L'engrenage infernal de la crise et de l'austérité, l'intensification de la répression et des préparatifs de guerre mondiale, agissent comme leviers pour pousser la classe ouvrière dans la voie de combats plus vastes et moins irréguliers qu'aujourd'hui. Au sein de ces combats, la tendance à l'ORGANI­SATION INDÉPENDANTE DE CLASSE devra nécessairement renaître sur une grande é­chelle. Mais si on regarde la situation actuelle, on ne peut qu'être frappé par un double décalage : la riposte prolétarienne est en retard par rapport à la profondeur des attaques capitalistes; l'organisation est à son tour en retard par rapport aux réactions spontanées du prolétariat.
Le capitalisme est plus concentré et plus socialisé qu'il ne l'a jamais été. Il semble avoir porté son développement jusqu'aux limites les plus extrê­mes, et ses faiblesses se révèlent dans la crise avec une acuité considéra­ble. Le prolétariat quant à lui est objectivement plus puissant et plus com­pact qu'il ne l'a jamais été. Il est sorti numériquement renforcé de dizaines d'années d'accumulation capitaliste; l'association des prolétaires dans la production a atteint un niveau sans précédent après toute une période de gé­néralisation du travail à la chaîne; jamais le caractère directement interna­tional du prolétariat n'est apparu aussi clairement qu'en cette époque de communication quasi instantanée et d'exploitation des ouvriers de nombreux pays pour la fabrication du moindre gadget.
Toutes ces conditions jouent en faveur du prolétariat et déblaient le terrain pour une fantastique explosion sociale s'imposant avec le souffle et le caractère imprévisible d'un cataclysme naturel. Mais cet aspect de force ouvrière spontanée s'accompagne aussi d'une faiblesse : le potentiel d'orga­nisation et de préparation de la bourgeoisie en vue des affrontements déci­sifs est presque à son sommet, alors que dans le camp prolétarien 'c'est l'im­préparation qui domine. Cette situation renforce le caractère précieux pour l'avenir de la classe ouvrière des petits noyaux d'avant- garde qui surgissent de la lutte.
On peut déceler en Europe une tendance à la réémergence de tels noyaux, comités, cercles, collectifs, etc., s'efforçant d'opérer par dessus les bar­rières de catégorie et de nationalité, en- dehors des syndicats et des partis bourgeois, et parfois explicitement contre eux. Soit il s'agit d'efforts pour conserver un minimum d'organisation après une lutte de masse, soit il s'agit d'embryons d'organisation pour préparer une lutte encore à venir. Dans tous les cas, ces regroupements d'ouvriers combatifs travaillent à surmonter la principale faiblesse du mouvement : l'absence de CONTINUITÉ ORGANISATIVE en­tre deux épisodes de lutte directe contre le capital.
L'importance que peut revêtir le maintien d'une structure organisation­nelle, par delà les flux et les reflux des grandes batailles, s'impose à l'esprit comme une évidence. Dans une lutte de masse, il s'écoule toujours un certain temps avant que les combattants aient rétabli dans leur mémoire les leçons pratiques des affrontements passés. Pendant ce temps, des mesures élémen­taires pour renforcer la lutte ne sont pas prises ou le sont avec retard. Les ouvriers en lutte tâtonnent, perdent la tête à cause de l'indécision des une et de l'improvisation des autres. L'existence d'un noyau cristallisant l'expérience passée peut fortement contribuer à dépasser très vite les vieilles hésitations et les anciennes erreurs.
Elle le peut d'autant mieux si ce noyau (ou peu importe le nom qu'un re­groupement de prolétaires combatifs peut se donner) a fait un certain travail préalable de PREPARATION politique et organisationnelle. A ce niveau, le pro­blème de la permanence ou de la non permanence des noyaux ouvriers est fréquemment soulevé, plus souvent d'ailleurs par des bavards que par des prolétaires dévoués à la lutte. Comme toujours cette question de forme est indissolublement liée aux réponses à deux questions : pour quoi faire? Sur quelle base et à partir de quelles exigences?
La règle générale est évidemment que les ouvriers en lutte s'organisent d manière non éphémère, parce que la continuité d'organisation ne peut que favo­riser la continuité de la lutte. Cependant, il ne s'agit. là que de l'expression d'une nécessité générale, non d'une indication pour chaque cas concret (il n'est évidemment pas souhaitable de préserver un organisme vidé de contenu prolétarien et s'incorporant dans l'appareil de domination du capital, sous une forme para- syndicale ou autre). Le besoin général de permanence organisationnelle est encore une fois une chose qui relève du sens commun : la lutte de classe présente des difficultés qui ne peuvent être résolues au jour le jour. Lorsqu'il faut affronter une tâche dont dépend le sort de la lutte, il est souvent trop tard pour la résoudre correctement. Nul ne peut nier, par exemple, que si des liens sont déjà forgés entre travailleurs de différentes entreprises, l'extension de la lutte sera plus tard énormément facilitée. De même, si des ou­vriers se sont déjà préoccupés des questions de résistance aux flics, celle-ci se fera plus aisément. Fréquemment, une grève succombe justement sur ces aspect décisifs, faute du minimum de préparation et d'organisation préalables.
La préparation dont nous parlons est en partie une tâche de réflexion, de discussion et de synthèse collectives des acquis passés de la lutte, puis de leur diffusion dans la classe. En partie, il s'agit d'une tâche de propagande plus humble, passant par l'enquête et la révélation de multiples faits qui dans ou hors de l'usine démontrent l'activité anti- ouvrière des syndicats ou tradui­sent la volonté des patrons d'intensifier l'exploitation de telle ou telle ma­nière. En partie encore, il s'agit d'une tâche d'agitation autour de mots d'or­dre et de propositions pour la reprise de la lutte. En partie enfin, mais ce n'est pas la moindre tâche, il s'agit de la préparation matérielle des condi­tions minimales pour un combat d'envergure : prises de contacts et consolida­tion d'un réseau de solidarité entre travailleurs d'origine et de "statut" les plus variés; organisation et centralisation actives des éléments qui sont déjà prêts à se mobiliser ou à aider d'une façon ou d'une autre à la préparation gé­nérale; rassemblement du maximum d'informations et de moyens techniques qui peuvent servir aux prochains combats, etc.
Le premier danger que rencontrent des ouvriers avancés s'organisant pour de telles tâches est le danger du corporatisme. Celui-ci triomphe chaque fois qu'un groupe prolétarien ne parvient pas à se considérer comme une expression de l'effort général du prolétariat pour s'organiser, mais agit comme une ex­pression étroite et locale d'une usine ou d'une catégorie en particulier. Ce qui se dissimule au fond dans cette attitude, c'est une passivité politique par laquelle un groupe tend à préserver un état de choses, où il conserve comme un patrimoine exclusif son auditoire, son cercle d'influence, sa presse, et où cela suffit à lui donner l'illusion d'une pratique sérieuse. La nécessaire COORDINATION DES OUVRIERS EN LUTTE est sacrifiée dans cette perspective, a­lors qu'un combat prolétarien n'a pourtant de chance de se fortifier qu'en s'intégrant à un mouvement plus vaste.
Le second danger apparaît lorsqu'un groupe ne tend pas à assumer toutes les tâches imposées par la lutte, en dépassant ses particularismes et en syn­thétisant les expériences variées du mouvement, mais se limite volontairement à telle ou telle tâche unilatérale qu'il identifie à la lutte elle- même (que ce soit la discussion, l'agitation d'usine, l'action terroriste, etc.). La pratique militante n'est efficace que si elle "vise au contraire à fusionner tous les élans de la lutte en les fondant dans une action donnant leurs véri­tables proportions aux différents besoins de la lutte prolétarienne, et les prenant tous en charge. Cette action centralisée et centralisatrice est elle­- même inséparable d'une participation à la constitution, même embryonnaire, d'un VERITABLE FRONT DE CLASSE, unifiant les diverses poussées des groupes prolétariens luttant EFFECTIVEMENT contre le capital" ("Le Communiste" N°2, "Appel aux ouvriers en lutte").

CE5.1 Difficultés de l'organisation de la lutte