" Ce fait signifie le plus téméraire défi contre tout ce qui veut dire ordre légal et culte de la Patrie, qui est le culte des institutions à l'abri desquelles des groupes ouvriers plus ou moins authentiques tentent, avec des abus inqualifiables, de laisser libre cours à leurs haines et rancœurs de classe", disent les bourgeois de l" « Union », 1921
" Prolétaires de tous les pays, unissez-vous! En un seul bloc. Dans une puissante embrassade de frères exploités, marchons sur le chemin qui mène à l'émancipation des esclaves du Capital'', répondent les ouvriers de la Société Ouvrière des Différents Métiers de Rio Gallegos,1921

Il est normal que la bourgeoisie essaie de toutes ses forces d'étouffer dans l'oubli, de cacher et de falsifier tout processus historique où le pro­létariat a agi comme force autonome. En cela, elle avoue la terreur qu'elle ressent à se voir confrontée une fois de plus à ces forces qui naissent de la sauvagerie de sa domination. Il est normal que le prolétariat lutte pour déterrer son histoire et se fortifier à travers elle. En cela, il montre clairement la nécessité de reprendre son expérience et de démasquer ses enne­mis de classe pour ne pas retomber dans les mêmes erreurs qui lui ont déjà coûté tant de sang et d'humiliation. La réappropriation de notre histoire est indispensable pour réaliser notre perspective, détruire le capitalisme. C'est ainsi que le, comprend la bourgeoisie et pour cela elle essaie d'empê­cher l'accumulation de notre expérience; c'est ainsi. que le comprend le pro­létariat et pour cela il lutte pour la reconstituer.
Toute avancée de la Révolution met à découvert tout un passé qui parais­sait à jamais enterré. Au début du siècle, l’œuvre de la social- démocratie a été si parfaite que toutes les grandes luttes ouvrières du siècle passé étaient méconnues ou apparaissaient totalement défigurées; ce qui se vendait. comme marxisme était en réalité la politique bourgeoise pour les ouvriers dont le plus célèbre représentant fut Kautsky. Les grandes luttes ouvrières à la fin du siècle passé et au début de celui-ci permirent de redécouvrir des faits, des textes et des interprétations indispensables pour la reconstruction du programme communiste.
Après plusieurs décennies de contre- révolution et spécialement à partir des années 1960, le redémarrage des luttes du prolétariat repose le problème. En Amérique latine, comme partout, on commence à redécouvrir l'histoire du prolétariat mondial. Dans tous les pays, les faits ressortent à la lumière après des siècles d'exploitation capitaliste. Beaucoup de mythes, comme ce­lui du féodalisme en Amérique latine, éclatent en morceaux. Le capitalisme doit endosser seul la responsabilité de siècles d'extermination et de misè­re. Beaucoup de partis qui présentaient encore un vernis ouvriez sont dé­masqués par l'histoire. Et, ce qui est plus important (encore que très rudi­mentaire), la classe ouvrière s'aperçoit qu'elle a un énorme passé de luttes héroïques. Le mythe de l'indépendance- libération latino- américaine tombe et apparaît pour ce qu'il a été : une guerre entre intérêts et puissances impé­rialistes. Les soi- disantes bourgeoisies progressistes latino- américaines apparaissent dès le début du 19ème siècle pour ce qu'elles ont été : assas­sins du prolétariat en formation : mineurs, ouvriers agricoles, indiens, gauchos, esclaves, artisans, travailleurs à domicile. L'opposition civilisa­tion contre barbarie, progrès contre anarchie, reprend sa véritable dimen­sion d'antagonisme de classes.
Il n'est plus possible aujourd'hui de taire les efforts que le proléta­riat latino- américain a déployés pour se doter d'organisations de classe. Les premières organisations et journaux socialistes (socialisme utopique) sur­gissent en Amérique latine dans les années 30 et 40 du siècle passé, un peu de tous les côtés. Dans les décennies suivantes, les grèves ouvrières de l'industrie urbaine prennent de l'importance, s'ajoutant aux batailles per­manentes des mineurs, des "paysans" * prolétarisés, contre les bourgeoisies lo­cales et métropolitaines. En 1865 se créent les premières sections de la 1ère Internationale, qui connurent une importante poussée dans la décennie suivante par l'arrivée de combattants de la Commune. A partir de là, les as­sociations ouvrières se multiplient, les grandes manifestations, les grèves, les affrontements dans la rue, les tentatives d'insurrection se succèdent.

*"paysan" ou "campagnard" ("campesino" en espagnol) : expression intelligente de la bourgeoisie pour cacher les classes sociales derrière "l'habitant de la campagne" (comme "citoyen"). Il faut noter que la prolétarisation en Amérique latine durant la colonisation fut si violente qu'elle n'a rien laissé subsister de similaire au "paysan parcellaire" (petit bourgeois) dont parle par exemple Marx par rapport à la France.
Entre toutes ces pages enterrées de notre histoire, les plus importantes sont celles des moments les plus élevés de la lutte et de la constitution en classe, c'est-à-dire la période révolutionnaire de 1917- 1923. Partout dans le monde le prolétariat apparaît comme le "protagoniste de sa propre histoire". La dictature du prolétariat, la révolution communiste, cessent d'être, pour la 1ère fois dans l'histoire de la planète, les mots d'ordre d'une poignée de révolutionnaires et se généralisent à la classe ouvrière de tous les pays. Jusque là, les communistes affirmaient que la révolution sera mondiale ou ne sera pas. Mais ils voyaient mal comment elle pourrait se mondialiser. L'in­surrection victorieuse en Russie, leur exemple, mit le feu aux poudres (feu qui couvait déjà dans de nombreux pays) et répondit pratiquement à la ques­tion. D'une part en unifiant tout le prolétariat en traçant pratiquement u­ne perspective claire (dont la formalisation organique dans la 3ème Interna­tionale n'est qu'un des aspects), d'autre part, en unifiant toute la contre­- révolution contre elle (les socialistes en premier lieu). Le prolétariat mon­dial, pour la première fois de son histoire, apparaît comme un seul corps, en un seul mouvement, dans une seule perspective : la révolution. Ce fut ce même cri, cette même perspective de la révolution communiste qui fut entendu et s'étendit dans une zone aussi lointaine que la Patagonie.

Incroyable? Oui, tout ce que peut faire la révolution en marche ne semble pas croyable, après avoir été filtré par plus de cinq décennies de contre- révolution. Seul le nouveau réveil du prolétariat latino- américain et mondial a permis de découvrir des faits comme ceux-ci et permettra d'en déterrer et réinterpréter beaucoup d'autres.
Comment est-il possible que des faits historiques si importants soient inconnus ou déformés? Comment a-t-il été possible d'avoir camouflé l'histoi­re de cette façon? Tout simplement, la contre- révolution a su imposer, à l'extérieur de la zone directement impliquée (Argentine, Chili, Amérique la­tine), le mythe d'une Amérique latine peuplée de paysans (campesinos) qui luttent. pour la terre ou pour la révolution nationale. Le prolétariat est encore incapable d'identifier sa propre classe mondiale et de reconnaître ses propres luttes. En Europe, par exemple, même des groupes qui défendent des positions ouvrières adoptent par rapport à l'Amérique latine des posi­tions clairement contre- révolutionnaires, identiques à celles des socialis­tes latino- américains des années 1917- 1923, et plus tard des staliniens (révolu­tion agraire et ,anti- impérialiste, révolution nationale continuée par la ré­volution prolétarienne, etc.).
En Argentine (et au Chili), où la mythologie du paysan (campesino) est plus difficile à imposer parmi les prolétaires, ceux-ci reconnaissant comme leurs les luttes du prolétariat agraire, se sont constituées deux fausses versions sur le contenu des luttes (comme toujours) :
celle de l'armée argentine, des ligues patriotiques, etc.: l'armée a dû procéder avec sévérité contre les bandits étrangers qui tuaient, violaient des femmes, brûlaient des "estancias"*, etc.
celle des syndicats, socialistes, staliniens, etc.: l'armée a torturé, bastonné, donné l'ordre de creuser des tombes pour y 'fusiller 1500 ouvri­ers qui ne réclamaient que leurs droits (sic)
L’œuvre monumentale publiée en 4 tomes de Osvaldo Bayer ** permet de détruire chacune des versions. Le travail de Bayer est le seul sérieux à ce sujet. Il est impeccable pour ce qui est de la documentation et de l'exhaus­tivité du thème traité. Il nous a été d'une grande utilité. C'est de là que viennent l'ensemble des citations utilisées. Néanmoins, les interprétations de l'auteur découlent d'une conception qui n'est pas la nôtre et par consé­quent nous ne la reproduisons pas ici.

LA PATAGONIE, ANTECEDENTS ET PROTAGONISTES DE LA LUTTE
La Patagonie est un immense territoire situé à l'extrémité du cône sud de l'Amérique latine (depuis l'Atlantique jusqu'au Pacifique) balkanisé par la politique du capital, colonisateur comme indépendantiste, sur la base d'une "frontière naturelle" : la Cordillère, des Andes. Pendant la conquête, elle fait partie de ce que le capital définit comme "une terre, qui ne peut rien rapporter", grâce à quoi les communautés indigènes purent vivre comme telles quelques temps encore. Mais la sentence d'intégration était déjà con­tenue dans la raison même pour laquelle on décidait de ne pas exploiter cette zone: Elle s'accomplit durant la 1ère moitié du 19ème siècle : l a bourgeoisie qui accumule dans l'espace productif appelé Argentine (bourgeoisie originaire de toutes les parties du monde mais évidemment très patriote) décide d'en­voyer son armée pour civiliser la zone.

*Entreprise capitaliste d'exploitation agraire implantée sur un grand terri­toire.
** Publiée en Editorial Galerna les 3 premiers tomes, et en Editorial Hammer le quatrième.


Résultat : extermination totale des communautés indigènes. Tel fut le prix payé par toute organisation indigène qui n'avait pas développé des formes d'exploitation et des grands travaux collectifs directement utilisables par le capital comme base à sa domination formelle et à sa transformation en mode de production subsidiaire du capi­tal (et non "pré- capitaliste"!).
La colonisation est une entreprise capitaliste qui basée sur le meil­leur taux de profit possible, décide de s'approprier telles ou telles forces productives (mines, hommes, terre). Mais là, il n'y avait pas de mines, les hommes étaient difficilement adaptables à la structuré du salariat et il y avait beaucoup de terres de pâturage. La décision capitaliste ne pouvait lais­ser de doutes: tuer les hommes, s'approprier la terre et ensuite amener des autres hommes, déjà habitués à travailler pour lés capitalistes contre un salaire.
Une fois ce processus accompli, comme dans d'autres parties d'Amérique latine *, la grande majorité de la population se composait d'ouvriers venus de tous les coins du monde.
Le résultat de cette combinaison fut un haut degré "d'internationalis­me" des deux classes protagonistes dans l'affrontement en Patagonie. La dé­termination fondamentale du capital est sa valorisation, ensuite il décide quelle patrie il va défendre. C'est ainsi qu'en Patagonie les "patriotes argentins" seront des sociétés anonymes anglaises, des capitalistes allemands, belges, nord- américains, espagnols, portugais, français, uruguayens, russes, chiliens et quelques Argentins. Les ouvriers venaient aussi du monde entier mais ils n'avaient aucune patrie à défendre : chiliens, espagnols, argentins, russes, paraguayens, italiens, allemands, etc. Ils ne pouvaient que brandir bien haut l'internationalisme de leur classe et c'est ce qu'ils fi­rent.
Sur ces millions d'hectares presque sans hommes, il n'y avait que des vaches, des moutons et du capital. Ce panorama permettra de théoriser le fé­odalisme ou le pré- capitalisme , ou même la « subsomption »** formelle du tra­vail au capital. Mais ce n'est pas le cas, le procès de travail préexistant a été totalement détruit. En Patagonie, ce n'est pas comme au Rio Grande, Provincia Oriental, Entre Rios et même Buenos Aires, où la "estancia" est précédée d'un siècle de "vaqueria" *** (subsomption formelle du travail au capital).
En quelques dizaines d'années, sur ces terres engraissées par le sang des Indiens, le capital fera fonctionner, sans plus de personnes que le nom­bre nécessaire à sa valorisation (l'armée industrielle de réserve était les "Chilotes" **** et les chômeurs européens), toutes les activités nécessaires à la production, à la commercialisation, au stockage, au transport interne et externe, etc.

* pas partout, parce que là où préexistait ,(avant la colonisation) une socié­té développée, basée sur l'exploitation des classes (Incas, Aztèques, etc.), le capitalisme, ne devait pas importer la totalité de la force de travail pour la soumettre à son exploitation.
** c'est-à-dire, inclusion, subordination et domination
*** "vaqueria" : véritable chasse à la vache pour vendre le cuir; la viande n'avait aucune valeur d'échange.
****expression méprisante utilisée par la bourgeoisie pour désigner le pro­létariat au Chili.

L'accroissement rapide de l'industrie de la laine, du cuir et de la viande fut contrôlé par les mêmes capitaux à tous ses stades. A la fin du siècle dernier, on trouve les mêmes propriétaires dans les estancias, les banques, l'industrie frigorifique, les entrepôts, les compagnies d'assuran­ces, d'électricité, de téléphone, les usines de chaussures, les chantiers navals, les grands magasins, les compagnies maritimes de marchandises et de passagers, de cabotage et d'outre-mer, etc. ...
Les forces politico- militaires sur lesquelles la bourgeoisie peut compter dans l'affrontement de classe, en plus de la police locale, de l'armée argentine ou chilienne, furent : un ensemble d'appareils décentralisés par rapport à l'Etat comme les ligues patriotiques (argentines et chiliennes,
appareils paramilitaires),les sociétés rurales, les ligues de commerce et de l'industrie, la presse locale et de Buenos Aires, l'association du travail libre (comme son nom l'indique : armée de briseurs de grèves), le démocrati­que et anti- impérialiste Yrigoyenismo, et autres forces prétendument ouvriè­res. Du côté ouvrier, il existait un ensemble d'associations, fédérations ouvrières locales qu'il 'est impossible d'énumérer. Néanmoins, le mouvement s'est centralisé autour, et sera dirigé par la Société ouvrière de Rio Gal­legos qui, contre tout patriotisme de l'époque, affirmait déjà dans ses sta­tuts de 1910 : "La société ne commémorera pas d'autre fête que le 1er mai car c'est le jour de protestation dès travailleurs du monde entier". En 1914 ont lieu les premières grèves, les premiers prisonniers pour subversion, la généralisation de cette grève, l'arrivée de jaunes venant de Buenos Aines, les piquets de grève pour affronter les briseurs de grève, l'affrontement a­vec les forces de l'ordre, etc. Jusque là, les ports de Patagonie se solida­risent avec les grèves décidées à Buenos Aires toujours en agitation, sans plus. En avril 1917, il y eut la 1ère tentative de grève générale à Rio Gallegos, déclarée par la Société ouvrière.
Mais les choses prennent un autre ton à partir de la révolution en Rus­sie. En 1918, la grève générale est décidée à Puerto Deseado; les grévistes font dérailler un train, blessent un jaune par balle. etc. A la fin de l'an­née et début 1919, les organisations ouvrières de la Patagonie chilienne se déclarent en grève. Les centres sont : Puerto Natales et Punta Arenas. A Puerto Natales, les ouvriers prennent la ville. Les actions se multiplient, les premières nouvelles de la grève révolutionnaire à Buenos Aires sont ré­percutées ainsi en Rio Gallegos : "grève générale révolutionnaire. La para­lysie est totale. Des tirs entre grévistes et policiers. Beaucoup de morts et. de blessés. Le mouvement tend à s'aggraver. Plusieurs convois ferroviai­res et des gares ont été incendiés. La situation est grave. On n'a encore rien vu de pareil." On s'imagine l 'émotion de cette poignée d'ouvriers qui se réunissent à Rio Gallegos et appellent à une assemblée générale de toute la zone. Résultat : la police les prend de vitesse, toute la direction ou­vrière se retrouve en prison, la fermeture du local est décrétée, etc. Mais le gouverneur Correa Falcon et le commissaire Ritchie n'ont pas encore gagné. La Fédération ouvrière se dote d'une autre direction dans la clandestinité et commence à distribuer des tracts appelant à la grève. Les détentions con­tinuent et deux jours plus tard se produit quelque chose qui. semble incroya­ble dans la région : les femmes prolétaires sortent dans la rue et affron­tent les flics; les mains nues. Partout dans Rio Gallegos des tracts circu­lent et. pénètrent jusqu'à la prison : "Soldats et agents de police ... vous ne devez plus être les bourreaux du peuple, unissez-vous à lui comme l'ont fait vos collègues à Rosario". La répression découvre les organisateurs du mouvement, les emprisonne et brise la lutte. La garde blanche s'organise et le gouverneur de Santa- Cruz, le commissaire Ritchie organisent les forces qui iront secourir la bourgeoisie "chilienne" en difficulté. Le conseil ou­vrier qui a pris la ville de Puerto Natales est réprimé, l'armée chilienne reprend la situation en mains, les dirigeants des conseils sont exécutés.
La bourgeoisie a gagné la bataille de 1919, mais en 1920, la crise éco­nomique mondiale s'étend à cette région d'élevage. Le marché mondial de lai­ne et de viande est saturé, les prix baissent; les produits pourrissent dans les ports argentins. Le capitalisme met à exécution sa politique de crise, baisse des salaires, chômage, austérité. La classe ouvrière répond, il se produit les grandes grèves du prolétariat rural à Santa Fe, Entre Rios, Cor­doba, Chaco, Patagonie et la Province de Buenos Aires.
Les éléments décisifs contre cette "subversion de l'étranger" (selon la formule employée par la "Forestal", entreprise dont le siège est à Londres) seront l'armée argentine et la Ligue Patriotique argentine. Cette dernière explique son action ainsi : "au nom des intérêts collectifs (contre) ... l'apparition d'agitateurs anarchistes ... des bandits ... qui ont voulu fai­re usage de leurs armes pour libérer quelques agitateurs détenus. Cet état de fait détermine la grave mesure de mobiliser la brigade et, divisés en secteurs de défense, nous sommes prêts à repousser l'agression".
Pour terminer de présenter les protagonistes et les antécédents, nous devons rapidement mentionner les positions politiques et les organisations qui ont eu une importance dans la lutte.
- la Société Ouvrière de Rio Gallegos était affiliée à la F.O.R.A. (fédéra­tion ouvrière régionale Argentine) du 9ème congrès, ou F.O.R.A. syndicaliste. Néanmoins, cette affiliation est purement formelle. En effet, les positions de la Fora sont ouvertement contre- révolutionnaires et toute sa
politique tourne autour de "l'appui critique" au régime "démocratique et anti- impérialiste" de Yrigoyen. Les révolutionnaires de l'époque l'appelaient avec raison la Fora caméléon, ou Fora des ministères (ministéria­liste), car d'un côté elle changeait de position comme de chemise, à tou­tes les grandes grèves elle abandonne au moment crucial et sa direction défile dans les ministères.
- Les forces réellement prolétaires, c'est-à-dire communistes, avaient été incapables, comme partout, de se donner un centre unique. La force révolu­tionnaire la plus importante était la Fora communiste aux prédominances a­narcho- communistes. C'est de là que viendront les seules tentatives de
soutien à la Société Ouvrière de Rio Gallegos. Le parti communiste d'Ar­gentine, le P.C.A., bien qu'il fut l'un des premiers du monde à se cons­tituer (janvier 1918), était déjà dominé par la fraction de droite. Dans sa direction on voyait déjà les tristement célèbres Ghioldi, Codovilla (éter­nels voyageurs à Moscou), qui maintiennent la direction sur la base de la politique opportuniste de l'I.C. contre la fraction de gauche (majorité dans les trois premiers congrès) qui publiera ensuite le journal "La Chispa" *. De ce parti, les ouvriers de Patagonie ne pouvait rien espérer. Si la révolution russe avait uni le prolétariat, la contre- révolution, la politique de conservation du capital et de répression ouvrière réalisée par les bolcheviks, l'opportunisme de l'I.C., vont le diviser. De ces deux aspects contradictoires, en 1920- 1922, le premier seulement a atteint la Pata­gonie.

* "La Chispa", en français : "L'étincelle", en russe : "Iskra"
Ce n'est qu'à partir de 1922 qu'apparaissent des textes condamnant la politique anti- ouvrière des bolcheviks. C'est ce qui explique que jusque là les ouvriers de Patagonie, qu'ils s'auto- proclament anarchistes purs, a­narchistes bolcheviks, anarchistes syndicalistes, anarchistes communistes, communistes, ou même socialistes, tous s'identifient avec la révolution russe qui leur montre le chemin et utilisent des expressions courantes comme : "Si Lénine t'attrape!". En tant qu'ouvriers, les nécessités ma­térielles et l'exemple de la révolution russe tendent à les unifier dans un seul parti d'action communiste. Mais l'absence de base programmatique et d'organisation solide aura pour résultat tragique l'oscillation perpé­tuelle de la direction de la Société Ouvrière de Rio Gallegos avec les con­séquences que nous allons voir.

1920- 1921 ACTION DIRECTE ET GREVE GENERALISEE

En avril 1920, le gouverneur Correa Falcon déclare : "des éléments aux idées avancées venant de la capitale fédérale et autres points du pays ont commencé une campagne visant à troubler l'ordre public, sur ce territoire". En effet, la Société Ouvrière de Rio Gallegos avait réussi à se réorganiser et en juillet elle déclare la grève dans les ports et lés hôtels de Patago­nie.
La bourgeoisie était très enthousiaste pour la solution répressive. Les détentions commencent à Rio Gallegos et ensuite à Santé Fe. Aucune réunion ouvrière n'est autorisée, les coups et la prison reviennent à quiconque ré­siste. Le commissaire Ritchie demande un envoi de troupes. La Société Ouvri­ère répond en appelant tous les ouvriers à se solidariser avec la grève. Et sur ces terres désertiques (il ne faut pas oublier la faible concentration ouvrière, les difficultés pour communiquer d'une estancia à l'autre, etc.), l'incroyable se produit : la grève pour libérer les emprisonnés est inarrêtable.
La bourgeoisie recule et libère quelques prisonniers, espérant briser la grève. Mais la grève continue, et le 1er novembre la bourgeoisie n'a pas d'autre solution que de les libérer tous. Mais c'est déjà trop tard, la com­munication et l'organisation des ouvriers ont mûri, et cette dernière déci­de de continuer la grève, cette fois pour des améliorations du sort des ou­vriers agricoles. Les représentants des estancieros"* promettent de se "sacrifier" et d'accorder des augmentations de salaires ainsi qu'une série d'améliorations. C'était encore trop tard, le prolétariat rural avait déjà créé ses propres colonnes d'avant- garde, et assurait l'extension de la lutte. Deux contin­gents d'hommes armés étaient passés à l'action. Les dirigeants historiques furent "El Toscano" (pour son origine italienne) dont le vrai nom était Alfredo Fonte, et le "68" (son numéro de condamné, également italien) dont le nom est Jose Ricardi. Ils :.'parcoururent les fermes, appelant à la grève, et les ouvriers agricoles se joignent à la marche. En passant, on prenait tout le nécessaire pour continuer la lutte : des vivres, des chevaux, des armes et de l'argent. Le mouvement se fortifie ainsi à chaque action en hommes et en armes. Quant aux patrons, chefs et administrateurs des, estancias, on les emmène comme otages. Il ne reste qu'à disparaître pour dépister la police.
On arrive à la situation où tout le sud de Santa Cruz est paralysé. Les propriétaires tentent une nouvelle fois de négocier, les "irigoyenistes" com­me "conseillers ouvriers" appellent à "améliorer l'harmonie entre le capital et le travail". La grève continue, se fortifie, s'étend, 1/2 million d'ani­maux pourrissent dans les fermes sans pouvoir être vendus, les usines frigo­rifiques ne peuvent pas continuer à fonctionner, les ports sont totalement paralysés. La répression policière, les détentions ne parviennent pas à ar­rêter le mouvement.
Les journaux bourgeois annoncent alors la constitution de "l'Associa­tion du travail libre". "Parmi un important noyau de la localité a surgi l'initiative de constituer une Association du travail libre, de sorte que l'ouvrier, aujourd'hui tyrannisé par l'absurde sectarisme maintenu par des bandes de combat et autres moyens de dissuasion, puisse adapter sa conduite, à n'importe quel moment et en toute liberté, en fonction des événements et de ses intérêts". Au nom de la Démocratie et de la Liberté du travail, on décide d'envoyer de Buenos Aires un groupe de jaunes. Si on considère que la Fora syndicaliste (à laquelle est affiliée la Société Ouvrière de Rio Gal­legos) contrôlait les organisations des travailleurs maritimes, on pourrait supposer qu'au moins ils auraient empêché l'arrivée des jaunes. C'était beau­coup espérer : la Fora caméléon, étant de l'autre côté de la barricade, les jaunes débarquèrent. .


* propriétaires des estancias, individus ou sociétés.


Accompagnés d'une escorte de police, on essaie de les conduire sur les lieux de travail. Mais les ouvriers les accueillent à coups de fusil. Des balles qui feront rappeler au prolétariat qu'il y a des secteurs de la classe ouvrière qui n'entrent pas dans le jeu démocratique, qui comprennent parfaitement que les libertés démocratiques sont les libertés des oppresseurs pour maintenir l'exploitation, que les décrets et autres procédures légales sont faits pour désorganiser les ouvriers en tant que classe.
La peur est si grande qu'immédiatement les jaunes et leur escorte sont de nouveau à Gallegos. Indigné, Correa Falcon ordonne au commissaire Ritchie de poursuivre avec des automobiles et agents de l'ordre les colonnes du Tos­cano et de 68, mais ils ne trouvent pas trace des "bandits'". C'est ainsi que les appellent la bourgeoisie pour séparer les groupes armés des "ouvriers qui luttent pacifiquement pour leurs intérêts économiques". Espérant diviser ainsi le prolétariat, discréditer l'action violente de la classe et isoler les avant- gardes ouvrières.
La classe ouvrière comprend parfaitement le fond du problème et voit dans ces nouvelles formes de lutte l'expression d'un changement qualitatif dans l'affrontement avec le capital; elle sait que les "bandits" sont ses frères de classe qu'eux tous sont des "bandits". "Vivent les bandits du sud'! titre la presse ouvrière de Buenos Aires. "Bandit" s'était transformé en synonime d'ouvrier conscient de ses ennemis de classe. La Société Ouvrière qui par sa filiation aurait dû être opposée à l'appui de telles initiatives, ap­pelle à "se solidariser en continuant inébranlablement la grève illimitée".
La bourgeoisie utilisait de nouvelles armes pour briser l'unité et la centralisation croissantes que se forge la classe ouvrière dans sa lutte. Les propriétaires faisaient des nouvelles propositions, cette fois très gé­néreuses. La terreur bourgeoise devant l'avancée de l'organisation et de l'ar­mement du prolétariat la fait reculer, car elle préfère perdre une partie réellement importante de plus-value que la totalité du capital, et y compris peut-être sa propre tête.
La Fora syndicaliste défend devant les ouvriers la nécessité d'accepter les propositions des prolétaires. Quelle surprise pour elle quand la Fédé­ration ouvrière répond : NON! La grève continue! La Fora caméléon se démas­que. Comme toujours dans ces cas-là, les journaux se font les champions de la "démocratie ouvrière". Ils proposent de consulter les ouvriers agricoles qui sont les intéressés. Ils essaient de briser l'unité de la classe avec le prétexte de la majorité. Ils dénoncent la commission qui a pris la décision de continuer la grève au nom des assemblées : "La commission est-elle une autorité suffisante pour repousser les propositions faites sans consulter les ouvriers qui sont les seuls intéressés au conflit.
Néanmoins, et malgré les manœuvres de la Fora syndicaliste, l'assemblée se prononce pour continuer la grève. La position de la Fora syndicalis­te n'était pas seulement utopique et réactionnaire, mais franchement poli­cière, car ou bien les colonnes armées ne pouvaient participer au vote, ou bien elles étaient liquidées en entrant dans la ville. Les dignes prédéces­seurs du syndicalisme argentin actuel ne se gênaient pas non plus pour re­connaître qu'ils étaient contre toute action ouvrière : "Convaincus que le fanatisme est dangereux, nous avons voulu servir la cause de tous, et on nous a insultés, et même menacés, quand nous prétendions éviter le pire qui nous menaçait alors, et qui est la situation que nous connaissons aujour­d'hui, conséquence directe de l'illogique fréquence des grèves et de l'ab­surdité des boycotts, et nous devons le supporter!" Ces hommes étaient ceux qui devaient mettre en contact les ouvriers de Patagonie avec ceux du reste de l'Argentine. Evidemment les ouvriers restèrent seuls, malgré les efforts de la Fora communiste pour se solidariser.
A ce moment, Correa Falcon (le gouverneur) joue une carte qui pouvait encore nous en apprendre sur les droits et libertés démocratiques, et sur les services que rendent les syndicats au patronat : "La Fédération Ouvrière de cette ville est dirigée par des éléments extérieurs aux ouvriers, ce qui a produit ces derniers temps, une profonde scission entre les mauvais et les bons éléments, car ces derniers répudient la direction des agitateurs étant donné qu'il n'en résulte aucune amélioration économique ou sociale pour lé travailleur ... des groupes d'hommes excités par des discours soviétistes se sont lancés dans les champs en coupant d'innombrables barbelés... il est normal que la police agisse dans ce cas d'une façon énergique pour protéger la propriété et la liberté du travail puisque c'est son devoir principal... Tant que la situation était calme et que les travailleurs n'appelaient pas au désordre et au pillage, les ouvriers ont tenu toutes les assemblées et réunions qu'ils voulaient vu qu'ils exerçaient un droit sans atteinte à la propriété des autres, mais ce droit a nécessairement été restreint chaque fois qu'ils s'en sont servi pour troubler la tranquillité (de l'exploitation) et mettre en danger (la domination de la bourgeoisie -notes dr.) les garan­ties constitutionnelles".
A "Puerto Descado", le 17 décembre 1920, se produisent les premiers affrontements armés, un ouvrier est tué, beaucoup d'autres blessés et pri­sonniers. Les ouvriers s'en sortent mal mais ils ne fléchissent pas. Comme ils n'ont pas d'imprimerie ils rédigent des tracts à la main: "Au peuple travailleur. Camarades! 30 camarades sont emprisonnés par la tyrannie capi­taliste, mais nous continuons à travailler pour la cause avec toujours plus d'enthousiasme. Contre la tyrannie, vive la grève."
Fin décembre, le commissaire Michieri lance cet ordre: "Vous avez 24 heure pour reprendre le travail ou débarrasser le Lago argentin, sinon je vous promets la bastonnade et de vous noyer dans un bain de sang et de vous envoyer de l'autre côté de la Cordillère". Tout ce qui sert d'appui logis­tique aux grévistes: petits magasins, bars; locaux de réunion etc., est saccagé; quiconque s'y présente est aussitôt arrêté et roué de coups. Les troupes du commissaire Michieri remportent des succès jusqu'à ce qu'ils s'affrontent aux colonnes de 68 et de Toscano qui n'ont pas peur des uni­formes. Ils ordonnent à Michieri de s'arrêter, le commissaire et les siens répondent en tirant. La méthode leur avait toujours réussi jusqu'à ce moment mais cette fois les ouvriers répondent aux balles avec des balles sans aucu­ne hésitation. Résultat: plusieurs flics sont tués, des agents de la ligue patriotique blessés, d'autres se rendent et sont fait prisonniers par les ouvriers. Le commissaire avec deux balles dans le corps est pris en otage.
Quand les colonnes ouvrières, à ce moment entre 500 et 600 hommes dé­cident de poursuivre leur route, les renforts du commissaire Ritchie arrivent de Rio Gallegos. Nouvel affrontement les ouvriers perdront un camarade, mais les flics le paient cher. Un agent de l'ordre bourgeois tué au cours de
l'affrontement, un autre exécuté; les forces de Ritchie sont obligées de fuir, plusieurs d'entre eux avec une balle en souvenir, Ritchie lui-même a­vec une dans la main droite.
La commission des patriotes revient défaite à Rio Gallegos. Le climat de terreur pour la bourgeoisie est renforcé par l'incendie du hangar « La Am­berense" plein de réservoirs, de naphte et d'huile. Bayer constate que "les grévistes ont bien choisi l'endroit, toute la nuit les explosions se succèdent. La terreur agit comme un glaçon dans le dos de tous ceux qui croient en la propriété. Par contre, pour le pauvre, c'est un vrai specta­cle tout ce crépitement de feu d'artifice. Beaucoup pensent qu'il est temps de partir car Santa Cruz ressemble à la Russie de 1917".
L'appel de Correa Falcon est pathétique : "la situation créée par des éléments subversifs rend nécessaire l'union de tous les hommes respectueux des lois et des libertés que nous accordent la Constitution Nationale. Il ne s'agit pas d'un mouvement ouvrier, c'est beaucoup plus grave : une subver­sion de l'ordre, de tous les principes d'équité, et de justice. Des éléments sans patrie et sans loi assassinent ... Veillons au respect de notre Cons­titution et de nos lois et maintenons bien haut l'enseignement sacré de la « Patrie ». Et tous les patriotes se rassemblent face à la grave situation, de­puis la Ligue Patriotique Argentine à la Légation Britannique à Buenos Ai­res, depuis le gouvernement chilien aux démocrates radicaux yrigoyenistes, depuis la Société Rurale jusqu'à la Fora caméléon. Le gouvernement d'An­gleterre et la nouvelle République d'Allemagne font des appels pathétiques à la Chancellerie argentine pour qu'elle protège les biens et les citoyens.

COMMENT L'UNITE OUVRIERE S'EST ROMPUE
La Société Ouvrière de Rio Gallegos continue désespérément ses appels à la Fora syndicaliste de Buenos Aires. Celle-ci par contre, là où elle a un poids, fait des accords séparés et fait reprendre le travail: "Fédération, ouvrière maritime". La situation à Rio Gallegos devient insoutenable. Les oscillations de Soto, conséquences d'une rupture partielle et intuitive avec l'idéologie contre- révolutionnaire et l'anarcho- syndicalisme, le feront op­ter pour l'arrêt de la grève dans les villes. Soto n'avait jamais approuvé le saut qualitatif du mouvement vers l'action directe et l'offensive. Il considère nécessaire d'expliquer que les ouvriers, face à la répression, ont dû se défendre les armes à la main, mais que jusque là "les travailleurs de la campagne, agissaient dans le cadre de leur indiscutable droit de grève pour vendre leur force de travail au prix qu'ils demandaient". La position de Soto (centriste et très cantonnée sur le terrain du droit) qui sera combat­tue par l'avant- garde communiste ne peut pas être confondue avec celle adop­tée par la Fora syndicaliste clairement de l'autre côté de la barricade. Sur l'avis de Soto, dont l'influence est totale (et cette fois néfaste), la Société Ouvrière de Rio Gallegos arrête la grève. Les ouvriers agricoles continuent totalement isolés.
La direction réelle de la grève est alors dans les mains des hommes forts: le 68 et Le Toscano. On décide d'envoyer le 68 à Rio Gallegos, lut­ter contre les positions défaitistes de Soto. Il y entre clandestinement et repart avec 30 hommes qui, en chemin, commencent à opérer, prennent des ota­ges (des administrateurs, des propriétaires et quelques gendarmes), réqui­sitionnent des armes et des chevaux. D'autres ouvriers se joignent à eux. Le 68, parti seul, revient avec 150 hommes. D'autres commissaires et sous- commissaires avec leurs troupes tentent d'affronter les détachements ouvriers de 50 à 150 hommes. A chaque fois ils seront défaits. Les drapeaux rouges continuent à flamboyer dans les campagnes.
C'est dans ces circonstances si complexes pour les ouvriers que "l'yrigoyenisme" prend les rênes de la situation, au nom de toute la bourgeoisie. Ils substituent au gouverneur haï par les ouvriers, Correa Falcon, un yri­goyeniste qui est nommé pour "défendre les ouvriers contre les patrons". Les troupes argentines débarquent sous le commandement de l'yrigoyeniste Varel qui reconnaît que "les ouvriers ont raison". La bourgeoisie comprend parfaitement que la situation militaire est très difficile, l'armée ne vient pas à bout des soulèvements ouvriers dans tout le pays. Les forces disponibles envoyées en Patagonie auraient été incapables d'affronter les ouvrier si ceux-ci avaient continué leur route vers la révolution comme le proposaient les chefs rouges, Le Toscane et le 68.
Les gouverneurs et les militaires recevront comme instruction du pou­voir exécutif : "éviter de verser le sang ... être l'interprète de la pensée du Président de la nation dont la politique ouvriériste est bien connue. La où la répression ouverte a échoué, la politique ouvriériste de la bourgeoisie réussira : désorganiser l'ennemi, le désarmer, le diviser. On prépare ainsi le deuxième acte : le massacre.
Le commandant Varela paraît écouter les demandes des ouvriers : la liberté de tous les prisonniers, amnistie de tous ceux ayant commis des acte de banditisme, etc. Des propositions sont faites aux colonnes du 68 et du Toscano, on fait une assemblée générale, la majorité accepte de rendre les armes, les otages, les chevaux, et de reprendre le travail. Comme chaque fois dans l'histoire, une minorité de révolutionnaires n'accepte pas le my­the du démocratisme ouvrier. 200 Hommes avec Le Toscano et le 68 à leur tê­te s'approprient les armes et disparaissent. Mais la tactique ouvriériste de la bourgeoisie a triomphé : l'avant- garde est coupée de la classe. Quand il sera trop tard, on reconnaîtra que "la confiance dans ce militaire nous a perdus".

LA GREVE SANS PERSPECTIVES
Lés activités productives reprennent. Dans les estancias on fait la tonte des moutons à toute vitesse, dans les ports on embarque et décharge des marchandises. On libère les prisonniers et un laisser- passer est déli­vré à tous les subversifs, signé par Varela lui-même, qui dit : "le sujet untel peut circuler librement sur le territoire pour chercher du travail, les autorités militaires ou policières ne doivent pas entraver sa circula­tion: Les propriétaires protestent et Varela gagne ainsi la confiance aveu­gle (absurdement aveugle) des ouvriers.
Le radicalisme a atteint ses objectifs, et une Patagonie insurrectionnelle que rien ne semblait pouvoir contenir se convertit en une Patagonie de la récupération de tout ce qui était perdu (pour les capitalistes). Les promesses d'un avenir meilleur, et toute la Patagonie (sauf une poignée d'ou­vriers qui avaient compris le jeu) remercie et honore le gouverneur Iza et le commandant Varela pour leur travail « progressiste en faveur des ouvriers ». Comme on peut le supposer, les conditions d'exploitation ne changent pas, les promesses restent des promesses. En mars 1921, un mois seulement après l'accord, une grève éclate dans les usines frigorifiques Swift, mais rapidement elle est brisée. Ce n'était que le premier symptôme de ce qui se dessinait.
Les classes se préparent pour un second affrontement : des ouvriers de la Patagonie feront tout leur possible pour ne pas rester à nouveau isolés et pour obtenir la solidarité de toute la classe, en généralisant la lutte sur tout le territoire. Ils impulsent un congrès de toute la Patagonie (Ar­gentine et Chili) avec la participation des Sociétés Ouvrières de Puerto Ma­dryn, Comodoro, San Julïan, Puerto Santa Cruz, Puerto Descado, Rio Gallegos et la Fédération ouvrière magallamique. Cette tentative de centralisation de la lutte par- dessus les frontières sera ouvertement sabotée par la Fora syndicaliste. L'opposition avec la Société Ouvrière de Rio Gallegos sera to­tale :"la mission ouverte de la Fora syndicaliste était de lui retirer tout soutien externe, de créer des syndicats libres de "bons" ouvriers etc. Cha­que pas fait par la Fora syndicaliste sera ainsi un échelon de plus vers la préparation de la défaite ouvrière, et sera longuement appuyée par tous les journaux bourgeois.
Entre mai et juillet 1921 ont lieu les premières escarmouches, manifestations, répressions à Rio Gallegos et Puato Santa Cruz. Patriotes contre in­ternationalistes, corps de police épaulant les ouvriers "libres" contre le prolétariat. Au Chili aussi la situation est explosive surtout à Puerto Nata­les et Punta Arenas. Malgré la politique contre- révolutionnaire des syndica­listes, les ouvriers des deux pays parviennent à coordonner et réaliser quel­ques actions communes de sabotage et de boycottage.
En septembre 1921, la fédération ouvrière commence son offensive sur deux fronts. Dans son journal "le 1er mai", le rôle joué parles syndicalistes de la Fora est dénoncé et une campagne pour l'internationalisme prolétarien est lancée. Au même moment une poignée d'hommes dont Soto parcourent la campagne pour préparer la nouvelle grève. Le 1er octobre, sous le titre "Fêtes patriotiques", le journal ouvrier écrit: "Le mois dernier ont eu lieu trois fêtes patriotiques. C'était une multitude de drapeau, cocardes, veillées, bals et beuveries...Cela paraît impossible qu'il y ait chez nous des camara­des qui appuient ces fêtes. Adieu les drapeaux rouges déployés le 1er mai".
Suit un récit des affrontements des prolétaires dans le monde et spéciale­ment en Italie où les ouvriers prévoient un succès de leurs frères de clas­se et disent : "qui sont les instigateurs de ces fêtes? Quelques commer­çants qui achètent et vendent des produits dans le monde entier en concur­rence avec ceux de leur patrie, (de fait leur seule patrie est le profit).
Un banquier qui spécule dans toutes les bourses du monde, qui a des intérêts sur toutes les places mondiales (de fait sa patrie c'est l'argent), un pro­priétaire qui emploie des ouvriers de toutes les nationalités (du moment qu'ils coûtent le moins possible et qu'ils travaillent le plus possible)
(de fait ses compatriotes sont toutes les "bêtes de somme" les plus renta­bles et les moins chères *). Quand comprendrons-nous, nous les prolétaires, ceux qui n'ont pas de terre, ni de biens ni rien de matériel qui nous retien­ne à un endroit plutôt qu'à un autre, que l'idée confuse de la patrie n'a
aucun intérêt pour nous? Quand nous rendrons-nous compte que la patrie est parfaitement conforme et fomentée par les privilégiés de la caste bourgeoi­se?"
A la campagne la colère ouvrière a déjà éclaté. Quelques temps aupara­vant, Le Toscano est reparu; sans attendre les décisions et oscillations de la Société Ouvrière, il déclare la grève générale à la campagne et commence ses actions. Aux cris de "Vive la révolution", une poignée de camarades

* Textuel! Nous ne savons pas si ces camarades avaient lu ou non Le Capital, ce qui ne fait aucun doute c'est qu'ils l'avaient compris.

constituera ce qu'ils appelleront un "conseil rouge".
Début octobre, une entrevue avec Soto ne donne rien. Celui-ci n'approuve pas les méthodes du Toscano et considère que tout doit être approuvé par les, assemblées. La rupture est totale, Le Toscano et sa poignée d'hommes restent sans aucun soutien; et peu après sont fait prisonniers. La seule possibilité de passer à l'offensive est perdue. Soto et les siens signent ainsi leur propre sentence et marchent irrémédiablement vers la mort. Seul vers la fin octobre, quand la répression ouverte a commencé, la Société Ouvrière appelle à la grève générale. Plusieurs colonnes de centaines d'ou­vriers se constituent et parcourent la campagne, coupent les communication les barbelés, prenant les chevaux, les armes et les vivres. Mais avec l'absurde espoir que l'armée argentine adopte de nouveau une "politique ouvrière". L'armée arrive dans la zone mi-novembre et se répartit par petits groupes dans la région.
L'internationale du massacre était déjà constituée : le gouverneur chilien envoie le bataillon Magellan et la compagnie des mitrailleurs, les gouvernements anglais, allemand, espagnol, appellent à la répression sanglants la ligue patriotique militaire argentine, la ligue chilienne et la presse de
Buenos Aires exhortent à défendre les institutions et la Patrie. La Fora syndicaliste apporte aussi sa contribution à l'orgie sanguinaire. La peine de mort est décrétée et les exécutions commencent.
Oui, exécutions et non affrontements, car les ouvriers étaient désarmés politiquement, sans direction ni perspective, malgré un nombre supérieurs de fusils. Les oscillations syndicalistes de la Société Ouvrière les avaient coupés de la seule issue possible : l'offensive généralisée. S'il y avait des affrontement, l'armée (commandée par Varela) avait si bien manœuvré l'année précédente que les colonnes ouvrières se rendaient immédiatement au commandant yrigoyeniste. Ce n'est qu'ainsi qu'on peut expliquer que les Co­lonnes constituées par 400, 200, 250, 600, 350, 80 hommes se rendent à des détachements militaires de quelques dizaines d'hommes sans tirer un seul coup de feu. Combien furent fusillés? On ne sait pas au juste. 500 à 600 confirme Bayer, les journaux ouvriers de l'époque parlent de milliers.
Les suites du massacre furent nombreuses en Argentine et au Chili. La classe ouvrière désorganisée essaie de répondre. Les appels désespérés se succèdent dans les journaux ouvriers. Par exemple, la Fédération ouvrière magallanique dit : "Les travailleurs indiqués par les administrateurs des estancias sont fusillés dans le dos et d'autres pendus aux poteaux télépho­niques, puis ils brûlent leur cadavre ... C'est au nom du dieu Capital ou de la Patrie que se commettent de tels sauvages assassinats de masse. Nous voulons que partout dans le monde, ceci se répercute comme un coup de clai­ron potentiel, comme une alarme! Que dans la très libre et démocratique République argentine des troupes de l'armée se sont lancées comme des bêtes assoiffées de sang humain dans la Patagonie argentine, en tuant! en tuant! Il n'y eut que quelques affrontements mais pas de riposte généralisée de la classe. Environ un an plus tard, le commandant Varela termine sa misérable existence avec 17 blessures dans le corps : 12 produites par une bombe qui lui coupe les jambes et 5 balles dans le torse. C'était l'acte désespéré, et qui ne pouvait jouer sur les événements, d'un anarchiste aussi courageux que sans perspectives. Les vengeances de part et d'autres se succèdent et culminent avec la "grève générale révolutionnaire" du prolétariat argentin brisée par le parti socialiste, le parti "communiste", les vieux syndicalis­tes de la Fora tous unis dans la USA nouvelle- née (Union Syndicale Argentine).
L'armée argentine considère que les ouvriers de Patagonie ont concrétisé « la 1ère tentative de guerre révolutionnaire ». Les syndicalistes refont l’histoire en disant que les ouvriers luttaient pour les droits démocratiques et les justes revendications économiques.
Quant à nous, nous rejetons tout essai de séparer intérêts des ouvriers en économiques et politiques. La lutte révolutionnaire pour la dictature du prolétariat n’est autre que la généralisation de revendications : les faits de Patagonie le prouvent. Ils confirment que la classe ouvrière défend seulement ses intérêts immédiats en luttant pour la révolution communistes. Les protagonistes le comprirent bien ainsi, leur revendication était la révolution et leur exemple : la révolution russe :
« Camarades, continuons comme hier dans la lutte franche et forte, c’est ainsi que nous obtiendrons nos revendications, comme nos camarades de l’autre côté des mers qui surent renverser l’infâme tsarisme. Vive la Fédération ouvrière ! »
Bayer constate qu’aucun syndicats argentins n’a dans ses locaux des portraits des combattants de la Patagonie ou de l’ouvrier d’origine allemande qui a exécuté Varela ; par contre, il y a ceux de trois généraux de l’armée : San Martin, Rosas et Peron. Pouvons-nous encore douter quels intérêts de classe défendent les syndicats argentins ? ?


CE5.7 Mémoire ouvrière: 1917-1921: Lutte révolutionnaire généralisée jusqu'à la Patagonie