Nous publions ici un texte qui nous est parvenu du "Comité d'intérim". Les positions de classe développées dans cet appel, les orientations (buts et moy­ens d'un regroupement) fixés par ces camarades, imposent à notre organisation un soutien politique total et une participation active à ce comité. Cette ten­tative de regrouper les ouvriers sur la base des nécessités actuelles de la lut­te se situe en effet entièrement dans notre perspective de la création d'un front de classe, véritable union des prolétaires décidés à mener l'affrontement contre leur ennemi commun: le capital (1).

Ce qui est cristallisé dans ce texte, c'est l'émergence d'un mouvement de classe minoritaire, diffus qui apparaît dans les luttes aujourd'hui, c'est la tentative d'organiser, de centraliser l'activité des prolétaires en lutte, le combat quotidien contre le capital, et de donner le caractère le plus général, le plus global possible à ce combat.

Dans l'ensemble, le décalage entre le niveau de la crise et la riposte du prolétariat, sa constitution en classe défendant ses intérêts propres, est grand. La lutte contre le capital connaît encore beaucoup d'hésitations, se dé­tache difficilement du réformisme et de l'ensemble des tactiques de la bourgeoi­sie pour diviser, décourager et étouffer dans l'oeuf la force des combattants. Ainsi, des tentatives de regroupement échouent soit parce que liés à une lutte précise, ils disparaissent avec la retombée de la lutte, soit parce qu'ils s'en­foncent dans le corporatisme, mettant en avant les soi-disant intérêts spé­cifiques de telle ou telle catégorie, de telle ou telle usine, soit aussi parce que l'orientation, les tâches ne répondent pas aux besoins du prolétariat (cer­cles de discussion, activités "théoriques" séparées, etc.).

II est évident que rien ne garantit le maintien de positions de classe;

toute plate-forme peut être trahie ou abandonnée, voire non appliquée et la forme organisationnelle ne garantit jamais rien non plus. Cependant un comité, en s'affirmant dans la prise en mains d'un ensemble de tâches: agitation, propa­gande, organisation, centralisation et impulsion du combat, liaison à d'autres noyaux ou embryons de noyaux ouvriers, tire l'expérience des échecs de regroupe­ments et intègre ce bilan dans sa pratique.

Le "comité d'intérim" apparaît, il faut le rappeler, dans une période de rupture avec la contre-révolution. Les tendances à l'autonomie, à la constitu­tion en classe, en parti, s'affirment de façon inégale, à des niveaux diffé­rents, multiples. Le surgissement de classe s'opère donc inégalement, sur des nécessités larges ou partielles, avec toutes les immaturités, dues à la période passée. L'essentiel pour ces regroupements, comités, noyaux, c'est la coordina­tion, la centralisation unique.

Par centralisation unique, il faut entendre pratique unique, mêmes axes, mêmes orientations dans tous les combats et non pas "échanges d'idées" entre groupes ou noyaux différents. Les camarades du comité ont en cela raison de dire que s'appeler "comité d'intérim" ne signifie pas restreindre son activité aux seuls intérimaires, ni tendre à créer une nouvelle organisation particulière. Un des moyens en effet pour lutter contre la parcellisation, la division en catégories, imposées par la bourgeoisie, est de partir d'une situation particu­lière faite à un ensemble de prolétaires (chômeurs, intérimaires, habitants de tel quartier, travailleurs de telle usine, etc.) en expliquant quel est le but re­cherché par la bourgeoisie (ce que fait ce tract vis-à-vis de la situation des


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intérimaires), et comment la réelle défense des intérêts des ouvriers de tel ou tel endroit, usine, etc., passe inévitablement par la défense des intérêts de la classe ouvrière tout entière. Il s'agit donc de partir du particulier pour détruire tout particularisme. Mais le regroupement basé sur une identité de si­tuation particulière faite à des prolétaires, (qui prend la forme de comités de chômeurs, d'intérimaires, des ouvriers de telle boîte, de tel quartier, etc.), bien qu'étant une étape indispensable, doit être compris comme un moment, un produit de la situation actuelle; il faut donc tendre à dépasser ce cadre par­tiel, restreint, le plus vite possible, ce qui signifie homogénéiser la prati­que des noyaux et individus, généraliser le contenu et les méthodes de lutte, viser non pas a la fédération mais à l’union. C'est sur cette voie que s'engage le "Comité d’Intérim".

Et c'est sur cette voie qu'une telle initiative se heurte à d'énormes difficultés, qui expliquent le faible impact qu'elle peut avoir aujourd'hui. Une série de préjugés, soutenus et développés activement par la bourgeoisie, empêchent la majorité des prolétaires de prendre une part active à la lutte. La recherche de l'égalité des conditions de travail, de salaires, de vie, des plus démunis vis-à-vis des autres prolétaires, les premiers ressentant leur si­tuation comme une "injustice" vis-à-vis des seconds, se rencontre souvent dans les luttes aujourd'hui : "égalité des droits pour les immigrés avec les autres, citoyens, "droit à l’embauche pour les intérimaires", "droit au travail pour les chômeurs", "égalisé de droits entre femmes et hommes", etc. D'un autre côté, les partis bourgeois agitent le drapeau de la "préservation des acquis’’, cheval de bataille des syndicats et gauchistes aujourd'hui. Ces mystifications sont encore solidement ancrées dans le cerveau des prolétaires aujourd'hui, parce qu'elles reposent effectivement sur des différences de conditions matérielles.

Ainsi, si la revendication du "droit à l'embauche" a un poids aujourd'hui, c'est parce que l'embauche représente une augmentation du salaire pour l'inté­rimaire (il en va de même pour le "droit au travail" vis-à-vis du chômeur). Or, ainsi que le dit le tract, les conditions de vie, de travail, de salaires, etc., ne sont jamais pour les prolétaires une question de droit, mais, de force de classe. Souvenons-nous, par exemple, que le "droit au travail" est inscrit dans toutes les Constitutions; mais la bourgeoisie a toujours su considérer ses Constitution et Lois comme un vulgaire chiffon de papier lorsque ses intérêts de classe le lui imposaient. C'est pourquoi, contre toute illusion sur un Etat-ar­bitre entre les classes, le tract affirme que "pour les ouvriers, la victoire n'est jamais l'obtention d'un statut, d'une loi, d'une 'garantie', mais consis­te dans la force organisative qu'ils ont réussi à forger pendant la lutte". Le seul véritable statut, la seule véritable garantie jamais accordée par le capi­tal aux ouvriers est celui d'exploité, de marchandise. Si le prolétariat ne lutte pas comme classe contre le capital, celui-ci a le champ libre pour augmen­ter sans cesse plus vite, plus sauvagement son exploitation du prolétariat, et lui offrir la seule perspective du massacre sanglant dans la guerre impérialiste.

II va de soi que la revendication du "droit à l'embauche" n'intéresse en rien les travailleurs fixes puisqu'elle n’implique aucune amélioration de leurs conditions. Ne voyant souvent pas qu'eux-mêmes sont les chômeurs ou les intéri­maires de demain, ils ont en plus tendance à considérer ces derniers luttant pour le "droit à l'embauche" ou le "droit au travail" comme des concurrents, ce qui ne peut que favoriser que les ouvriers "fixes" -toujours en cela bien guidés par la bourgeoisie- s'attachent à défendre le "privilège" de leur con­dition. Et, à l'inverse, il est évident que la "défense des acquis" n'intéres­se nullement ceux qui n'ont déjà plus aucun "acquis" à défendre. Ces mots d'or­dre, corporatistes, outre qu'ils n'expriment pas les intérêts ouvriers sont donc aussi incapables de favoriser une unité des prolétaires en lutte. Si ces mots d'ordre sont par contre défendus par les syndicats, c'est précisément par-


13 ce qu'ils matérialisent leur fonction de diviseurs des prolétaires, de réfor­mistes, c'est-à-dire d'organes de lutte de la bourgeoisie contre le prolétariat.

La mise en avant de revendications générales, intéressant toute la classe ouvrière, exprimant la défense des conditions de vie et de lutte des pro1étaires, sans aucun respect des nécessités de survie du capital, est un élément fondamental vers la constitution d'une unité de classe. Le "Comité d'Intérim" tente en cela de se démarquer et à dénoncer l'ambiance corporatiste et réformis­te qui prédomine encore aujourd'hui.

Enoncer des positions de classe fermes signifie aujourd'hui être forcément isolé des larges masses d'ouvriers et ne pouvoir regrouper qu'un très petit nombre de militants. En effet, bien que la crise travaille contre la bourgeoi­sie, en dévoilant de plus en plus la réalité du capitalisme comme système d'ex­ploitation, décrédibilisant ainsi le réformisme aux yeux des prolétaires, il ne s'ensuit pas mécaniquement l'émergence des forces communistes organisées. La baisse du taux de syndicalisation, par exemple, (il n'atteint pas les 5% dans le secteur de l'intérim), s'accompagne plus d'une ambiance de "sauve-qui-peut" individuel que de tendances à l'organisation de la riposte ouvrière.

Rechercher à tout prix un écho auprès d'une majorité de prolétaires aujour­d'hui a amené nombre de comités, noyaux, etc., à abandonner la rigueur de leurs positions, à concilier avec l'idéologie bourgeoise dominante. Pour reprendre 1'exemple de la grève au port de Rotterdam, cité dans le feuillet, c'est ce ty­pe de problématique qui a amené le comité de grève, d'une opposition farouche aux syndicats pendant la mobilisation massive, à tomber par après dans l'appui critique à ceux-ci, dans la lutte pour une démocratisation de ces appareils, etc.

Même si les intérimaires représentent une force de classe potentielle in­croyable, parce que "l'intérimaire (le précaire) est l'image la plus claire de ce qu'est un prolétaire : une marchandise" (2), qu'il n'est attaché "ni à son patron, ni à sa machine, ni à son métier", il ne suffit pas d'avoir conscience de sa situation d'esclave salarié; ce n'est pas la raison qui fera tomber le capital, mais la force. Et sur ce point, peu de prolétaires aujourd'hui sont prêts à se mobiliser. Le travail entrepris par le "Comité d'Intérim" sera long, dur, se heurtera sans cesse aux manoeuvres les plus subtiles des forces bour­geoises, mais le maintien intransigeant de l'orientation qu'il se donne aujourd'hui est l'unique moyen de se placer sur le chemin de la révolution.

Nous tenons à donner un large écho à ce tract, car il constitue un exemple à généraliser, dans la perspective de la constitution d'un front de classe des ouvriers en lutte s'opposant au front unique des patrons, de 1'Etat et des syndicats.

Nous insistons sur le caractère ouvert nécessaire aux organisations, comi­tés, noyaux... qui se proposent de regrouper les prolétaires décidés à mener la lutte contre le système qui nous opprime, à mener les tâches vitales de li-

(2) "plus est développée la production capitaliste d'un pays, plus grande est la mobilité de la force de travail et plus l'ouvrier est indifférent au conte­nu particulier de son travail" (K. Marx, chapitre inédit du Capital).


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aison, coordination des différentes luttes, d'information, de propagande, et d'organisation de la riposte ouvrière aux attaques sans cesse accrues du capi­tal. Il est en effet vital de pouvoir regrouper l'ensemble des prolétaires res­sentant le besoin d'une coordination la plus étendue des noyaux ouvriers com­batifs, par-dessus les barrières d'entreprise et de catégorie, par-dessus les murs des boutiques syndicales, et ce quelles que soient leurs convictions po­litiques, leur appartenance à tel ou tel parti ou syndicat, ou leur hostilité envers tout parti. C'est pourquoi nous insistons sur le fait que le "Comité d'Intérim" n'appelle pas au regroupement des seuls prolétaires qui seraient en accord complet avec le Contenu de ce feuillet, mais à tous ceux qui voient la nécessité de la formation d'une ’’organisation qui permette aux ouvriers de se réunir, de contacter d'autres noyaux d'ouvriers, afin de préparer la riposte politique aux décisions de l'Etat bourgeois, et de mettre en place les moyens de développer les luttes à venir", ce que ne font pas les syndicats aujourd'hui.

Ce sont les intérêts immédiats du prolétariat, économiques et politiques;

La défense de ses conditions de vie et de lutte; les organisations unitaires fondées pour de tels objectifs; l'action directe, la grève générale et les groupes armés d'auto-défense; qui pourront fournir les éléments constitutifs du front de classe.

(« Pour un front de classe", "Le Communiste" n°3)

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Contre la division entre ouvriers fixes et intérimaires

-       comment s’organiser ?

-       pour quoi faire ?

Par ce texte, que nous avons fait à partir de la'’question de l'intérim", nous ne visons pas simplement à éclaircir ce prolème, mais surtout à développer nos positions politiques et à faire des propositions concrètes en vue de contacter les ouvriers dès aujourd'hui pour organiser et préparer la lutte. Nous voulons mener cette lutte non pas comme une lutte "pour la défense des intérêts des intérimaires", comme lutte corporative, mais comme une lutte faisant partie du combat de tous les ouvriers contre l'exploitation. Divisée en catégories con­currentes, la classe ouvrière ne représente pas une force contre le capital. L'organisation du prolétariat en classe, c'est-à-dire en force capable de com­battre efficacement son adversaire, n'est pas un rêve utopique: l'UNITE DE CLASSE de tous les ouvriers, quel que soit leur "statut", est une possibilité, mais aussi une nécessité absolue. L'intérim nous permet de montrer plus claire­ment cette nécessité et cette possibilité pour les ouvriers de s'unir.

Pour bien comprendre en quoi la solidarité de classe des ouvriers fixes et intérimaires n'est pas une phrase creuse, il faut d'abord analyser plus à fond l'évolution et le rôle du système d'intérim.

1. EVOLUTION DU SYSTEME D'INTERIM CES DERNIERES ANNEES.

Selon le syndicat patronal des entreprises de travail intérimaire (UNETT),

- il y avait en 1974 : 80.000 missions quotidiennes

  en 1976: 190.000 missions quotidiennes, soit une expansion de 237% en deux ans.

- Le chiffre total annuel pour 1978 est de 1.700.000 missions, qui ont concerné 1.000.000 d'intérimaires (1/7 des salariés sont passés par l'intérim).

- 70% des boîtes de plus de 500 personnes utilisent de la main-d’œuvre intéri­maire. Les 2/5 de la force de travail précaire et mobile sont des ouvriers d'industrie, et 60% de l'ensemble des intérimaires n'ont pas de qualification.

Ces chiffres montrent clairement la croissance rapide du nombre d'ouvriers intérimaires et prouvent que la fonction du système d'intérim a complètement changé: ce n'est plus un phénomène limité à la force de travail très spéciali­sée, mais un phénomène de masse qui joue un rôle important et durable dans le système capitaliste.

2. POURQUOI CE DEVELOPPEMENT ?

Depuis quelques années, la bourgeoisie a de plus en plus de mal à mainte­nir ses profits. Face à la CRISE MONDIALE, le capital doit trouver des nouvel­les formules d'organisation de l'esclavage salarié. Il doit ACCROITRE LA MOBI-


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LITE de la FORCE DE TRAVAIL: 82% des missions durent moins de trois mois. Il se donne les moyens de pouvoir embaucher ou licencier du jour au lendemain, à moin­dre frais, suivant ses impératifs de production. Le développement de l'intérim, ce n'est pas la meilleure adaptation aux besoins de chacun (comme dit la sale propagande bourgeoise), c'est la meilleure adaptation aux besoins accrus de mobilité du capital. C'est aussi un moyen de limiter l'absentéisme (arrêt pour maladie = fin de mission).

Mais, pour les ouvriers, le travail intérimaire signifie surtout la division: une division de plus entre les ouvriers. Fixe, intérimaire, français, im­migré, homme, femme, OS à coefficient 165, 170,... les échelons, ... autant de distinctions pour les ouvriers qui tous subissent l'exploitation! Certes, ces divisions reposent sur des différences concrètes: par exemple, l'ouvrier intéri­maire du jour au lendemain peut se retrouver dans la rue, tandis que l'ouvrier fixe a quand même une certaine garantie d'emploi. Mais l'a-t-il vraiment? La situation aujourd'hui nous montre qu'il ne s'agit que de pseudo-garanties: la bourgeoisie de plus en plus est contrainte de licencier à tour de bras, de plus en plus est contrainte de s'attaquer aux conditions de vie de tous les ouvriers; le travailleur fixe est le chômeur ou l'intérimaire de demain qui viendront gros­sir les rangs des plus démunis. Tous les ouvriers sont contraints de se vendre aux patrons, et sont donc des marchandises comme les autres. Donc la prétendue opposition d'intérêts entre ouvriers fixes et intérimaires, opposition sur laquelle mise la bourgeoisie, ne peut signifier autre chose que la soumission de l'ensemble des ouvriers au capital. En effet, lorsqu'une partie fait grève, l'autre travaille et vice-versa, de telle sorte qu'une réelle force de classe contre le capital ne parvient jamais à se forger. Les capitalistes spéculent sur la division parmi les ouvriers pour noyer la combativité ouvrière dans de stériles et inoffensives luttes de catégories.

5. LA LUTTE DE CLASSE

Face à ça, nous opposons l'unité de classe de tous les ouvriers. La lutte de n'importe quelle partie de la classe ouvrière (y compris celle des intéri­maires) pose le problème de l'unité. Cette unité, pour ne pas être vide de sens, doit être basée sur des intérêts, communs et sur une solidarité de classe, con­tre les revendications corporatistes, armes du capital.

La condition des intérimaires, et de toute la classe ouvrière, en période de crise plus que jamais, nous montre qu'il n'y existe, aucun statut, aucune loi, aucun droit qui nous garantisse nos conditions de vie. Au contraire, l'existen­ce même de ces statuts, ces lois, ces droits, a toujours été une arme aux mains de la bourgeoisie avec laquelle elle essayait de détourner la lutte des ouvri­ers. Ainsi, nous ne luttons pas pour le droit de grève, parce que le droit de grève, c'est le droit aux débrayages syndicaux de deux heures, le droit à une petite promenade dans les ateliers (avec préavis)! La grève;, l'action directe, n'est pas une question de droit, mais de FORCE, Donc pour les ouvriers la vic­toire n'est jamais l'obtention d'un statut, d'une loi, d'une "garantie", mais consiste dans la force organisative qu'ils ont réussi à forger pendant la lutte. C'est cette force qui est la seule victoire pour le prolétariat!

C'est cette force qui nous permet de continuer la lutte, jusqu'à la fin, jusqu'à la suppression du capital et de l'exploitation. Tout ce que la bourgeoi­sie veut nous présenter comme des acquis, ne sert qu'à maintenir l'exploitation. Faire baisser le taux d'exploitation, liquider les divisions imposées par l'en­nemi, tendre à récupérer le produit social, s'unifier dans l'action sur le ter­rain de la force et de l'organisation, et non pas sur celui des négociations, des contrats, des conventions, des grilles,... : voilà l'intérêt unitaire des ouvriers. Lutter contre l'exploitation, n'est pas lutter pour une exploitation


17 "plus juste", ou pour une exploitation "plus égale"! L'unité ne peut pas se faire sur des mots d'ordre tels que droit à l'embauche, ou le statut pour l'in­térimaire. Si nous voulons gagner, c'est-à-dire créer le rapport de force qui nous permette d'imposer nos revendications de classe, nous devons élargir la lut­te à des franges de plus en plus larges du prolétariat. L'élargissement de la lutte est basé sur l'action pour les revendications qui concernent l'ensemble des ouvriers. Pour prendre un simple exemple, chaque ouvrier a intérêt à une augmentation de salaire, la plus élevée possible. Il s'agit donc d'un intérêt commun à tous les ouvriers. Cet intérêt commun trouve sa formulation dans une revendication unitaire: AUGMENTATION GENERALE DES SALAIRES pour tous les ouvri­ers (indépendamment des distinctions de catégorie, de race, de sexe, de nationa­lité, etc.). Cette revendication est encore boiteuse si elle ne prend pas en compte le surcroît de misère matérielle que le capital inflige à certaines couches du prolétariat. La revendication d'augmentation générale des salaires doit donc se compléter par cette autre: augmentation plus forte, pour les catégories les plus défavorisées.

Ceci n’est qu'un exemple de revendication correspondant aux intérêts du prolétariat dans son ensemble et qui indique clairement la voie d'une unité ré­elle. N'importe quelle fraction de la classe ouvrière est directement intéres­sée à lutter contre la hiérarchie infinie des salaires, l'extension des systè­mes de rétribution au rendement, le chantage aux primes, etc., pour en revenir à l'action pour les BESOINS GENERAUX de la classe des exploités: réduction massi­ve de la durée de la journée de travail, augmentation générale des salaires, plus importante pour les salaires les plus bas, salaire intégral aux chômeurs, etc. Les intérêts immédiats de tous les ouvriers permettent donc d'indiquer la perspective de l'unité proletarienne par dessus les frontières de catégorie ou de statut. Comment les ouvriers peuvent-ils s'organiser comme classe, seule à même de mener la lutte vers la victoire, vers l'affrontement final avec la classe bourgeoise?

4. EN DEHORS DES SYNDICATS.

Puisqu'est maintenant posée la question de l'organisation, voyons quelles positions adoptent les syndicats sur le problème de l'intérim. La CGT et FO admettent toutes les deux la nécessité du travail temporaire "dans certains cas", mais bien évidemment ne souhaitent pas que les patrons "abusent" de ce système d'exploitation. Pour les deux syndicats, la négociation d'une convention collective devrait donner un "vrai statut" au travailleur intérimaire et empêcher les "abus". Les deux syndicats sont d'ailleurs favorables à ce que l'ANPE, c'est-à-dire l'Etat-patron (plutôt que les boîtes d'intérim), s'occupe des tra­vailleurs intérimaires. Bien sûr, ces positions officielles (la CFDT est offi­ciellement contre l'intérim, et refuse de signer une convention collective avec les patrons sur le travail temporaire) sont présentées de façon plus nuancée par les militants syndicaux devant les ouvriers. La défense des ouvriers intérimaires se limite pour les syndicats à réclamer leur embauche autour de la ta­ble de négociation, et du moment que les ouvriers entrent en lutte, les délé­gués se ramènent, et essayent "d'organiser" cette lutte. De quelle façon?

Ou bien en plaçant la lutte sur le terrain des "droits" (leur recours sys­tématique au tribunal, aux élections pour essayer de régler les "conflits so­ciaux" est très significatif) et donc en l'enfermant dans la légalité: ainsi, en réclamant un statut pour les intérimaires, ou même leur embauche, les syndi­cats ne veulent pas supprimer l'exploitation, mais au contraire, la perpétuer. Ils ne veulent simplement pas que cette exploitation soit trop évidente, trop claire. S’ils réussissent à imposer leur mot d'ordre de "droit à l'embauche", ils enterrent cette lutte contre l'exploitation à l'avance.


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Ou bien, si les syndicats n'arrivent pas à imposer leur ligne, s'ils n'ar­rivent pas à dissimuler la nature anti-capitaliste d'une lutte et à la dévier sur le terrain de la légalité, ils essaient de limiter la lutte à l'atelier, a l'entreprise où elle a démarré et empêchent donc son élargissement, et donc la victoire (leurs arguments genre "les autres ne nous suivront pas", "ça ne concerne que nous" sont assez connus de tout le monde). Les ouvriers combatifs qui cherchent à élargir, à briser, l'isolement dans lequel les syndicats confinent la lutte, deviennent du même coup des "gauchistes", des '"aventuriers", des "irresponsables". Comment expliquer ces positions et cette politique de la part des syndicats? Jusqu'à la moitié du 19ème siècle, la bourgeoisie interdisait les syndicats, et par la force réprimait les ouvriers, qui essayaient de former une organisation permanente pour la défense des intérêts de la classe ouvrière. Aujourd'hui encore les ouvriers en lutte trouvent en face d'eux les flics armés jusqu'aux dents, prêts à écraser brutalement la révolte. En même temps l'Etat aujourd'hui accepte les syndicats, les finance même, et encourage les ouvriers à se syndiquer. La campagne publicitaire à la télévision, dans les journaux, pour nous inciter à aller voter aux prud'hommes (représenté par les syndicats comme une victoire pour les ouvriers!) s'inscrit dans ce tableau.

Puisque c'est elle la classe exploiteuse, la bourgeoisie a un intérêt évi­dent à essayer de cacher l'exploitation et à mystifier les contradictions qui opposent les intérêts des ouvriers à ceux des patrons, afin de faire accepter aux ouvriers leur condition d'esclave salarié. Les syndicats participent partout à cette mystification (et ils sont d'autant plus crédibles auprès des ouvriers, vu leur langage "ouvrier", vu aussi leurs origines historiques), par leurs revendications "réalistes" qui sans arrêt ramènent la révolte contre l’exploitation capitaliste non pas à l'affrontement, mais à un aménagement au sein du système capitaliste. Mais ces champions dans la défense des ouvriers ne se contentent pas uniquement de cacher l'exploitation: intégrés au sein du sys­tème capitaliste ils remplissent fidèlement leur rôle au service de la bourgeoi­sie: ils s’opposent ouvertement et physiquement aux ouvriers qui luttent sur une base de classe. Du moment que la lutte, la grève, l’occupation, la violence deviennent une menace pour "l'ordre existant", les syndicats mettent tout en oeuvre pour saboter, dévier, liquider la lutte. Evidemment, puisque "l'ordre existant", eux ils en font partie! Et les ouvriers en lutte deviennent des "au­tonomes", des "éléments extérieurs à la classe ouvrière", des "agents de Bonnet"... Pour toutes ces raisons-là, nous devons nous organiser en dehors et contres les syndicats.

5. BUTS ET MOYENS D'UN REGROUPEMENT ORGANISE

En parlant d'élargissement de la lutte, de solidarité de classe, d'unité, d'organisation autonome des ouvriers, nous n'essayons pas de mettre en avant un idéal quelconque, mais nous voulons montrer ce qui déjà existe comme tendance dans les luttes, non pas pour en rester à une simple constatation, mais pour, entr'autre avec ce feuillet, POUSSER plus loin cette tendance.

Les salaires qui diminuent, le chômage qui s'accroît, l’intérim qui se développe, l'augmentation des cadences, permettent à la bourgeoisie d'augmenter ses profits et de mieux faire face à ses concurrents sur le marché. Mais en mê­me temps, ces attaques poussent les ouvriers à la riposte, à la lutte contre le capital, et donc à la recherche d'un MOYEN pour engager cette lutte. Les sidérurgistes à Longwy, à Denain, les dockers à Rotterdam, les métallurgistes en Allemagne, les mineurs aux Etats-Unis, au Brésil,... de plus en plus les ouvri­ers entrent en lutte pour défendre leurs conditions de vie, pour s'attaquer à l'exploitation. Certes, la bourgeoisie à tout moment essaie de décourager, di­viser, isoler les ouvriers les uns des autres, mais pour l'ensemble de la classe ouvrière la nécessité de sortir du cadre de la lutte corporative devient


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plus évidente avec chaque mesure anti-ouvrière que prend la bourgeoisie. Le besoin pour les ouvriers de contacter les ouvriers des autres boîtes, de tenir des réunions, de diffuser et rédiger des tracts, de préparer leurs actions, les pousse à s'organiser de façon autonome, et de prendre en main eux-mêmes les tâ­ches théoriques et pratiques posées par la lutte. Souvent c'est avec beaucoup de difficultés et d'hésitations que les ouvriers s'auto-organisent, d'autant plus qu'ils trouvent en face d'eux en première ligne non pas les flics, mais "leurs" syndicats, les "meilleurs défenseurs de la classe ouvrière". L'exemple le plus récent et peut-être parmi les plus clairs, c'est la grève des dockers à Rotter­dam, organisés dans un comité de grève CONTRE le syndicat. La force de cette lutte résidait justement dans le fait que les ouvriers s'organisaient eux-mêmes et qu'ils n'ont eu confiance qu'en eux-mêmes pour mener l'action. Au sabotage de la lutte, à l'inaction et aux actions-bidon des syndicats (débrayage, péti­tion, manif-promenade,...) les ouvriers répondaient par la grève illimitée, la paralysie totale de toute activité dans le port, les piquets de grève pour con­trôler entièrement la circulation sur les quais, les délégations dans les autres boîtes de la région, dans les autres ports, pour organiser la solidarité, proposer l'action unitaire.

Une première condition pour la lutte, c'est que les syndicats n'aient plus le monopole de l’intervention parmi les ouvriers, que les syndicats ne puissent plus organiser l’action bidon et le sabotage pur et simple de la lutte. Les ou­vriers combatifs doivent s'organiser pour briser l’isolement, pour dénoncer les syndicats et autres "défenseurs des ouvriers", pour dénoncer et saboter les dé­brayages des syndicats, les manifs-bidon genre Bastille-République, qui ne ser­vent qu'à noyer la combativité ouvrière, pour y opposer la lutte de classe avec des méthodes de classe.

Le comité vise à devenir une organisation qui permette aux ouvriers de se réunir, de contacter d'autres noyaux ouvriers afin de préparer la riposte politique aux décisions de l'Etat bourgeois et de mettre en place les moyens de développer les luttes à venir.

Préparation politique veut dire: tirer les leçons des luttes passées, de leurs points forts, leurs faiblesses, pour pouvoir pousser plus loin dans l'ave­nir; engager le travail de propagande et d'agitation dans les usines autour des problèmes qui se posent aujourd'hui pour la classe: les syndicats, les revendi­cations, l'organisation, les méthodes de lutte...

Plus que jamais d'énormes possibilités de lutte existent: dans toutes les grosses boîtes, sur toutes les chaînes de montage, des millions de travailleurs de tous les pays sont concentrés tous les jours et subissent une exploitation toujours plus forte. Pour la classe ouvrière internationale et numériquement plus forte que jamais, la nécessité d'engager, la lutte contre le capitalisme est ressentie aujourd'hui avec encore plus de force que ça ne l'était hier.

Nous devons nous préparer à l'affrontement. Pour ça, dès aujourd'hui nous proposons la discussion, individuellement, mais surtout d'une façon organisée et regroupée entre tous les ouvriers qui se posent ces questions, sur ce feuil­let. Nous devons dès maintenant créer des liens avec les chômeurs, les fixes, les ouvriers dans toutes les boîtes, discuter avec eux sur ce feuillet, envisa­ger ensemble les tâches à prendre en mains.

Dans l'immédiat, si nous nous sommes appelés "comité intérim", c'est parce que le travailleur intérimaire est l'image la plus claire de ce qu'est chaque ouvrier: un prolétaire qui ne possède rien d'autre que sa force de travail. Les conditions particulières des intérimaires rendent ce "secteur" plus explosif. C'est d'ailleurs ce qu'a aussi compris la bourgeoisie qui, depuis un bon moment, s'inquiète de cette situation et essaie, avec les conseils des syndicats,


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"d'intégrer" les intérimaires, en proposant certaines mesures qui devraient "amé­liorer" leur condition, tout en maintenant son caractère essentiel: la mobilité, La question de l'intérim nous permet aussi de dépasser les revendications de telle ou telle boîte puisque l'intérimaire change sans arrêt de lieu de produc­tion: il n'est attaché ni à son patron, ni à sa machine, ni à son métier! Il n'a pas affaire à tel ou tel patron privé, mais plus directement au capital. Ce regroupement organisé sur la question de l'intérim sera un point de départ de  l'avancée de la lutte de l'ensemble du prolétariat. Certes il est plus dif­ficile pour les intérimaires de se regrouper que pour les fixes, mais ce regrou­pement présuppose de dépasser dès le début le cadre de l'usine et des revendica­tions catégorielles!

Le comité appelle tous les ouvriers à prendre contact avec lui:

écrire sous double enveloppe à : COMITE D'INTERIM (enveloppe intérieure)

Librairie 1'"Herbe Rouge" (enveloppe

1 bis, rue d'Alésia,

5014, PARIS extérieure).

 


CE6.2 Correspondance