté "surnaturelle" de s ' auto‑ développer, de s'enfanter elle‑même.

En résumé : dans le processus historique de l'échange, une marchandise devient équivalent général. C'est l'or, l'argent. Ce qui prévaut progressivement, c'est la valeur d'échange et non plus la valeur d'usage. L'argent naît de la forme immédiate de la circulation des marchan­dises qui s'effectue selon le procès M‑A‑M (marchandise ‑ argent ­marchandise). En s'assurant la prépondérance, il tend de plus en plus à être le but de l'échange. A un certain degré de développe­ment de la production marchande, l'argent se transforme en capi­tal. La formule de la circulation marchande simple était M‑A‑M, vente d'une marchandise pour l'achat d'une autre. La formule géné­rale du capital est par contre  A‑M‑A', achat pour la vente avec un profit. Il s'agit d'acheter pour revendre et obtenir un excédent de valeur. C'est cet accroissement de la valeur primitive de l'ar­gent mis en circulation qui est désigné par le terme de plus‑value.

3. La plus‑value

L'accroissement de l'argent dans la circulation est un fait bien connu. C'est précisément cet accroissement qui transforme l'argent en capital. Mais la plus‑value ne peut provenir de la circulation des marchandises, car celle - ­ci ne connaît que l'échange d'équivalents. De la même façon, elle ne peut pro­venir d'une majoration des prix, étant donné que les pertes et les profits ré­ciproques des acheteurs et des vendeurs s'équilibreraient. Or il s'agit d'un phénomène social, moyen, généralisé, et non d'un phénomène individuel, arbi­traire, accidentel. Autrement dit, la circulation doit, en quelque sorte, con­tenir en elle‑même une phase productive au cours de laquelle il y a valorisation, c'est‑à‑dire accroissement de la valeur. Pour obtenir la plus‑value, il faut que le possesseur de l'argent ait l'heureuse chance de découvrir sur le marché une marchandise qui produise de la valeur, c'est‑à‑dire une marchandise dont la valeur d'usage spécifique soit de créer de la valeur d'échange; dont le processus de consommation soit en même temps un processus de valorisation. Cette marchandise exceptionnelle, c'est la force de travail humaine (la capaci­té de l'homme à fournir un travail). Sa consommation c'est le travail, et le travail crée la valeur. Ainsi l'analyse de la marchandise, développée dans le premier chapitre : valeur d'usage correspondant au travail concret et valeur d'échange correspondant au travail abstrait, ne suffit pas à expliquer la transformation de l'argent en capital.

L'étude de la circulation de la valeur a mis en évidence ce fait : il doit exister une phase productive au cours de laquelle une valeur d'usage spécifi­que engendre de la valeur d'échange. Ce n'est qu'à cette condition qu'apparaît le capital. Dans le capital, "l'argent a perdu sa rigidité et, d'objet tangi­ble, il est devenu procès" (Marx) Il est maintenant nécessaire de préciser ce procès dont le moment essentiel est celui de la production immédiate. Quand il commence à cerner le processus de transformation de l'argent en capital, Marx écrit :

"Il nous faut maintenant considérer de plus près cette marchandise particu­lière qu'est la force de travail" (11).

Dans cet examen, réside la découverte fondamentale de la critique de l'éco­nomie politique. Lors de la parution du premier livre du "Capital", Marx la ré­sumait dans une lettre à Engels:

"Ce qu'il y a de mieux dans mon livre, c'est : 1° (et sur cela repose toute l'intelligence des faits) la mise en relief, dès le premier chapitre, du caractère double du travail, selon qu'il s'exprime en valeur d'usage ou en valeur d'échange; 2° l'analyse de la plus‑value, indépendamment de ses formes particulières: profit, intérêt, rente foncière, etc." (24 août 1867; souligné dans le texte).

Que la marchandise est quelque chose de double, à la fois valeur d'usage et valeur d'échange, cela était déjà évident avant Marx (12) La critique de l'é­conomie politique se différencie de son adversaire en ce qu'elle généralise la portée de cette compréhension à une marchandise particulière : la force de travail. C'est pourquoi Marx pouvait dire:

"J'ai le premier démontré critiquement ce double caractère du travail repré­senté dans la marchandise (zwieschlächtige Natur: nature à la fois double, scindée et antagonique) ("Capital", Livre 1)

Ce que les économistes avaient considéré comme les frais de production du "travail" étaient les frais de production non du travail, mais de l'ouvrier vivant lui‑même. Et ce que l'ouvrier vend au capitaliste n'est pas son travail; il loue ou vend sa force de travail. Le secret du capital ne se trouve pas dans la valeur; il se trouve dans la valeur d'usage de la force de travail:

"Ainsi la consommation de l'argent correspond maintenant à la consommation de la force de travail, à la production et à l 'objectivisation du temps de travail; c'est une consommation productive de valeur d'échange. En d'autres termes, son existence réelle de valeur d'usage consiste à créer de la va­leur d'échange. Mais c'est uniquement la spécificité de la valeur d'usage achetée à l'aide de l'argent, qui fait de l'échange de l'argent contre la force de travail, l'échange spécifique A‑M‑A, où le but de l ' échange est la valeur d'échange elle‑même et où la valeur d'usage achetée est directement une valeur d'usage pour la valeur d'échange, autrement dit une valeur d'u­sage productrice de valeurs" (in "Version primitive …").

La plus‑value apparaît dans la production lorsque l'argent s'accroît par l'intermédiaire de sa domination sur le procès productif. L'argent ne crée pas les conditions objectives de la production :  les instruments de travail, les matières premières, la force de travail vivante. Il trouve tous ces éléments en place et se les approprie. L'argent, parce qu'il est suffisamment développé pour exister comme puissance autonome (procès de circulation), de simple mon­naie se transforme en capital parce que, d'une part, il hérite des corpora­tions les instruments nécessaires au travail, et d'autre part, il trouve à sa disposition des matières premières et des travailleurs libres. Cette dernière caractéristique est fondamentale: le capital présuppose l'existence d'hommes libres de se vendre, c'est‑à‑dire libérés autant des anciens rapports de pro­duction que d'une propriété matérielle quelconque:

"Premièrement le travailleur doit être une personne libre, disposant à son gré de sa force de travail comme de sa marchandise à lui; deuxièmement, il doit n'avoir pas d'autre marchandise à vendre; être, pour ainsi dire, libre

de tout, complètement dépourvu de toutes les choses nécessaires à la réali­sation de sa puissance de travail." ("Capital", Livre  1)

La seule propriété que le capital concède à l'ouvrier et exige de lui est la possession de sa propre force de travail. La transformation de l'argent en capital est l'aboutissement d'un long processus historique qui a dissocié le travailleur des conditions objectives du travail et les lui a rendu opposées. Ceci explique qu'apparaissent, à un moment historique déterminé, d'une part les possesseurs d'argent et de moyens de production et de l'autre, leur faisant face, les possesseurs de la force de travail, privés de toute propriété et de toute réserve sociale (13)

C'est à ce stade de l'histoire qu'émerge le salariat. Le possesseur d'ar­gent achète la force de travail à sa valeur, déterminée comme celle de toute autre marchandise par le temps de travail socialement nécessaire à sa produc­tion (c'est‑à‑dire le coût de l'entretien de l'ouvrier et de sa famille) Ayant acheté la force de travail, le possesseur d'argent est en droit de la consommer, c'est‑à‑dire de l'obliger à travailler toute la journée. En d'au­tres termes, les capitalistes détenteurs des moyens de production assurent l'existence de l'ouvrier, d'un homme qui a été exproprié de ses moyens de production, qui est réduit à l'état de dépendance absolue parce qu'il n'a que sa force de travail et que celle‑ci ne peut être efficace, donc réelle, que si elle entre en contact avec les moyens de production détenus par le capi­taliste. Le capitaliste donne un salaire à l'ouvrier, c'est‑à‑dire une cer­taine quantité d'argent qui lui permettra d'acheter sur le marché (détenu lui aussi par les capitalistes) les moyens de subsistance nécessaires à l'entre­tien de sa vie matérielle, mais à condition que l'ouvrier cède, aliène sa force de travail, dont le capitaliste usera selon son bon plaisir (selon les exigences du procès de valorisation lui‑même)

L'origine de la plus‑value apparaît de façon limpide : l'usage de la force de travail engendre plus de produits qu'il n'en faut pour la reproduire. Mettons que l'ouvrier travaille 12 heures. En 6 heures, par exemple, l'action de la force de travail de l'ouvrier suffit à produire la valeur nécessaire pour la reproduction de cette force de travail, une valeur qui couvre les frais de son entretien (temps de travail nécessaire). Mais l'ouvrier ne s'ar­rête pas de travailler à ce moment là, au bout de six heures. Le capitaliste a acheté la force de travail pour une journée complète et a donc le "droit" de l "'user" toute la journée. L'ouvrier travaillera donc 6 heures de plus et, pendant ces 6 heures non rétribuées par le capitaliste (temps de travail sup­plémentaire), il crée un supplément de valeur qui constitue la plus‑value.

4. Le capital

La possession d'argent, de subsistances, de machines et autres moyens de production ne fait pas d'un homme un capitaliste, à moins d'un certain complé­ment qui est le salarié, un autre homme forcé de se vendre volontairement. Comme la valeur dont il est la forme supérieure, le capital n'est pas une cho­se, mais un rapport entre personnes, rapport qui s'établit par l'intermédiaire de choses et se cache sous l'enveloppe des choses:

"Un nègre est un nègre. Ce n'est que dans certaines conditions qu'il devient esclave. Cette machine que voici est une machine à filer du coton. Ce n'est que dans des conditions déterminées qu'elle devient du capital. Hors de ces conditions, elle est aussi peu capital que l'or par lui‑même n'est monnaie, et que le sucre n'est le prix du sucre... Le capital est un rap­port social de production. C'est un rapport de production bourgeois, un rapport de production de la société bourgeoise" (Marx,, "Travail salarié et capital", 1849)

Le capital est un rapport où les moyens de production affrontent la force de travail en tant que marchandise, où les possesseurs des moyens de produc­tion achètent la force de travail des ouvriers. Tout le processus historique qui conduit au capitalisme tient à la séparation d'éléments auparavant unifiés. La puissance historique du capital consiste précisément à réunir, en se les soumettant, ces deux entités matérielles séparées que sont les conditions sub­jectives de la production (la force de travail) et ses conditions objectives (les moyens de production). Cette réunion est effectuée par le salariat, en tant que rapport social de production particulier, historiquement déterminé.

Dans le capital, on distingue à première vue deux parties : le capital constant, investi dans les moyens de production (machines, instruments de tra­vail, matières premières, etc.) dont la valeur passe telle quelle (d'un seul coup ou par tranches) dans le produit fini; le capital variable employé à payer la force de travail. La valeur de cette partie du capital ne reste pas immuable; elle s'accroît dans le processus de valorisation, de création de plus‑value.

Par conséquent, le capital est tout le contraire d'une simple grandeur de valeur:

"Si je dis comme Say, par exemple, que le capital est une somme de valeurs, j'affirme tout simplement que le capital est égal à sa valeur d'échange. Toute somme de valeur est une valeur d'échange, et toute valeur d'échange est une somme de valeurs. On ne saurait passer de la valeur d'échange au capital par simple addition : comme nous l'avons vu, le rapport de la capi­talisation n'existe pas encore dans la simple accumulation d'argent" (Marx, "Grundrisse").

Pour que l'argent devienne capital, il faut qu'il parcourt toute une série de mouvements à la fin desquels il est plus considérable qu'au début. La va­leur traverse ici différentes formes, divers processus, dans lesquels elle se conserve et en même temps se valorise, s'agrandit. Le capital n'est pas un  simple rapport, mais un procès :

"Le capital étant de la valeur qui se valorise n'implique pas seulement des rapports de classe, ou un caractère social déterminé reposant sur l'exis­tence du travail comme travail salarié. C'est un mouvement, un procès cy­clique traversant différents stades et qui lui‑même implique à son tour trois formes différentes du procès cyclique (14) C'est pourquoi on ne peut le comprendre que comme mouvement, et non comme une chose au repos. Ceux qui considèrent l'avènement à une existence indépendante de la valeur com­me une pure abstraction oublient que le mouvement du capital industriel est une abstraction en acte " ("Capital", Livre I)

En d'autres termes, et pour donner une définition plus complète du capital en tant qu'il n'est pas une substance rigide:

"La valeur passe constamment d'une forme à l'autre, sans se perdre dans ce mouvement, et se transforme ainsi en sujet automate (automatisches Subjekt) Si l'on fixe les formes d'apparition particulière prises alternativement par la valeur se valorisant au cours de son cycle de vie, on obtient alors les définitions : le capital est argent, le capital est marchandise. Mais en fait la valeur devient ici le sujet d'un procès au sein duquel parmi le changement constant des formes de l'argent et de la marchandise, elle chan­ge de grandeur; où, en tant que plus ‑ value, elle se différencie d'elle‑mê­me en tant que valeur, où elle s ' auto - valorise . Car le mouvement en lequel elle ajoute de la plus‑value, est son propre mouvement, sa valorisation. Elle a acquis la qualité occulte d'engendrer de la valeur parce qu'elle est valeur. Elle fait des petits vivants ou, au moins, elle pond des oeufs d'or. (…) Si dans la circulation simple, la valeur des marchandises acquiert vis ‑ à ­vis de leur valeur d'usage au maximum la forme autonome de l'argent, elle se présente ici, soudainement, comme une substance en procès, se mouvant elle‑même, pour qui argent et marchandises sont de simples formes. Mais il y a plus. Au lieu de représenter les rapports des marchandises, elle entre maintenant pour ainsi dire, dans un rapport privé avec elle‑même. En tant que valeur originelle, elle se différencie d'elle‑même en tant que plus­ - value; en tant que dieu le père se distingue de lui‑même en tant que dieu le fils, et tous deux sont du même âge et constituent en fait une seule personne; car ce n'est que par la plus‑value de 10 livres sterling que les 100 avancés deviennent capital et dès que cela est devenu, dès que le fils a engendré le père et le père le fils, leur différence disparaît de nouveau et toutes deux sont un, 110 livres sterling. La valeur devient donc valeur en procès, argent en procès et en tant que tel, capital" ("Capital", Livre I; traduction revue par "Invariance", numéro 1 ‑ série 2)

Avec la définition du capital comme rapport social, cette dernière défini­tion est la définition centrale du capital, à partir de laquelle toutes ses déterminations et ses contradictions peuvent être mises en lumière. La déter­mination du capital comme procès d'ensemble est en premier lieu une relation spécifique entre production et circulation. A l'origine, la production appa­raissait comme extérieure à la circulation et vice ‑ versa; avec le capital il n'en est plus de même. Dans la période de circulation simple des marchandises, celles‑ci n'étaient produites qu'en tant qu'excédents. Ce n'était que lorsqu'il y avait un excédent, ou bien lorsqu'il fallait se procurer quelque chose qu'il était impossible de produire, qu'étaient portés sur le marché les produits devenus marchandises. Les deux moments du procès économique, produc­tion et circulation, étaient bien distincts.

Dans le procès capitaliste, la production est le point de départ, et la circulation l'aboutissement de celle‑ci. L'inverse est également vrai. De sor­te que la circulation n'est qu'un moment de la production, car c'est par cet­te dernière que le capital devient capital et de même, la production n'est qu'un moment de la circulation dans la mesure où celle‑ci est considérée com­me un ensemble du procès de production. En décomposant le mouvement global, cela donne : 1° le procès de production immédiat et sa durée; 2° la transfor­mation de la marchandise en argent et la durée de cette opération; 3° la trans­formation en portions adéquates de matières premières, moyens de travail, for­ce de travail, bref en éléments productifs du capital (capital productif). Mis en formule, cela donne le mouvement A‑M‑M'‑A' qui se différencie comme suit (15):

1° Achat de la force de travail et

des moyens de production          A= M (=C+V)

2 ° Procès de production immédiat                     V < V+ Pl

(en lui la plus‑value apparaît immédiatement)   +C = +C

3° Réalisation de la valeur                                 M' (=C+V+Pl) = A’

La transformation de la somme d'argent avancée, destinée à être valorisée, en facteur du procès de production (premier mouvement) est un acte qui relève de la circulation au sens strict. Il se situe en dehors du procès de produc­tion immédiat, mais il en est la présupposition nécessaire. Si on se place du point de vue de la continuité de la production capitaliste, il constitue un moment immanent au procès total (ainsi d'ailleurs que le troisième mouvement qui sera suivi à nouveau par le premier mouvement, etc., avec A et M plus grands à chaque recommencement) Pour le procès total, il est indispensable qu'il soit en même temps procès de reproduction et par conséquent cycle de ses différents stades. Sans cela, sans ce mouvement continuel qui l'anime, le ca­pital n'est plus capital (il n'existe que comme reproduction élargie de valeur, accumulation capitaliste)

La production immédiate, la production au sens strict (deuxième mouvement) est le facteur prédominant du procès total, le moment où tout le procès vient se renouveler. C'est là et à partir de là que se définit le rapport entre classes adverses qui est à la base du mode de production capitaliste. Il est maintenant nécessaire d'analyser à part ce moment essentiel du procès d'ensem­ble.

3.   LES LOIS ET LES CONTRADICTIONS DU CAPITALISME

L ' analyse du procès de production immédiat requiert deux nouvelles distinctions:

‑ le procès de travail qui consiste à produire des valeurs d'usage nouvelles, par la mise en oeuvre des moyens de production grâce à la force de travail;

‑ le procès de valorisation qui consiste d'une part à conserver la valeur du capital existant et, d'autre part, à créer une valeur additionnelle.

Le procès de production immédiat est unité des deux :

"On ne travaille pas doublement : une fois pour créer un produit utile, une valeur d'usage, et pour transformer les moyens de production en produits, et une autre fois pour créer de la valeur d'échange; le procès de produc­tion immédiat est unité indissociable du procès de travail et de celui de valorisation" (in "VI ème chapitre du capital")

Dans le capitalisme, la valeur d'échange a besoin de la valeur d'usage comme d'un "support", mais elle ne la développe que pour se développer elle‑même. La définition du capital "rapport social et valeur en procès" peut donc éga­lement se traduire : mouvement  d 'autonomisation de la valeur au moyen de l ' utilisation de la valeur d'usage, de l'exploitation d'une valeur d'usage parti­culière, la force de travail. Cette utilisation de la valeur d'usage est la condition de l 'autonomisation de la valeur en même temps qu'elle la contredit.(16)  L'examen de cette contradiction présuppose l'analyse du capital dans ses formes les plus développées.

1. Les formes de la production capitaliste

Si l'on considère le capital directement dans le procès de production, on ne peut que revenir sans cesse à la distinction de deux moments fondamentaux:

1° la production de plus  value absolue, où le rapport de production apparaît sous sa forme la plus simple, et peut être immédiatement saisi tant par l'ou­vrier que par le capitaliste;

 2° la production de plus‑value relative, forme évoluée du rapport de production capitaliste où l'on trouve à la fois le développement des forces productives sociales par le capital et la croissance proportionnellement plus rapide du travail mort (machines, etc.) par rapport au travail vivant (force de travail humaine)

L'accroissement de la plus‑value est en effet possible grâce à deux procé­dés essentiels : la prolongation de la journée de travail (plus‑value abso­lue); la réduction du temps de travail nécessaire (plus‑value relative). Dans un premier temps, la plus‑value est extraite selon le premier procédé : il y a subsomption formelle du travail dans le capital (17) Dans un second temps, la lutte du prolétariat contre cette forme (particulièrement sensible) d'ex­ploitation amène les capitalistes à l'introduction de machines : il y a subs­omption réelle du travail dans le capital. L'extorsion de plus‑value se fait désormais indirectement, par l'intermédiaire d'une augmentation constante de la productivité du travail. Celle‑ci a pour résultat de diminuer la valeur u­nitaire des marchandises, en particulier celle des moyens de subsistance nécessaires à l'ouvrier. La journée de travail peut donc rester inchangée, voi­re diminuer, puisque la fraction de celle‑ci durant laquelle l'ouvrier tra­vaille pour reproduire sa force de travail diminue.

Ce n'est pas seulement dans le "Capital" de Marx, c'est dans l'histoire même du développement capitaliste que la lutte ouvrière pour la réduction du temps de travail précède, conditionne et provoque nécessairement une modifi­cation de la forme que prend la plus‑value, "une révolution dans le mode de production" (Marx) Une fois que cette réduction du temps de travail est devenue un fait inévitable, l'accroissement de la plus‑value doit venir nécessairement d'un raccourcissement du temps de travail nécessaire. Non seulement on a une diminution de la valeur de la force de travail et une augmentation de la force productive du travail, mais la valeur de la force de travail di­minue grâce à l'augmentation de la force productive du travail. On a alors le départ d'une réaction en chaîne de révolutions du procès de travail; et à travers celles‑ci, le développement de l'histoire "spécifiquement capitaliste" de la production de la plus‑value relative.

L'apparition de la subsomption formelle du travail dans le capital précè­de historiquement l'apparition de la subsomption réelle. La bourgeoisie nais­sante ne fait que s'assujettir simplement le travailleur, en le faisant tra­vailler pour son propre compte. Le capital se subordonne/s'incorpore le pro­cès de travail tel qu'il existe, sans bouleverser la base même de la produc­tion et de la société qui repose sur elle:

"Voilà ce que j'appelle la subsomption formelle du travail dans le capital, forme générale de tout procès de production capitaliste. Cependant eu é­gard au mode de production spécifiquement capitaliste sous sa forme développée, c'est une forme particulière car ce dernier englobe la première, mais la réciproque ne se fait pas nécessairement" (in VIème chapitre du capital")

Dans la forme développée de la production capitaliste:

"La caractéristique générale de la subsomption formelle subsiste, à savoir la subordination directe du procès de travail au capital, quelle que soit la technique qui s'y exerce. Mais sur cette base va s'élever un mode de production technologique qui modifiera la nature réelle du procès de travail et ses conditions réelles … Ce n'est qu'alors que se produit la subsomption réelle du travail dans le capital" (op. cit.)

Comme nous l'avons vu:

"La production de plus‑value absolue correspond à la subsomption formelle du travail dans le capital, la production de plus‑value relative à la sub­somption réelle du travail dans le capital" (op. cit.)

"Si l'on considère à part chacune des formes de plus‑value, absolue et rela­tive, celle de la plus‑value absolue précède toujours celle de la plus‑va­lue relative. Mais à ces deux formes de plus‑value correspondent deux for­mes distinctes de production capitaliste, dont la première ouvre toujours la voie à la seconde, bien que cette dernière, qui est la plus développée des deux, puisse ensuite constituer à son tour la base pour l'introduction de la première dans de nouvelles branches de production" (op. cit.) (18 )

Nous pouvons beaucoup mieux mettre en évidence la tendance immanente du ca­pital:

"Production pour la production ‑ production but en soi, c'est certes le cas déjà lorsque le travail est subsumé formellement dans le capital, sitôt qu'en général le but immédiat de la production est de produire une plus‑value aussi grande et nombreuse que possible et qu'en général la valeur d'échange du produit devient le but décisif. Cependant cette tendance im­manente du rapport capitaliste se réalise seulement d'une manière adéqua­te ‑ et devient technologiquement aussi une condition nécessaire - lorsque s'est développé le mode de production spécifiquement capitaliste et, avec lui, la subsomption réelle du travail dans le capital" ("Capital", Livre I)

Lorsque la tendance immanente du capital devient technologiquement une con­dition nécessaire à la production et à la reproduction du capital, celui‑ci se met vraiment à fonctionner suivant ses propres lois et à modifier à partir de lui‑même toutes les conditions sociales qui avaient présidé à son appari­tion. Parmi les modifications fondamentales qui résultent de la production capitaliste développée, la plus fondamentale est la modification de la forme que prend la loi de la valeur ‑ travail.

2. Modification de la forme de la loi de la valeur

La loi de la valeur anime le capitalisme, mais elle ne le caractérise pas, et prend avec lui une forme spécifique. Jusqu'à présent nous avons dit : les marchandises d'une espèce particulière sont vendues à leur valeur déterminée par le temps de travail socialement nécessaire à la production de ces marchan­dises. C'est seulement vrai pour la marchandise telle qu'elle est issue de la production marchande simple. Dans les conditions capitalistes, les marchandises sont des marchandises ‑ capitaux, et, à ce titre, reflètent un degré de so­cialisation de la production plus élevé que dans la production marchande sim­ple. Ce degré plus élevé de socialisation implique à son tour que les marchandises ne sont jamais vendues à leur forme ‑valeur telle qu'elle s'établissait auparavant (19). Il semble que cela contredit l'entièreté de ce que nous a­vons dit  dans le premier chapitre ("La marchandise") En réalité, si la loi de la valeur est invariante dans son contenu, la façon dont elle se manifeste, les formes de la loi se modifient afin de développer jusqu'au bout le contenu de la loi. Avant de poursuivre, de nouvelles définitions sont nécessaires.

On appelle taux de plus‑value, ou taux d 'exploitation, le rapport du tra­vail humain non payé (Pl) au travail payé (v) Soit Pl/v le taux de plus‑va­lue qui exprime le degré d 'exploitation de la force de travail par le capital. Donnons un exemple chiffré. Supposons qu'un ouvrier "moyen" travaille produc­tivement pendant 2400 heures au cours d'une année. Il aura créé une valeur é­quivalent à 2400. Si l'on suppose qu'avec son salaire, il a consommé des mar­chandises de valeur totale 1200, il aura créé durant un an de travail 1200 de plus‑value. Dans cet exemple chiffré, Pl/v vaut 1200/1200, soit 100 %.

On appelle taux de profit (t) le rapport du profit réalisé à la somme des capitaux investis pour sa production (c+v)

On appelle composition organique du capital le rapport de c (travail mort auquel sa confrontation avec la force de travail fait seulement transmettre sa valeur) à v (travail vivant créant une valeur nouvelle)

Dans le capitalisme développé se produit le phénomène suivant:

"Par suite de la composition organique différente des capitaux investis dans diverses branches de production, donc, vu le fait que des quantités différentes de travail sont mises en oeuvre par des capitaux d'égale gran­deur, suivant le pourcentage différent que la partie variable constitue dans un capital total de volume donné, ces capitaux s'approprient des quantités très différentes de surtravail ou produisent des masses très dif­férentes de plus‑value. Par conséquent, les taux de profit qui prédominent dans les diverses branches de production, révèlent originairement de gran­des différences. Sous l'effet de la concurrence, ces divers taux de profit s'égalisent en un taux de profit général, qui est la moyenne de tous ces taux de profit différents.

On appelle profit moyen le profit qui, conformément à ce taux de profit général, revient à un capital de grandeur donnée, quelle que soit sa com­position organique. On obtient le prix de production d'une marchandise en ajoutant à son coût de production la partie du profit moyen annuel sur le capital investi (et non seulement consommé) dans sa production, partie cal­culée conformément à ses conditions de rotation" ("Capital", Livre III)

Ce processus n'est autre que la péréquation du taux de profit, en d'autres termes, la répartition de la plus‑value sociale entre les masses de capitaux en proportion de leur grandeur. Prenons une illustration simplifiée (simpli­fiée au sens où, notamment, nous posons comme identiques les taux d'exploi­tation dans les différentes entreprises de la production sociale totale) Supposons que la production sociale totale émane de trois entreprises, I, II et III qui produisent des marchandises différentes et dont les conditions de production sont celles‑ci :

c          v         Pl        c+T+P1            t

I           100       100       100       300                  50%

I I         200       100       100       400                  33.3%

III         300       100       100       500                  25 %

Imaginons que l'offre équilibre la demande. Si la valeur coïncide avec le prix du marché, chaque profit de chaque capitaliste est égal à sa propre plus - ­value. 0n peut se demander si le capitaliste de l'entreprise III poursuivra ses investissements dans cette entreprise puisque, à l'aide de deux fois plus de capitaux, il recueille une masse de profit identique à celle qu'obtient le capitaliste de l'entreprise I qui lui, investit deux fois moins! En d'au­tres termes, le rendement du capital est deux fois supérieur dans l'entrepri­se I par rapport à l 'entreprise III, et le capitaliste du groupe III n'aura de cesse de quitter une entreprise peu productive pour aller investir en I. Pour reproduire le processus réel, il nous faut quitter le domaine de chaque entreprise et considérer que chacune d'entre elles n'est que la fraction d'un capital social total. Dans le schéma, il y a 300 de plus‑value créée par l'en­semble de toutes les entreprises, donc 300 de profit à se partager entre les diverses entreprises. La valeur totale du capital social est de 900. Le taux de profit moyen est de 300/900 = 1/3 = 33,3 %. Le prix de production se calcu­le ainsi: le coût de production (c+v) augmenté du profit moyen proportionnel à (c+v) a Dans le schéma, c'est (c+v) multiplié par 33,3%. Désignons par p le profit et par pp le prix de production. Le schéma s'établit de la manière suivante.

C          v         Pl        p          pp        valeur

1          100       100       100       66,7      266,7    300

II          200       100       100       100       400       400

III         300       100       100       133,3    533,3    500

                                   -----      -------   -------   -----

300      300       1200     1200

On constate trois choses essentielles:

-          chaque capital "rend" un profit proportionnel à sa grandeur;

-            la somme des valeurs égale la somme des prix de production, mais la valeur de la production d'une entreprise et son prix de production ne coïncident  pas toujours;

-            la somme des profits correspond à la somme des plus‑values, sans qu'à cha­que fois le profit égale la plus‑value.

Que les marchandises des différents secteurs de la production se vendent à leur valeur signifie simplement que 'Leur valeur est le point central autour duquel gravitent leurs prix de marché et s'équilibrent leurs hausses et leurs baisses continuelles. Pour certaines de ces marchandises, le prix de marché se trouve au-dessous de la valeur (si leur production exige un temps de tra­vail plus court que ne l'exprime la valeur); pour d'autres, il excède leur valeur. Mais c'est seulement par l'intermédiaire de la concurrence des capi­taux (à la recherche du profit maximum) entre les différents secteurs, que se forme le prix de production, lequel égalise le taux de profit entre tous ces secteurs. Pour se réaliser de manière adéquate, ce processus requiert un dé­veloppement du mode de production capitaliste supérieur (prédominance de la subsomption réelle du travail dans le capital) à celui du stade inférieur. Dans la production capitaliste développée, la loi de la valeur s 'impose sous la forme du prix de production:

"Il y a toujours compensation : pour trop de plus‑value dans telle marchandise il y a, dans telle autre marchandise, trop peu de plus ‑ value, si bien que les écarts entre les valeurs et les prix de production se compensent réciproquement. Dans le système de production capitaliste, la loi générale ne s'impose comme tendance dominante que de manière approximative et com­plexe, tel un terme moyen et invérifiable entre d'éternelles fluctuations". ("Capital", Livre III).

Ainsi ce paradoxe n'est pas une contradiction:

"Je démontre que c'est précisément parce que la valeur de la marchandise est déterminée par le temps de travail que le prix moyen des marchandises ne peut jamais être égal à sa valeur" ("Théories sur la plus‑value")

Les marchandises, considérées en bloc et à l'échelle sociale, sont vendues à leur valeur et la loi de la valeur se trouve confirmée dans son apparente négation. Ce qui importe à ce niveau, c'est le mouvement social dans son ensemble : travail total, valeur totale, capital total, profit total (20) L'en­semble du capital social a rapporté un profit donné. Le taux de profit social moyen est le rapport de ce profit à la totalité du capital social. L'ensemble du capital social détermine donc le taux de profit et l'impose à tous les ca­pitaux individuels. D'autre part, la masse totale de profit est égale à la masse totale de plus‑value : tous les capitaux y prélèvent proportionnellement à leur grandeur. A la fin de cette péréquation, tout le profit et donc toute la plus‑value ont été répartis entre les divers capitaux. Le capital social répartit au travers de la concurrence la plus‑value extorquée aux ouvriers:

"La concurrence exécute les lois internes du capital, en fait des lois obli­gatoires pour le capital particulier, mais elle ne les invente pas, elle les réalise. (in "Grundrisse").

Pour chaque capital, la valeur additionnelle provient d'une source unique, l'exploitation de l'ouvrier social, de la force de travail  sociale des ouvri­ers:

"De ce que nous venons de dire, il résulte que chaque capitaliste individuel, tout comme l'ensemble des capitalistes dans chaque sphère de production particulière, participe à l'exploitation de toute la classe ouvrière par l'ensemble du capital et au degré de cette exploitation, non seulement par sympathie générale de classe, mais par intérêt économique direct, parce que le taux moyen de profit dépend du degré d'exploitation du travail total par le capital total (en supposant données toutes les autres conditions, y compris la valeur de l'ensemble du capital constant avancé)." ("Capital", Livre III)

3  La baisse tendancielle du taux de profit.

La loi de la baisse tendancielle du taux de profit moyen est la manifesta­tion la plus claire de toutes les contradictions du capitalisme. Dans le chapi­tre précédent, nous avons déjà mis en évidence le surgissement et le rôle du profit moyen. Si on considère la production capitaliste sous l'angle du procès d'ensemble (production immédiate et circulation), on doit considérer comme suit le travail vivant employé dans des conditions de composition organique supérieure à la moyenne:

"Le travail d'une productivité extraordinaire compte comme travail complexe, ou crée dans un temps donné plus de valeur que le travail social moyen du même genre… Le capitaliste qui emploie le mode de production perfection­né s'approprie par conséquent, sous forme de surtravail, une plus grande partie de la journée de l'ouvrier que ses concurrents dans la même indus­trie. Il fait pour son compte particulier ce que le capital fait en grand et en général dans la production de la plus‑value relative." ("Capital", Livre III)

En exploitant des ouvriers dont la productivité est exceptionnelle, un ca­pitaliste peut réaliser un profit extraordinaire (ou surprofit). Ce surprofit réalisé au‑dessus du profit habituel finit cependant par cesser d'exister en raison du flux de capital qui va des industries à maigre profit aux industries à gros profit. Sous l'effet de la concurrence, la composition organique excep­tionnelle est amenée à disparaître en se généralisant. Au bout d'un certain temps, la masse de profit extraordinaire de l'industrie de pointe est réduite à néant et l'ensemble des taux de profit particuliers s'égalisent au niveau d'une nouvelle moyenne (21)

Le taux de profit social moyen se réalise donc à travers les écarts conti­nuels des taux de profit particuliers par rapport à leur moyenne. La chasse incessante au surprofit qui caractérise la concurrence capitaliste peut pro­duire ses effets en n'importe quel endroit de la production globale, elle af­fectera toujours le taux de profit social moyen et la composition organique du capital total  dans le sens d'une augmentation de cette composition organique et d'une baisse de ce taux de profit. Ainsi s'établit la loi de la baisse du taux de profit social moyen:

Soit le taux de profit moyen: Pl/ (c+v)                                      

En divisant tous les termes par v, on obtient la formule plus commode

(Pl/v)/(c/v+v/v) ou (Pl/v)/(c/v+1)

La baisse du taux de profit moyen provient de l'élévation permanente de c/v, composition organique du capital total.

Dans les conditions de la concurrence capitaliste, la mécanisation en pro­gression constante fait augmenter rapidement la composition organique du capi­tal social total. Le taux moyen de plus‑value (Pl/v) croît également, mais moins vite: ce phénomène est à la base de la baisse du taux de profit. Cette dernière manifeste simplement que la part du travail vivant par rapport au travail mort va diminuant. Comme seul le travail vivant crée la plus‑value, la masse totale de plus‑value (donc de profit) à répartir entre les capitaux croît beaucoup moins vite que les capitaux nécessaires à sa production La loi de la baisse du taux de profit s'exprime de la manière suivante:

"La masse de travail vivant employé diminuant sans cesse par rapport aux moyens de production consommés productivement, il faut bien que la fraction non payée de ce travail vivant qui se concrétise en plus‑value voit son rapport au volume de valeur du capital total diminuer sans cesse. Or ce rapport de la masse de plus‑value à la valeur du capital total employé constitue le taux de profit; celui‑ci doit constamment baisser" ("Capital", Livre III)

"Il résulte de la nature du mode de production capitaliste que lorsque la productivité augmente, le prix de chaque marchandise prise à part ou d'une quantité donnée de marchandises diminue, le nombre de marchandises augmen­te, la masse de profit par marchandise et le taux de profit par rapport à la somme des marchandises diminuent, tandis que s'accroît la masse de pro­fit calculée sur la somme totale des marchandises " (op cit.).

L'augmentation de la productivité accroît la masse de profit, mais entraîne une baisse de son taux. Cette baisse n'est que tendancielle car divers fac­teurs la contrecarrent. Interviennent comme plus importantes contre ‑ tendances:1° la dépréciation de la valeur des moyens de production comme résultat de l'accroissement de la productivité générale; 2° la dépréciation de la valeur de la force de travail, soit l'augmentation du taux d'exploitation due à la même hausse de la productivité générale. De ces deux principales contre ‑ ten­dances, c'est la hausse du taux d'exploitation qui est la plus importante, parce que c'est elle qui engendre l'accroissement de la masse de plus‑value et donc de profit. Mais il ne suffit pas d'obtenir une masse plus grande de profit (comme il ne suffit pas au capitaliste individuel d'obtenir un surpro­fit); il faut encore que cette masse plus grande de profit compense la chute du taux de profit qui découle de l'augmentation de la composition organique du capital:

"Tandis que le taux de plus‑value augmente à mesure que la composition orga­nique du capital se transforme, cette dernière exerce une action contraire sur le taux de profit. Le taux de plus‑value (ou le rapport du surtravail au travail total) ne se rapporte qu'au capital variable, alors que le taux de profit concerne les deux composantes du capital, la constante et la va­riable. La première grandissant plus vite que la seconde, un taux de plus ­value donné doit nécessairement entraîner une baisse du taux de profit. Pour éviter cela, il faut que le taux de plus‑value augmente à un rythme tel que, malgré la composition organique plus élevée du capital, le taux de profit demeure stationnaire (…)

Si l'on suppose à présent une accumulation progressive, continue du capital, les mouvements du taux de plus‑value et du taux de profit, qui se compen­sent tout en étant antagoniques, doivent aboutir en fin de compte à une si­tuation excluant la poursuite de l'accumulation. Tandis que le taux de plus ­value doit s'élever énormément de façon à stopper la baisse du taux de pro­fit, le capital variable continue à décroître par rapport au capital cons­tant et le nombre des producteurs de plus‑value diminue lui aussi face au capital à valoriser. Un nombre toujours moindre d'ouvriers doit produire une plus‑value toujours accrue afin d'engendrer les profits déterminés par le capital préexistant et permettre ainsi la poursuite de l'expansion" (Mattick, "Crise et théorie des crises", 1974).

Cette contradiction indique la perspective de l'effondrement catastrophique inévitable de la production capitaliste. La nature catastrophique du capital se manifeste en ceci :

"La véritable barrière de la production capitaliste, c'est le capital lui -­ même. Voici en quoi elle consiste: le capital et son expansion apparais­sent comme le point de départ et le terme, comme le mobile et le but de la production; la production est uniquement production pour le capital, au lieu que les instruments de production soient des moyens pour un épanouis­sement toujours plus intense du processus de la vie pour la société des producteurs.

Les limites dans lesquelles peuvent uniquement se mouvoir la conservation et la croissance de la valeur du capital fondées sur l'expropriation et l'appauvrissement de la grande masse des producteurs ‑ ces limites entrent continuellement en conflit avec les méthodes de production que le capital  doit employer pour ses fins et qui tendent vers l'accroissement illimité de la production, vers la production comme une fin en soi, vers le développe­ment absolu de la productivité sociale du travail. Le moyen ‑ le développement illimité des forces productives de la société- entre en conflit per­manent avec le but restreint, la mise en valeur du capital existant" ("Capital", Livre III)

Ce conflit permanent se manifeste avec violence lors de crises périodiques qui manifestent l'incapacité des contre‑ tendances à la baisse du taux de pro­fit d 'enrayer cette dernière. Les crises prennent leur source dans une valorisation insuffisante du capital et celle‑ci se traduit à son tour par la baisse effective du taux de profit. On a affaire à une surproduction de capital:

"Surproduction de capital ne signifie jamais que surproduction de moyens de production ‑ instruments de travail ou moyens de subsistance - qui peuvent fonctionner comme capital, c'est‑à‑dire servir à l'exploitation du travail à un degré donné d'exploitation; une baisse du degré d'exploitation au- ­dessous d'un certain point provoque, en effet, des perturbations et des ar­rêts dans le processus de production capitaliste, des crises, voire la des­truction de capital. Il n'y a pas de contradiction dans le fait que cette surproduction de capital s'accompagne d'une surproduction relative plus ou moins considérable. Les circonstances qui ont engendré la productivité du travail, accru la masse des marchandises produites, étendu les marchés, ac­céléré l'accumulation du capital en valeur autant que dans sa masse et di­minue le taux de profit, ces mêmes circonstances ont produit et produisent constamment une surpopulation relative, une surpopulation d'ouvriers que le capital surabondant n'emploie pas à cause du faible degré d'exploitation du travail auquel il sera contraint de les employer, ou du moins à cause du faible taux de profit qu'ils rapporteraient au niveau donné d'exploitation" ("Capital", livre III)

Le développement de la productivité du travail engendre, dans la baisse du taux de profit, une loi qui, à un certain moment, se tourne brutalement contre ce développement et doit être constamment surmontée par des crises de surpro­duction. Cependant, la loi de la baisse du taux de profit ne permet pas d'é­puiser le problème des crises, ni ne suffit à elle seule à traduire la contra­diction fondamentale du capitalisme:

"Pour lui donner une expression tout à fait générale, voici en quoi consiste la contradiction : le système de production capitaliste implique une tendance à un développement absolu des forces productives, sans tenir comp­te de la valeur et de la plus‑value que cette dernière recèle, ni non plus des rapports sociaux dans le cadre desquels a lieu la production capitalis­te tandis que, par ailleurs, le système a pour but la conservation de la valeur ‑ capital existante et sa valorisation au degré maximum (c'est‑à‑dire un accroissement sans cesse accéléré de cette valeur). Son caractère spéci­fique est fondé sur la valeur ‑capital existante considérée comme moyen de valoriser au maximum cette valeur. Les méthodes par lesquelles la produc­tion capitaliste atteint ce but impliquent : diminution du taux de profit, dépréciation du capital existant, et développement des forces productives du travail aux dépens de celles qui ont déjà été produites" ("Capital", Livre III)

4 Conclusion provisoire : valorisation/dévalorisation.

Le capital est un procès contradictoire déterminé par le rapport entre ses deux fondements antagoniques: le mouvement de valorisation et le mouvement de dévalorisation. La méthode par laquelle le capital se valorise engendre constamment son opposé : la dévalorisation. Si la valorisation de la valeur ‑capi­tal s'opère par le développement des forces productives du travail, ce déve­loppement provoque en même temps la baisse relative du travail vivant dans le travail total, la diminution de la valeur utilitaire des marchandises et la dé­préciation du capital existant (triple forme de la dévalorisation)

C'est le triomphe du mouvement de dévalorisation sur le mouvement de valo­risation qui s'exprime dans la crise. Les difficultés croissantes de la valori­sation, se manifestant par la baisse du taux de profit, contraignent le capital à créer lui‑même les bases de la surproduction. A son tour, cette surpro­duction ne peut être dépassée que par la destruction physique des capitaux excédentaires; le taux de profit ne peut être restauré que par la dépréciation massive de la valeur des moyens de production et de la force de travail; l'ac­cumulation capitaliste ne peut connaître un nouveau cycle d'expansion que par une dévalorisation brutale de la valeur ‑capital dans la crise généralisée (dont le stade suprême est la guerre impérialiste mondiale).

Mais la contradiction valorisation/dévalorisation ne permet pas seulement de comprendre à fond le mécanisme de la crise : elle est aussi ce qui permet le dépassement du capitalisme. En effet, si le développement du capital réduit le rôle du travail vivant à un minimum, c'est le principe même de la valeur, base du système capitaliste, qui est remis en cause:

"A mesure que la grande industrie se développe, la création de richesse dé­pend de moins en moins du temps de travail et de la quantité de travail u­tilisée, et de plus en plus de la puissance des agents mécaniques qui sont mis en mouvement pendant la durée du travail... Elle dépend bien plutôt du niveau général de la science et du progrès de la technologie, ou de l'ap­plication de cette science à la production" (in "Grundrisse")

Le temps de travail perd de son importance, et ne joue plus qu'un rôle négligeable par comparaison à l'ensemble de l'infrastructure, aux machines, etc. :

"La richesse réelle se développe maintenant, d'une part grâce à l'énorme disproportion entre le temps de travail utilisé et son produit, et d'autre part, grâce à la disproportion qualitative entre le travail réduit à une pure abstraction, et la puissance du processus de production qu'il surveil­le : c'est ce que nous révèle la grande industrie. (op. cit.).

Pourtant, la loi de la valeur continue à régler la vie sociale. Le capital réduit le temps de travail nécessaire à un rôle toujours décroissant, mais persiste à tout mesurer en temps de travail. Cette contradiction est non seu­lement la cause profonde des crises périodiques du capitalisme, mais également de sa crise finale et du passage au communisme:

"La dernière forme de servitude revêtue par l'activité humaine, le travail salarié d'un côté, le capital de l'autre, tombe, telle une écaille : c'est le résultat même du mode de production capitaliste. Les conditions maté­rielles et intellectuelles de la négation du salariat et du capital, qui niaient eux‑mêmes en leur temps les formes antérieures de la production so­ciale non libre, sont à présent le résultat de la production capitaliste elle‑même.

L ' inadéquation croissante du développement productif de la société aux con­ditions de production actuelles, se manifeste au travers de contradictions tranchantes, de crises et de convulsions. Les destructions violentes de ca­pital, dues non pas à des conditions extérieures mais à celle de sa propre conservation, telle est la forme la plus frappante de l'avertissement qui lui est donné de céder la place à un mode de production supérieur, et de disparaître.

(…) Il tentera en outre de réduire la part attribuée au travail nécessai­re et d'augmenter encore davantage la quantité de surtravail par rapport à l'ensemble du capital employé. En conséquence, le maximum de développement

de la puissance productive, ainsi que le maximum d'extension de la riches­se existante coïncideront avec la dévalorisation du capital, la dégradation de l'ouvrier et un épuisement croissant de ses forces vitales.

Ces contradictions provoqueront des explosions, des cataclysmes et des cri­ses au cours desquelles les arrêts momentanés de travail et la destruction d ' une grande partie des capitaux ramèneront, par la violence, le capital à un niveau d'où il pourra reprendre son cours.

(...) Cependant, ces catastrophes qui le régénèrent régulièrement, se ré­pètent à une échelle toujours plus grande et finiront par provoquer son renversement violent" (in "Grundrisse")

NOTES :

(1) Dans le débat "classique" des années 1920‑1930 sur la crise et la théo­rie des crises, on retrouve la première déviation très clairement exprimée chez l'économiste Grossmann, la seconde chez Pannekoek et le courant "communiste de conseils".

(2) dont nous avons déjà eu suffisamment l'occasion de dire qu'il était un organe de classe, une matrice qui n'a rien inventé, mais s'est borné à ser­vir de pôle de condensation à la théorie d'une classe qui en a donné la ma­tière par sa lutte.

(3) "Fondements à la critique de l'économie politique", 1857.

(4) La marchandise a historiquement précédé le capital avant de devenir un résultat de sa production, une forme de sa métamorphose en des formes conti­nuellement différentes.

(5) Dès le point de départ, il semblerait que la méthodologie soit fausse. Contre toute l'économie politique, la théorie communiste démontre que l'essen­ce du capital réside dans un rapport social déterminé (plus précisément : un rapport de classes) et place l'homme agissant au centre de ses préoccupations. Néanmoins, dans la société capitaliste comme dans toutes les sociétés gangrenées par la marchandise, ce n'est pas l'homme qui domine les conditions socia­les qu'il a créées, ce sont ces conditions qui le dominent. Il faut donc d'a­bord expliquer comment l'homme, le sujet agissant, est lui‑même produit et dé­terminé par ses propres conditions sociales.

(6)A ce stade historique, la communauté primitive naturelle est déjà dissou­te ou en voie de dissolution."Dans la communauté primitive, l'échange est inconnu. Il n'y a ni propriété privée ni production privée. Tandis que dans la société marchande les producteurs n'entrent en contact que par l'échange de leur produit, c'est au contraire la communauté elle‑même, dans son ensem­ble, qui organise directement son activité productive, et avec elle toute la vie sociale" (Jean Barrot, "Le mouvement communiste", 1972)

(7) La réification des hommes est leur "chosification", leur transformation en choses. Le fétichisme de la marchandise, puis du capital, c'est‑à‑dire le ren­versement apparent des rapports entre le sujet et l'objet, est un processus fondamental qui s'opère dans les sociétés marchandes. Il s'agit d'un processus matériel et non d' une simple "aliénation de l'esprit", d'une sorte de trouble psychologique de l ' "homme moderne". Cette précision est nécessaire pour ne pas tomber dans le piège des processus de réification. Cela commence toujours par des pleurnicheries sentimentales en faveur de la "vie réelle" de l'ouvrier, contre sa réduction à une chose inerte devant la machine, pour finir invaria­blement par une cure mystique proposée à la "conscience" de cet ouvrier comme s'il s'agissait pour lui de retrouver son âme.

(8) cf. le chapitre suivant : "La monnaie".

(9) Pour pouvoir servir de mesure de valeur, il faut que l'or soit potentielle­ment une grandeur variable. Il l'est en tant que chimiquement pur. L'or peut s'équivaloir à toutes les marchandises et à n'importe quelle partie aliquote de celles‑ci. Ce n'est pas le cas d'un animal, par exemple, dont un kilo de foie n'a pas la même valeur qu'un kilo d'entrecôte (et il n'existe pas deux kilos d'entrecôte de la même qualité)

(10) "Les produits de l'économie marchande doivent s'affronter comme valeurs d'échange pour être sociaux. Et s'ils ne répondent pas aux critères de valeur de la société considérée, ils ne peuvent remplir leur fonction utile. Leur va­leur d'usage reste alors lettre morte. Ils sont inutilisables par le mécanisme de la valeur, donc inutiles" (in "Le mouvement communiste") C'est également en ce  sens que "la marchandise contient toutes les tempêtes du mode de produc­tion capitaliste" (Marx) Toute crise capitaliste est une brusque rupture de l'unité interne de la marchandise, une ouverture de cette contradiction entre valeur d'usage et valeur d'échange (accumulation de stocks, surproduction, etc.) voir le chapitre : "Baisse tendancielle du taux de profit".

(11) "Par force de travail, il faut comprendre l'ensemble des facultés physi­ques et intellectuelles qui existent dans le corps d'un homme, dans sa person­nalité vivante, et qu'il doit mettre en mouvement pour produire toutes sortes de valeurs d'usage" ("Capital", livre 1)

(12) Marx n'a pas découvert la loi de la valeur ‑ travail. Il l'a trouvée déjà formulée dans ses lignes fondamentales par la science bourgeoise de son épo­que, par l'économie politique classique (Ricardo). On peut noter que Marx re­fusait aussi de s'attribuer le mérite d'avoir découvert l'existence des clas­ses et de la lutte entre les classes, l'attribuant aux économistes et aux his­toriens bourgeois. A tel point que Lénine pouvait faire le commentaire suivant: "La doctrine de la lutte des classes n'a pas été créée par Marx, mais par la bourgeoisie avant Marx, et peut être acceptée sous sa forme générale par la bourgeoisie … N'est marxiste que celui qui ne se borne pas seulement à reconnaître la lutte de classes mais aussi la dictature du polétariat"  (Lénine, "L'État et la Révolution", 1917)

(13) L'apparition du capital est donc la conséquence d'un double mouvement d'autonomisation de la valeur (cf. le chapitre de "L'argent") et d'expropriation des hommes.

(14) Le capital ‑ argent, le capital productif, et le capital ‑marchandise constituent les trois formes du cycle du capital: aux deux extrêmes les stades de circulation, entre les deux, un stade intermédiaire, celui de la production (cf. plus loin dans le même chapitre)

(15) M' est M valorisé, agrandie comme quantité de valeur (même chose pour A' par rapport à A). Le signe = désigne le simple transfert de valeur d' u­ne forme à l'autre;  le signe < désigne ce transfert en tant qu'il est simultanément accroissement de valeur. Il concerne la produc­tion proprement dite puisque c'est seulement là qu'il y a création de plus-value. Pour abréger, le capital constant est désigné par C, le capital varia­ble par V et la plus‑value par P1.

(16) L ' autonomisation de la valeur  d'échange n'est pas autre chose que sa ten­dance à s'émanciper de la valeur d'usage, à se libérer des fixations que cet­te dernière impose à son procès.

(17) Nous employons le mot "subsomption" à la place du mot "soumission" habi­tuellement employé dans les traductions françaises du "Capital". Marx utili­sait le premier terme qui signifie à la fois soumission et inclusion. Ce terme désigne plus précisément : 1° la réunion dans une unité de deux éléments opposés : la force de travail ‑ qui à ce stade n'est pas encore du capital - et les conditions de travail ‑ qui à ce stade sont déjà du capital mais at­tendent de se voir confirmées dans cette forme; 2° au sein de leur unité, le maintien de l'opposition entre la force de travail et les conditions de travail; 3° toujours au sein de leur unité, le dépassement de l'opposition entre la force de travail et les conditions de travail, autre­ment dit la soumission de la force de travail au capital et l'inclusion ‑ par sa transformation en capital variable ‑ de la force de travail dans le capital (par cette opération, les conditions de travail se trouvent également confir­mées dans leur forme de capital). L'ensemble de ce rapport en mouvement ‑ la subsomption du travail dans le capital que nous avons découpée en séquences pour la seule clarté de l'explication ‑ est la valeur qui se valorise en do­minant/s'incorporant la force de travail, son activité: le travail, et le procès de son activité : le procès de travail (qui par là devient simultané­ment procès de valorisation).

(18) La production capitaliste développée se caractérise donc par la prédominance de la plus‑value relative, non par la présence exclusive de celle‑ci (si­tuation qui ne se produira jamais et est à ranger parmi les utopies du capi­tal). Même dans les branches de production où prédomine la plus‑value relati­ve, la plus‑value absolue est réintroduite comme complément à la première (ceci nécessiterait un développement particulier qui ne peut entrer dans le cadre de cet article) L'une et l'autre formes de plus‑value ne sont pas dissociables, bien que la prédominance de la valorisation extensive (plus‑value absolue) ou la prédominance de la valorisation intensive (plus‑value relative) détermine des formes différentes et successives de la production capitaliste en tant que totalité mondiale unique.

(19) Non pas au sens où les prix s'écartent toujours de la valeur : ceci é­tait déjà la caractéristique de la marchandise non ‑ capitaliste et précisément le biais par lequel se vérifiait la loi, la valeur d'une marchandise étant

égale à son prix moyen.

(20) Profit total, capital total, etc., ne sont pas des hypothèses de la pen­sée, mais des abstractions de la réalité. Le capitalisme mondial unique se ré­alise par et est l'interdépendance réciproque des différents capitaux (de la même façon, la loi de la valeur se réalise par et est la loi des prix de pro­duction) La loi de la valeur règle la production et la distribution dans tous les cas particuliers. Le temps de travail socialement nécessaire à la produc­tion de toutes les marchandises contribue à la détermination de la valeur de n'importe quelle marchandise spécifique. C'est ainsi que doit maintenant se comprendre la détermination de la valeur d'une marchandise par le temps de travail socialement nécessaire à sa production. La définition du concept de valeur doit être modifiée afin de l'ajuster à son développement historique réel.

(21) On peut décrire autrement tout le processus d'apparition/disparition du profit extraordinaire en montrant que l'application de nouveaux procédés tech­niques augmente la quantité de marchandises produites par la même force de travail dans le même temps. Le prix unitaire de ces marchandises peut donc se situer en dessous de leur valeur unitaire sans affecter la masse de profit. Vendues à leur valeur, elles permettent au capitaliste d'empocher un surprofit. Attirés par ce surprofit, d'autres capitaux vont appliquer les mêmes procédés techniques, ce qui conduit à supprimer le profit extraordinaire.


CE7.4 Nature catastrophique du capitalisme