INTRODUCTION

Les thèses que nous présentons ici sont celles élaborées par le KAPD (Parti Communiste Ouvrier d'Allemagne) pour le deuxième congrès de l'Internationale Communiste (1920) Elles ont été publiées pour la première fois en français en 1969 dans la revue "Invariance" dont les numéros des deux premières séries sont épuisés depuis longtemps.

Leur importance, outre qu'elles réaffirment les points principaux de la conception marxiste du parti de classe, se situe dans le fait qu'elles expri­ment le mieux la pratique réelle d'avant‑garde qu'assumait à l'époque le KAPD (de 1920 à 1924) En cela, elles détruisent de fait la mythologie "léniniste" largement développée par le stalinisme et le trotskisme, d'un KAPD "anti ‑ parti", "infantile, "anarchisant", … dont le "funeste sort" aurait été définitivement réglé par la trop célèbre brochure de Lénine, "La maladie infantile du communisme: le gauchisme". D'autre part, les conceptions marxistes sur le rôle du parti, guide pour l'action, énoncées très clairement dans ces thèses, démo­lissent la mythologie conseilliste qui ne se revendique évidemment pas de ce qu'a réellement été, dans l'action, le KAPD (au moins sa tendance dirigeante: Gorter, Appel, Schröder, Rasch, …), mais, se base uniquement sur des formu­les confuses (expressions d'une vision démocratique et anarchisante qui coexiste effectivement dans le KAPD)

Dans un sens comme dans l'autre, le KAPD a servi jusqu'à présent de "bouc émissaire'": porté aux nues ou rejeté aux poubelles de l'histoire par des idéo­logies qui s'accordent en fait pour analyser ce qu'a été le KAPD uniquement sur base des mots, des formulations, de la phrase, des déclarations de couloir, de la bonne ou mauvaise réputation de ses chefs, ou encore, de ce que sont devenus certains individus ou tendances effectivement contre‑révolutionnaires

(comme par exemple: la tendance ultra minoritaire "national ‑bolcheviste" de Wolffheim et Laufenberg ou celle "liquidatrice" des AAUD‑E (1), de "Die Aktion" et de O. Rühle).

Déjà Herman Gorter avait raison de souligner dans sa "Réponse à Lénine" que ce dernier attaquait non pas les argumentations de fond, mais uniquement les formulations, ou pire, les déclarations privées de tel ou tel militant. Lénine pouvait avec brio "cartonner" les formulations "éducationnistes" et démocra­tiques (la fameuse et fausse problématique de tout anarchiste, entre "masse et chefs") pour affirmer: "Sans un parti de fer trempé dans la lutte, sans un par­ti jouissant de la confiance de tout ce qu'il y a d'honnête dans la classe, sans un parti sachant observer l'état d'esprit de la masse et influer sur lui, il est impossible de soutenir cette lutte (contre les forces et les traditions de la vieille société) avec succès" (Lénine ‑ La maladie infantile … oeuvres tome 31) Mais qui, en Allemagne, si ce n'est le KAPD a tenté de mettre en pra­tique les conceptions mêmes de Lénine, d'organiser un tel parti? Contrairement à toutes les idées reçues de la contre‑révolution, le KAPD a certainement été la plus sérieuse tentative de centralisation, d'organisation des forces révo­lutionnaires en Allemagne, dans le sens de la constitution du parti.

"On a souvent attaqué la conception de la préparation de la classe, soute­nue par la gauche allemande, comme "illuminisme". Bien que sa position ne fut pas conforme à la vision précise du parti ‑classe, caractéristique de la gauche italienne, on ne peut mettre en parallèle avec l'illuminisme d'un Gorki, d'un Gramsci ou d'un Tasca (qui voulaient que tout fut compris par chaque ouvrier avant l'action) la position de la gauche allemande. Son concept de l'encadrement des prolétaires dans les unions qui avaient ces fonctions "préparatoires" sous la direction du parti ne contient pas d'éléments "d'éducationnisme" individualiste; la gauche allemande a montré dans les premières années un instinct suffisamment sain pour ne pas théori­ser trop la forme des unions, mais seulement leur contenu, laissant ainsi de justes possibilités au mouvement révolutionnaire futur, en ce qui con­cerne la création des organes de lutte". (in "La gauche allemande et la question syndicale dans la III ème internationale" texte interne de Kommunis­tisk Program ‑ 1971)

La leçon fondamentale à tirer de cette tentative n'est donc pas qu'elle était "trop gauchiste" ou "pas assez conseilliste", mais qu'elle se situait après les combats décisifs et que, malgré toute sa ferveur communiste, le KAPD s'est créé, comme avant lui le KPD (Ligue Spartacus) trop tard, n'ayant pas, ou trop peu, effectué le travail fondamental de préparation tant pratique que théorique des cadres du parti par une nécessaire rupture avec les conceptions démocratiques, légalistes et bourgeoises de la social‑démocratie. Même Lévi, (droite du KPD) admettait en 1920:

"Il n'est pas aujourd'hui en Allemagne un communiste qui ne regrette pas que la fondation d'un parti communiste n'ait pas été réalisée depuis long­temps, à l'époque de l'avant‑guerre, que les communistes ne se soient pas regroupés dès 1903, même sous la forme d'une petite secte, et qu'ils n'aient pas constitué un groupe même réduit, mais qui aurait au moins ex­primé la clarté". ("Die Internationale" n° 26 cité par P. Broué in "La ré­volution en Allemagne").

Seule la fraction regroupée autour de Lénine depuis 1903 a réalisé prati­quement ce travail de rupture indispensable (même s'il est encore fortement in­fluencé par Kautsky sur de nombreuses questions) dotant ainsi le prolétariat en Russie, avant et pendant les combats décisifs de son organe dirigeant, re­formé en 1917 sur base "des thèses d' Avril" (en opposition à la majorité des bolcheviks qui suivaient Zinoviev, Kamenev, Staline, … dans une politique de soutien au gouvernement Kerenski).

LE K.A.P.D. ET LA IIIème INTERNATIONALE

C'est du 20 au 24 octobre 1919 que se réunit, dans la clandestinité, le deuxième congrès du KPD (ligue Spartacus) à Heidelberg. Celui‑ci a été convoqué et entièrement truqué (dans les plus parfaites traditions social­ -démocrates) par la direction droitière (Lévi, Zetkin, Radek), pour pouvoir exclure la gauche, principalement à cause de ses positions anti‑parlementaire et anti‑syndicale. Mais, en fait, il s'agit pour Lévi et Cie d'épurer le KPD des éléments révolutionnaires, afin de pouvoir refaire un "grand parti réfor­miste", repeint en rouge, en fusionnant avec "la gauche" de l'USPD (2). C'est ce qui se réalisera plus tard, pour donner naissance, en décembre 1920, au VKPD (Parti Communiste Unifié d'Allemagne)

Mais entre temps, les différentes tendances de gauche, exclues au congrès de Heidelberg, se regroupent autour du district de Berlin, dirigé par Gorter et Schroeder; et, après différentes tentatives pour faire revenir le KPD sur les magouilles de Heidelberg, elles décident de former un nouveau parti. Celui‑ci se fonde le 4 et 5 avril 1920 et représente environ 38.000 militants. Dès sa création, le KAPD regroupe trois tendances: Berlin, Hambourg (Wolfheim, Laufenberg) et Dresde (O. Rühle) Si les nationaux ‑ bolcheviks (Hambourg) sont rapidement exclus, la tendance "unioniste" de 0. Rühle influencera certaines conceptions du KAPD, notamment lorsqu'il déclare dans son "Appel au proléta­riat allemand": ''Le Parti Communiste Ouvrier d'Allemagne n'est pas un parti dans le sens traditionnel du terme. Il n'est pas un parti de chefs. Son tra­vail principal consistera à soutenir dans la mesure de ses forces le proléta­riat allemand sur le chemin qui le mène à se libérer de toute domination de chefs". 0. Rühle va d'ailleurs plus loin lorsqu'il affirme: "La révolution n'est pas une affaire de parti" (3) Et Lénine a beau jeu de démolir ces ab­surdités qui remontent jusqu'à Rosa Luxembourg et à ses difficultés à rompre avec la social‑démocratie et la vision de la classe "consciente dans son ensemble":

"D'autre part, on observe l'emploi simplement irréfléchi et illogique des vocables "à la mode" pour notre temps, sur la "masse" et les "chefs". Les gens ont beaucoup entendu parler des "chefs'', ils ont la tête pleine d'attaques de toute sorte contre eux, ils se sont habitués à les voir opposés à la "masse"; mais ils n'ont pas pu réfléchir au pourquoi de la chose, y voir clair (…). Nier la nécessité du parti et de la discipline du parti, voilà où en est arrivée l'opposition. Or cela équivaut à désarmer entière­ment le prolétariat au profit de la bourgeoisie." (V. Lénine ‑ oeuvres ‑tome 31)

Or, à sa fondation, le KAPD ne nie nullement "la nécessité du parti et de la discipline de parti", et vote à l'unanimité une résolution disant que: "Le KAPD se tient sans réserves sur le terrain de la IIIème Internationale". C'est dans ce sens qu'il enverra plusieurs délégations à Moscou pour les deuxième et troisième congrès, ainsi qu'entre ceux‑ci, afin de négocier l'a­dhésion du KAPD à l'IC (4)

De son côté, Lénine relativise la scission dans la lettre "aux camarades communistes qui, ayant adhéré au parti communiste allemand commun, se sont constitués à présent en un nouveau parti'':

"Ma conviction est que les communistes, d'accord sur l'essentiel ‑la lutte pour la dictature du prolétariat et pour le pouvoir des soviets, irréduc­tiblement hostiles aux scheidemaniens et aux kautskistes de toutes les na­tions‑ pourraient et devraient agir dans l'unité. Les divergences sur les questions de second plan peuvent à mon avis disparaître et disparaîtront inévitablement: la logique de la lutte commune contre l'ennemi vraiment redoutable, contre la bourgeoisie, contre ses valets avoués (scheidema­niens) et cachés (kautskistes), amènera ce résultat (…) Je serais très heureux que nous nous réunissions à confronter nos opinions à ce sujet." (Lénine ‑ tome 30)

De la même manière, il écrit au KPD:

"Mon impression est que ce sont des agitateurs de talent, inexpérimentés, jeunes, dans le genre de nos "communistes de gauche" (en ce qui concerne leur inexpérience et leur jeunesse) de 1918. Puisque vous êtes d'accord sur l'essentiel (pour le pouvoir des soviets, contre le parlementarisme bourgeois), je pense que l'union est possible et nécessaire, de même qu'est nécessaire la scission avec les kautskistes".

Le KAPD se place donc résolument sur le terrain de l'adhésion à l'Inter­nationale Communiste (son troisième congrès, en 1921, approuve cette adhésion) malgré le barrage des "21 conditions" qui, contrairement à ce que voulait en faire la Gauche Communiste d'Italie, n'ont jamais servi contre "la droite", mais toujours contre la gauche (principalement la 9ème ‑entrisme dans les syndicats‑ et la 11ème ‑parlementarisme "révolutionnaire"‑) Et si Gorter, au nom du KAPD essaie de répondre systématiquement, dans la lettre ouverte au camarade Lénine , jamais l'IC ne répondit aux questions de fond, à sa­voir: pouvait‑on utiliser des tactiques qui, sous prétexte de "conquérir les masses", détournaient le prolétariat de l'action révolutionnaire"? Or, jour après jour, l'expérience du prolétariat en Hongrie, en Italie, aux Etats‑Unis, en Grande Bretagne et surtout en Allemagne, tranchait cette question, démon­trait pratiquement la faillite des tactiques frontiste, parlementaire et réformiste de l ' IC.

Soixante ans après, à la lumière de l'expérience historique, il nous est relativement facile de comprendre en quoi le renversement du rapport de force mondial en faveur de la contre‑révolution se matérialisa, après le premier (1919) et surtout dès le deuxième (1920) congrès de l'IC, par l'adoption des positions "tactiques" contre‑révolutionnaires: l'entrisme dans les syndicats, le parlementarisme "révolutionnaire" ainsi que le soutien aux mouvements na­tionalistes bourgeois dans les"colonies"(aboutissant dès 1920 au massacre des communistes en Turquie par leur ex ‑ "allié": Attaturk)          

Et, bien entendu, ce même renversement du rapport de force se retrouve dia­lectiquement renforcé, dès cette période, par l'action de plus en plus oppor­tuniste de l'IC. Sous prétexte de "gagner les masses", l'IC ne faisait que s'éloigner de plus en plus de l'action révolutionnaire. Si, grâce au flux de la vague révolutionnaire mondiale, le premier congrès de l'IC a pu exprimer (de manière souvent ambiguë, non achevée et encore empreinte de la boue social ‑ démocrate) l'avancée de la révolution communiste, le manque de rupture radicale et totale avec le démocratisme et le réformisme empêcha l'Internationale, lors du reflux du mouvement, de résister programmatiquement à ce qui aurait pu n'être qu'un reflux passager. Ce manque essentiel de base programmatique, de réelle restauration du programme communiste exclusivement prolétarien, anti - démo­cratique et dictatorial est commun à presque tous les groupes révolutionnaires qui tentèrent de s'unifier dans l'Internationale.

Seule la gauche communiste d'Italie ‑la fraction communiste abstentioniste -­ mena (et encore imparfaitement) le travail et la lutte de fraction de manière conséquente, lui permettant de préserver, au travers des pires dégénérescences et reniements, un cadre programmatique ancré fermement dans l'expérience révo­lutionnaire du prolétariat; léguant ainsi aux générations ouvrières futures la seule tentative de bilan de la plus formidable vague révolutionnaire de l ' histoire. La faiblesse théorique et l'hétérogénéité politique du KAPD ne lui per­mirent justement pas de poursuivre l'indispensable travail de fraction. Peu après son exclusion (qui suivit le 3ème congrès, en 1921 et qui fut principalement l ' "oeuvre" de manœuvres, de manipulations de l'ordre du jour, de limitations du temps de parole, de calomnies, …et autres vieux trucs bourgeois), le KAPD explosa littéralement pour donner naissance à de nombreuses sectes et notamment à la tentative volontariste et éphémère de former une nouvelle internationale ouvrière: la K.A.I.(5)"Internationale Ouvrière Communiste". Aucune des multiples tendances produites par le KAPD ne réussit à mener ce travail essen­tiel, impersonnel et ardu de fraction. Il ne laissa derrière lui, au mieux, que des sectes qui théoriseront de plus en plus les erreurs de la révolution en Allemagne et surtout le manque d'un réel parti d'avant‑garde, pour en arriver avec le G.I.C.H. ‑Groupe des Communistes Internationalistes de Hollande‑ à une "nouvelle" idéologie, produite par la contre‑révolution: le conseillisme. Mais, ­encore une fois, plus que tout ce que les différentes tendances du KAPD ont pu devenir, ce qui nous importe, c'est ce que le KAPD a réellement été dans les luttes. Comme pour la société, on ne juge pas un parti d'après l'idée qu'il a de lui‑même, mais bien d'après ce qu'il fait.

L'ACTION DU K.A.P.D.

Dans le début des années 1920, l'action du KAPD est certainement l'une des plus importantes expériences insurrectionnelles que le prolétariat d'Europe occidentale ait connues. Dès la tentative du putch militaire en mars 1920 (putch de Kapp), le KAPD est la seule force prolétarienne organisée pour contre- attaquer sérieusement, en appelant à l'insurrection et en organisant dans la Ruhr une armée rouge comptant jusqu'à 120.000 hommes en armes, disposant même d'une petite aviation. Cette "armée rouge de la Ruhr" organisée autour de groupes communistes ‑ indépendants tels celui de Max Hölz, prend le pouvoir en diffé­rents endroits (Hagen, Wetter, Dortmund,...) et proclame la "république des conseils" en essayant d'appliquer les premières mesures révolutionnaires dans la perspective tracée par Lénine:

"Nous vous prions instamment de nous faire savoir plus souvent et plus con­crètement quelles mesures vous avez prises pour lutter contre les bourreaux bourgeois que sont Scheidemann et Cie; si vous avez créé des soviets d'ou­vriers et de gens de maison dans les quartiers de la ville; si vous avez armé les ouvriers et désarmé la bourgeoisie; si vous avez utilisé les dépôts de vêtements et d'autres articles pour assister immédiatement et largement les ouvriers, et surtout les journaliers et les petits paysans; si vous avez exproprié les fabriques et les biens des capitalistes de Munich, ainsi que les exploitations agricoles capitalistes des environs; si vous avez aboli les hypothèques et les fermages des petits paysans; si vous avez confisqué tout le papier et toutes les imprimeries pour publier des tracts et des journaux de masse; si vous avez institué la journée de travail de six heures avec deux ou trois heures consacrées à l'étude de l'art d'adminis­trer l'Etat; si vous avez tassé la bourgeoisie à Munich pour installer immédiatement les ouvriers dans les appartements riches; si vous avez pris en mains toutes les banques; si vous avez choisi des otages parmi la bourgeoisie; si vous avez adopté une ration alimentaire plus élevée pour les ouvriers que pour les bourgeois; si vous avez mobilisé la totalité des ouvriers à la fois pour la défense et pour la propagande idéologique dans les villages avoisinants. L'application la plus urgente et la plus large de ces mesures, ainsi que d'autres semblables, faite en s'appuyant sur l'initiative des Soviets d'ouvriers, de journaliers, et, séparément, de petits paysans, doit renforcer votre position. Il est indispensable de frapper la bourgeoisie d'un impôt extraordinaire et d'améliorer prati­quement, immédiatement et coûte que coûte, la situation des ouvriers, journaliers, et petits paysans". (Lénine : Salut à la république soviéti­que de Bavière, oeuvres tome 29)

Mais ce sont les syndicats (F.V.D.G. social‑démocrate et F.A.U.D., anar­cho‑syndicaliste) et les partis "ouvriers" (la direction du KPD y compris) qui déclarèrent d'abord que l'insurrection devait "redevenir une grève" et que, ensuite, cette dernière devait s'arrêter, moyennant quoi le gouvernement ne "châtierait pas les insurgés".

Il s'agissait, dans l'argumentation des chefs droitiers du KPD de d'a­bord faire une alliance au sommet avec l'USPD et même le SPD, dans le but a­voué de "ne pas se couper des masses" et "d'extraire celles‑ci de la domina­tion social‑démocrate". Or, cette politique typiquement opportuniste (car mettant en fait les principes communistes au frigo pour ne pas trop "choquer") s'avère chaque fois un désastre pour le prolétariat, en Hongrie, en Allemagne comme dans le monde entier. Cette politique se répétera avec la fameuse "let­tre ouverte" de Lévi qui servit d'exemple à la politique contre ‑ révolutionnaire de l'I.C. connue sous le nom de "gouvernement ouvrier" et de "front uni­que" (6)

Contrairement à l'attitude des bolchéviques contre le putch de Kornilov, le KPD (ligue Spartacus) en s'alignant derrière la social‑démocratie, ren­force le gouvernement légal bourgeois et participe ainsi activement au désar­mement tant politique que matériel du prolétariat. Seul le KPD"0" (opposi­tion, futur KAPD), reste sur des positions révolutionnaires, ne dissolvant ses groupes armés que formellement, et continuant le travail préparatoire à l'insurrection.

Mais la politique du VKPD durant l'année 1920 est tellement droitière (conciliation permanente avec la social‑démocratie, dans les syndicats, au parlement, dans les conseils,…) que l'exécutif de l'I.C. (Zinoviev) décide d'effectuer un tournant à 180°, de faire du VKPD parti de la conciliation, un parti de l'insurrection. Pour ce faire, il envoie une délégation chargée de diriger sur place la prise du pouvoir. Celle‑ci se compose de Bela Kun, Gu­ralsky, et Pogany. Dès son arrivée, la délégation s'affronte à P. Lévi vio­lemment opposé à cette politique dite "de l'offensive". C'est un véritable "coup d'Etat" interne qui fait passer, sous pression de la délégation "mosco­vite" la direction du KPD des mains de Lévi (qui se retrouve même exclu !) dans celles des gauchistes. Ceux‑ci rompent avec la politique d'alliance et lancent un véritable ultimatum appelant les ouvriers à choisir leur camp dans les

combats qui s'annoncent... Le KAPD jubile et écrit: "Le prolétariat parle lui - ­même. Les masses du VKPD agissent d'après nos mots d'ordre. Elles y ont con­traint leurs chefs‑" (Journal Ouvrier Communiste). Le VKPD lancé même, le 18 mars: "Tout ouvrier crache sur la loi et prend les armes là où il les trouve".

Dans ce climat d'agitation intense, dans les districts "rouges" (Mansfeld , Halle ,Mersebourg), des grèves sauvages se déclenchent spontanément dans les usines Leuna; plus de 22.000 ouvriers sont organisés dans les Unions principa­lement dirigées par le KAPD. Ces grèves sont très durement réprimées. L'on compte, lors de la reprise par la police des usines Leuna, 34 ouvriers tués et plus de 1.500 emprisonnés. Cette répression féroce, combinée au développe­ment des actions armées (notamment l'attentat contre la "colonne de la victoi­re") menées par les groupes de combats du VKPD et du KAPD déclencheront le mouvement connu sous le nom de "Action de mars". Les ouvriers grévistes s'ar­ment pour lutter contre les jaunes et la police; mais le véritable élément nouveau intervient lorsque les groupes armés les plus importants (ceux de Max Hölz et de Plättner (7)  parviennent à Halle, le 21 mars, pour y organiser l'offensive (qui débuta en fait sur la défensive). Arrivent également à Halle, Eberlein (responsable des groupes de combat du VKPD), Rasch et Jung (délégués par la centrale du KAPD). L'armée de Hölz tient la région durant 10 jours. Le 23, se déroulent des affrontements à Hambourg et ce même jour, le VKPD et le KAPD lancent un mot d'ordre de grève générale dans toute l'Allemagne; plus ou moins 300.000 grévistes répondent mais il n'y eut presque aucune tenta­tive insurrectionnelle.

Comme on le voit, le VKPD plus encore que le KAPD, se retrouve à la queue du mouvement, essayant sans presque aucune préparation, d'organiser, de diriger l'action. Tandis que c'est précisément dans l'action que le KAPD s'affirme comme la seule organisation un tant soit peu préparée à la lutte armée pour instaurer la dictature du prolétariat. C'est en effet, autour de lui‑même et des AAUD (8) qu'il contrôlait, que s'effectua le peu de coordination et de tentative de généraliser le mouvement au‑delà du centre de Leuna. Mais même là, le mouvement, mort‑né dans le reste de l'Allemagne, s'essouffle. Le 28, les usines de Leuna que les ouvriers avaient reprises et occupées sont bom­bardées et les prolétaires se rendent dans la matinée du 29.Seul Max Hölz, dans un ultime effort, éparpillant ses hommes en petits détachements, continue la lutte de harcellement jusqu'au premier avril, date des derniers combats.

Comme Rosa Luxembourg et Liebknecht, le KAPD est resté jusqu'au bout avec les ouvriers insurgés, payant de sa personne, assumant même dans la défaite, son rôle d'avant‑garde. Il faut en effet être un fieffé opportuniste, adepte de la révolution "comme il faut" (à la Kautsky!), pour condamner les insurgés de l'action de mars, pour condamner les tentatives des esclaves de mettre à bas l'infâme salariat. Et comme le dit Bordiga: "Nous considérons comme un banqueroutier de la révolution non pas celui qui est tombé, entouré de son infortuné drapeau, mais celui qui, par la suite, de sa table de savant ou de sa tribune de chef de masse, n'a rien su tirer d'autre de ce sacrifice, que quelques phrases d'admiration démagogique, accompagnées d'un commentaire dé­faitiste qui rappelle la phrase de Plékanov après 1905: "Ils n'avaient qu'à ne pas prendre les armes". En ce sens, les leçons tirées par le KAPD lui‑même sont de la plus haute importance:

"Le comité exécutif (de l'I.C.) et ses représentants en Allemagne avaient insisté déjà longtemps à l'avance, afin que le Parti Communiste, en s'en­gageant à fond, démontrât qu'il était un parti vraiment révolutionnaire. Comme si l'essentiel d'une tactique révolutionnaire consistait seulement à s'engager à fond! … Au contraire, quand au lieu de raffermir la force ré­volutionnaire du prolétariat, un parti mine cette même force par le soutien du parlement et des syndicats, et qu'après de tels préparatifs (!), il se résout soudain à l'action en se lançant à la tête de ce même prolétariat qu'il vient ainsi d'affaiblir, il ne peut être question dans tout ceci que d'un putch, c'est‑à‑dire d'une action décrétée de haut en bas, n'ayant pas sa source dans les masses elles‑mêmes, et par conséquent vouée à l'échec. Et cette tentative de putch n'est nullement révolutionnaire, elle est op­portuniste au même titre que le parlementarisme ou la tactique des "noyaux" (NDLR: à l'intérieur des syndicats et des partis sociaux‑démocrates). (…) Dans les journées de mars, le KAPD n'a entamé la lutte qu'après l'attaque du gouvernement. Et maintenant, voulez‑vous comparer dans l'action et après l'action le KAPD et le VKPD? Le Parti Ouvrier Communiste se montra tellement ferme dans sa réserve et dans sa tactique que, dans l'action il n'y eut aucun désaccord, et que même après la défaite, l'unité la plus complète régna dans l'assemblée des délégués. Sa force se trouva accrue, malgré la défaite, ainsi que celle de l'Union Ouvrière (AAU). Voilà le bilan de votre tactique, celle de la IIIème Internationale et la tactique du KAPD." ("Les leçons des "Journées de mars", dernière lettre de Gorter à Lénine, traduite dans "La gauche communiste en Allemagne") (9)

Il est donc clair que les leçons tirées par le KAPD rejoignent les appré­ciations de toujours des marxistes révolutionnaires concernant "l'art de l'in­surrection". La critique du"putch", du "blanquisme" a très souvent servi la contre‑révolution démocratique: "Une importante partie de ce travail se voit dans la lutte de la social‑démocratie contre le "blanquisme", dénomination sous laquelle on fait figurer l'essence révolutionnaire du marxisme" (Trotsky, "L'art de l'insurrection" dans "Histoire de la révolution russe"). Pourtant, la critique de Gorter, de l'action de mars, qui se situe pleinement sur le terrain "de l'essence révolutionnaire du marxisme" démontre qu'il y a eu putch car impréparation (cf. les changements de positions du VKPD, du jour au lende­main) et erreurs d'appréciation de l ' "état d'esprit des masses", du rapport de force entre les deux classes antagoniques.

Lénine avait justement défini, dans "La maladie infantile du communisme", la loi fondamentale de la révolution: "Pour que la révolution ait lieu, il ne suffit pas que les masses exploitées et opprimées prennent conscience de l'im­possibilité de vivre comme autrefois et réclament des changements. Pour que la révolution ait lieu, il faut que les exploiteurs ne puissent pas vivre et gouverner comme autrefois. C'est seulement lorsque "'ceux d'en bas" ne veulent plus et que "ceux d'en haut" ne peuvent plus continuer à vivre à l'ancienne manière, c'est alors seulement que la révolution peut triompher". Or dans l'action de mars, aucune des deux conditions ne sont remplies, il n'y a aucune conspiration sérieuse", aucun "complot" insurrectionnel, aucune insurrection massive et encore moins, un déforcement de la bourgeoisie, une crise dans sa capacité de maintenir sa domination de classe. Si l'on peut définir avec Trot­sky que "pour la conquête du pouvoir, le prolétariat n'a pas assez d'une in­surrection des forces élémentaires; il lui faut une organisation correspondante, il lui faut un plan, il lui faut la conspiration"; dans l'action de mars, les conditions élémentaires n'étaient pas réunies, il n'y avait ni la masse, ni le travail préparatoire d'un réel parti de classe, ni aucun affaiblissement de l'appareil bourgeois.

La critique fondamentale n'est donc pas que les insurgés "n'avaient qu'à ne pas prendre les armes", ou encore que "le parti ne pouvait pas se substi­tuer à l'action des prolétaires", mais au contraire, qu'un réel parti n'existait pas. Le rapport de force n'a pas pu être correctement apprécié et l'ac­tion n'a pas pu être réellement organisée et dirigée dans le sens de la vic­toire, et ce, malgré les héroïques tentatives du KAPD et des militants de base du VKPD.

SUR LES THESES SUR LE ROLE DU PARTI DANS LA REVOLUTION PROLETARIENNE.

Comme nous venons de le voir, le manque de noyaux communistes ayant effec­tué, dès le début du siècle, le travail de rupture avec la social-démocratie et de reformation des cadres d'un nouveau parti, a pesé extrêmement lourd sur le rapport entre révolution et contre‑révolution. Si l'on ne peut jamais ré­duire l 'immaturité d'une situation à l'inexistence d'un parti d'avant‑garde influençant de larges couches ouvrières, il faut souligner que ce n'est pas "par hasard" que là où ‑en Russie‑ s'est déroulée la plus importante tentative d'instauration de la dictature du prolétariat, c'est sous la direction de ceux ‑Lénine et la fraction bolchévique‑ qui ont pu mener ce travail d'avant‑garde qu'elle a pu se réaliser. Le retard en Allemagne (mais aussi dans tous les principaux pays capitalistes: Italie, France, Angleterre, Etats‑Unis, ...), dans la rupture et la construction d'un parti exclusivement prolétarien, n'a jamais pu malgré les innombrables efforts, être rattrapé. C'est dans ce sens, que nous affirmons que le KAPD a été, en Allemagne, en partie malgré lui, la plus importante organisation des forces révolutionnaires, dans la ligne histo­rique de re-formation du parti communiste mondial.

Les thèses que nous republions ici sont une des meilleures expressions de ce que, dans la réalité même, le KAPD assumait comme tâches. Au‑delà des ex­pressions idéalistes ("clarifier spirituellement"), elles affirment des points centraux du marxisme:

-          La révolution prolétarienne comme procès économique et politique, nécessai­rement mondial.

-            L ' anti ‑ démocratisme

- La dictature du prolétariat et la terreur révolutionnaire (une "violence politique forte et sans scrupule")

-          La nécessité d'organisations, d'associations, d'unions ouvrières, évidemment politiques, devant toujours plus s'unifier, se centraliser (base de l'orga­nisation du prolétariat en classe dominante) (10)

- La création distincte de l'organe parti, noyau minoritaire ultra formé, ayant rompu avec toute pratique réformiste, syndicaliste et parlementaire, diri­geant le prolétariat "non seulement par des mots mais par des actes". Celui‑ci devant à tout moment se trouver à la tête des luttes pour démontrer ainsi, la validité de ses prévisions.

Nous voyons également l'influence pernicieuse des positions de la tendance d'0. Rhüle. En effet, si la globalité des thèses reste claire sur l'action des communistes comme fraction dirigeante et centralisatrice des unions et autres associations ouvrières, la fonction de ces dernières a tendance à se transformer en de "simples" organes de gestion du capital. La thèse 13 tombe carrément dans les vieilleries anarcho‑syndicalistes transformant ces organes de lutte économique et politique contre le capital en organes "de la prise en charge de la production". Nous retrouvons ici les mêmes aberrations gestion­nistes défendues à la fois par les anarchistes, les conseillistes, les austro­marxistes et par l'"'Ordine Nuovo" (Gramsci, Tasca, Togliati, …) et combat­tues avec vigueur par la gauche communiste d'Italie:

"Nous ne voulons pas que se répande, dans les masses ouvrières, la convic­tion qu'en développant l'institution des conseils, il soit possible de s'emparer des usines et d'éliminer les capitalistes. Ce serait la plus dan­gereuse des illusions. L'usine sera conquise par la classe ouvrière ‑et non seulement par son personnel, ce qui serait bien peu de chose et bien peu communiste‑ seulement après que l'ensemble de la classe ouvrière se soit emparée du pouvoir politique. Sans cette conquête, les illusions se­ront dissipées par les gardes royaux, les carabiniers, etc., c'est‑à‑dire, par le mécanisme d'oppression et de force dont dispose la bourgeoisie par son appareil d 'Etat" (Il Soviet ‑ 1919)

De la même manière, la thèse 16 reflète directement les positions liquidatrices et anti‑parti de 0. Rhüle et des AAUD‑E qui, dès la fondation du KAPD, voulaient que celui‑ci se dissolve dans les unions et les conseils. Cette thèse exprime l'ambiguïté permanente vécue par le KAPD entre sa pratique ef­fective et ses tentatives de théorisation (qui donneront par la suite les fleurons de l'idéologie conseilliste) opposée à cette pratique. Mais dans le feu de la lutte, le KAPD ne laisse plus aucune place à ce compromis idéaliste et éducationniste:

"Le prolétariat a besoin d'un parti ‑ noyau ultra formé. Il doit en être ainsi. Chaque communiste doit être individuellement un communiste irrécu­sable ‑que cela soit notre but‑ et il doit pouvoir être un dirigeant sur place. Dans ces rapports, dans les luttes où il est plongé, il doit pouvoir tenir bon et, ce qui le tient, ce qui l'attache, c'est son programme. Ce qui le contraint à agir, ce sont les décisions que les communistes ont pri­ses. Et là, règne la plus stricte discipline. Là, on ne peut rien changer, ou bien on sera exclu ou sanctionné. Il s'agit donc d'un parti qui est un noyau, sachant ce qu'il veut, qui est solidement établi et a fait ses preu­ves au combat, qui ne négocie plus, mais se trouve continuellement en lutte. Un tel parti ne peut naître que lorsqu'il s'est réellement jeté dans la lutte, quand il a rompu avec les vieilles traditions du mouvement des syn­dicats et des partis, avec les méthodes réformistes dont fait partie le mouvement syndical, avec le parlementarisme." (discours de Jan Appel au troisième congrès de l'Internationale Communiste)         

C'est cette saine rigueur classiste qui exprime la pratique, en grande partie instinctive qui fit du KAPD une des plus importantes expressions prati­ques du mouvement révolutionnaire. Et si nous devons à la gauche italienne d'avoir été la seule à poursuivre (durant les années 1930, avec Bilan) le tra­vail fondamental d'approfondissement théorique, d'analyse classiste de la contre‑révolution, force nous est de trouver dans la pratique du KAPD, les indications sur le contenu du futur mouvement révolutionnaire.

"De même que la Commune fut "fille" (Engels) de l'A.I.T., de même la révo­lution allemande fut celle de cette Gauche Internationale qui n'eut jamais la force de se donner une organisation unitaire finale, mais dont les grands courants furent la Gauche Allemande qui, dans sa lutte osa soutenir la direction programmatique donnée par le mouvement révolutionnaire lui - ­même, et la Gauche Italienne, qui eut la tâche historique de continuer le travail de la Gauche Internationale, le complétant et le formulant dans ses attaques contre la contre‑révolution victorieuse; elle nous a transmis ces armes théoriques … qui formeront la base du mouvement révolutionnaire futur qui, dans la pratique de la Gauche Allemande … trouve son grand exemple historique".(Kommunismen: "La Gauche Allemande et la question syn­dicale dans la troisième Internationale)

BIBLIOGRAPHIE sur le KAPD et la "Gauche Allemande".

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Nous publions cette bibliographie (qui ne comprend que des ouvrages en lan­gue française) à titre informatif, sachant aussi que presque aucun de ces ou­vrages ne défend une position pleinement communiste.

"La Gauche Communiste en Allemagne" par Denis Authier et Jean Barrot ‑ Payot

"La Gauche Allemande": textes du KAPD, de l'AAUD, de l'AAUD‑E et de la KAI, rassemblés par Denis Authier ‑ Invariance, distribué par Spartacus

"La Gauche Allemande et la question syndicale dans la IIIème Internationale" par Kommunistisk Program (scission danoise du PCI‑Programme Communiste)

Invariance a republié une série de textes de la Gauche Allemande dans ses numéros 7 et 8 (série I) ainsi que 1 et 5 (série II)

"Réponse à Lénine" par Herman Gorter ‑ Spartacus n°109

"Révolution en Allemagne" (1917‑1923) par Pierre Broué (trotskiste de l'OCI lambertiste) chapitre XI, XVIII, XX jusqu'au XXVII ‑ Minuit

Oeuvres de V. Lénine tomes 29, 30, 31, 32.

"Perspectives sur les conseils, la gestion ouvrière et la Gauche Allemande". par Pierre Nashua ‑ l'Oubli

"Spartacus et la Commune de Berlin" par André et Dori Prudhommeaux ‑ Sparta­cus n°2

"Les conseils Ouvriers" par A. Pannekoek ‑ Bélibaste

"Du premier au deuxième congrès de l'Internationale Communiste" par Pierre Broué ‑ E.D.I. (principalement les textes du Bureau "gauchiste" d'Europe occidentale à Amsterdam, IVème partie.)

"Lénine philosophe" par J. Harper (pseudonyme de A. Pannekoek) ‑ Spartacus n°34

"Pannekoek et les conseils ouvriers" par Serge Bricannier ‑ E.D.I.

"Vie et mort d'une révolutionnaire; Eugen Levine et les conseils ouvriers de Bavière" par Rosa Meyer Levine ‑ Maspéro

"Le spartakisme" par G. Badia (stalinien) ‑ Arche

Recueil de textes dans "La contre‑révolution bureaucratique" de Korsch,

(suite de la bibliographie)

Mattick, Pannekoek, Rhüle, Wagner (International Council Correspondance / Living Marxism) ‑ 10/18 n°760

 Nation ou lutte de classe" par A. Pannekoek et 0. Strasser ‑ 10/18 n°1135

 "Conseils ouvriers en Allemagne, 1917‑1921" par Vroutsch ‑ La Marge n°9‑11

THESES SUR LE ROLE DU PARTI DANS LA REVOLUTION PROLETARIENNE

1‑ La tâche historique de la révolution prolétarienne est de mettre dans les mains des masses travailleuses les trésors de la terre, d'abolir la pro­priété des moyens de production, ce qui rend impossible l'existence d'une classe exploiteuse et dirigeante basée sur la possession des biens privés. Le but est la libération de l'économie sociale de toutes les entraves du pouvoir politique à l'échelle mondiale.

2‑ L'abolition effective du mode de production capitaliste, l'expropria­tion de toute la production et sa distribution dans les mains des classes la­borieuses, la suppression des antagonismes de classe, celles des institutions politiques et la construction de la société communiste sont un procès histo­rique dont le moment ne peut être prévu exactement. En ce qui concerne la question du rôle de la violence politique au sein de ce procès, quelques points peuvent être fixés.

3‑ La révolution prolétarienne est en même temps procès économique et po­litique. Elle ne peut ni en tant que procès économique, ni en tant que procès politique, trouver une conclusion dans le cadre national; bien plus, son but vital, nécessaire, est l'établissement de la Commune mondiale. On en déduit que, jusqu'à la défaite définitive, à l'échelle mondiale, du pouvoir du capi­tal, les futures fractions triomphantes du prolétariat ont aussi besoin d'une violence politique pour la défendre et, quand c'est possible, pour l'attaque contre la violence politique et la contre - révolution.

4‑ Aux motifs de politique extérieure qui rendent nécessaires pour les fractions triomphantes du prolétariat la persistance d'une violence politique (dans sa propre sphère de domination aussi) s'ajoutent des motifs d'évolution interne. Considérée en tant que procès politique, la révolution présente un moment décisif: celui de la prise du pouvoir politique. Considérée en tant que procès économique, elle ne présente pas un tel moment décisif parce que la prise en charge concrète de l ' économie de la part du prolétariat et la re­fonte de l'économie de profit  en économie du besoin réclament un travail de longue haleine. Cela se conçoit de soi - même que la bourgeoisie durant tout ce procès ne négligera rien pour défendre le profit et, dans ce but, de ravir à nouveau, pour elle, le pouvoir politique. A cette  fin, elle tentera, dans les pays ayant une idéologie démocratique évoluée ‑pays depuis longtemps indus­trialisés‑ d'utiliser les mots d'ordre de la tromperie démocratique afin d' induire en erreur les prolétaires. De ce fait la violence politique forte et sans scrupules des ouvriers révolutionnaires est le minimum nécessaire requis, jusqu'à ce que s'accomplisse concrètement la prise en mains de l'économie de la part du prolétariat et, de ce fait, la privation pour la bourgeoisie de tout fondement économique de son existence. C'est cela la dictature du prolétariat.

5‑ La nécessité d'une violence de domination politique du prolétariat révolutionnaire même après la victoire politique de la révolution, fonde, en même temps, la nécessité d'une organisation politique du prolétariat révolu­tionnaire aussi bien après qu'avant la prise du pouvoir politique.

6‑ Les conseils ouvriers (soviets) sont la forme d'organisation histori­que qui convient amplement à la domination et à l'administration prolétarienne; ils émergent chaque fois que la lutte de classes se radicalise et devient une lutte pour la totalité du pouvoir.

7‑ La forme historique convenable pour le rassemblement des combattants prolétariens les plus conscients, les plus éclairés, les plus disposés à l' action, est le parti. Comme le but de la révolution prolétarienne est le communisme, le parti ne peut exister qu'en tant que parti où programme et esprit sont communistes. Le parti doit être une totalité élaborée programmatiquement, fondue en une volonté unitaire, organisée et disciplinée à partir de la base. Il doit être la tête et l'arme de la révolution.

8‑ La première tâche du parti communiste, aussi bien avant qu'après la prise du pouvoir est ‑parmi les confusions et les oscillations de la révolu­tion prolétarienne‑ de maintenir clairement et sans se laisser déconcerter la boussole sûre, le communisme. Le parti communiste doit dans toutes les situ­ations, inlassablement et sans aucune hésitation, montrer aux masses proléta­riennes le but et le chemin, non seulement par des mots mais par des actes. Il doit, dans toutes les questions de la lutte politique avant la prise du pou­voir pousser avec l'acuité la plus totale, à la séparation entre réformisme et révolution. Il doit flétrir toute solution réformiste en tant que rafisto­lage, en tant que prolongation de vie du vieux système d'exploitation, que trahison de la révolution, trahison des intérêts de la classe ouvrière toute entière. De même qu'il ne peut exister la moindre communauté d'intérêts entre exploiteurs et exploités, de même il ne peut exister le moindre lien politi­que entre révolution et réformisme; la venue du réformisme social‑démocrate, sous quelque masque qu'il puisse se cacher, est aujourd'hui le plus dur obs­tacle pour la révolution et le dernier espoir de la bourgeoisie.

9- Le parti communiste doit donc tout d'abord, de façon absolument tran­chante, tenir à l'écart de lui tout réformisme et tout opportunisme; il en est de même pour son programme, sa tactique, sa presse, ses mots d'ordre par­ticuliers et ses actions. En particulier, il ne devra jamais accroître l'ef­fectif de ses membres plus rapidement que ne le permet la force d'absorption du noyau communiste solide.

10‑ Au cours de la révolution, les masses ouvrières passeront par d'iné­vitables oscillations. La révolution est un procès dialectique non seulement dans sa totalité mais aussi dans ses phases particulières. Le parti communis­te en tant qu'organisation des éléments conscients doit de ce fait essayer de ne pas succomber lui‑même à ces oscillations, il doit aider les masses par la clarté et la pureté de ses mots d'ordre, l'accord entre ses mots d'ordre et ses actions, sa position en tête de la lutte, la rectitude de ses prévisions. Le parti communiste doit donc grâce à tout son comportement développer la conscience de classe du prolétariat même au prix d'une contradiction exté­rieure apparente avec les larges masses. C'est ainsi seulement que le parti communiste gagnera au cours de la lutte révolutionnaire la confiance des mas­ses et conduira un travail d'éducation sur une vaste échelle.

11‑ Le parti communiste ne doit naturellement pas se détacher des masses: c'est-à-dire qu'il ne doit pas ‑en dehors du travail qui va de soi d'une propagande inlassable‑ se lier aux mouvements des masses ouvrières engendrées par la misère économique, les revendications partielles, il doit essayer de clarifier spirituellement de tels mouvements afin de les pousser aux luttes effectives, les élargir et accélérer leurs mouvements par l'appel à la solidarité active, afin qu'ils prennent des formes révolutionnaires et, si possi­ble, politiques. Mais la tâche du parti communiste ne peut être de se poser plus bête qu'il n'est, c'est‑à‑dire que sa tâche ne peut pas être de renfor­cer l'esprit de l'opportunisme en développant, sous la responsabilité du parti, des revendications partielles réformistes.

12‑ Mais le travail pratique le plus important des communistes pour la lutte économique des travailleurs réside dans l'organisation de l'arme de lutte qui est, dans les époques révolutionnaires dans les pays hautement dé­veloppés, l'arme pratique particulièrement utilisable pour de telles luttes; c'est pourquoi les communistes doivent veiller à ce que les révolutionnaires (pas seulement les membres du parti communiste) se regroupent dans les entre­prises et que les organisations d'entreprises se fondent en unions pour donner forme à l'instrument adapté à la prise en charge de la production par la classe ouvrière.

13‑ Les organisations d'entreprise révolutionnaires (les unions) consti­tuent l'humus d'où surgiront, dans la lutte, des comités d'action, les cadres pour les revendications partielles économiques et finalement pour la produc­tion même des travailleurs en lutte, la préparation et l'infrastructure apte à sous - tendre les conseils ouvriers révolutionnaires.

14‑ En créant ainsi la vaste organisation de classe du prolétariat révo­lutionnaire, les communistes, outre qu'ils conservent en tant que parti la force d'un corps unitaire programmatique fermé et qu'ils mettent en valeur, dans l'union comme partout, la pensée communiste en tant que loi suprême, ils assurent la victoire de la révolution prolétarienne et celle plus éloi­gnée de la société communiste.

15‑ Le rôle du parti après la victoire politique de la révolution dépend des rapports internationaux et du développement de la conscience de classe de la classe ouvrière. Tant que la dictature du prolétariat ‑la violence politique de la classe ouvrière‑ est nécessaire, le parti communiste doit tout faire pour sauvegarder le développement dans une direction communiste. Dans ce but, il est indispensable que, dans tous les pays industriels déve­loppés, les prolétaires révolutionnaires eux‑mêmes, sous la direction spiri­tuelle des communistes, prennent part de la manière la plus ample, à la prise en charge et  à la refonte de la production. L'organisation selon les entreprises et en unions, l'apprentissage dans les perpétuels conflits par­tiels, la création de comités d'action, constituent la préparation qui sera entreprise, au cours de la lutte révolutionnaire, par l'avant‑garde des ou­vriers eux‑mêmes.

16‑ Dans la mesure où l'Union en tant qu'organisation de la classe du prolétariat se renforce après la victoire de la révolution et devient capable de consolider les fondements économiques de la dictature sous la forme du système des conseils, elle gagnera en importance vis‑à‑vis du parti. Dans la mesure où ultérieurement, la dictature du prolétariat sera assurée grâce à son ancrage dans la conscience de larges masses, le parti perdra de sa signi­fication au profit des conseils ouvriers. Finalement dans la mesure où la consolidation de la révolution politique grâce à la violence prolétarienne devient superflue, la dictature se transformant en société communiste, le parti disparaît.

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Notes :

(1) AAUD‑E: Allgemeine Arbeiter Union ‑ Einheitorganisation (Union Générale Ouvrière ‑ Organisation unitaire) prônant la dissolution immédiate du parti dans les unions, "unique organisme prolétarien".

(2) Le Parti social‑démocrate indépendant d'Allemagne est une scission "de gauche" du SPD (Parti social‑démocrate d'Allemagne), parti de Noske et des assassins de Rosa Luxembourg. L'USPD est ce que Lénine appelle un parti cen­triste, oscillant entre le prolétariat et la bourgeoisie. Pour nous, sa rup­ture avec le SPD est formelle, c'est un parti bourgeois radical.

(3) cf. "La Gauche Allemande" par Denis Authier, édition "Invariance".

(4) Rühle et sa tendance (''Die Aktion") se verront d'ailleurs exclus en octo­bre 1920 justement parce qu'ils refusent la politique de la direction du KAPD qui envoie une nouvelle délégation (Gorter, Schroeder, Rasch) pour tenter de mettre sur pied dans l 'IC une opposition révolutionnaire internationale. Cette délégation assistera à plusieurs séances du comité exécutif et obtiendra que le KAPD soit considéré comme "parti sympathisant" avec voix consultatives.

(5) cf. "La K.A.I." de Gorter (1923) dans Invariance n°5, série II.

(6) Pour la critique de ces positions, nous renvoyons le lecteur à notre texte "Pour un front de classe" dans "Le Communiste" n°3

(7) Max Hölz était déjà très connu, notamment depuis sa polémique contre Brandler qui le fit exclure du KPD pour "aventurisme". Il dirigea de nombreu­ses expropriations, libérations de prisonniers, destructions d'archives de police,... Il rejoignit, peu après sa fondation le KAPD pour s'y occuper des questions militaires, principalement avec Karl Plättner.

 (8) AAUD: Union Générale Ouvrière d'Allemagne.

(9) Il faut noter que le troisième congrès de l'Internationale Communiste, tout en ne condamnant pas l'"action de mars", donne en fait entièrement raison à la ligne Lévi‑Zetkin: "Lénine déclara que Lévi avait eu entièrement raison, quant au fond, dans son attitude vis‑à‑vis de l'action de mars, qu'il avait seulement enfreint la discipline et accompli par là un acte qu'on ne pourrait négliger". (Rapport du KAPD sur le troisième congrès de l'I.C.)

(10) Il faut souligner que l'action du KAPD à la tête des unions (AAUD) évita deux écueils sur lesquels échouent aujourd'hui encore de nombreux groupes. En effet, le KAPD ne limitait pas politiquement les unions ‑pour pouvoir y parti­ciper, il fallait s'engager à lutter pour la dictature du prolétariat‑ ni ne confondait le programme du KAPD éminemment plus développé et achevé, à celui des unions. En ce sens, il agissait pour développer politiquement les unions.

(10b) sans pour cela faire de son programme un préalable; le seul préalable étant la revendication pratique, immédiate: la dictature du prolétariat. (Pour le développement de ces questions, lire "Pour un front de classe" in Le Com­muniste n°3)


CE7.2 Mémoire ouvrière: Le KAPD dans l'action révolutionnaire