Mouvement communiste

et syndicalisme

(19 thèses extraites de la 1ère partie du texte, publiée dans Le Communiste No.4)

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Parmi les problèmes brûlants de la stratégie et de la tactique révolutionnaires, les questions de l'associationnisme ouvrier continuent à figurer à l'ordre du jour des réflexions et des luttes politiques depuis l'époque de Marx. Il y a 150 ans, les communistes combattaient ceux qui, par indifférentisme (indifférence érigée en principe) à l'égard de la lutte de classe quotidienne, désertaient le front des associations immédiates du prolétariat (clubs, ligues de métier, premiers syndicats, etc.) et osaient encore prétendre après cela qu'ils travaillaient au renversement du capitalisme. En même temps, ils combattaient la substitution de la lutte pour des réformes à la lutte de classe contre l'Etat bourgeois, donc aussi toutes les doctrines syndicalistes qui par essence, en tant qu'idéologies, représentaient des rameaux de l'idéologie capitaliste dominante. Substantiellement, le point de vue des communistes aujourd'hui n'est pas différent de celui qu'ils adoptaient hier.

Dans ses formes d'application particulière, par contre, ce point de vue s'est considérablement modifié, en même temps que le tableau social à subi de profonds bouleversements. Cela vaut notamment pour la dite "question syndicale". A l'époque actuelle, l'Etat bourgeois ne se borne pas à tolérer les syndicats que jusqu'à la moitié du 19ème siècle il interdisait; dont il considérait l'existence comme une atteinte à la "sécurité publique" et qu'il s'efforçait de briser par la répression brutale. Il les accepte, les encourage et va même jusqu'à les financer (les industriels "éclairés" font de même). Les bonzes syndicaux trônent avec les patrons et les ministres dans les commissions paritaires, les tribunaux du travail, les conseils centraux de l'économie, les banques d'Etat, etc. Ce fait matérialise l'élévation des syndicats au statut de puissance reconnue et associée à la gestion de l'ordre capitaliste.

La vague révolutionnaire des années 20 s'est heurtée dans tous les pays aux syndicats (y compris en Russie comme nous le verrons plus loin). Si on excepte le phénomène spécifique des syndicats scissionnistes, les syndicats ont partout en 1914 et en 1918/21 révélé ouvertement ce qu'ils étaient déjà en réalité depuis de nombreuses années: des organes de la contre-révolution auxquels le coup de pouce de l'intégration finale à l'Etat bourgeois fut donné pendant la première guerre mondiale. Durant les soixante ans qui ont suivi, il n'y a pas eu de lutte ouvrière sérieuse qui n'ait dû affronter violemment les syndicats et recourir à la grève qualifiée de "sauvage" par les représentants de la Civilisation (ce que nous appelerons simplement: grève, étant donné que les "arrêts de travail" prônés par les syndicats actuels sont le contraire d'une lutte ouvrière et ne constituent pas des grèves puisqu'ils sont planifiés à l'avance avec les patrons). Cette évolution des situations n'est pas propre à un pays ou à un groupe de pays, mais caractérise la lutte de classe à l'Est comme à l'Ouest: prolétariat et syndicats se dressent mondialement l'un contre l'autre.

Considérant ces données communes à tous les combats de classe, la position des communistes consiste à montrer que les prolétaires n'ont rien à défendre dans les syndicats actuels et que les associations ouvrières ne peuvent renaître qu'en dehors des organisations syndicales et contre elles. Si nous estimons nécessaire d'approfondir théoriquement cette question, ce n'est pas seulement parce que le mythe du "travail communiste dans les syndicats" a la vie dure. L'idéologie bourgeoise secrète également son propre "anti-syndicalisme", aussi contre-révolutionnaire que le syndicalisme qu'il prétend combattre.

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Thèses :

1. D'après la conception matérialiste des phénomènes sociaux, toutes les organisations du prolétariat (syndicats, conseils d'usine, comités de grève, soviets, partis politiques, etc.) sont déterminées par leur pratique au cours des luttes et des attaques du prolétariat contre l'Etat capitaliste. C'est cela qui constitue le critère de l'appréciation que les communistes portent sur ces associations, cette appréciation ne pouvant en aucun cas reposer sur des noms ou des statuts formels.

2. Les anciens syndicats du 19ème siècle qui méritaient le nom de "syndicats de classe" (par opposition aux syndicats "jaunes" directement fondés par la bourgeoisie) ont tous été vidés de leur substance d'origine par leur incorporation à l'Etat bourgeois. L'action corruptrice de la démocratie les a transformés en facteurs de l'accumulation capitaliste (contenant le salaire réel et le temps de travail dans les limites conformes aux nécessités et aux possibilités de la valorisation du capital), en instruments répressifs dirigés contre la reconstitution de la classe révolutionnaire et en agences de la mobilisation nationale pour la guerre impérialiste.

3. Les syndicats ont participé à la centralisation de l'économie au cours des deux guerres mondiales et des périodes de reconstruction puis d'expansion qui les ont suivies; ils en sont venus à enrôler directement les prolétaires dans les armées bourgeoises, dans les fronts de résistance anti-fascistes et dans les corps-francs anti-prolétariens des "Noske" de chaque pays et de chaque contre-révolution. Ils se sont donc définitivement déterminés pour le parti réactionnaire, pour le parti de l'Etat capitaliste. L'intégration des syndicats à l'Etat bourgeois n'est pas une "tendance réversible", mais un fait irréversible.

4. Si les syndicats ont fusionné avec le pouvoir d'Etat capitaliste, en font partie intégrante, la directive stratégique du communisme à l'égard de cet Etat vaut aussi pour les syndicats: destruction par la force des armes comme autant d'obstacles sur la voie de la révolution prolétarienne. Cette indication n'a pas une valeur contingente et variable, mais une valeur impérative et générale. Elle repose sur les postulats fondamentaux du communisme qui, à la dictature du capital, opposent la dictature du prolétariat fondée sur la liquidation physique de tous les instruments de force qui se rattachent de près ou de loin à l'Etat bourgeois.

5. La préparation à la suppression violente des syndicats passe exclusivement par la lutte menée en dehors d'eux et contre eux. Nulle part et en aucune façon, les syndicats ne défendent les intérêts de la classe ouvrière, que ce soit sur le plan historique ou sur le plan immédiat (deux aspects indissociablement liés d'une même lutte de classe). Il est déjà nécessaire de les combattre dans la moindre lutte élémentaire puisque les revendications, les méthodes de lutte et les formes d'organisation qu'ils proposent entrent en contradiction avec les besoins fondamentaux des masses ouvrières et font office de diversion au profit des intérêts capitalistes.

6. Aujourd'hui, le rôle de la propagande et de l'agitation communistes est de montrer aux prolétaires le contenu révolutionnaire de leur révolte contre la discipline syndicale et de l'attitude anti-syndicale qu'ils sont amenés à prendre dans la lutte. Un travail communiste doit contribuer à détruire les illusions bourgeoises parmi les ouvriers, selon lesquelles il existerait encore des syndicats avec une "direction traître" susceptibles d'être récupérés par le prolétariat. La critique communiste des syndicats actuels est une critique de contenu avant d'être une critique de forme. Les syndicats ne sont pas réformistes (c'est-à-dire bourgeois) parce qu'ils auraient de "mauvais dirigeants" et sont bureaucratisés. Ils possèdent une bureaucratie et de bons dirigeants par et pour le contenu qu'ils expriment. Le réformisme détermine l'existence et la prolifération des bonzes syndicaux, mais aussi des militants syndicalistes de base, qui à chaque échelon de l'appareil ne constituent rien de plus que la personnification vivante d'une politique réformiste.

7. L'organisation communiste doit dénoncer le caractère non seulement futile, mais contre-révolutionnaire des formes de "lutte" pratiquées et des objectifs visés par les syndicats. Tout en négociant contre les travailleurs avec l'Etat bourgeois et les patrons, les conditions des licenciements, les mesures économiques et sociales entraînées par la crise, le réformisme syndical sollicite de l'Etat et des patrons le retour à des conditions économiques immédiatement antérieures, sous la forme de revendications concernant le "maintien du pouvoir d'achat", la "défense de l'emploi", les diverses "garanties économiques et juridiques" liées à l'exercice "normal", c'est-à-dire capitaliste, de l'achat et de la vente de la force de travail. En pratique, le réformisme syndical étouffe toute action prolétarienne qui s'oppose à la conservation de la "paix sociale". Il procède ainsi dès que se dessine une action susceptible d'unifier les prolétaires par-dessus les divisions de catégories (divisions sur lesquelles les syndicats fondent leur puissance) en un seul combat de classe contre le pouvoir d'Etat du capital; enfin, dès qu'une action met en péril l'appareil de production que la crise économique rend d'autant plus vulnérable aux pressions de la classe ouvrière.

8. Qu'elle en ait conscience ou non, la véritable lutte prolétarienne a pour but la conquête de tout le produit du travail social, présent et passé (c'est-à-dire la totalité des moyens de production et de consommation qui se présentent aujourd'hui sous la forme de capital) et l'abolition du travail salarié. Quand le prolétariat entre en lutte, même au niveau élémentaire, il combat déjà pour obtenir une quantité supérieure de produits (valeurs d'usage) pour un effort moindre. Dans le processus de son affirmation, cette lutte ne tient aucun compte des capacités d'existence et de concurrence de l'industrie capitaliste, elle les nie au contraire et implique le renversement de la dynamique économique propre au capital. C'est précisément en cela qu'elle est dans la voie du but final - la suppression du salariat, des classes: le communisme - alors que toue les programmes de "réformes sociales", de "revendications socialement acceptables" restent misérablement enfermés dans la vision capitaliste et du coup définissent des organisations qui ne sont que les flancs-gardes de l'ordre établi.

9. Le réformisme vise à faire croire à la classe ouvrière qu'elle a tout à perdre avec la ruine de l'économie capitaliste, qu'elle a des miettes à gagner malgré le maintien du système d'esclavage salarié. Cette perspective est utopique et réactionnaire. Utopique, parce qu'avec la crise économique disparaissent même les possibilités pour le capital d'accorder ou de préserver durablement ces fameuses miettes tant vantées par les bourgeois réformistes. Réactionnaire, parce que les prolétaires sont invités à employer leurs forces et leurs énergies au replâtrage de l'exploitation au lieu de se consacrer à la supprimer. Réactionnaire toujours, parce qu'au moment de la crise révolutionnaire décisive, la bourgeoisie sacrifiera ses intérêts immédiats, et accordera de réelles concessions, suicidaires pour elle à court terme si elles ne peuvent pas servir à démobiliser le prolétariat en vue de permettre son écrasement dans le sang. Le réformisme le plus extrême sera porté à la barre de l'Etat pour accomplir jusqu'au bout sa fonction contre-révolutionnaire. Si cette tactique désespérée de la bourgeoisie réussit (cf. Allemagne 1918/1919) et une fois la défaite ouvrière consommée, les concessions disparaîtront aussi rapidement qu'elles auront été accordées et l'accumulation capitaliste pourra reprendre un cours provisoirement ascendant.

10. L'organisation communiste doit montrer que la crise catastrophique du capitalisme ne dissocie pas l'intérêt immédiat de la classe ouvrière de celui de la révolution sociale. Elle doit indiquer des objectifs et des méthodes d'action qui démontrent l'antagonisme irréconciliable d'intérêts entre la bourgeoisie et le prolétariat. Considérant cela, les communistes rejettent toutes les formulations revendiquant le maintien ou la défense du salaire et de l'emploi, mots d'ordre aux présuppositions conservatrices et diffusant une idéologie réactionnaire dans la classe ouvrière. Cette dernière ne peut se situer sur le chemin qui la conduit à sa victoire révolutionnaire, qu'à la condition de porter atteinte au mécanisme engendrant la formation de la plus-value; que si ses revendications touchant à l'amélioration de son niveau d'existence impliquent la réduction du taux d'exploitation du prolétariat par le capital. Pour des marxistes, ce qui importe, c'est l'appréciation des contrastes qui mûrissent dans les rapports sociaux et la lutte pour les aggraver car, sur ce chemin, la classe ouvrière acquiert la conscience et l'organisation de sa force, elle disloque la structure de domination et d'exploitation capitalistes.

11. L'organisation communiste ne saurait adopter un quelconque "programme minimum", inévitablement réformiste, ce qu'impliquerait notamment sa présence dans les syndicats. Elle doit montrer que les syndicats ne sont pas à reconquérir. Sa tâche est de préparer le prolétariat à suivre sans hésitation sa propre tendance historique: la tendance à se donner une direction politique sur le plan du programme et de l'organisation (le parti), la tendance à se battre dans une lutte armée internationaliste pour la liquidation de tous les organes de l'Etat capitaliste et pour l'instauration de sa dictature mondiale de classe - dictature qui repose sur ses organisations révolutionnaires et qui est dirigée par l'organe-parti, que le prolétariat s'est donné avant et pendant la bataille décisive en rejoignant la ligne historique de son programme communiste.

12. Cette conception de la préparation révolutionnaire est contenue sans équivoque dans le constat matérialiste selon lequel le processus révolutionnaire est fondé sur la constitution du prolétariat en classe donc en parti, et n'est pas soumis à des prémisses démocratiques exigeant que le parti soit suivi par une majorité numérique d'ouvriers individuels. La revendication trade-unioniste de la conquête du syndicat équivaut aujourd'hui, dans le "meilleur" des cas, à une vision démocratique de processus révolutionnaire, dans le pire des cas, à une propagande bourgeoise pour maintenir les ouvriers emprisonnés dans ces organes contre-révolutionnaires.

13. A des degrés divers, toutes les théories justifiant l'entrisme syndical (reconquête intégrale, reconquête partielle, destruction de l'intérieur) ont pour caractéristique commune et négative de revaloriser l'image des syndicats aux yeux de la classe ouvrière, en désorientant son avant-garde comme son arrière-garde (y compris le groupe pratiquant l'entrisme). L'application pratique de ces théories rend impossible une propagande et une agitation claires contre ces agences de la bourgeoisie dans les rangs prolétariens. Elle empêche le travail d'organisation des tendances véritables à l'association ouvrière qui ne recoupent ni totalement ni partiellement les formes syndicales actuelles. Elle compromet enfin la nature révolutionnaire des organisations qui ont recours à cette tactique.

14. Pour plusieurs raisons, le problème fondamental d'une alternative ouvrière face aux syndicats n'est pas une question de forme d'organisation. En premier lieu, le remplacement de la forme syndicale par une forme différente (le conseil, par exemple), n'implique pas obligatoirement la rupture avec le réformisme et peut même représenter l'une ou l'autre de ses formes extrêmes. En second lieu, aucune forme de lutte particulière surgissant dans le cours du mouvement de classe ne possède "en soi" les conditions pour l'expansion de ce mouvement, qui sont à rechercher dans son contenu, c'est-à-dire dans sa dynamique de rupture effective avec le capital. Une forme quelconque peut par exemple surgir comme un produit mort-né d'un processus qui n'a pu échapper au contrôle complet du capitalisme (cf. la majorité des conseils d'ouvriers et de soldats en Allemagne 1918). D'autre part, un comité de grève, combatif au début de la lutte, peut devenir un mois après un frein rétrograde pour cette même lutte. En troisième lieu, la renaissance de l'associationnisme ouvrier n'est pas saisissable à l'avance au niveau des formes qu'il prendra et des formes d'organisation qu'il tendra à se donner. On peut seulement avoir une compréhension claire du processus qui engendrera ces formes et ces modes. Une perspective d'agressivité croissante du prolétariat contre le capital, procédant par bonds et ruptures brutales comme elle l'a toujours fait dans le passé, doit inévitablement comporter les combinaisons les plus variées dans le surgissement, la modification, la dissolution et la recomposition des associations ouvrières.

15. Sans préjuger de la forme des organisations futures du prolétariat (sans pouvoir prétendre à l'avance et en dehors de la vie réelle que les formes "syndicats de classe", "unions", "conseils", "communes", "soviets" ont toutes épuisé complètement leur cycle historique et ne ressurgiront plus comme expressions du mouvement prolétarien), la lutte pour la renaissance de l'associationnisme ouvrier s'articule aujourd'hui autour du travail dans les "comités de grève", les "noyaux ouvriers", les "commissions d'usine et de quartier", les "cordons industriels", les "assemblées classistes", "les coordinations de travailleurs en lutte", etc. qui constituent les expressions immédiates de la vie du prolétariat.

16. Durant les dernières années, ces organes de lutte ont très souvent pris un caractère local et limité dans le temps. C'est là un des effets de la contre-révolution passée, dont le lent épuisement limite pour l'instant l'action prolétarienne à des explosions brèves et sporadiques. Cependant ces organes de lutte (apparus avec une force variable dans presque tous les pays) ont eu la tendance à développer des formes qui, dans leur direction, peuvent être mis en parallèle avec les syndicats scissionnistes, les conseils d'usine et les unions révolutionnaires des années 1920.

17. Ces différentes et récentes formes de lutte montrent que les vieilles faiblesses dérivant du localisme et de l'autonomisme se reproduisent facilement. La centralisation et l'organisation de l'action sont donc un problème d'aujourd'hui comme d'hier. La préparation de la nécessaire coordination des forces est une tâche qui fait partie da l'agitation et du travail politique général de préparation à la charge de l'organisation communiste.

18. Puisque la révolution n'est pas une question de forme d'organisation, c'est le contenu du mouvement prolétarien réel qui constitue le critère de l'intervention et du travail révolutionnaires. Les communistes travaillent uniquement dans les mouvements de prolétaires en lutte. Alors que les éléments gagnés aux buts et aux méthodes de lutte du communisme déserteront les organisations bourgeoises, que cette évolution procèdera de leur expérience pratique des combats de classe et non de l'illumination subite de leurs "consciences" individuelles, les communistes ont pour directive générale de ne pas travailler dans les organes de l'Etat bourgeois. Ceci vaut également pour les organisations qui se distinguent des syndicats seulement par une plus grande radicalité de nom et qui pratiquent un réformisme "dur": ils sont du côté du capital et doivent être traités comme des organes étatiques et politiques de la contre-révolution (pour prendre un exemple, le KAPD appela en 1920 au boycott et à la destruction des "conseils légaux" en Allemagne).

19. L'organisation communiste doit combattre comme idéologies bourgeoises, les doctrines (ordinovistes, mao-spontanéïstes, etc.) qui parlent du remplacement des syndicats par des "conseils ouvriers" ou des "comités populaires" et qui attribuent à ces "nouvelles formes" le même contenu réformiste, anti-fasciste, nationaliste que celui des vieux syndicats. Elle doit également combattre le point de vue de l'"anti-syndicalisme" moral et platonique qui, en même temps qu'il appelle à déserter les syndicats, convie les noyaux d'avant-garde à s'abstenir du travail quotidien d'organisation de la lutte élémentaire (et sombre dans le fétichisme des critères numériques, des assemblées, des aspects formels de délégation et de révocabilité, en un mot dans le crétinisme démocratique).

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A propos du "syndicalisme révolutionnaire"

(extraits de la 2ème partie du texte, publiée dans Le Communiste No.6)

Le syndicalisme "pur" connut un renouveau à la fin du siècle sous la forme "syndicalisme révolutionnaire" (1). A première vue, celui-ci se situait nettement sur un terrain de classe et représentait une force politique prolétarienne en contradiction avec son propre drapeau "apolitique". Les syndicalistes révolutionnaires avaient raison de ne pas placer le syndicat sous la tutelle de l'Etat, mais de l'orienter contre lui. Ils revendiquaient l'action directe, c'est-à-dire l'affrontement sans intermédiaire entre les ouvriers et les patrons, et s'opposaient à la pratique social-démocrate du recours à la médiation des autorités, au patronage des hommes politiques et des députés auprès des gouvernements bourgeois. Ils dénonçaient l'électoralisme et le crétinisme parlementaire des partis de la "Deuxième Internationale". Par ces positions, le syndicalisme révolutionnaire montrait qu'il exprimait une réaction partielle, mais incontestablement de classe, à la corruption légaliste et réformiste du mouvement ouvrier officiel.

Ses limitations historiques étaient cependant énormes et se reflétaient dans sa doctrine. Les syndicalistes révolutionnaires affirmaient que le syndicat était l'instrument unique et suffisant de l'émancipation ouvrière; ils identifiaient l'ensemble du mouvement prolétarien avec le mouvement syndical et rejetaient toute lutte politique (ne comprenant pas qu'ils menaient quotidiennement une telle lutte, ils n'étaient évidemment pas prêts à en assumer les conséquences jusqu'au bout). Fétichistes de la forme syndicale, les syndicalistes révolutionnaires considéraient aussi l'organisation en parti comme un attribut exclusif des classes exploiteuses. Ce rejet de la lutte politique et de la lutte de parti qui seule peut porter la première à son complet épanouissement, rendait le syndicalisme révolutionnaire incapable d'affronter de manière classiste les situations appelant l'insurrection immédiate et la prise du pouvoir par le prolétariat.

Les syndicalistes révolutionnaires croyaient que des masses grandissantes d'ouvriers viendraient au syndicat par la lutte quotidienne et que l'organisation syndicale arriverait ainsi à détenir le monopole de la force de travail. Celui-ci, pensaient-ils, pourrait alors être utilisé pour imposer les conditions des travailleurs au patronat, détenteur quant à lui du monopole des moyens de production. Les profits de la classe capitaliste seraient progressivement réduits à zéro, ruinant sa puissance économique, base de son pouvoir politique. A un degré suffisant d'organisation syndicale des ouvriers et d'affaiblissement économique de la bourgeoisie, il aurait suffi d'une grève générale, dite "grève gestionnaire" pour faire passer sans coup férir tous les moyens de production des mains des capitalistes dans celles des syndicats. Pour la première fois dans l'histoire, une nouvelle société aurait été fondée sans avoir à recourir à l'acte politique insurrectionnel qui définit partiellement toute révolution.

De la théorie communiste, cette doctrine gardait une certaine notion de la nécessité d'un bond révolutionnaire et de l'usage de la violence pour sortir du capitalisme. C'est ce qui la distinguait du réformisme pacifique et parlementaire. Ce qui l'en rapprochait (et l'éloignait simultanément d'une appréciation marxiste des impératifs de la révolution), c'était la réduction de ce bond à la "grève gestionnaire". Les syndicalistes révolutionnaires ne prévoyaient pas que la bourgeoisie aurait réagi par des moyens d'Etat à une telle menace contre l'ordre établi, et non pas en rangs dispersés et désorganisés (ce qui impliquait une utilisation de la violence prolétarienne allant bien au-delà de la répression de quelques bourgeois "réfractaires"). Ils ne comprenaient pas non plus que le prolétariat devait se préparer à détruire l'Etat bourgeois et à le remplacer par sa propre dictature de classe (la lutte entre prolétaires et bourgeois n'étant pas terminée après une grève de masse, ni même après une insurrection réussie, mais se poursuivant sous des formes différentes et exacerbées).

Si cette conception des voies historiques de la transformation sociale était incomplète et fausse, celle que les syndicalistes révolutionnaires se faisaient de la transformation elle-même ne l'était pas moins. Elle s'arrêtait au tout premier terme de la revendication communiste: enlever les moyens de production à la classe bourgeoise. Pour les remettre à qui? Le syndicalisme révolutionnaire répondait: aux syndicats. Le marxisme avait répondu: à la société toute entière. Dans quel but? Le syndicalisme révolutionnaire répondait: pour en finir avec le despotisme des patrons et pour assurer de meilleurs salaires aux ouvriers. Le marxisme avait répondu: pour supprimer l'économie concurrentielle et mercantile (source de tous les fléaux capitalistes) et donc le salariat. Les syndicalistes ne comprenaient pas que si le principe économique restait le même, si la concurrence entre les entreprises patronales était seulement remplacée par la concurrence entre les entreprises à gestion syndicale, l'exploitation de la classe ouvrière demeurerait le fondement de la société puisque la force de travail n'aurait pas cessé d'être une marchandise. Aucun des fléaux de la société capitaliste ne serait éliminé; quant au despotisme d'entreprise, il ressurgirait sous la pression irrésistible des lois économiques inchangées (au premier plan: la loi de la valeur), même s'il était exercé cette fois par une bureaucratie "ouvrière" (en fait la bourgeoisie sous une autre forme).

La conception syndicaliste révolutionnaire n'était au fond pas plus communiste que celle des sociaux-démocrates qui revendiquaient la monopolisation des moyens de production par l'Etat progressivement et pacifiquement conquis par le parti "prolétarien". L'inaptitude du syndicalisme révolutionnaire à fournir une alternative de classe cohérente à la social-démocratie allait le condamner à la rechute dans le bourbier réformiste contre lequel il croyait s'être immunisé.

Au début du XXème siècle, la réalité syndicale contrastée du siècle précédent cédait la place à un tableau uniforme. Il devenait clair qu'entre tous les syndicats nés dans la période antérieure (même avec des prétentions "révolutionnaires") ne passait plus une démarcation de classe: ils étaient tous en substance (sinon ouvertement) dans le camp du capital. Cela se révéla sans ambiguïté possible lorsque, face à la guerre impérialiste puis à la révolution montante - c'est-à-dire les deux éléments politique majeurs que puisse connaître la société bourgeoise - tous les vieux syndicats sans exception adhérèrent à la défense nationale puis au sabotage de la lutte révolutionnaire.

Note :

1. Sous la mention "syndicalisme révolutionnaire", nous désignons en fait toutes les variantes du trade-unionisme radical tel qu'il s'exprimait dans l'anarcho-syndicalisme, le syndicalisme sorélien, etc. Une analyse plus poussée ferait apparaître des différences entre ces diverses variantes, mais nous croyons avoir présenté ici leurs caractéristiques générales communes.

 


CE6.3 Mouvement communiste et syndicalisme