Dans cette rubrique "mémoire ouvrière", nous publions cette fois des textes ou extraits de textes qui expriment deux positions contradictoires sur les causes fondamentales des guerres impérialistes qui étaient développées dans la Ligue des Communistes Internationalistes. De ces deux positions ont découlé des désaccords, d'abord tactiques, puis stratégiques, sur l'attitude du prolétariat et le rôle de la Ligue face à la guerre.

Pour bien souligner 1’importance de cette question de la polémique comme de ses conséquences, autant pour hier que pour aujourd'hui, nous commencerons par caractériser  brièvement la situation sociale de l'époque à laquelle les textes ont été écrits, époque qui se différencie de la situation d'aujourd'hui au niveau du rapport de force entre les classes. Pour souligner les points forts de cette polémique et pour nous situer par rapport à elle, nous nous référons aussi à d'autres textes plus développés des mêmes auteurs.

1936 marque, par la guerre d'Espagne et la fortification de la polarisation fascisme/anti-fascisme, un point de non-retour dans l'affirmation de l'alterna­tive bourgeoise à la crise capitaliste: la guerre impérialiste mondiale. 1936-39 marque l'achèvement de la destruction physique-idéologique du prolétariat mon­dial, après la longue période de défaites commencée par les victoires de la contre-révolution en Europe centrale, contre les violentes luttes communistes des années 1917 à 1923.

Moins que jamais, le prolétariat n'a d'existence autonome, c'est-à-dire d'existence comme classe, comme force structurée et organisée en parti. Le tri­omphe du National Socialisme, du Socialisme National, du fascisme, de 1'anti­fascisme, bref, de la Démocratie, de la Terreur blanche en général, l'a réduit à une masse amorphe d'individus atomisés, condamnés à servir de chair à canon dans la guerre impérialiste. Cette époque terrifiante de contre-révolution, où l'unique sujet de l'époque est le capital et où le prolétariat est réduit à n'être que son simple jouet, à être l'objet de 1'"histoire du capital", a pour conséquence objective que la barbarie de la civilisation expose une fois de plus "les fruits du progrès": les cadavres de 60 millions d'ouvriers. Les fractions du prolétariat organisées sur des bases communistes sont réduites à leur expres­sion minimale, non seulement du fait de leur faiblesse numérique, mais surtout du fait de la base restreinte de leur activité, de leur isolement, leur incapaci­té à organiser et diriger le prolétariat vers la rupture avec le parti du capi­tal et vers sa constitution en force autonome. Cette inexistence du communisme comme force est une constante de la contre-révolution. L'inexistence temporelle mais quasi totale du sujet de la révolution: le prolétariat organisé en classe


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autonome, est d'un côté la conséquence de toute une série de profondes défaites du prolétariat sur le terrain des armes physiques et idéologiques, de l'autre, elle devient la cause de la persistance et de la reproduction de la contre-révo­lution: En 1936-59, le processus ne fait que s'achever en se généralisant à la totalité des pays; malgré les derniers sursauts d'un prolétariat vaincu, écrasé, le champ est libre pour liquider le "fantôme" du communisme et la polarisation de la société capitaliste mondiale entre les différentes options bourgeoises:

fascisme et anti-fascisme.

Nous ne nous lasserons jamais de répéter l'importance de la compréhension de la contre-révolution, comme partie indissociable de la théorie de la révolu­tion. Ce n'est jamais trop, contre tout immédiatisme, d'insister sur le fait que même dans les pires moments de contre-révolution, le travail dur, obscur, des fractions communistes est indispensable pour la reconstitution programmatique sans laquelle il n'y aura pas de parti de classe. Pour les immédiatistes de tou­tes sortes, pour les constructeurs d'internationales en pleine contre-révolution qui, pour "bien faire", ont suivi l'évolution des masses vers la contre-révolu­tion, le travail des gauches ne vaut rien "parce qu'elles se sont isolées des masses". Pour nous au contraire, sans ce travail, le prolétariat devrait chaque fois recommencer son histoire de défaites, buter contre les mêmes écueils. C'est dans ce cadre que nous situons la validité des gauches communistes qui, même ré­duites à leur expression minimale, ont tenté de mener un travail commun par-des­sus les frontières que la bourgeoisie impose, essayant de lier des groupes en Italie, en Belgique, au Mexique, en France, aux Pays-Bas,... tentant de consti­tuer un centre international unique… C'est ce même travail des gauches de l'époque qui dément catégoriquement l'idéologie de beaucoup de prétendus continua­teurs actuels. Ainsi, contre tout révisionnisme, elles ont réaffirmé les traits invariants essentiels du programme du prolétariat (1): lutte internationaliste pour la dictature de classe et l'abolition du travail salarié, anti-démocratisme, anti-frontisme, anti-nationalisme, etc. Contre tous ceux qui prétendent que le marxisme est une bible rouge intégralement "révélée" au XIXè siècle, à laquelle il ne faut rien ajouter, les gauches communistes ont explicité, ont donné un contenu précis avec un niveau de clarté jamais atteint auparavant, au programme communiste. En effet, c'est en pleine contre-révolution et à la lumière des en­seignements tirés de celle-ci que la critique communiste de la démocratie, du nationalisme, du frontisme, a été précisée: critique de toute forme de parlementarisme et d'électoralisme, affirmation de l'abstentionnisme communiste; dénon­ciation de la nature capitaliste de tous les Etats du monde, quelle que soit leur étiquette (démocratique, soviétique, fasciste,...), affirmation du fait que les prolétaires d'un régime n'ont rien à envier aux prolétaires d'un autre, etc. Il a fallu que la putréfaction de la IIIè Internationale soit consommée, que toutes ses tactiques de "front unique", de parlementarisme "révolutionnaire", de libération nationale, de construction du socialisme en un seul pays, soient menées au bout de leur logique contre-révolutionnaire et que la domination de la société par le fascisme et 1'anti-fascisme conduise à la guerre impérialiste pour que soit compris plus profondément le programme communiste. Les gauches communistes n'ont fait qu'expliciter à fond (sans innover) les traits invariants du marxisme, la généralisation des intérêts d'une classe qui est anti-nationalis­te, anti-démocratique, etc. Chaque phase de révolution et contre-révolution per­met la précision et la formulation plus achevée du programme communiste.

C'est pourquoi, quand nous republions des textes du passé, il ne s'agit pas de s'attacher à telle ou telle formulation imprécise (beaucoup de ces formula­tions peuvent d'ailleurs être corrigées aujourd'hui à la lumière des acquis retirés des dernières décennies de contre-révolution; c'est ainsi qu'une réelle continuité communiste peut se manifester). Nous devons par contre nous centrer sur la clarification des aspects fondamentaux apportés par les textes communistes du passé. Dans les textes ci-dessous, avant de voir les erreurs, les imprécisions, les illusions ou les positions carrément fausses (qui conduiront par exemple la


39 majorité de la Ligue à une incompréhension totale de la situation espagnole, il faut d'abord mettre en évidence la relative cohérence d'ensemble des posi­tions de la Ligue, au moment où l'idéologie anti-fasciste était omniprésente, où toutes les "grandes directions ouvrières" socialistes, staliniennes, trotskystes, anarchistes, confiaient à la démocratie la sauvegarde de la paix, prépa­rant ainsi les ouvriers à la guerre impérialiste. C'est seulement en tenant compte de tous ces éléments qu'on peut comprendre que les gauches communistes étaient l'unique tentative de constituer une direction prolétarienne. Si les sociaux-démocrates et les staliniens étaient depuis longtemps les meilleurs agents de la contre-révolution, les trotskystes et anarchistes démontraient à cette époque qu'ils pouvaient bien rivaliser avec eux, agissant comme recruteurs de gauche pour la défense de la république, pour le front démocratique, c'est-à-dire le règne contre-révolutionnaire de 1'anti-fascisme.

C'est dans ce cadre qu'on peut comprendre l'importance de la polémique qui se développe à l’intérieurdes gauches communistes sur les causes des guerres impérialistes. La lecture attentive des textes que nous présentons permet avant tout de cerner une série de points programmatiques centraux et sur lesquels il y a accord entre les deux tendances:

a) compréhension de la situation contre-révolutionnaire générale, du rapport de force défavorable d'où découlaient l'isolement et la base restreinte de l'activi­té des gauches communistes (appréciation mieux comprise par la minorité de la Ligue-Jehan qui est de plus en plus en accord avec la fraction italienne: Bilan, Prometeo)

b) compréhension de la situation de préparation à la guerre

c) compréhension du fait que le capitalisme rend la guerre inéluctable et que la politique "pacifique" du capitalisme ne fait que préparer la guerre

d) compréhension de la guerre comme étant le fait de la concurrence exacerbée entre capitalistes

e) rejet de tout front avec la bourgeoisie, compréhension de la nécessité pour le prolétariat d'opposer la lutte ouvrière à sa propre bourgeoisie; rejet donc du pacifisme antimilitariste et revendication du défaitisme révolutionnaire

f) dénonciation de la démocratie et du fascisme comme le produit du même système d'exploitation capitaliste (position plus claire dans les textes de Jehan)

g) lutte contre la préparation de la bourgeoisie pour entraîner le prolétariat à là guerre, que ce soit au nom de la défense de la démocratie ou de l'URSS

h) compréhension de la "neutralité" comme paravent a là préparation a la guerre impérialiste

i) dénonciation de toutes les forces de la contre-révolution, spécialement de la II et IIIème Internationales

j) dénonciation du caractère contre-révolutionnaire de l'URSS, même si les gau­ches ne parlent pas encore clairement d'un Etat capitaliste

k) dénonciation du caractère contre-révolutionnaire de tout front national, de toute libération nationale (position plus claire dans les textes de Jehan

1) compréhension du fait que seul le prolétariat peut, en instaurant le communis­me, abolir les guerres.

En ce qui concerne le coeur même de la polémique, sur  les causes des guerres impérialistes, nous pensons que les deux positions se situaient à des niveaux différents d'analyse. Hennaut essaie plutôt d'expliquer les éléments subjectifs (1) qui poussent telle ou telle bourgeoisie à la guerre, c'est-à-dire qu'il s'at­tache plus à une analyse des phénomènes apparents, tandis que Jehan centre son analyse à un niveau plus global d'abstraction, c'est-à-dire qu'il s'attache plus


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à analyser l'antagonisme fondamental ce qui permet de mieux comprendre les con­ditions objectives (1) qui expliquent la guerre impérialiste. La radicalisation de la polémique poussait Jehan à une explication entièrement antithétique qui l'empêchait d'admettre, par exemple, que (subjectivement) chaque bourgeoisie ne s'aventure pas dans la guerre d'après la connaissance des besoins objectifs du capitalisme de détruire les forces de production, mais qu'elle ne voit dans la guerre que la nécessité de détruire les forces productives de l'adversaire, pour s'approprier ses bases de reproduction élargie de capital (non seulement les marchés, mais aussi les forces productives). Hennaut, selon son analyse plus superficielle, était incapable de comprendre que cette volonté/compréhen­sion de chaque bourgeoisie n'est qu'une cause circonstancielle du déclenchement de la guerre qui est elle-même déterminée par les lois inhérentes au capitalis­me.

Lorsque Jehan développe le fait indiscutable que la guerre répond à une né­cessité inévitable de destruction de richesses matérielles et de prolétaires, Hennaut n'a pas d'autre réponse que : "les classes dirigeantes d'un pays se donnent pour seul et unique but l'affaiblissement, voire l'anéantissement de la puissance rivale" (2). C'est vrai que c'est là le but subjectif qu'elles se donnent; mais d'un côté, la guerre impérialiste suppose une subordination du prolétariat au drapeau national (c'est donc le rapport de forces entre les classes qui, en dehors de la volonté de toute bourgeoisie "nationale", assure ou non à cette bourgeoisie des bonnes conditions pour mener la guerre); d'autre part, en dehors de ce que prétend tel ou tel Etat national, lorsque le capita­lisme arrive mondialement à une situation d'impossibilité de continuer sa valo­risation, seule la guerre permet une nouvelle phase de valorisation accélérée.

Ainsi, même si subjectivement chaque fraction du capital n'a rien d'autre en vue que la destruction de son rival (unique aspect retenu par Hennaut et trop négligé par Jehan), la contradiction entre les rapports de production ca­pitalistes et les forces de production, entre la valorisation et la valeur d'usage, entre la valeur et l'être humain, constitue la cause fondamentale des guerres impérialistes. Seule la tyrannie du premier pôle de la contradiction (rapports capitalistes de production, valeur, bourgeoisie) sur le second (va­leur d'usage, forces productives, prolétariat), tyrannie exprimée dans la des­truction massive des forces vitales de l'humanité - la guerre impérialiste -, permet un nouveau  "cycle tranquille de valorisation des valeurs.

Même si Hennaut explicite une partie de la réalité, le niveau d'abstraction dans lequel il se situe est superficiel et donc erroné : il n'expliquera pas l'ensemble des contradictions à partir de la contradiction fondamentale de classes, mais fera le contraire. La lutte de classe devient pour lui un élé­ment conditionné (la polémique n'arrivait pas à se situer au niveau plus géné­ral de compréhension capable de cerner la problématique dans les sociétés pré­-capitalistes : contradiction forces productives/rapports de production) par "la réunion des hommes en société" (2); selon Hennaut, la guerre préexistait à la division de la société en classes (2), ce qui l'amène à affirmer que toute guerre de l'histoire de l'humanité a les mêmes causes : "régler les conflits extérieurs surgissant entre les diverses communautés humaines" (3). Les incom­préhensions de Hennaut que montrent ces passages sont profondes. Mais une analy­se de celles-ci nous amènerait trop loin en dehors de notre sujet principal.

(2) Brochure "Sur les causes de la guerre" (Hennaut - octobre 1936)

(1) Nous utilisons les catégories "subjectif" et "objectif" pour rendre notre exposé compréhensible, sans oublier que la subjectivité d'une classe est tou­jours le produit de ses conditions d'existence et de reproduction.


41 Contentons-nous de retenir que Hennaut confond communauté et Etat alors qu'ils sont antagoniques et utilise le même terme "communautés humaines" pour le com­munisme primitif et pour les Etats nationaux impérialistes dans le capitalisme (3).

Il est évident que Hennaut ne comprenait pas les causes spécifiquement capi­talistes des guerres, impérialistes. C'est donc normal qu'il essaie d'amener la polémique sur son terrain: "les causes de la guerre en général". Et sur ce terrain c'est, paradoxalement, l'argumentation de Jehan qui présente des fai­blesses. Il ne répondra jamais vraiment à la simple constatation historique qu'affirmait Hennaut: "Les guerres ne sont donc pas des phénomènes particuliers au régime d'exploitation capitaliste" (2)". Jehan se contentera avec raison, de corriger Hennaut en affirmant que "les guerres (ne sont) qu'un aspect de la vie des sociétés divisées en classes". Mais nous voyons mal comment sa théorie peut expliquer les guerres entre Etats nationaux ou plurinationaux pré-capitalistes. En effet, l'explication de Jehan est exclusivement basée sur la "théorie de l'impérialisme" (caractérisée comme phénomène spécifiquement capitaliste et même d'une phase du capitalisme) et de la décadence (variante luxembourgiste). Les guerres pré-capitalistes demeurent en dehors de ce schéma. Niladestruction des prolétaires et des richesses, ni la lutte pour des marchés ne peuvent être les causes des guerres pré-capitalistes. Comment Jehan pouvait-il répondre ainsi sans donner raison aux thèses de Hennaut qui prétendent que la guerre est faite pour l'appropriation des forces productives de l'adversaire, non pas pour détruire en général les richesses et les hommes, mais pour "la destruction de richesses bien déterminées: celles de leurs rivaux... (pour) l'anéantissement de la puissance rivale" ? (2)

En réalité, c'est toujours (dans toute société de classe) la contradiction entre le développement des forces productives et les rapports de production qui pousse et détermine la guerre entre les classes et la guerre "nationale" entre puissances exploiteuses (où chaque partie en présence se donne pour but d'anéantir son rival et de s'approprier ses forces productives). Ainsi, le despotisme asiatique n'a pu réaliser ses grands travaux qu'en détruisant des commu­nautés, en s'appropriant des hommes, en les réduisant à une force dé travail exploitée, etc. Les guerres entre grands Etats esclavagistes qui avaient pour but l'appropriation des esclaves et des richesses prenaient une part essen­tielle dans le développement des forces productives et donc de reproduction des rapports de production esclavagistes. Les classes dominantes ne dévelop­paient pas la guerre pour une raison "nationale" qui préexisterait aux rapports d'exploitation, mais les classes dominantes développaient la guerre en tant qu'agents spécifiques du maintien et de la reproduction de ces rapports de production. C'est cette vérité fondamentale qu'exprime Jehan quand il dit que "les guerres plongent leurs racines dans l'antagonisme des classes et non dans l'antagonisme des Etats capitalistes" (4), malgré son incapacité à expliquer cela d'une manière globale. Par contre Hennaut généralisera son analyse superficielle et construira une explication fausse avec des conséquences néfastes.

Pour Hennaut, Etat et communauté sont une et même chose; la guerre a des causes "nationales" qui préexisteraient aux classes. La guerre n'est donc pas, pour Hennaut, la politique à laquelle est contrainte une classe pour développer les rapports de production qu'elle porte, mais quelque chose de difficile à s'imaginer (il n'a fait qu'affirmer que "l'humanité était organisée en grou­pements antagoniques") en dehors de l'idéologie réactionnaire des "conflits inhérents à l'homme", de la "nature essentiellement nationaliste de l'humanité", etc. Pour Hennaut, ce ne sont donc pas les classes dominantes qui s'organisent en Etat national, mais celui-ci apparaît comme l'élément préalable (cette thé­orie est aussi incapable d'expliquer les guerres entre fractions de la bour­geoisie à l'intérieur d'un Etat national.) Hennaut était incapable de cerner les spécificités du capitalisme par rapport au passé et sa tentative de conci


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lier sa conception avec la théorie sociale-démocrate de l'impérialisme, en cherchant les spécificités de l'impérialisme, n'a fait qu'empirer les choses. Si, selon Hennaut, l'Etat national est la catégorie déterminante, il est cohé­rent de voir que "sous l'impérialisme", "les grandes puissances impérialistes" deviennent le sujet même de l'exploitation capitaliste. Cette conception (clai­rement développée dans les thèses de Hennaut) qui "oublie" que l'exploitation est exclusivement le fait de rapports entre les classes, aboutit aux positions bien connues aujourd'hui: l'opposition entre les pays "civilisés" et les nations "opprimées" d'où découle l'aberration: "le socialisme reconnaît aux peuples le droit de disposer d'eux-mêmes".

En réalité, l'Etat est toujours le pouvoir organisé d'une classe et comme tel est un élément déterminé par les rapports de production que cette classe porte. La spécificité capitaliste, des Etats nationaux ou de la puissance impé­rialiste, par rapport à ceux qui les ont précédés, n'est pas que l'Etat devienne plus le sujet déterminant de 1'histoire. Au contraire, plus que jamais, dans le capitalisme, la classe dominante, ses Etats, ses partis, ses patries,... sont déterminés par les rapports de production capitaliste, c'est-à-dire par le capital lui-même. Les rapports de production pré-capitalistes étaient tou­jours des rapports étroitement liés à une série d'éléments idéologiques, maté­riels et étaient presque incapables de s'autonomiser par rapport à ces formes. Dans la formation sociale bourgeoise, par contre, le capital en tant que va­leur qui se valorise n'a d'autre patrie que l'espace qui permet sa reproduction aux taux de profit le plus intéressant. C'est le processus de valorisation du capital qui détermine tous les autres éléments matériels et idéologiques que le capital utilise pour son développement. Ainsi le capital est capable non seulement de prendre la forme argent, marchandise, moyens de production, etc. -et un capital d'origine commerciale peut se faire capital industriel, pour devenir par après capital agricole ou minier dans n'importe quelle région du monde- mais il peut aussi changer, de "culture", de "religion", de "parti poli­tique", d'"Etat national",... Le capital d'une origine "nationale" peut s'autonomiser, développer d'autres intérêts "nationaux" et donc changer son idéolo­gie: d'apôtre de la « civilisation »il devient libérateur de « nations opprimées » ou défenseur des "droits des peuples à disposer d'eux-mêmes". Il peut changer de nation ou de constellation impérialiste; à l'intérieur d'un même Etat na­tional, le capital peut se diviser en deux camps se rangeant chacun aux côtés de l'une ou l'autre constellation impérialiste. Mais le  capital sera toujours très patriote, parce qu'il n'y a pas valorisation sans départage dans la lutte concurrentielle que se mènent les capitaux entre eux. Il n'y a pas de victoire pour un capital particulier sans force militaire et idéologique, sans structu­ration de son pouvoir en force, en parti politique, en Etat national, en cons­tellation impérialiste.

Hennaut en inversant totalement ces rapports, n'a pas seulement abandonné la critique marxiste du capital, sa théorie est même en-deçà de l'économie politique libérale qui, elle, reconnaît implicitement que la patrie du propri­étaire privé s'étend aussi loin que ses propriétés, que l'étranger commence là où commence la propriété des autres, ce qui a permis de découvrir la loi selon laquelle la concurrence, la guerre est le rapport que ces étrangers ont entre eux, et a permis de rejeter à juste titre le préjugé selon lequel les propriétaires privés sont pieds et poings liés à une patrie déterminée.

*      *

(5) Ces graves confusions seront utilisées par Jehan dans la polémique, en "dé­duisant" de façon "un peu exagérée" (étant donné que Hennaut dit juste le con­traire) le fait que la théorie de Hennaut implique une affirmation subsidiaire: "que les mobiles de guerre peuvent subsister après la disparition des antago­nismes de classes" (début du texte de Jehan).


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Ces préjugés nationaux entraîneront Hennaut, la majorité de la Ligue des Communistes et une partie du groupe Prometeo-Bilan à prendre sur la question espagnole des positions incompatibles avec le communisme. (6) Certes, on ne peut pas lier mécaniquement la polémique sur les causes des guerres à la scission qui divisa les gauches communistes cette même année (1936) à propos de la situation en Espagne, étant donné qu'existait déjà une série de divergences profondes sur la conception du parti, sur l'alternative démocratie-fascisme, sur l'attitude vis-à-vis des élections, et quelques autres questions fondamentales qui finiront par déterminer deux lignes programmatiques diffé­rentes. Mais on ne peut non plus nier le lien qui relie les positions du groupe Hennaut sur la question espagnole à la polémique sur les causes de la guerre et en particulier aux textes que nous présentons.

Sans prétendre être exhaustifs, éclaircissons le problème. Soulignons-en

premier lieu que le groupe Hennaut a essayé de rendre compatibles les acquis programmatiques (repris en début d'article) avec un appui "critique" à la démo­cratie. Ce qui est impossible vu que, même si cet appui "critique" était pré­senté d'une façon beaucoup plus subtile que les trotskystes, il renonçait pratiquement au communisme. En effet, malgré toutes les finesses de raisonne­ments et le recours aux subterfuges, la position: "Cela n'empêche qu'indirec­tement et provisoirement on appuie le gouvernement démocratique", ou: "La classe ouvrière doit organiser, à l'aide de ses propres organisations, en dehors de tout contrôle de la bourgeoisie, le transport d'armes pour les troupes du gouvernement..." est une position  tout à fait anti-communiste, même avec cet ajout: "... sans cependant oublier que la lutte contre sa propre bourgeoisie reste le devoir le plus présent. (5) En effet, la guerre impéria­liste, en tant que destruction des forces productives, en tant que destruction des prolétaires, en tant que liquidation des hommes qui, par leurs conditions de vie, sont amenés à s'organiser en classe pour balayer l'ordre bourgeois, est, par excellence, anti-communiste, la concrétisation suprême de la barbarie de la civilisation !

L'extermination des ouvriers sous les drapeaux contre-révolutionnaires

de la démocratie et du fascisme, en Espagne, a mené à la généralisation de la guerre au niveau planétaire. Il ne restait à la bourgeoisie qu'à rallier sous ses drapeaux les dernières fractions prolétariennes qui luttaient encore pour leurs propres intérêts de classe. Le recrutement orchestré par la gauche pour défendre la république fut complété, à partir de la question espagnole, par une série de groupes (en Espagne même: la CNT, le POUM, les trotskystes,...) qui défendaient l'appui à la démocratie d'une manière plus radicale, ouvriériste. Ces groupes ont rempli le même rôle que les socialistes ou les stalini­ens et ont donc renforcé l'emprise de la bourgeoisie sur tous les prolétaires, jusqu'aux plus réticents.

Les divergences qui se sont manifestées dans la Ligue des Communistes et dans Prometeo-Bilan en 1936, et le triste rôle contre-révolutionnaire qu'a joué une partie d'entre eux, sont donc inextricablement liés. De plus, le groupe Hennaut défendait une conception complètement fausse du parti. Il reprochait par exemple au groupe Jehan et à la fraction italienne, de maintenir un acquis essentiel du programme communiste: le fait que la classe n'existe pas sans son organisation en parti, sans organisation et direction communiste. Le groupe Hennaut s'indigne de constater l'existence d'"écrits de la Fraction qui éta­blissent qu'en l'absence du parti, l'existence des classes est simplement niée". (5).

(4) in "La guerre impérialiste et les taches de la Ligue".

(5) in Bulletin de la Ligue des Communistes  Internationalistes n°2 et 9.

(6) voir "Bilan", "Contre-révolution en Espagne" (édition 10/18 n°1311).


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Ces remarques de Hennaut dérivent de conceptions qui prétendent définir la classe ouvrière sans parti, ou qui abordent la classe d'un point de vue stric­tement économique en oubliant que les classes se définissent dans la lutte, en tant que forces déterminées par des rapports de production et donc des in­térêts antagoniques, ou qui supposent que puisse exister une telle force sans qu'une minorité solidement constituée sur base du programme communiste l'orga­nise par son action volontaire de direction et de centralisation. Ces concep­tions, toujours présentes dans une analyse pseudo marxiste, sont des produits d'une vision démocratique qui nie la fonction de direction des minorités com­munistes, fonction démontrée indispensable par toute l'histoire du prolétariat. La révolution prolétarienne est faite par une classe majoritaire pour les in­térêts de toute l'humanité. Cette vérité subversive est, par la vision démocra­tique, transformée en une revendication réactionnaire: la "défense des idées de la majorité des ouvriers", "de la démocratie ouvrière", "de la démocratie des masses". Cette vision démocratique peut-elle être autre chose que la revendication des idées et préjugés de la majorité grâce à laquelle la bour­geoisie maintient sa domination depuis des siècles? Rien d'autre évidemment et toutes ces positions conduisent irrémédiablement à la défense de 1'anti-fascisme démocratique, malgré tous les discours qui ont été faits pour la distinguer de la défense de la "démocratie en général". Le groupe Hennaut n'a pas échappé à la règle: "A ceux qui nous reprochent d'être des défenseurs de la démocratie en général, nous répondons que la question de la démocratie en général ne se pose jamais, mais que toute attaque de la démocratie de la part de la réaction masque en fait la préparation d'une nouvelle attaque pour le prolétariat. Toute abstention équivaut dès lors à une désertion devant l'ennemi de classe"(7). Ceux qui défendent cette position néfaste pour les ouvriers, qui contribuent à l'organisation "du transport d'armes pour les troupes du gouvernement démocratique"(7), préparant leur propre massacre, sont nécessai­rement rejoints par ceux qui (hier ou aujourd'hui) confondent la classe révo­lutionnaire avec l'ensemble statistique des ouvriers, la conscience de classe avec les idées de la majorité des ouvriers et donc par ceux qui revendiquent "la véritable démocratie", "la démocratie des masses", "la démocratie de base", "la démocratie ouvrière".

Le groupe Hennaut en est donc arrivé à prendre parti pour le camp anti-communiste, à partir d'une conception erronée de la classe ouvrière, du parti, de la démocratie (8), du fascisme, etc., de laquelle il déduisait (comme tout gauchiste aujourd'hui) le manque de démocratie de la bourgeoisie républicaine et par conséquent "la fragilité de son anti-fascisme" (7).

A tout cela s'ajoutait le débat décisif sur les guerres impérialistes. En effet, le groupe Hennaut fit exactement le contraire de ce qu'il défendait dans la thèse 5 ("la classe ouvrière ne peut se laisser entraîner dans la guer­re impérialiste… sous prétexte… d'une lutte entre la démocratie et le fascisme"). Sa conception des guerres qui considérait comme facteur détermi­nant non l'antagonisme fondamental de la société capitaliste, mais les Etats nationaux impérialistes, rendait cette tendance absolument incapable de conce­voir la guerre impérialiste (et son déclenchement) à l'intérieur d'un pays. Ainsi le groupe Hennaut s'opposa à l'unique alternative prolétarienne: transformer la guerre impérialiste en "guerre civile pour la destruction de l'Etat capitaliste (démocratique et fasciste) et accepter les conséquences défaitistes qui en découlent. Il ne comprenait pas que "sous le drapeau anti-fasciste, le prolétariat espagnol tombait pour le capitalisme et non pour le socialisme" (7); et cela, parce que dans leur conception, il ne pouvait y avoir de guerre impérialiste puisqu'il n'y avait pas "face à face des Etats rivaux". Hennaut

(7) Bulletin de la Ligue des Communistes Internationalistes n°2 et 3.


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dit contre le groupe Jehan : "Ils craignent, en luttant contre le fascisme, d'allumer une guerre capitaliste. Cette guerre ne mettant pas face à face des Etats rivaux, mais bien des fractions de la classe ouvrière, nous avons là le plus pur exemple de sophistication à laquelle peuvent aboutir des gens qui ont perdu tout contact avec la réalité. La conception que la bourgeoisie est une et indivisible internationalement doit emmener nécessairement à la négation des antagonismes impérialistes ou leur amenuisement à l'extrême. La minimisation de ces antagonismes doit conduire à l'idée que la guerre est la lutte spé­cifique de la bourgeoisie contre le prolétariat. On ne peut imaginer pire aber­ration." (7)

Et pourtant, ces « gens » étaient bien en contact avec la réalité, la guerre impérialiste était commencée, la boucherie mondiale qui s'en suivit le confirma. De plus, Jehan n'a jamais affirmé que la bourgeoisie est une et indivisi­ble, mais a souligné que les affrontements inter-bourgeois sont inévitables, qu'ils ne naissent pas pour des préjugés "nationaux" mais des contradictions inhérentes au système d'exploitation capitaliste. II n'a pas développé l'idée selon laquelle la bourgeoisie se concertait pour déclencher la guerre contre le prolétariat (niveau subjectif dans lequel Hennaut restera enfermé), mais a eu l'énorme mérite de mettre en évidence que, derrière les causes "immédiates" des guerres (voir texte), la guerre est essentiellement anti-communiste et que même si la bourgeoisie ne se "donne" pas pour but la destruction des forces productives en général, le rôle objectif de la guerre est bien cela, et sur­tout la liquidation physique des ouvriers.

Tous les aspects de cette polémique que nous avons soulignés sont aujour­d'hui à l'ordre du jour. Ce qui étaient hier de graves confusions menant un groupe dans le camp bourgeois de 1'anti-fascisme est aujourd'hui la tactique préférée du gauchisme démocrate pour préparer le recrutement des ouvriers pour la prochaine guerre impérialiste: "lutte contre l'impérialisme le plus fort", "défense de la démocratie contre les attaques de la réaction", "la bourgeoisie n'est pas assez anti-fasciste", "le prolétariat, en défendant la démocratie, lutte contre la bourgeoisie". Toutes ces mystifications cachent évidemment la fonction objectivement anti-communiste de toute guerre impérialiste. Ce gau­chisme s'arrange toujours bien pour cacher le massacre des ouvriers entre eux (dans n'importe quel pays) sous le drapeau de la défense de la démocratie ou de la "révolution démocratique progressive dans les colonies".

Voila 1'importance actuelle de l'ensemble de la polémique, notre intérêt à la déterrer, à tenter de 1'éclaircir devant l'actuelle génération proléta­rienne, à mettre en évidence quelles étaient à cette époque las acquis fonda­mentaux des gauches communistes. Mais cela nous oblige encore à faire un éclaircissement fondamental.

"Nous l'avons déjà répété mille fois, nous ne revendiquons nullement une continuité formelle avec tel texte ou individu du passé. Nous avons mis en évi­dence que la position du camarade Jehan et de la gauche italienne était essen­tiellement correcte, et nous avons expliqué pourquoi. Il s'agissait d'un moment particulièrement important de la clarification programmatique; mais cela ne signifiait certainement pas que l'ensemble des explications et expressions utilisées par ces camarades soit valable. Il y a évidemment une série de confu­sions empruntées à l'idéologie dominante de l'époque dont la critique détaillée

(8) Ils ont également renoncé à l'abstentionnisme communiste lors des élections.


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n'était pas achevée et qui débordent par leur complexité des objectifs de cette introduction.

Soulignons deux exemples particulièrement importants: le groupe de Jehan restait partiellement attaché à deux des thèses bourgeoises dominantes de l'époque (soutenues par les sociaux-démocrates, les trotskystes, les stali­niens,…): celle de l'Etat ouvrier en URSS et celle de la décadence du capi­talisme. Ils considéraient en effet que l'Etat russe était un Etat ouvrier dégénéré et que le capitalisme avait deux périodes: l'une jusqu'en 1914 "de croissance du capitalisme"(9), et une autre à partir de 1914 qui "exclut tout progrès"(9). Ces deux thèses erronées étaient indissociablement liées: on ne pouvait soutenir que le capitalisme avait cessé de croître qu'en considérant l'URSS comme non capitaliste. On acceptait ainsi la plus grande falsification historique (qui constitue le fondement du stalinisme et du trotskysme): l'énor­me croissance industrielle en URSS était « non capitaliste » mais due à "l'Etat ouvrier" (même "dégénéré"). Il est vrai que l'augmentation annuelle du produit brut industriel dans les grandes puissances (à l'exclusion de la Russie) était misérable, et la thèse non marxiste de la fin de la croissance du capitalisme pouvait même imprégner la compréhension des militants communistes. Pour que le lecteur puisse comprendre à quel point on vivait en 1936 l'apogée de la thèse stalinienne et trotskyste de l'"industrialisation socialiste " et de la "fin de la croissance capitaliste", il suffit de comparer les chiffres de la crois­sance de la production industrielle de la "puissance capitaliste qui croissait le plus vite", des Etats-Unis, avec ceux de la croissance fantastique de l'URSS à la même époque: Etats-Unis URSS 1920-29      4,9          1921-52"    21,6 1929-57      0,9          1952-40     15,6

Le rythme annuel de croissance industrielle en Angleterre, en Allemagne et en France à partir de la première guerre mondiale était inférieur à 2 %. La signi­fication de ces chiffres est très importante, car même dans la phase appelée ascendante du capitalisme, pendant son âge d'or (1885-1915), aucun pays n'avait réussi à atteindre un taux de croissance similaire à celui de l'URSS dans les années '20.

En réalité, l'URSS était entièrement capitaliste et le capitalisme n'avait pas cessé de croître, comme cela s'est vérifié par la suite: la guerre impérialiste mondiale de 1939 à 1945, la croissance infernale du capitalisme après la guerre et la dépression encore plus profonde qui s'en suit, touchent tous les pays, même s'ils se proclament "socialistes" ou "Etats ouvriers".

Pour le prolétariat révolutionnaire, ce qui est aujourd'hui important dans la réappropriation de l'expérience de ses fractions d'avant-garde du passé, ce n'est pas du toutce type de thèses qui montrent surtout que les communistes ne s’étaient pas encore débarrassésde, l'influence sociale-démocrate, stali­nienne ou trotskyste; mais ce qu'il faut tirer du travail des fractions communistes du passé, ce sont les concrétisations de la rupture avec la contre-révolution. C'est ainsi que nous essayons d'orienter la lecture des textes de la Gauche Communiste. C'est avec ce même souci que nous avons rédigé cette in­troduction en soulignant toujours ce qui hier était déjà des acquis pro­grammatiques fondamentaux valables encore aujourd'hui et qui le resteront demain.

(9) in "Cahiers d'étude" de la Ligue des Communistes Internationalistes.


Position de la tendance Hennaut

« SUR LES CAUSES DES GUERRES »   (extraits )

1) Le capitalisme, par le fait que d'une part il a transformé le monde en une entité économique dont toutes les parties sont solidaires les unes des autres, mais que d'autre part il entretient une division entre les peuples groupés dans des Etats nations dont les intérêts s'opposent les uns aux autres, mène inéluc­tablement à la guerre.

2)   Les guerres de cette époque que se livrent les puissances ou les groupes de puissances impérialistes n'ont rien à voir avec une meilleure organisation du monde. Elles ont pour but le partage et le repartage des richesses et des territoires du globe en vue d'une exploitation toujours plus poussée des masses humaines de tous les continents.

5)   La raison de soi-disant défense nationale invoquée par les classes possé­dantes pour justifier les guerres est une ineptie. Les pays de haute civilisation industrielle ont dépassé depuis longtemps le stade où la nation se confon­dait avec l'Etat. Les Etats où existe un système de production capitaliste avan­cé ont depuis longtemps étendu leur domination sur des nations ou des populations étrangères moins civilisées. Pratiquement, la raison de la "défense na­tionale" revient, à l'époque des guerres impérialistes, à la défense du droit pour les grandes puissances impérialistes d'opprimer et d'exploiter des dizai­nes de nations étrangères. Dans les pays privés de colonies - privés non en vertu d'une renonciation volontaire à l'exploitation de colonies, mais pour la plupart, à la suite d'appétits impérialistes démesurés, non en rapport avec leurs forces réelles - la soi-disant défense nationale ne sert que de pré­texte aux conquêtes.

4)   Le socialisme reconnaît "aux peuples le droit de disposer d'eux-mêmes". Mais il ne peut jamais se confondre avec le droit du monopole des classes diri­geantes à l'exploitation de leur peuple. Dans les Indes, en Afrique, par exem­ple, le droit de libre disposition des peuples signifie que le socialisme triom­phant s'engage à libérer les populations de toute exploitation et domination étrangère quelle qu'elle soit, mais elle ne peut signifier que le prolétariat socialiste s'engage maintenant pas plus que plus tard, à donner un appui quel­conque aux classes dirigeantes des pays assujettis contre le capitalisme étran­ger. Le socialisme a pour devoir de créer, dans les colonies comme dans les au­tres pays, un front de classe et non un front national.

La révolution prolétarienne achèvera les tâches, dans le domaine de la li­bre disposition des peuples, laissées inachevées par les révolutions bourgeoi­ses et les guerres de libération nationale. Mais la révolution tiendra compte de l'évolution accomplie entre temps. Un pur retour à la liberté des peuples tel qu'il se posait jadis est une pure utopie réactionnaire. Sous l'impulsion du capitalisme, les peuples se sont mélangés. Pour beaucoup, la raison d'être d'une autonomie a disparu. C'est pour cela que le socialisme, tout en reconnaissant qu'il ne peut jamais s'agir de contrainte, préconise non pas l'autonomie des peuples mais leur union selon la rationalité des grands complexes économiques.


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5)   La classe ouvrière ne peut se laisser entraîner dans la guerre impérialis­te au côté de ses bourgeoisies nationales respectives, sous prétexte qu'il s'a­girait, dans la prochaine guerre, d'une lutte entre la "démocratie" et le "fas­cisme". La "démocratie" et le "fascisme" sont deux formes d'un même système d'exploitation capitaliste. Le fascisme est le résultat de contradictions de classes et non pas d'oppositions nationales. Il descend en ligne droite de la démocratie bourgeoise avec laquelle il a en commun une volonté d'étouffer tou­te véritable démocratie des masses. L'opposition "démocratie-fascisme" doit permettre à l'impérialisme d'attirer les masses dans le giron de sa politique en masquant ses véritables buts de guerre. Mais ceux-ci sont exactement les mê­mes pour tous les clans impérialistes, quelle que soit la forme politique de leur domination. La France et l'Angleterre défendent, leurs possessions colonia­les. L'Allemagne et l'Italie lutteront pour les accroître, mais tous aspirent à l'hégémonie de l'exploitation.

6)   La guerre de 1914-1918 a démontré que l'hégémonie mondiale d'une seule puissance était une utopie. La lutte "jusqu'au bout", jusqu'à la victoire fina­le, en prolongeant l'état de guerre, engendre de telles contradictions de clas­se à l'intérieur des Etats belligérants que le pouvoir de la bourgeoisie s'en trouve menacé. La révolution sociale éclate, ce qui met les belligérants dans l'obligation de terminer la guerre et de se prêter une aide mutuelle. Alors la bourgeoisie, dans le but de mieux tromper les travailleurs, chercher à camou­fler ses visées impérialistes par des formulations pacifistes, telles la créa­tion d'une Société des Nations, le remplacement d'annexions directes de terri­toires par la distribution de mandats internationaux, etc. Il est évident que ces tentatives sont complètement étrangères à la volonté de créer un état de paix durable. Les traités issus de la grande guerre et qui seront révisés par une nouvelle guerre en donnent une preuve irréfutable. La paix ne peut être que l'oeuvre du prolétariat socialiste triomphant qui, en mettant fin à l'exploita­tion et en abolissant les frontières, crée les prémisses d'une société univer­selle pacifique de tous les travailleurs.

7)   La défense de l'URSS est une autre raison invoquée pour provoquer l'union sacrée des travailleurs avec la bourgeoisie. Le prétexte est aussi fallacieux que les autres. En Russie s'est constitué, sur les défaites de la révolution prolétarienne, un Etat gui s'appuie sur les paysans devenus propriétaires des terres et 1'industrie aux mains des fonctionnaires de l'Etat, de l'industrie et du commerce. Cet Etat est l'instrument de l'exploitation des travailleurs sur le plan international; l'URSS, membre de la Société des Nations et alliée à des puissances capitalistes, se fait, comme les autres puissances, le champion du partage impérialiste du monde et du cloisonnement en Etats impérialistes ri­vaux. L'URSS réalise donc  un système social dont les buts sont à l'antipode de ceux de la classe ouvrière. Sa défense -même conditionnée, comme le préconi­sent les trotskystes- doit conduire le prolétariat dans le sillon de l'impérialisme.

8)   La neutralité a été - avant la guerre mondiale - le drapeau sous lequel des petits pays entendaient défendre leurs intérêts impérialistes. Ainsi la Belgi­que, neutre dans le conflit qui opposait l'Entente à la Triple Alliance et dans les buts impérialistes qui faisaient le fond de ce conflit, entendait néanmoins défendre son droit à l'exploitation du Congo. C'est précisément pour pouvoir défendre ce droit de domination qu'elle se proclamait neutre à l'égard des discordes entre les grandes puissances. La guerre de 1914-1918 a prouvé la précarité de cette soi-disant neutralité. Cependant, quelques politiciens véreux agitent à nouveau la neutralité comme la planche de salut. En Belgique, les par­tisans de la neutralité ne font rien d'autre que de préparer discrètement un changement dans les alliances impérialistes de la Belgique. En cela, l'appari­tion du phénomène prouve combien les risquas d'être entraîné dans une nouvelle guerre impérialiste sont immédiats, puisqu'ils remettent en discussion, au sein


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de la bourgeoisie, la question de son système d'alliance. Quant à ceux parmi les soi-disant dirigeants révolutionnaires (la ligue anti-guerre) qui vou­draient voir reprendre le mot d'ordre de neutralité par la classe ouvrière, ils prouvent qu'ils sont, dans le meilleur des cas, des dupes de l'hypocrisie bour­geoise et de l'art des classes dirigeantes à camoufler leurs positions. La neu­tralité ne peut-pas être le mot d'ordre de la classe ouvrière, même pas dans les pays qui pourraient être épargnés par la guerre. Dans ces pays, la classe ouvrière doit s'efforcer de hâter la débâcle du capitalisme afin de transformer la guerre des peuples en une guerre civile contre le capitalisme, sachant que si le capitalisme sort victorieux de la guerre, les pays restés neutres risque­raient d'être impliqués dans une nouvelle guerre.

9)   "La lutte, en tant que classe, dans les limites des Etats bourgeois, entre les classes dirigeantes et la solidarité internationale 'des prolétaires de tous les pays, sont les deux règles de vie inséparables de la classe ouvrière, dans le combat qu'elle mène pour son émancipation. Il n'y a pas de socialisme en dehors de la solidarité internationale du prolétariat et il n'y a pas de socialisme en dehors de la lutte de classes. La renonciation par le prolétariat socialiste, en temps de paix comme en temps de guerre, à la lutte de classes et à la solidarité internationale, équivaudrait à son suicide." (R. Luxembourg)

En temps de paix, le prolétariat n'a pas d'autres moyens que la lutte des classes pour influencer la politique de sa bourgeoisie. Cette lutte est la meil­leure garantie contre la guerre; s'il est un moyen d'empêcher la guerre, c'est bien celui-là. Mais tant que le prolétariat n'a pas abattu le capitalisme et conquis le pouvoir, le danger d'être entraîné dans une guerre subsiste. Croire que le prolétariat pourra, par une grève générale fixée d'avance dans des con­grès internationaux, rendre la guerre impossible, c'est se bercer d'illusions! La réalité est celle-ci : ou le prolétariat est suffisamment fort pour abattre la bourgeoisie et alors il n'attendra pas que la guerre éclate pour le faire, la guerre dès lors ne se produira pas, ou bien le prolétariat n'est pas assez fort et alors, il subira la guerre impérialiste. Ce dilemme n'écarte pas la perspec­tive d'action de protestation revêtant même une certaine ampleur au moment de la déclaration de guerre, action qu'il est du devoir de tout révolutionnaire de soutenir. Mais ce qui est erroné, c'est de croire que le prolétariat pourrait développer pacifiquement une propagande antimilitariste qui pourrait au moment opportun provoquer un refus massif de la classe ouvrière à participer à une guerre lorsque l'heure fatale sonnera.

En réalité, la bourgeoisie remporte sa victoire sur la classe ouvrière bien avant la déclaration de guerre.

10) Une fois la guerre déclarée, la tâche du prolétariat est de transformer la guerre impérialiste en une guerre civile contre le capitalisme. Cette tâche ne peut être accomplie que si, dans tous les pays, la lutte contre le capital ne se déchaîne qu'avec la préoccupation de battre avant tout sa propre bourgeoi­sie. La classe ouvrière ne se laissera pas détourner de cette tâche par les criailleries des patriotes de tout acabit selon lesquels une pareille lutte pré­parerait les défaites militaires du pays sur le front extérieur. La classe ou­vrière ne peut laisser déterminer son action que par le fait que le capitalisme groupe les travailleurs en divisions nationales, que par conséquent la puissan­ce d'action que les travailleurs peuvent développer doit s'exercer dans les cadres de l'Etat national bourgeois avant d'être utilisée à l'extérieur. Le pro­létariat révolutionnaire n'appelle pas la défaite de son pays, mais il ne la redoute pas non plus, si cette défaite doit être la condition de la victoire de la révolution. Dans une guerre coloniale - par exemple la guerre de la France au Maroc, l'expédition italienne en Abyssinie - il faut certainement souhaiter que la puissance capitaliste la plus évoluée subisse la défaite. Une victoire de la puissance la moins évoluée est toujours préférable à une victoire du haut capitalisme car elle affaiblit l'impérialisme par rapport à son ennemi princi-


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pal : le prolétariat révolutionnaire. Il est bien entendu que cette espèce de choix ne peut en aucune façon conduire à une collaboration politique du prolé­tariat avec la bourgeoisie. C'est un devoir d'internationalisme des ouvriers de s'en prendre avant tout à leur propre bourgeoisie, mais cette solidarité inter­nationale est d'autant plus nécessaire lorsque les travailleurs des pays de haut capitalisme se trouvent devant des peuplades coloniales qui ne peuvent avoir aucune responsabilité dans la guerre.

Un prolétariat qui est incapable de faire cesser les exactions que sa bour­geoisie fait subir aux peuples, coloniaux est lui-même incapable de réaliser le socialisme.

La lutte des classes contre la bourgeoisie nationale doit trouver un pro­longement dans la lutte des soldats sur le front pour la fraternisation avec les armées de l'ennemi.

11)  Les oppositions de classes formidables que la guerre impérialiste doit provoquer au sein des Etats doivent être utilisées pour la lutte contre la guer­re. Il en est de même des contradictions qui se manifestent au sein des armées. L'avant-garde prolétarienne devra aider à trouver dans les remous que provoquent ces oppositions la matière désormais nécessaire à la formation des organisa­tions de combat pour la lutte contre la guerre.

A l'intérieur, les conseils d'ouvriers, sur le front, les conseils de sol­dats doivent être créés pour la lutte contre l'impérialisme.

Dès maintenant, il est nécessaire de se rendre compte de la faillite com­plète des syndicats en cas de guerre - pour autant, bien entendu, que la bour­geoisie aura laissé subsister les syndicats - et la nécessité de leur rempla­cement par des organismes de lutte animés d'un nouvel esprit plus adéquat aux tâches qui se posent. Les syndicats sont dès maintenant presque complètement in­tégrés à l'appareil gouvernemental du capitalisme. L'action libre de la classe ouvrière y est rendue quasi impossible par une bureaucratie entretenue en par­tie aux frais du capitalisme. La première tâche d'un Etat capitaliste en guer­re sera de s'annexer complètement les organisations dans le but de les rendre impropres à toute action ouvrière.

12)  Le passage, dès avant le déclenchement de la guerre, de la IIème et de la IIIème Internationale au service de 1'impérialisme rend nécessaire le groupe­ment sur le plan international de tous ceux qui sont décidés à faire de la guer­re impérialiste le tombeau du capitalisme. Le succès relatif des partisans de la IVème Internationale est dû au fait qu'ils sont les seuls à préconiser la création d'une nouvelle Internationale. La position équivoque qu'ils prennent à l'égard de l'URSS amènera ses partisans, en cas de guerre, soit à l'abandon de cette position pour venir sur des positions de lutte conséquente contre  tous les impérialismes, soit à trahir l'internationalisme et à se faire des agents de l'impérialisme. Il est clair que toute entente internationale des communistes révolutionnaires ne peut se faire qu'en partant d'une rupture nette, morale et politique, avec tous les Etats impérialistes, l'URSS y compris.

HENNAUT


Position de la tendance

Jehan

LA GUERRE IMPERIALISTE POSE UN PROBLEME DE CLASSE

La discussion au sein de la Ligue sur le problème de la guerre a révélé certaines divergences qui, pour ne pas devoir empêcher 1'organisation d'adopter une tactique unanime (du moins nous l'espérons) dépassent cependant le cadre des parlotes académiques.

Nous n'aborderons ici que la plus importante de ces divergences, celle qui porte sur la cause fondamentale des guerres impérialistes, bien qu'un dé­saccord ait également surgi sur le caractère régressif ou progressif de la phase impérialiste du capitalisme, problème sur lequel nous avons déjà donné notre avis dans le "Bulletin", mais que nous nous réservons de réexaminer.

L'opinion de la tendance majoritaire de la Ligue peut se résumer comme suit: Etant donné que le monde capitaliste est le résultat d'un développement antagonique de la société, basé sur l'existence d'Etats nationaux antagoniques, les guerres de cette époque trouvent leur origine profonde dans la concurrence des capitaux et les rivalités entre impérialismes. Ce qui importe donc, pour comprendre et prévoir la guerre impérialiste, c'est l'analyse du développement des contrastes entre Etats bourgeois.

D'autre part, cette thèse, qui ne se base pas fondamentalement sur le con­cept de la lutte des classes, implique logiquement une affirmation subsidiaire, à savoir que des mobiles de guerre peuvent subsister après la disparition des antagonismes de classes. Telle est bien, en effet, l'opinion des camarades de la majorité lorsqu'ils considèrent qu'au sein de la société communiste, des guerres restent possibles, car l'inégalité du développement des diverses économies nationales incitera certaines d'entre elles à ne pas renoncer aux "pri­vilèges" hérités de 1'évolution capitaliste; des communautés nationales, non divisées en classes, pourraient donc avoir à défendre leur existence par la guerre. Voilà, évidemment, une perspective abstraite, qui risquerait fort de fausser toute la politique internationale d'un Etat prolétarien.

En réalité, qu'est-ce qui nous intéresse pour déterminer l'attitude du prolétariat devant les dangers de guerre? Sont-ce les contrastes impérialistes, c'est-à-dire les manifestations monstrueuses et explosives du plus destructeur système d'exploitation que l'Histoire ait engendré ou bien sont-ce les contras­tes de classe qui expriment la nature profonde de ce système?

Il ne viendra à l'esprit d'aucun marxiste véritable de renier l'affirma­tion que la guerre résulte de l'existence du capitalisme. Encore faut-il bien marquer que, précisément, cette affirmation met en évidence, non les antagonis­mes entre les nations bourgeoises, mais la réalité d'une société divisée en classes. Sans appropriation privée des moyens de production par la classe bour­geoise, sans exploitation du prolétariat, pas de nations bourgeoises, et, par conséquent, pas d'antagonismes entre nations. Bourgeoisie et Nation sont deux


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conceptions étroitement liées. La Nation n'est pas une nécessité "naturelle" mais historique, condamnée à disparaître avec les rapports de production et les facteurs sociaux qui l'ont engendrée, en même temps donc que l'Etat capitaliste en qui elle se concentre. Les nations bourgeoises et les guerres nationales ont été, il est vrai, le support du progrès social et du développement de la socié­té capitaliste. Mais il est vrai aussi qu'aujourd'hui, le capitalisme, dans sa phase impérialiste et décadente constitue, non seulement une entrave au progrès, mais un danger mortel pour la société.

Il est bien évident que la guerre impérialiste est le produit direct de la concurrence capitaliste, mais concurrence et guerre ne sont tout de même que deux manifestations sociales se rattachant à la même origine. Le mécanisme capi­taliste ne peut fonctionner qu'au travers de la concurrence qui va de la lutte économique entre entreprises capitalistes jusqu'à la lutte armée entre Etats; et la guerre impérialiste n'est que l'aspect le plus violent de cette concurren­ce, tandis que, fondamentalement, elle est le terme capitaliste de l'évolution de la lutte des classes, l'expression d'un rapport déterminé des forces entre bourgeoisie et prolétariat, l'autre terme de cette évolution ne pouvant être que la Révolution, dans l'époque impérialiste.

Il est profondément juste de dire que "quand la guerre passe, c'est que la classe ouvrière a déjà été vaincue". (Rosmer: "De l'Union Sacrée à Zimmerwald), mais, pour nous, cela signifie précisément que la lutte essentielle se situe en­tre les deux classes fondamentales de la société capitaliste et non entre les classes impérialistes, bien que ce soient ceux qui paraissent être au premier plan. C'est pourquoi nous considérons qu'une appréciation marxiste de la guerre impérialiste ne peut être donnée qu'au travers d'une critique profonde de la so­ciété bourgeoise et d'une analyse du mécanisme des classes qui la divise et non sur la base du critère des nations antagoniques. Pour définir la politique du prolétariat, nous n'avons pas à nous arrêter aux causes immédiates des guerres, mais à remonter à leurs causes originelles; nous n'avons pas à substituer des contrastes entre fractions de la bourgeoisie, aux contrastes fondamentaux de classe. Certes, les compétitions et les guerres entre Etats capitalistes sont fondées sur la contradiction historique entre leur existence en tant que nations et le caractère mondial du système capitaliste dont les forces productives et les formes d'exploitation débordent irrésistiblement du cadre national; les con­trastes économiques et sociaux du système prennent à la gorge chaque bourgeoisie nationale obligée de sortir des frontières qu'elle a construites et d'aller chercher sur le marché mondial de quoi faire fonctionner le régime d'exploita­tion constituant sa raison d'être. Mais il finit quand même par se créer une si­tuation sans issue -du point de vue du développement économique et social et non du point de vue politique. Elle se produit quand le marché est saturé de marchandises et que le partage de toutes les richesses est consommé; alors, "la guerre prend, un caractère inévitable, fatal, malgré i'indécision complète du motif, de l'objet du conflit et de toutes les autres circonstances" (Rosa Luxem­bourg), c'est-à-dire, qu'elle devient la rançon sanglante de la survivance ana­chronique du capitalisme, lorsque le prolétariat est impuissant à abattre celui-ci. Cela signifie, en d'autres termes, que la guerre impérialiste, sous la pous­sée des contradictions ultimes du capitalisme, répond bien plus à une inévitable et nécessaire destruction de richesses matérielles et de prolétaires inutiles dans la production, qu'à un problème de répartition nouvelle de ces richesses entre les Etats impérialistes, comme il semble que tel soit l'objectif immédiat de la guerre.

Nous n'irons pas jusqu'à dire que la bourgeoisie internationale a une clai­re vision de cette situation, qu'elle "veut" la guerre, car, au contraire, elle fait tout ce qu'elle peut pour l'éviter, sachant fort bien qu'elle joue sa tête. Il ne peut être question de "conscience", ni de volonté de la bourgeoisie dans la mesure où il s'agit pour elle de remonter le courant de l'Histoire, car elle


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reste prisonnière de son système de production et des lois qu'elle a elle-même déchaînées; mais la bourgeoisie, appuyée sur ses privilèges et ses positions ma­térielles, peut acquérir une suffisante connaissance de ce qu'elle doit accomplir pour se maintenir à la tête de la société: il existe une "conscience" bour­geoise qui peut se manifester dans la me sure où ne vit pas la conscience révolu­tionnaire du prolétariat, c'est-à-dire dans la mesure où n'existe pas le parti du prolétariat parvenant à opposer la Révolution, solution prolétarienne, à la Guerre, solution capitaliste.

Si nous disons que la guerre représente la solution que le capitalisme peut donner aux problèmes qui l'étreignent, cela ne signifie pas qu'elle résolve les antagonismes fondamentaux qui ne peuvent disparaître qu'avec le régime, mais cela signifie seulement que la bourgeoisie n'a pas d'autres choix que la guerre pour survivre temporairement à son destin historique.

S'il était vrai que la cause essentielle des guerres fût déterminée par les contrastes inter-impérialistes, on ne pourrait comprendre pourquoi les Etats ca­pitalistes les plus puissants ne sont pas parvenus à fonder le règne du pacifis­me universel  sur un compromis durable harmonisant leurs intérêts divergents.

Au cours de la trêve de près de vingt ans qui s'est écoulée depuis la fin du premier conflit mondial, ils n'ont cependant pas ménagé leurs efforts, qui ne furent pas tous des simulacres, pour trouver un terrain d'entente. Mais en réa­lité, même si l'hypothèse d'un partage "équitable" des richesses avait pu être réalisée, aucune des contradictions spécifiques du capitalisme n'aurait disparu. Celui-ci, dans son ensemble, n'aurait pas étendu d'un pouce les limites trop étroites de son marché, n'aurait pas créé un seul consommateur-acheteur de plus parce qu'il n'aurait pu, sans se suicider, abattre les entraves à la consommation des masses. Il n'y a que le prolétariat qui puisse détruire la barrière élevée par le capitalisme entre la production et la consommation; lui seul, par la révolution mondiale, peut assurer la société contre les crises et contre les guerres.

II y a cependant un phénomène qui inciterait à croire que ce sont bien les compétitions impérialistes qui sont la cause déterminante des guerres. Ce phéno­mène c'est l'accroissement vertigineux du militarisme et des armements, qui ap­paraîtrait comme une conséquence du développement des rivalités entre Etats. Ici encore, ce serait intervertir le rapport des faits que de les présenter dans cet ordre. Il serait facile de démontrer, si les limites de cet article le permettaient, l'énorme importance que prend le "marché" du militarisme dans l'é­volution décadente de la société bourgeoise; combien, tout en comprimant les contradictions économiques et sociales, il contribue en même temps à aiguiser les antagonismes inter-impérialistes: en hérissant face à face les économies totalitaires et guerrières. Luxembourg a d'ailleurs fait cette démonstration dans son "Accumulation du Capital" et "Réforme ou Révolution". Déjà, vers 1900, elle écrivait ceci "Pour Ia classe capitaliste, le militarisme est actuellement devenu indispensable à un triple point de vue: premièrement, comme moyen de lut­te pour la défense des intérêts "nationaux", en concurrence contre d'autres groupes "nationaux"; deuxièmement, comme le genre de placement le plus important pour le capital financier que pour le capital industriel; et troisièmement, comme instrument de la domination de classe à l'intérieur sur le peuple travail­leur, tous intérêts qui n'ont, en soi, rien de commun avec le développement du mode de production capitaliste".

Nous constatons, aujourd'hui, combien cette évolution a pris des propor­tions monstrueuses par l'édification d'économies se trouvant dès à présent, pra­tiquement, sur un pied de guerre, en URSS et dans les Etats "démocratiques" com­me dans les Etats fascistes.


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Disons, en terminant, qu'il est relativement facile de suivre à la trace le cours vers la guerre, de la "paix" capitaliste en s'attachant aux manifesta­tions extérieures qui révèlent un incontestable approfondissement des contras­tes impérialistes, qui découvrent les "poudrières" de plus en plus nombreuses. Mais, comme marxistes, nous ne pouvons nous borner à enregistrer ces rivalités, à en suivre le développement ; considérant cela comme secondaire, nous ne pouvons aller au fond des choses qu'en analysant, non seulement l'évolution du rapport des forces entre Etats, mais, avant tout, les changements intervenant dans le rapport des classes à l'échelle nationale et internationale. C'est en marquant que les guerres plongent leurs racines dans l'antagonisme des classes et non dans l'antagonisme des nations que les communistes, au travers de l'ana­lyse des événements, peuvent soustraire le prolétariat à l'idéologie bourgeoise, l'amener sur son terrain de classe et le ranger, non sous le drapeau de la guerre impérialiste, mais sous celui de la guerre civile internationale.

JEHAN

LA GUERRE IMPERIALISTE ET LES TACHES DE LA LIGUE (extraits)

1)   La vie étroite de la Ligue, et sa base restreinte d'activité, correspondent à une situation historique et à un rapport de classe enregistrant la dépression extrême du mouvement ouvrier, à l'échelle internationale. Sa faiblesse idéologi­que reflète celle de la conscience prolétarienne et indique, en outre, que l'é­laboration du travail théorique de la Ligue retarde sur la marche précipitée des événements vers l'irruption de la guerre impérialiste.

2)   La Ligue, noyau communiste, apparaît comme une nécessité dans une phase historique où le prolétariat est privé du parti exprimant sa conscience histo­rique. Mais elle ne peut légitimer son existence qu'en orientant son activité vers la création des bases idéologiques et matérielles qui peuvent seules con­ditionner ses facultés d'intervention dans une situation révolutionnaire et, par conséquent, ses possibilités de devenir demain le guide et le parti du pro­létariat.

3)   La Ligue ne peut participer à une lutte  conséquente contre la guerre qu'à la condition d'apporter sa contribution à la solution internationale des pro­blèmes fondamentaux qui se posent devant le mouvement communiste et ce, dans les limites des conditions qui sont particulières à l'évolution économique et poli­tique de la Belgique.

4)   La lutte réelle contre le déclenchement de la guerre impérialiste qui se profile à l'horizon, ne peut se concevoir abstraitement et unilatéralement sous forme d'actions spécifiques, mais par la pratique et le développement de la lut­te internationale des classes.

Elle pose devant le prolétariat la tâche concrète de bouleverser le rap­port actuel des classes en vue de la destruction du capitalisme. A la guerre, solution capitaliste à la crise de la société bourgeoise, le prolétariat ne peut opposer que sa propre solution : la Révolution, instaurant le socialisme.

5)   La Ligue, pour son action, s'inspire de cet axiome marxiste : que le Pro­létariat de chaque pays doit en finir avant tout avec sa propre bourgeoisie. Elle rejette  par conséquent toute politique tendant à opérer un choix discri­minatoire entre clans impérialistes, à entraîner une adhésion directe ou indi-


55 recte du prolétariat à un programme impérialiste quelconque, sous le couvert de formulations périmées ou mensongères.

Se fondant sur le caractère décadent du système capitaliste dans l'époque des Guerres et des Révolutions, la Ligue s'oppose catégoriquement aux mots d'or­dre de droit d'autodétermination des nationalités, de guerre d'indépendance na­tionale ou de Révolution bourgeoise progressive dans les colonies. Elle rejette également la défense de l'URSS qui équivaut à accepter la politique de l'Etat ouvrier, dégénéré, intégré aux compétitions impérialistes et aux intérêts du capitalisme mondial.

Le prolétariat défend l'esprit de la Révolution d'Octobre dans la mesure où il en imprègne sa lutte intransigeante contre sa propre bourgeoisie.

6)   II ne dépend pas de la volonté de la Ligue de faire surgir des facteurs de lutte révolutionnaire. En opposant à la guerre, la Révolution, elle n'envisage pas celle-ci comme un produit "spontané", mais comme un procès. Guerre et Ré­volution sont les termes extrêmes de deux rapports de classes inverses. Si la Guerre surgit au terme d'un processus plus ou moins long de désagrégation de la conscience prolétarienne, la Révolution ne peut également se situer qu'au terme d'un cours opposé des situations s'exprimant par une renaissance progressive de cette conscience du prolétariat. La Ligue peut seulement indiquer aux ouvriers comment, en réalité, ils pourront retrouver leur chemin de classe. Elle consi­dère leur regroupement seulement possible sur la base d'actions spécifiques s'appuyant sur les syndicats. Les grèves ne conservent un contenu de classe que pour autant qu'elles posent des objectifs heurtant de front les intérêts de la Bourgeoisie.

7)  La lutte directe des ouvriers pour la défense de leurs conditions de vie est actuellement la seule capable d'entraver sérieusement la préparation à la Guerre impérialiste. C'est seulement en partant de la défense des revendications immédiates que les ouvriers peuvent retrouver la conscience nécessaire à l'élé­vation de leurs luttes et se dégager de l'emprise des forces contre-révolution­naires.

La grève générale n'est pas une notion abstraite, affranchie des conditions de la lutte des classes, en tant que panacée convenant à toutes les situations et, qui constituerait, par surcroît le moyen préventif, par excellence des guer­res. Elle ne peut apparaître que comme le produit d'un développement des luttes partielles s'interpénétrant et s'épandant en harcelant sans cesse le capitalis­me. Elle ne peut contribuer au renversement de celui-ci que si son déroulement se croise avec l'intervention consciente et croissante de l'avant-garde commu­niste.

8)   En Belgique, 1'importance de la lutte syndicale est donnée par l'ampleur de l'appareil industriel par rapport à la superficie réduite du pays favorisant et précipitant l'extension de la grève locale. Sur ce point, les grèves de juil­let 1932 sont concluantes.

Si la structure du mouvement ouvrier en Belgique a fait des organisations de classe la proie relativement facile de l'Etat bourgeois, et si elle les rend de moins en moins aptes à défendre les intérêts prolétariens, il n'appar­tient dépendant pas à la Ligue de les répudier en leur substituant artificiel­lement des organismes plus efficaces. Ceux-ci ne peuvent surgir que de la lut­te elle-même et de ses besoins et ne se révéler des instruments de classe que pour autant que leur caractère unitaire facilite l'action d'ensemble du prolé­tariat, sans possibilités de compromissions politiques.

9)   La Ligue proclame que, non seulement la lutte des classes ne peut être in­terrompue pendant la guerre, mais qu’elle doit recevoir une nouvelle impulsion après qu'aura déferlé la vague de chauvinisme.


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Tout comme pendant la période de paix, le prolétariat s'opposera irréduc­tiblement à sa propre bourgeoisie.

10)  La prochaine guerre impérialiste opposera des Etats jetant dans la mêlée tout le poids de leurs gigantesques économies organisées et développées du con­flit. Ce sera une guerre industrielle qui, tout en absorbant dans chaque pays l'ensemble de la population active, y accroîtra considérablement, avec le rôle du prolétariat, les facteurs de luttes révolutionnaires. En Belgique, la con­centration prolétarienne favorisera particulièrement le développement de la lutte de classe.

L'incorporation plus ou moins autoritaire des syndicats à l'Etat accroîtra les difficultés du travail des communistes en les soustrayant de moins en moins aux provocations de la bureaucratie syndicale ou fasciste ou de la police. Très probablement pendant toute une période, l'activité syndicale des communis­tes devra se continuer dans l'illégalité et sur des bases extrêmement restrein­tes. Avec l'ébranlement de l'appareil capitaliste et en se croisant avec la ma­turation des contrastes sociaux, la phase des luttes ouvertes des masses créant les conditions pour une transformation de la guerre impérialiste en Guerre ci­vile et en lutte insurrectionnelle pour la conquête du pouvoir.

JEHAN


CE6.4 Mémoire ouvrière : Les causes des guerres impérialistes