Après plus d'un mois de grève avec occupation de l'usine à l'Alsthom St-­Ouen, les ouvriers n'ont pu arracher la moindre miette à la bourgeoisie. Au­cune des revendications, qui portaient sur le salaire (300F pour tous, 13ème mois) et la durée du temps de travail, n'a été satisfaite. A la détermination des grévistes, la bourgeoisie a opposé une détermination plus grande encore. Les flics sont intervenus pour récupérer l'usine et le travail a repris les jours suivants. Toutes les luttes dans la métallurgie ces derniers mois, con­tre l'austérité, pour l'augmentation des salaires, pour la réduction du temps de travail n'ont obtenu qu'une seule réponse : les flics, quand l'épuisement des grévistes ne suffisait pas.
La grève de St-Ouen est restée isolée par rapport à l'usine Alsthom de Belfort, en grève aussi. Les syndicats n'ont pas eu peur d'affirmer que cha­cun se battait pour son propre compte, malgré des revendications communes aux ouvriers des deux entreprises. Au même titre que les flics officiels, ces flics cachés que sont les syndicats ont provoqué l'échec de la grève. La di­rection bourgeoise de la lutte a réussi à contenir le mouvement sur le ter­rain de la négociation et de l'isolement corporatif de chaque usine.
A St-Ouen, un courant combatif s'est affirmé dès le début de la grève. Il s'est engagé dans la voie de la rupture avec la direction de la lutte, a­vec les bonzes syndicaux, en manifestant une volonté d'action indépendante sur essentiellement deux points : l'exigence d'une organisation indépendante pour mener la lutte (comité de grève) et la volonté d'organiser la riposte, ou du moins la résistance à l'intervention probable des CRS. Tout au long de la grève, ce courant n'a pas pu s'organiser en force autonome, en dehors et contre la direction bourgeoise.
La manœuvre syndicale a été la suivante : au lieu de combattre de front la poussée d'indépendance et l'exigence d'une organisation pour la lutte, l'Intersyndicale a accepté la création d'un comité de grève, prenant bien soin d'en garder la direction. Elle a en fait élargi l'Intersyndicale! Toutes les décisions étaient prises par le noyau de bonzes et entérinées par le co­mité de grève bidon. Les syndicats se donnaient ainsi un organe de contrôle plus grand, une courroie de transmission supplémentaire entre les grévistes et eux. La plupart des organisations gauchistes ont évidemment soutenu cette mystification et ont même donné en exemple cette grève "démocratiquement organisée" (L0, HR, PCR, etc.).
La manœuvre n'est pourtant pas nouvelle. Il y a deux ans, dans la grève des balayeurs du métro, un comité de grève s'était construit, à partir d'une même volonté d'indépendance, en adoptant des critères de révocabilité à tout moment. La CFDT, profitant de certaines faiblesses des grévistes, avait lais­sé faire et avait imposé ses bonzes à toutes les réunions, malgré la résis­tance courageuse et constante d'une partie du comité de grève.
Dans le cas de l'Alsthom, cela prouve déjà une chose : jamais une forme d'organisation ne garantit l'indépendance de classe. Un comité de grève, une assemblée générale, voire même un "conseil", peuvent être des instruments de lutte contre la classe ouvrière. Dans une période de montée des luttes, ces formes sont des armes bien plus efficaces aux mains de la bourgeoisie que les vieilles Intersyndicales déconsidérées. C'est pourquoi la bourgeoisie, comme elle l'a fait à St-Ouen, n'hésite pas à offrir des comités clé sur porte aux ouvriers, quand la tendance existe à ce qu'ils se donnent une véritable organisation de lutte. Seul le boycott de tels organismes para- syndicaux est une tactique de classe associée à la constitution de noyaux indépendants (même minoritaires), d'assemblées indépendantes prenant en main toutes les tâches de la lutte, y compris la scission avec les directions bourgeoises du mouvement.
Qu'est-ce que nous appelons s'organiser en- dehors et contre l'Intersyndi­cale et ses succursales? Cela ne veut pas dire rester dans l'opposition néga­tive et passer son temps à dénoncer les "magouilles" ou « l’inactivité » des bonzes. En effet, à quoi sert-il de dénoncer un comité para- syndical sans le boycotter? Sinon à s'épuiser à lutter à l'intérieur pour tenter d'imposer aux bonzes la "reconnaissance de la minorité", s'épuiser à faire accepter des ac­tions à l'Intersyndicale qui, de toute façon, les dénaturera si elle les accep­te! Boycotter activement, c'est viser par l'action et non par la simple dénonciation à la destruction des organismes bourgeois; c'est prendre en main de ma­nière autonome toutes les tâches du combat : l'action directe, la liaison avec les ouvriers des autres usines en grève, la propagande et l'agitation autour des objectifs et des méthodes de la lutte, etc.
Pourquoi cela ne s'est il pas passé à Alsthom St-Ouen? Pourquoi la forte minorité qui s'était prononcée pour la résistance aux flics n'a-t-elle pas rom­pu avec les syndicats, au début ou pendant la grève? Elle restait en fait para­lysée par un bilan erroné de la grève précédente, en continuant à croire que ce qui avait manqué en 1977 et ne devait plus se reproduire, c'était le manque d'unité syndicale. Mais l'unité syndicale n'est pas l'unité du prolétariat! On aurait pu parler de pas dans la voie de l'unité ouvrière si des liens réels de solidarité s'étaient tissés dans une lutte commune des prolétaires de Belfort et de St-Ouen, liaison élémentaire que bien entendu, ni la CGT, ni la CFDT n'ont impulsés (que du contraire!).
Au nom du respect de la majorité et de l'unité formelles, la forte minori­té qui était résolue à résister aux flics ne s'est pas organisée pour cela; faute d'une structure indépendante, les grévistes les plus déterminés ont été perpétuellement soumis à la propagande pacifiste et légaliste de l'Intérsyndica­le (dont le champion était un maoïste de l'Humanité Rouge - bonze CFDT). La prise en main des tâches illégales par une minorité constitue pourtant bien souvent une meilleure propagande qu'un débat sur la violence. La minorité avait une vision statique et non dynamique de la majorité : elle ne comprenait pas que les majorités ne sont pas des fétiches devant lesquels se prosterner, mais qu'elles se gagnent dans et par la lutte.
Au même moment à l'Alsthom Belfort, malgré une participation moindre à la grève (nombre de cartes de grévistes inférieur en pourcentage, ouvriers exclus de l'usine par l'Intersyndicale qui seule "occupait" les lieux), une tendance à l'indépendance s'organisait à travers certains piquets de grève échappant au contrôle des flics syndicaux. C'est sans doute parce que l'Intersyndicale n'a­vait pas de succursale "démocratique" que des ouvriers, sans attendre l'accord des bonzes ou la caution formelle de la majorité, ont formé ces piquets "incon­trôlés" et ont constitué un stock d'explosifs à l'intérieur de l'usine (stock livré à, la police par les syndicats). Cette scission pratique n'aurait peut-ê­tre pas eu lieu si un "comité de grève" ou autre instrument d'unité bourgeoise avait été mis en place.
Une conclusion se dégage de la lutte d'Alsthom,: l'unité ne peut se fai­re que sur la base de la scission. Hésiter à rompre au nom de l'unité syndi­cale, c'est ne pas comprendre de quelle unité nous avons besoin.

 


CE5.4 Alsthom St.-Ouen: Un comité pour... saboter la lutte