"La démocratie belge est en danger!" se sont exclamés tous les bons démocrates et autres "vrais progressistes". "Nous sommes en pleine menace sur le plan de la démocratie et sur le plan du fascisme dans ce pays", a déclaré Cools au dernier congrès du PS.
L'incarcération du très pacifique et très réformiste Graindorge, les camps d'entraînement du VMO, le fichage systématique des activités politiques, la brutalité des flics au Limbourg, l'arrestation des ex- sidérurgistes de la MMRA, les opérations "coup de poing" dans plusieurs villes, etc., tous ces faits ont été mis en connexion afin de prouver que "la droite mène une offensive générale pour la liquidation de nos acquis" ("Comité national Michel Graindorge pour la défense des libertés").

Par "nos acquis", les démocrates de gauche veulent dire le bluff monumental des "droits constitutionnels". Que ces fameux "droits" sont un leurre, une duperie, est attesté par toute l'histoire des luttes ouvrières et par les événements récents. La démocratie a- t- elle eu besoin de s'abolir pour réprimer les grèves et les
manifestations chaque fois qu'il l'a fallu? S'est- elle gênée pour mettre Longwy en état de siège et pour briser par la violence la lutte au port de Rotterdam? La forme démocratique de l'Etat, même avec les sociaux- démocrates au gouvernement, est parfaitement compatible avec sa fonction de répression violente contre le
mouvement prolétarien. On ne redonnera jamais assez l'exemple de l'Allemagne des années 1920: ce sont les "socialistes" Noske et Scheidemann qui ont été appelés à noyer dans le sang le mouvement prolétarien de janvier et mars 1919. Pour accomplir leur tâche de "chiens sanglants" (comme Noske se dénommait lui- même!), ils n'ont pas hésité à se servir des corps francs, recrutés dans la
fange de la société bourgeoise et formée de volontaires rompus à tous les crimes. A la fin d'avril 1919, ce sont les troupes officielles du gouvernement bavarois qui, sous la direction du social- démocrate Hoffmann, ont renversé l'éphémère République soviétique de Munich, massacrant ou condamnant lourdement l'avant-
garde ouvrière et instaurant la loi martiale contre la population. A l'époque, on ne parlait pas du nazisme, qui ne viendra que plus tard et achèvera le travail de la social- démocratie sur les ruines déjà fumantes du mouvement révolutionnaire.

Cette tragédie de l'Histoire, qui se répéta sous des formes différentes dans tous les pays, est soigneusement cachée par les actuels héritiers de Noske qui se préparent à recommencer son oeuvre. Pour couvrir la démocratie et ses larbins sociaux-
démocrates, on appelle "bavures regrettables" les actes de terreur dont se rend quotidiennement coupable l'état le plus libéral; où on impute aux "manoeuvres anti- démocratiques de la droite" le fait qu'un Schmidt puisse faire exécuter des prisonniers politiques dans le secret des geôles. Si la démocratie réprimait
sans "excès" visibles ou bien répartissait "équitablement" sa répression sur tous les "extrémistes", aucun démocrate ne trouverait plus motif à s'alarmer. Ecoutons se qu'en dit Cools: "Il est évident que nous attendons des magistrats qu'ils
appliquent la loi de 1934 à l'égard des milices privées, puisqu'ils ne se sont pas gênés de l'appliquer à l'égard des grévistes qui, nous le savons, n'étaient pas du tout des milices privées (...). Nous attendons que l'on applique cette loi; s'il n'y a pas d'application, il y a alors déni de justice, et la Magistrature devra savoir que nous ne sommes pas prêts à vivre dans un pays où il y a deux justices différentes selon que l'on est à gauche, ou que l'on est à l'extrême- droite" (cité et approuvé par le journal POUR du 18/10/1979).

C'est cela la "démocratie parfaite" dont rêvent les "socialistes": une justice identique pour les grévistes et les fascistes, le monopole de la violence aux mains de l'Etat et la dissolution des foyers de violence extralégale quels qu'ils soient. Afin que
l'Etat puisse continuer à se présenter comme l'expression démocratique des intérêts de tous, les milices fascistes doivent être supprimées. C'est aussi dans ce sens qu'agit le journal POUR qui déclarait il y a peu: "Pour tous ceux qui ont participé à la mobilisation antifasciste de ces dernières semaines, ce coup porté à l'extrême- droite (NDR: la descente des flics chez les membres du Front de la Jeunesse) est une première victoire". Si victoire il y a, ce n'est pourtant que celle de la très bourgeoise démocratie, qui prétend défendre les citoyens "en général" contre
les "extrémistes en général", pour mieux camoufler qu'elle n'est qu'un système de domination d'une classe sur une autre, une forme politique de répression et de mensonge essentiellement dirigé contre la classe ouvrière.

Nous republions ici "Les voies qui conduisent au noskisme", article paru dans "Il Communista" (organe du Parti Communiste d'Italie) du 14 juillet 1921. Ce texte met en lumière le déterminisme implacable qui conduit périodiquement la démocratie à la Cools à se transformer en terrorisme ouvert à la Noske. Les
conclusions que nous en retirons sont celles que formulait déjà le PC. d'Italie en 1921:

"Si l'on pouvait croire au libéralisme, le prolétariat exigerait de la bourgeoisie un gouvernement libéral afin de pouvoir instaurer sa dictature avec un sacrifice moindre. Mais il serait coupable de donner aux masses une telle illusion. Les communistes dénoncent donc le programme de la "gauche" comme une fraude, aussi bien quand elle gémit sur les libertés publiques violées que quand elle se lamente que le gouvernement n'est pas assez fort. La seule chose dont on puisse se réjouir est qu'à mesure que cette fraude se dévoile plus nettement, le libéral apparaît davantage comme un gendarme; même s'il endosse l'uniforme pour arrêter Mussolini, il reste toujours un gendarme. Il n'arrêtera certainement pas Mussolini, mais il montera la garde pour protéger l'ennemi de la classe ouvrière: l'Etat actuel.

Nous ne sommes donc ni pour le gouvernement faible, ni pour le gouvernement fort; ni pour celui de droite, ni pour celui de gauche. On ne nous fait pas avaler ces distinctions à effet purement parlementaire. Nous savons que la force de l'Etat
bourgeois ne dépend pas des manoeuvres de couloir des députés et nous sommes pour un seul gouvernement: le gouvernement révolutionnaire du prolétariat. Nous ne le demandons à personne, nous le préparons contre tous, au sein même du prolétariat.Vive le gouvernement fort de la révolution!"

("Du gouvernement", publié dans "Il Communista" du 2 décembre 1921. Cet article et celui que nous reproduisons figurent parmi les documents contenus dans le très bon recueil "Communisme et fascisme", paru aux éditions "Programme Communiste", 1970).

LES VOIES QUI CONDUISENT AU "NOSKISME"

Disons quelques mots de l'évolution de la social- démocratie italienne vers la droite. Dans des proclamations officielles répétées, le Parti socialiste s'est placé sur un terrain nettement "pacifiste" en ce qui concerne les méthodes de lutte que le
prolétariat doit employer et a donc adopté le point de vue des
partisans de Turati: apaisement des haines, désarmement des esprits et des mains, lutte avec les armes civilisées (c'est- à- dire non sanglantes) de la propagande et de discussion, condamnation de la violence prolétarienne armée, non seulement
pour l'offensive, mais même pour la défensive. Cela signifie que si le Parti socialiste n'est pas encore parfaitement d'accord avec le point de vue de Turati qui va jusqu'à admettre la "collaboration gouvernementale" avec la bourgeoisie, il approuve
du moins ses méthodes légalitaires et social- démocratiques. Ce sont, il est vrai, deux questions distinctes. Quiconque admet la collaboration avec la bourgeoisie est contre les directives révolutionnaires des communistes; mais quiconque, sans aller
jusque là, réprouve l'usage concret de la violence dans la lutte de classe et se limite aux moyens tactiques que lui offrent les institutions bourgeoises, l'est tout autant. L'expérience révolutionnaire permet de conclure qu'une telle position conduira
fatalement ses auteurs à renoncer à la révolution et à se faire les complices de la contre- révolution. Voyons comment ceci se trouve confirmé par les événements d'Italie.

Quelle est la base de principe du "social- pacifisme" ? Serait- ce le "tu ne tueras point", le "tu tendras l'autre joue à l'offenseur" du chrétien, du tolstoïen? Bien sûr que non. Si les sociaux- démocrates croyaient à de pareilles extravagances, ils
seraient certainement moins dangereux, mais aussi plus bêtes qu'ils le sont.

Le mot d'ordre de ne pas tuer les fascistes, de ne pas répondre à leurs provocations est un mot d'ordre contingent qui procède d'un autre principe général que le principe moral éternel ci- dessus évoqué. Quel est donc ce principe?

Examinons si la social- démocratie a "toujours" condamné la violence en tant que telle, c'est- à- dire dans l'absolu. Prenons Turati qui a donné à son parti ce mot d'ordre de passivité. Que disait- il, en octobre 1917, après la défaite de Caporetto, tandis que l'armée autrichienne progressait, les armes à la main, sur le territoire italien? Conseillait- il aux soldats italiens de ne pas tuer, de jeter les armes, de ne pas répondre à la violence par la violence? Tout au contraire! Il exaltait et sanctifiait la résistance armée des troupes italiennes sur le Grappa. Et c'est quand nous, communistes, nous défendions la thèse révolutionnaire condamnant la défense nationale, qu'il nous prêtait pour les commodités de la polémique des motifs "tolstoïens" qu'il qualifiait "d'idiots et néfastes", alors qu'en réalité nous
partions du mot d'ordre "les prolétaires ne tournent pas leurs armes contre d'autres prolétaires, mais contre l'ennemi de classe qui est dans leur propre pays".

Entre ces deux positions prises successivement par le social- pacifisme face à l'invasion étrangère et face au brigandage fasciste, il doit exister une continuité logique. Elle doit exister, il n'est pas difficile de la définir.

Le social- démocrate, le social- pacifiste n'est pas contre la violence en général. Il reconnaît à la violence une fonction historique et sociale. Il ne nie pas, par exemple, la nécessité d'arrêter et, s'il le faut, de tuer le délinquant de droit commun,
l'auteur d'agressions dans la rue. C'est à ce genre de délits qu'il compare l'invasion militaire, mais il se refuse à leur comparer également l'offensive civile des chemises noires. Quelle est donc la distinction qui le guide?

Ce n'est pas le social- pacifisme qui peut répondre à cette question, mais nous. Sa distinction repose sur sa conception de la "fonction du pouvoir d'Etat constitué". Elle est extrêmement simple. Quand c'est le pouvoir d'Etat qui emploie la violence, qui la veut, qui l'ordonne, cette violence est légitime. Par conséquent, puisque c'est l'Etat qui l'a voulue, organisée et ordonnée, la défense armée sur le Grappa fut non seulement légitime, mais sacrée, quoiqu'extrêmement sanglante. Mais la violence défensive contre le fascisme est illégitime parce que ce n'est pas l'Etat, mais des forces extra- légales, qui en prennent l'initiative.

S'il ne faut pas se défendre contre le fascisme, ce n'est pas parce que se serait le meilleur moyen de le désarmer (Turati n'est pas retombé en enfance!), mais parce que c'est à l'Etat qu'il incombe de réprimer la violence fasciste, considérée elle aussi
comme extra- étatique et extra- légale, selon la mentalité social- pacifiste.

Continuons à suivre le raisonnement et la politique social- pacifistes. Une telle orientation revient à souscrire à un principe typiquement bourgeois contre lequel le socialisme marxiste s'est toujours dressé, même, à l'occasion, dans la personne de Filippo Turati. Ce principe consiste à admettre que depuis qu'existe l'Etat démocratique et parlementaire, l'époque de la lutte violente entre les particuliers et les divers groupes et classes de la société est close, et que la fonction de l'Etat est
précisément de traiter toute initiative violente de la même façon que les actions antisociales, même s'il est lui- même né de la destruction violente de l'Etat constitué de l'ancien régime.

C'est à cette logique théorique que répond la politique actuelle et la fatale politique future du Parti socialiste italien. Il a lancé le mot d'ordre du désarmement et de la non- résistance au fascisme, mais le fascisme n'a pas désarmé. Il a lancé le mot
d'ordre de l'action légale et électorale, et une fraction considérable du prolétariat l'a suivi, mais le fascisme n'a pas désarmé.

Le PSI refuse de se placer du point de vue communiste selon lequel le fascisme n'est qu'un autre aspect de la violence que l'Etat bourgeois oppose à la violence révolutionnaire du prolétariat et qui constitue son dernier argument défensif et contre- offensif. Le PSI voudrait une stagnation de la situation qui permettrait un
retour à la vie normale dans laquelle il pourrait continuer l'oeuvre pacifique traditionnelle à laquelle sa structure est adaptée. La politique de désarmement et de participation électorale n'ayant pas suffi à mener à ce résultat, le PSI est
conduit à des tractations directes avec les dirigeants fascistes.
Leur échec actuel ne veut rien dire. Le seul fait de les avoir engagées après avoir spontanément renoncé officiellement à la lutte armée signifie que le PSI se prépare à d'autres concessions qui seront la conséquence logique de sa fatale prémisse
"pacifiste". Cela implique un pacte de ce genre: nous avons désarmé; que le fascisme s'engage à en faire autant; que la répression des violences privées incombe à nouveau aux forces légitimes de l'ordre, à l'Etat. Le social- démocratisme aspire avec une ardeur stupide et néfaste à cet illusoire retour à la
légalité. Il est donc logique et vraisemblable que si le PSI ait aussi proposé que les deux parties s'engagent à dénoncer tous ceux, quels qu'ils soient, qui attenteraient à cette légalité, et si ce n'est pas encore fait, ça se fera.

Réserver à l'Etat "l'administration de la violence" n'est pas seulement reconnaître un principe typiquement bourgeois; car la reconnaissance d'un "faux" principe conduit à bien d'autres conséquences. Puisqu'il est vrai que l'Etat administre la violence
pour le plus grand bien de la bourgeoisie et que le fascisme n'est lui- même qu'un aspect de cette violence, qu'une contre- offensive destinée à prévenir une future attaque révolutionnaire du prolétariat (si elle engageait la bataille de classe en se servant des forces de l'ordre officielles avant qu'une avant- garde prolétarienne l'ait elle- même attaquée, la bourgeoisie découvrirait trop ses batteries et fournirait trop d'armes à la critique communiste) on doit nécessairement conclure que le
fascisme ne désarmera pas avant d'être certain que dans son ensemble la classe ouvrière n'a plus la moindre velléité d'attaquer l'Etat constitué et les institutions bourgeoises. Le fascisme fera donc à la social- démocratie l'offre suivante: pour
être sûrs que les masses prolétariennes n'attenteront pas au pouvoir légitime... prenez la direction de l'Etat, participez au gouvernement bourgeois.

Le bon sens social- démocratique vulgaire voit cette situation sous un autre angle. Il caresse l'illusion stupide qu'il pourrait s'emparer en tout ou en partie des rênes de l'Etat pour venir à bout de "l'illégalité barbare" du fascisme à l'aide de la garde
royale et des autres forces de police officielles. Mais que le fascisme vide le terrain parce qu'il aura été satisfait d'avoir contribué à transformer un parti d'action prolétarienne révolutionnaire en parti de gouvernement dans le cadre de l'ordre
en vigueur, ou qu'il soit supprimé par ordre d'un éventuel gouvernement social- démocrate (pure hypothèse à laquelle nous ne croyons nullement), dans les deux cas, la social- démocratie devra parcourir une autre étape de son évolution. Parvenue à la fonction de gérante de l'Etat et donc de la violence légale soit par un
pacte avec le fascisme, soit par la collaboration ministérielle, que fera- t- elle quand les communistes continueront à préconiser et à employer la violence pour l'attaque révolutionnaire contre le pouvoir d'Etat?

Elle fera une chose bien simple. Elle condamnera cette violence révolutionnaire en principe; mais, malgré son pseudo- pacifisme chrétien d'aujourd'hui, elle se gardera bien de parler de non- résistance à cette violence! En parfaite logique avec elle même, elle proclamera au contraire que l'Etat a le droit et le devoir de
l'écraser. Pratiquement, elle donnera à la Garde Royale l'ordre de
mitrailler le prolétariat, c'est-à-dire les nouveaux "brigands anti- sociaux" qui nieront alors la fonction bénéfique de son gouvernement "ouvrier". Voilà à quoi seront conduits les partis qui nient que la légalité et la violence soient les moyens
fondamentaux de la lutté prolétarienne. C'est exactement la voie que Noske a suivie.

Voilà ce que montrent la critique marxiste et la réalité dramatique que nous vivons aujourd'hui en Italie.




CE4.4 Mémoire ouvrière: "Les voies qui conduisent au Noskisme"