La lutte des ouvriers de Longwy est sans doute le meilleur exemple de la radicalisation du prolétariat en France. Les débordements fréquents du cadre syndical et la violence ouvrière sont là pour nous le prouver.
Pourtant la poursuite de l'avancée ouvrière nécessite la destruction de beaucoup d'illusions et d'erreurs encore présentes dans le prolétariat. "L'Insurgé du crassier", journal de la "CFDT Longwy", fait plus que traduire ces illusions. Bien qu'une partie de ses militants se soit trouvée aux a­vant- postes de la lutte (l'hiver et le printemps derniers), les positions défendues dans ce journal sont loin d'exprimer les intérêts de la classe ouvrière. Par exemple, on y retrouve pêle- mêle "la défense de la Lorraine" et bien sûr une position d'adhésion à la CFDT et de travail à l'intérieur de celle- ­ci. A cause du prestige de la "CFDT Longwy", qui s'est souvent placée en marge des grandes Confédérations, des travailleurs combatifs continuent à se tourner vers elle ou à y militer. C'est pourquoi, nous critiquons les conceptions et les pratiques qui nous paraissent les plus erronées à travers la critique de "L'Insurgé du crassier" (qui a donné une forme théorisée aux il­lusions qui subsistent parmi les ouvriers).
La crise aiguë du système capitaliste que nous vivons actuellement pous­se tous les groupes de capitaux à opérer une restructuration, c'est-à-dire à abandonner les secteurs où le capital ne peut plus se reproduire avec profit (ce sont les canards boiteux), pour se réinvestir là où ils peuvent encore fonctionner à peu près normalement. La concurrence internationale ne fait qu'accroître cette tendance à la restructuration.
La sidérurgie française était un de ces secteurs que la bourgeoisie de­vait fortement "rationaliser", parce qu’incapable pour de multiples raisons de soutenir la concurrence. C'est pourquoi, tout capital n'ayant besoin que d'une certaine masse de main- d’œuvre, l'abandon d'une partie du capital productif dans la sidérurgie devait s'accompagner de l'abandon d'une partie correspondante de sidérurgistes, c'est-à-dire de leur mise au chômage.
C'est à partir de l'annonce de milliers de licenciements que la lutte des sidérurgistes, et en particulier de ceux de Longwy, a démarré. Le motif principal du refus des licenciements était bien sûr les implications catas­trophiques qu'ils allaient avoir sur la vie, ou plutôt la survie, de milliers d'ouvriers et de familles déjà en proie aux graves difficultés matérielles que connaissent tous les exploités.
Par l'action des partis, des syndicats et des mass- média, la lutte con­tre les licenciements et leurs implications est devenue une lutte pour le droit au travail, et là il convient donc de répondre à la question que pose une lettre dans "L'Insurgé du crassier" : quel travail? En effet, le problè­me est là : revendiquer le droit au travail n'est rien d'autre que réclamer le droit de se faire exploiter, en plus alors que le capital en crise est moins capable que jamais d'utiliser l'ensemble de la force de travail existante sur le marché. Demander du travail pour tous, c'est idéaliser le capitalisme c'est croire à la possibilité d'un capitalisme sans crise, sans excès, sans chômage. Les mêmes qui nous parlent de lutte contre les effets de la crise veulent nous faire croire que le gouvernement a une politique de crise et que les capitalis­tes le font exprès. Ils nous proposent de lutter pour revenir aux conditions antérieures à la crise, quand le capital se portait si bien et que la majorité des ouvriers pouvaient se faire exploiter "normalement".
L'autre aspect contenu dans la revendication du droit au travail est celui du droit. En effet le droit est une assise juridique, voire philosophique, à la domination d'une classe sur une autre. Ainsi la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, la devise "liberté, égalité, fraternité", etc. ont été réalisées par la bourgeoisie comme idéalisation du capitalisme. Réclamer la réa­lisation d'un droit, c'est demander à la bourgeoisie d'être fidèle à son idéal philosophique ou de respecter la formalisation juridique d'un ancien rapport de force entre elle et le prolétariat. C'est se placer sur le terrain de la bour­geoisie et, en fin de compte, c'est concevoir l'Etat bourgeois comme un arbitre entre les classes alors qu'il n'est que l'instrument central de préservation du système capitaliste.
D'autre part, les sidérurgistes se sont souvent laissé enchaîner à la dé­fense de la sidérurgie. Tous les partis et syndicats ont fait campagne pour que "vive la sidérurgie française", c'est-à-dire pour que vive cette partie du ca­pital français. Dans cette perspective, il n'y a rien d'étonnant à ce que les plus franchement chauvins (PCF et CCT) aient accusé ouvertement le capital "é­tranger", et en particulier le capital allemand, d'être responsable de la fail­lite de' la sidérurgie française (ce qui, du point de vue de la concurrence in­ter- capitaliste est effectivement vrai en partie). En ne déversant que du minerai "étranger" sur les voies de chemin de fer, les commandos CGT ne se trom­paient pas d'objectif : ils soutenaient à leur façon le capital national.
Il était pourtant possible de formuler des mots d'ordre exprimant la dé­fense des intérêts immédiats du prolétariat et non la défense du capital fran­çais. Du point de vue ouvrier, le refus des licenciements ne peut pas s'accom­pagner de revendications touchant au maintien de la rentabilité et à la "bonne gestion" du capital, puisque c'est précisément de là que viennent les licencie­ments (quoi qu'il en dise, même le PCF ne ferait pas autre chose que licencier s'il devait gérer la sidérurgie, car ce sont les lois de la concurrence qui dé­terminent les capitalistes et pas l'inverse). Le refus des licenciements était donc un mot d'ordre de classe lorsqu'il ne s'annulait pas par des revendica­tions enchaînant les ouvriers à une fraction bourgeoise. Et pour élargir le ca­dre des exigences en renforçant la lutte, la seule façon était de continuer à partir des besoins fondamentaux du prolétariat, sans se soucier de l'impact que cela pouvait avoir sur l'économie française.
L'exigence du salaire intégral aux licenciés et aux chômeurs, par exemple, pouvait contribuer à faire de la lutte de Longwy une lutte beaucoup plus vaste, simplement parce qu'elle concernait directement un plus grand nombre d'ouvriers En plus de servir à fortifier l'unité réelle de la classe ouvrière dans sa lut­te contre l'austérité, cette revendication indiquait clairement le véritable sens de la lutte (que les syndicats ont toujours caché) : les ouvriers de Long­wy ne se battaient pas pour le travail, mais pour leurs moyens de subsistance, qui sont le prix d'un engagement à s'épuiser au travail seulement parce qu'ex­iste le capitalisme et son système d'exploitation. C'est ce qu'exprimait la lettre d'une militante CFDT dans « l'Insurgé du crassier » où elle disait notam­ment : "Je me battais contre tout un système, contre toute une vie ... Je ne me voyais pas leur dire : je m'en fiche de votre sidérurgie, je ne me suis jamais battue pour elle".

L'utilisation de la violence à Longw y a certainement été l'un des aspects les plus importants de la lutte. Les prolétaires de Longwy ont remis à l'ordre du jour un problème que la bourgeoisie, surtout à travers ses partis et syndi­cats soi- disant ouvriers, avait tout fait pour éliminer. Ainsi pour la CGT, la violence ayant un réel caractère de classe était toujours le fait "d'éléments étrangers à la classe ouvrière" et de "provocateurs". Quant à la CFDT et aux organisations d'extrême- gauche, elles ont tenté d'empêcher son développement révolutionnaire. Pour ce faire, elles ont légitimé d'un point de vue bourgeois la violence ouvrière, en la présentant comme une lutte d'autodéfense non contre le capital lui- même, mais contre ses excès, ses crises, ses violences.
Ainsi quand « l'Insurgé du crassier » écrit que "ce système ne pourrait bien être qu'un système de violence", il méconnaît totalement le rôle de la violence dans l'histoire. Le système capitaliste c'est d'abord et avant tout l'exploitation économique du prolétariat par la bourgeoisie. Ce système n'a pas été mis en place par la violence, mais par le développement de nouvelles nécessités é­conomiques dans les modes de production antérieurs, et cela reste vrai même si la violence a été nécessaire pour faire correspondre le pouvoir politique aux nouveaux rapports de production qui s'imposaient.
Idéalement, le capital pourrait fonctionner sans violence. Pourtant l'antagonisme social qu'il comporte obligatoirement entraîne une lutte de classe entre la bourgeoisie et le prolétariat. La bourgeoisie met en place des appareils aux rôles multiples, mais à la fonction unique : perpétuer sa domination en préservant la paix sociale. Elle cherche à intégrer le prolétariat par tous les moyens, pacifiques et militaires, persuasifs et répressifs. La violence de l'Etat bourgeois ne peut en aucun car être opposée à ses côtés pacifiques : ce sont là deux aspects du même système, vouloir les séparer c'est encore une foi idéaliser le capitalisme. Ainsi ce qui détermine la violence prolétarienne est à l'opposé de ce qui détermine la violence bourgeoise. C'est précisément le contraire de ce que pense « l’Insurgé du crassier » quand il dit: "Il faut évi­ter au maximum de reproduire dans nos actions les saloperies du système contre lequel on lutte". Il ne voit dans la violence qu'un phénomène en- dehors des classes ou même pire, typiquement bourgeois.
La bourgeoisie a toujours légitimé l'autodéfense, et même en dernière l'i­mite l'autodéfense ouvrière, car elle sait très bien que seule une offensive massive des exploités pourra la renverser, alors qu'une action défensive ne pourra tout au plus que la gêner momentanément dans le cadre de l'échange entre capital et force de travail. Certaines actions des prolétaires de Longwy revê­taient indéniablement et de façon plus ou moins consciente, le caractère d'une offensive contre l'Etat (attaques contre les commissariats, approvisionnement gratuit des combattants dans un supermarché). Mais partis et syndicats qui ne pouvaient plus s'opposer ouvertement à ce genre d'actions, sous peine de perdre toute leur influence, ont tenté d'empêcher la conscience de cette offensive en la ramenant à la simple autodéfense. Quand « l’Insurgé du crassier » dit que "le système peut se servir de la violence des opprimés et la retourner à son profit en criminalisant la lutte, en la transformant dans la tête des gens en lutte terroriste", peut-être s'attend-il à ce que la bourgeoisie présente une offen­sive prolétarienne pour ce qu'elle est, alors qu'elle considère la fin de sa domination comme la fin du monde. Sans doute « l’Insurgé du crassier » dit-il que le prolétariat doit renoncer à des actions terrorisant la bourgeoisie ou à des crimes contre le capital pour en rester à des actions "raisonnables et respon­sables"!
La violence à Longwy n'était pas un acte désespéré du prolétariat pour conquérir un droit, mais une réelle offensive embryonnaire contre le capitale et son Etat. Le déroulement de la lutte a aussi montré que l'unité de la classe ouvrière nécessitait la rupture avec les appareils d'intégration du prolétariat que sont les syndicats. C'est dans cette voie qu'il faut poursuivre jusqu'au bout, jusqu'à l'organisation autonome de la classe ouvrière pour l'insurrection.


CE5.2 Lettre ouverte aux ouvriers de Longwy