La grogne qui régnait depuis de longs mois dans le port a finalement débouché, fin août, sur le débrayage des marins des remorqueurs d'abord, des dockers ensuite. A ce moment, il était clair que les négociations pour la convention collective de 1979 n'apporteraient rien, l'opposition des syndicats aux revendications des ouvriers étant devenue particulièrement évidente. La grève des dockers s'est également déclenchée en solidarité avec des marins frappés de lourdes amendes.

Le mouvement à Rotterdam n'est pas important seulement parce qu'il s'est déroulé en dehors du contrôle des bonzes syndicaux (cf. encore dernièrement la grève des mineurs au Limbourg), mais surtout parce que les ouvriers sont parvenus à opposer leur propre organisation de classe aux organisations syndicales. Ce mouvement
n'eut rien d'un simple "arrêt de travail"; il fut une véritable grève, un épisode de la guerre de classe entre bourgeois et prolétaires. Il a rompu radicalement avec les caractéristiques de la plupart des "conflits sociaux" de ces dernières années, où les
prolétaires ont été utilisés comme masse d'appui à la politique de telle ou telle fraction bourgeoise, de tel ou tel syndicat.

L'ORGANISATION

Un "comité d'action unitaire des travailleurs du port", regroupant deux délégués par entreprise en grève, fut rapidement mis sur pied: le comité avait pour tâche de proposer les actions à mener devant une assemblée générale, quotidienne, d'agir pour qu'elles s'accomplissent et de donner à la grève son orientation et ses
directives générales. Pour s'aider dans cette tâche, il publiait chaque jour les "nouvelles de grève" ("Stakingsnieuws"). Ainsi par exemple, dans le premier "Stakingsnieuws", le comité rend compte des résultats des envois de délégations dans d'autres entreprises du port (débrayages dans deux usines, discussions avec des camarades de grosses entreprises de Rotterdam, etc.) appelle à mieux organiser les piquets (en rappelant que rien ni personne ne doit pouvoir les franchir), insiste sur la mobilisation et la fermeté nécessaires, car "une grève les bras croisés n'a jamais été gagnée".

La tenue d'assemblées générales quotidiennes dirigées par le comité de grève a été un facteur très important de la mobilisation durant toute la durée de la grève. Les AG ne sont pas toujours une arme aux mains des travailleurs car elles peuvent également être convoquées par les syndicats pour renforcer leur contrôle sur une
plus grande masse d'ouvriers. Mais à Rotterdam, l'organisation de la grève fut liée à une orientation politique de la lutte clairement dirigée contre la politique et les intérêts des diverses fractions bourgeoises, en "opposition au gouvernement, à
l'opposition gouvernementale et aux syndicats". Cette orientation s'est traduite pratiquement tout au long de la grève: dénonciation des manoeuvres du très "socialiste" bourgmestre de la ville, de la contre- propagande menée par le gouvernement et les mass- média, des tentatives d'intimidation et des tractations des syndicats avec les patrons; organisation de manifestations dirigées contre
le siège du FNV (syndicat des transports, l'un des plus importants syndicats du port); appel à "ne pas participer aux réunions syndicales qui se tiennent dans les cantines" ("Stakingsnieuws" n°2) et "à chasser les jaunes" ("SN" n°3), etc. Entre le comité et les AG quotidiennes, il y eut un lien organique, une complémentarité très grande, rendue possible par la clarté d'une politique comprise et acceptée par la majorité des grévistes.

LES REVENDICATIONS

Même si à ECT (importante entreprise dans le secteur mécanisé) et au port d'Amsterdam, les syndicats sont parvenus à réduire les manifestations de solidarité à une ridicule grève de 24 heures, fin août - début septembre, le mouvement a réussi à s'élargir et d'autres entreprises se sont mises en grève.

Aux revendications de départ de la lutte - augmentation salariale de 30 florins net (460 FB) par semaine; - 25 jours de vacances, pension à 60 ans; - 5 équipes de travail dans le "continu"; - 35 heures de travail par semaine; - rétablissement de l'indexation complète des salaires; - élimination du référendum ; - paiement des
jours de grève; d'autres revendications viendront s'ajouter - paiement, en une fois, de 500 florins pour compenser la baisse des salaires réels de ces dernières années; - ouverture des caisses syndicales, remplies de l'argent versé par les ouvriers, mais dont ils ne voyaient pas la couleur au moment où ils en avaient le plus besoin, la grève n'étant pas "officielle", c'est- à- dire "reconnue par les syndicats" (voir "Stakingsnieuws" n°3).

L'élargissement des revendications intervient, ainsi que le dit le comité, comme "une suite logique du développement actuel" de la lutte. Ces revendications, le comité de grève les défendra jusqu'au bout avec la plus grande intransigeance. Pour lui, il est
clair que "nous ne retournerons au travail que lorsque toutes nos revendications auront été satisfaites". Les négociations auxquelles le comité participe ne peuvent consister en des concessions réciproques. "Il doit être clair que les discussions
ne peuvent signifier un marchandage de nos revendications" ("SN" n°3).

Parmi ces revendications, le mot d'ordre "Stakingskassen open" (ouverture des caisses de grève) est particulièrement révélateur d'un pas accompli dans la conscience des grévistes. Puisque patronat, gouvernement et syndicats sont associés dans la gestion de l'exploitation et en profitent tous, qu'ils payent chacun, ou peu importe qui des exploiteurs se mettra à payer pourvu que les revendications ouvrières soient satisfaites.

Si ces revendications traduisaient de fait l'antagonisme entre les besoins des ouvriers et les plans gouvernementaux de "modération" (établis au nom de la sacro-sainte "économie nationale" dont le prolétariat n'a que faire), la propagande de grève élaborée par le comité d'action et le comité de solidarité (voir plus loin)
reposait fréquemment sur la "justification", le "bon droit" des ouvriers à se défendre. On ne peut pas affirmer que cette partie-là de la propagande renforçait la grève. L'issue de toutes les grèves a toujours montré que la bourgeoisie reconnaît un seul
"droit" aux prolétaires: celui de se faire exploiter! Les syndicats par exemple (aux Pays- Bas comme ailleurs) demandent aux patrons et à l'Etat de respecter les "droits" des ouvriers "garantis par la constitution démocratique". Selon eux, telle ou
telle revendication partielle "se justifie" parce que les augmentations de là production "doivent être équitablement réparties entre toutes les classes". On peut voir dans tous les pays ce que cela signifie en réalité la bourgeoisie ramasse le
gros paquet de ce partage "équitable" et les prolétaires supportent le gros des sacrifices. Mais l'argumentation des syndicats est déjà réactionnaire en elle-même: elle part des besoins de la "société en général" comme s'il était de l'intérêt des ouvriers de subordonner leurs besoins à ceux de cette société et de la
laisser continuer à exister. L'argument des ouvriers en lutte ne peut pas être le même que celui des syndicats parce qu'il part d'un critère différent. Le point de vue prolétarien sur l'augmentation des salaires n'est pas que celle-ci se "justifie"
par la baisse du pouvoir d'achat, mais qu'elle trouve sa raison d'être dans les besoins "égoïstes" des ouvriers: si elle peut dépasser le niveau anciennement "garanti", tant mieux. Le but de la grève est d'arracher le plus possible, et par conséquent elle n'a nul besoin de se lier les mains à l'avance, ni de se donner
l'illusion qu'elle puisse s'intégrer dans le fonctionnement normal de la société capitaliste .

Chaque article de la constitution qui semble accorder un "droit" aux ouvriers contient une inscription dans la marge qui annule ce "droit" au "droit de grève" correspond le "droit au travail" et le "droit de propriété". Concrètement, les flics peuvent donc intervenir "légalement" chaque fois que la bourgeoisie le juge bon
pour protéger les jaunes et empêcher les occupations! Le "droit à l'existence" n'est pas moins mensonger que le "droit de grève". Pour le capital, les ouvriers peuvent survivre, s'il a besoin d'eux, autrement ils peuvent crever! Cela montre bien que le
principe régissant la lutte de classe est: qui a la force a le droit! C'est la force de classe qui donne raison aux prolétaires ou aux capitalistes, jamais l'invocation d'un article de loi. S'il en fallait une nouvelle preuve, l'issue de la grève au port de
Rotterdam vient de la fournir. La constitution néerlandaise continue à garantir le "bien- être général", mais une fois que les rangs ouvriers se sont désunis, une fois que leur volonté collective de poursuivre la grève s'est émoussée, ils sont rentrés
au travail les mains vides. Aucun ardent défenseur de la constitution n'est venu et ne viendra satisfaire les revendications qui ont motivé la lutte. Cet exemple montre bien que, l'appel au respect des "droits" ne sert à rien; pire il est
nuisible, parce qu'il tend à amoindrir la compréhension des travailleurs sur ce point essentiel: le niveau de leurs conditions de vie dépend uniquement du rapport de forces entre leur classe et la classe ennemie, et par conséquent pour une grande part de leur propre combativité et de leur propre organisation.

LE COMITE DE SOLIDARITE

Par son importance quantitative (elle touchait 8000 ouvriers) et politique (opposition ouverte aux organisations bourgeoises et rupture de la paix sociale), là grève à Rotterdam a mobilisé autour d'elle de nombreux prolétaires, femmes de dockers, chômeurs, étudiants, etc., qui voyaient dans la lutte commune avec
les ouvriers du port le moyen de combattre la politique de crise du capital. Ce mouvement de soutien a donné lieu à la création d'un "comité de solidarité avec les travailleurs du port". Placé d'emblée sous la direction du comité de grève (ce qui signifie que ses bases politiques étaient identiques à celles du comité de
grève), ce comité récoltait des fonds pour soutenir les grévistes, participait aux piquets de grève, organisait leur ravitaillement, faisait de la propagande pour le soutien à la grève (publication d'un journal de solidarité, d'affiches, de tracts, organisation de meetings) tant à Rotterdam qu'ailleurs aux Pays- Bas, suscitait
des discussions sur la grève, mobilisait pour les manifestations, etc. L'existence et l'activité de ce comité ont permis d'incorporer au mouvement beaucoup plus d'énergie que celle des dockers, rompant ainsi délibérément avec l'ouvriérisme, idéologie selon laquelle seuls les "vrais ouvriers de l'endroit" peuvent
participer à l'organisation des luttes. Le fait que ce comité fut placé sous la direction du comité de grève a également permis d'entraver les tentatives de divers
groupes gauchistes (dont les maoïstes), en vue de construire des comités artificiels, destinés au recrutement pour ces groupes et à faire croire qu'ils étaient pour quelque chose dans les combats du ports (alors qu'aux moments décisifs, ils étaient le plus souvent absents, ce qui n'était pas un mal puisqu'ils préconisaient de
toute façon la réconciliation avec les syndicats). A Rotterdam, la difficulté traditionnelle des comités de soutien fut facilement surmontée. Dans la mesure où le comité d'action remplissait un rôle effectif de direction et de centralisation de la lutte sur une ligne de classe, le comité de solidarité a pu se discipliner sur le fond aux buts et aux méthodes adoptés par les grévistes. Il n'en va pas toujours ainsi: lorsque le comité d'action est contrôlé par les syndicats, la création d'un comité de solidarité n'est pas possible ou bien il sert de courroie de transmission à
la politique des réformistes. A moins encore qu'il limite son activité à la dénonciation du contrôle syndical, ce qui n'est pas son véritable rôle.

La solidarité des dockers d'Anvers et d'Amsterdam était vitale pour affronter la solidarité internationale des bourgeois entre eux. Les capitalistes détournaient les bateaux vers d'autres ports où ils pouvaient être déchargés. Les dockers se déplacèrent donc à Amsterdam et à Anvers pour tenter de faire débrayer les ouvriers:

"Pour vous aussi il est important que la lutte à Rotterdam soit gagnée. Pour vous aussi les problèmes de la diminution de l'emploi sont à l'ordre du jour (...). Précisément parce que le port d'Anvers subit une telle pression, il est temps maintenant de poser vos revendications pour l'amélioration des conditions de
vie. Ce serait là le meilleur soutien aux travailleurs du port de Rotterdam et à leur lutte pour des salaires plus élevés. Il est nécessaire de former un seul front de Hambourg à Dunkerque! Soyez solidaires: ne chargez ni ne déchargez aucune cargaison de Rotterdam". (Appel du comité d'action unitaire du port de
Rotterdam, diffusé aux ports belges).

Même s'il y eut des remous à Amsterdam et une grève de 24 heures,
la bourgeoisie fut assez forte pour enrayer un mouvement plus général. A Anvers, où une délégation du comité d'action ne se déplaça qu'après presque deux semaines, le mouvement ne parvint pas non plus à trouver un réel écho: l'unité d'intérêt des ouvriers ne réussit pas à s'affirmer. Pendant la grève à Rotterdam, l'activité portuaire s'est tellement accrue à Anvers (de nombreux chômeurs retrouvèrent du travail) que durant cette période, il y eut trois morts à la suite d'accidents de travail.
La pression de la "commission des sanctions" (où siègent les syndicats et qui est chargée de punir les "désordres" suscités par les dockers combatifs) s'est fait sentir plus que jamais. Les syndicats belges se sont évidemment opposés à toute action de solidarité, arguant que leurs confrères néerlandais ne reconnaissaient pas la grève de Rotterdam! Les syndicats ont eu recours à la démagogie corporatiste la plus crapuleuse, à laquelle malheureusement certains dockers d'Anvers ont pleinement adhéré: "en 1973, les dockers de Rotterdam sont restés passifs pendant la lutte à Anvers, nous leur rendons aujourd'hui la monnaie de leur pièce". En flattant les sentiments les plus bas et les plus réactionnaires parmi les ouvriers, les syndicats ont pu approfondir la concurrence qui régnait au sein du prolétariat.

Si l'unité ne parvint pas à se réaliser entre les différents ports, à Rotterdam elle ne trouva pas non plus une pleine concrétisation. Il y avait la grève des marins des remorqueurs, la grève des dockers, la grève dans la pétrochimie... cette division
transparaissant aussi dans l'organisation des grévistes. D'autre part, le port de Rotterdam ne fut jamais vraiment paralysé. Une grande partie du secteur le plus mécanisé (qui occupe à peine mille ouvriers, mais très important car il manipule
proportionnellement beaucoup de marchandises) ne connut pas de grève, si on excepte celle de 24 heures à ECT. Ce facteur joua nettement en défaveur des grévistes et ne fit qu'augmenter l'arrogance de la bourgeoisie à leur égard.

MAINTENIR LA MOBILISATION

L'impossibilité de déployer à fond l'arme du blocage de la production rend d'autant plus pressant le besoin de recourir à l'action directe, le comité de grève, tirant un bilan de l'organisation et de la mobilisation après deux semaines de combat, déclarait: "Nous devrons faire bien plus pour leur faire sentir que nous ne
nous laisserons pas berner. Nous devrons, par exemple, organiser le blocage du transport des marchandises. Les dégâts doivent être manifestement aussi grands que possible pour amener les bonzes du SVZ (ndr: organisation patronale qui regroupe la plupart des entreprises du port) à négocier. Des actions dures soutiennent le mieux notre grève, l'action dure est la manière la plus rapide
pour terminer notre grève en obtenant quelque chose". ("SN" n°1).

"L'action dure nous fait avancer. Mais pas seulement l'action telle que nous l'avons menée jusqu'à aujourd'hui, mais l'action plus radicale, comme celle des sidérurgistes français." ("SN" n°10).

Des locaux du patronat furent occupés, des barricades érigées pour empêcher les jaunes (très vite protégés par les flics) de briser la grève; le local du FNV (syndicat) fut tenu pendant quelques jours par les grévistes afin d'en utiliser le matériel et de forcer "l'ouverture des caisses de grève", etc. Le problème des
récoltes de fonds et de la subsistance des travailleurs en lutte posait aussi, implicitement, la question de l'action directe. A Longwy, un grand magasin fut mis à sac, avec distribution des produits pour pourvoir aux besoins des grévistes. Le blocage des autoroutes avec information par tracts et collecte sur le tas,
servit également à la popularisation de la lutte en même temps qu'il permit de rassembler de l'argent pour la continuer. Le comité de grève de Rotterdam n'avait peut- être par les moyens, la force et l'autorité morale de proposer et d'organiser ce type d'action, qui aurait heurté de front le légalisme de "l'opinion publique" aux Pays- Bas. Mais à côté de l'extension de la grève aux grandes entreprises de containers comme ECT, un nouveau saut dans la radicalisation de la lutte représentait l'unique chance de maintenir en vie la mobilisation. Il ne faut pas oublier que derrière "l'opinion publique" se cachent des bourgeois, des petits- bourgeois et des ouvriers, et que ces derniers refusent de se faire "peuple" lorsque les affrontements de classe prennent réellement une valeur générale, lorsqu'une fraction de leur classe démontre par ses actes la possibilité pour le prolétariat de
riposter sans faiblir aux attaques de la bourgeoisie .

LA REPRESSION

Etant donné qu'elle compromettait directement la rentabilité d'un secteur crucial de l'économie néerlandaise; qu'elle se situait en dehors du contrôle des organisations bourgeoises "de gauche" et contre elles (à l'exception du PCN, parti "communiste" des Pays- Bas, qui ne put pourtant rien faire tant que le mouvement marchait
d'un pas sûr); qu'elle attirait une grande masse de travailleurs et risquait de provoquer une "réaction en chaîne" liquidant d'un seul coup tous les efforts laborieux du gouvernement pour imposer l'austérité; la grève de Rotterdam ne devait pas seulement susciter la peur et la colère du patronat local, mais aussi celles
de la bourgeoisie toute entière regroupée autour de son Etat.

L'intervention des bandes armées du capital ne pouvait pas ne pas se produire. Rapidement, la police et les "unités mobiles" firent des incursions dans le port, édifièrent un cordon sanitaire autour des entreprises en activité (particulièrement le secteur mécanisé), chargèrent les piquets de grève, les manifestations vers les autres entreprises en vue de les faire débrayer, etc. Les flics matraquaient au nom de la démocratie et de la "liberté du travail".

Les ouvriers ne se laissaient pas encore intimider par la répression. Mais la bourgeoisie se déchaîna littéralement contre une manifestation, avec utilisation des grenades lacrymogènes, des chiens, des charges à cheval et des autos- pompes, lorsque le mouvement commençait à s'épuiser après quatre semaines et ne
parvenait pas à élargir ses méthodes de lutte. Plusieurs grévistes furent arrêtés, surtout des membres du comité d'action désignés par les indicateurs de la police. La nuit, les piquets furent mis dans l'impossibilité de se maintenir et de se reconstituer le matin. Cette offensive violente, face à laquelle les grévistes
n'étaient pas préparés, ajoutée à la proposition des syndicats de payer une prime de 550 florins à tous ceux qui reprendraient le travail (qu'il leur faudrait rembourser ou non suivant que le patronat verserait ou pas l'équivalent de la prime aux
syndicats!), eurent pour effet de casser définitivement le mouvement. Le lendemain, il y eut encore une manifestation pour libérer les camarades emprisonnés (ce qui fut obtenu), mais le nombre d'ouvriers reprenant le travail ne cessant de croître, il
devenait impossible d'organiser un piquet de grève. Le comité de grève constatait:

"Beaucoup sont retournés au travail. Nous pensons que dans une telle situation, on ne peut continuer comme avant. Une grève peut être poursuivie si elle est suivie par une large majorité (...).

Notre unité est importante, quelle que soit la décision prise, car divisés, nous devenons tous des victimes de Pieters et Cie". ("SN" n°17).

A l'assemblée générale du surlendemain, devant un nombre réduit de grévistes et la rage au coeur, le comité proposa l'arrêt de la grève, sa poursuite ne pouvant qu'entraîner la répression féroce du noyau restant, sans aucun résultat positif. Aucune voix ne s'éleva pour dire le contraire.

LA GREVE EST FINIE, LA LUTTE CONTINUE

Le "comité d'action unitaire" décida de se maintenir en vue d'organiser la continuation de la lutte sous d'autres formes. Ralentissement du rythme de travail, stricte observation des prescriptions de sécurité (connues dans tous les ports pour ne rester qu'au niveau du chiffon de papier), refus de décharger les
bateaux emmenés par les flics (les marins des remorqueurs continuaient la grève), furent la manière de continuer la lutte.

"Si des mesures de représailles sont prises à l'égard de certains collègues qui se sont trouvés à l'avant- plan dans la lutte, une seule réponse possible: tout le monde en bloc à nouveau hors de l'entreprise. Nous ne permettrons pas qu'il y ait des victimes parmi nos collègues." ("SN" n°18).

La propagande, les indications et la volonté du comité ne furent pas toujours aussi claires. Il mit de plus en plus l'accent sur la nécessité de faire pression à l'intérieur des syndicats, y compris ceux qui avaient le plus saboté la grève. Dans l'esprit du comité, il fallait désormais obliger les bonzes à négocier une nouvelle
convention collective, sur base des revendications formulées par les grévistes. Pour ce faire, le comité fixa un ultimatum au FNV, lui donnant "encore une chance de regagner la confiance de ses membres" ("SN" n°18). Cette nouvelle position représentait un indéniable recul par rapport à la clarté atteinte au cours de la
grève. Elle allait à l'encontre des déclarations du comité lui-même, lorsqu'il écrivait:

"Durant quatre semaines, nous avons à nouveau lutté épaule contre épaule. De cela ils ont peur: des ouvriers qui apparaissent capables d'organiser leur propre lutte. Sans syndicats, s'appuyer sur nos propres forces, voilà notre acquis." ("SN" n°18).

Peu après la fin de la grève, l'accord qui avait déjà été proposé par les syndicats après deux semaines de combat, fut accepté dans les entreprises (par l'intermédiaire d'un vote qui comptabilisa 70% de voix en faveur du "compromis"). Le comité, qui "avait espéré que chacun ait voté non", fit très justement retomber la
responsabilité de ce résultat dérisoire (aucune revendication des ouvriers n'avait été satisfaite) sur la bourgeoisie, son Etat, ses flics et ses syndicats, sur les pressions énormes que les travailleurs avait dû subir jusqu'à l'étranglement:

"Un esclave qui accepte de la nourriture de la part de son maître n'en est pas pour autant uni avec son patron (...). Nous avons peut- être perdu la bataille, mais la guerre n'est pas encore terminée." ("SN" n°22).

LE MAINTIEN DU COMITE, UN ACQUIS DE LA LUTTE?

Même en cas de victoire partielle sur le plan économique (ce qui ne fut pas le cas à Rotterdam), les véritables acquis des ouvriers sont l'expérience politique qu'ils retirent de la lutte et l'organisation qu'ils parviennent à préserver. La grève au port de Rotterdam est fertile en leçons pour la lutte de classe dans tous les pays, dans ses aspects forts comme dans ses faiblesses. Elle a montré qu'il n'y a pas de conciliation possible entre les intérêts des bourgeois et ceux des prolétaires, et que les vieux syndicats se rangent invariablement au côté du capital (pour lequel ils
assument la fonction de briseurs de grève). Elle a prouvé que l'auto- organisation de la lutte n'est pas une des voies possibles pour faire progresser l'unification du prolétariat, c'est la seule voie qui lui permette en même temps de resserrer ses rangs et de s'endurcir dans les affrontements partiels en vue de combats plus
généraux.

La grève de Rotterdam a également exprimé des difficultés rencontrées par toute la classe ouvrière dans ses tentatives de renouer avec les moyens éprouvés de sa lutte - difficultés à étendre la grève par- dessus les barrières de catégorie et de
nationalité, à organiser la solidarité de classe sur base d'un combat collectif pour des intérêts communs; difficultés à opposer l'auto- défense ouvrière aux assauts des "gardes blancs" de la bourgeoisie, à frapper le capital dans ses forces vives par
l'action directe et l'usage de la violence à des fins offensives.

Le "comité d'action unitaire des travailleurs du port", en diffusant les matériaux publiés pendant et après la grève (ils ont été réimprimés), travaille à faire de l'expérience de la lutte à Rotterdam une expérience de tout le prolétariat. I1 agit dans le même sens lorsqu'il se déplace vers d'autres luttes et d'autres
groupes ouvriers d'avant-garde pour y apporter les enseignements recueillis en quatre semaines de grève. Dans son ensemble, cette attitude tranche avec la passivité politique qui tend à conserver un état de chose, dans lequel chaque groupe cantonne ses activités au travail dans son "milieu d'origine", avec son cercle
d'influence, son auditoire, sa presse locale, et dans lequel cela suffit très souvent à donner à chacun l'illusion d'une politique sérieuse.

Mais il est évident, comme le dit le comité, qu'une activité propagandiste ne suffit pas. L'agitation, l'organisation et la préparation matérielle des luttes futures possèdent au moins la même importance que la systématisation théorique des leçons d'une lutte et que sa diffusion. Il s'agit de renforcer tous les éléments qui subsistent pour continuer la lutte, non seulement à Rotterdam et aux Pays- Bas, mais partout où la classe ouvrière s'efforce de reprendre le chemin de l'action directe contre le capital. L'arrêt de la mobilisation massive à Rotterdam impose au
comité de s'orienter vers d'autres perspectives que celles qu'a eues le comité de grève. Dans une situation de reprise générale de travail, il n'est pas possible pour le comité de conserver une influence prépondérante parmi les ouvriers du port. La volonté de se maintenir comme direction d'une grande masse de prolétaires,
alors que ceux- ci ne sont plus mobilisés, ne peut conduire qu'à "aller aux masses là où elles se trouvent", qu'à "se mettre au niveau des masses". Le comité semble osciller entre une pratique résolument à contre- courant du retour des ouvriers du port dans le giron des syndicats et, d'autre part, une pratique épousant ce
reflux (avec l'illusion de pouvoir modifier le rapport de forces défavorable au niveau général par des "tactiques" prétendument "habiles"). C'est pourquoi le comité, rompant avec son propre passé, préconise une politique de pression sur les syndicats menée de "l'intérieur", appelle à voter des motions de non- confiance
aux bonzes syndicaux, incite à ce que les conventions collectives ne soient plus négociées par le syndicat des transports (FNV), mais par un syndicat des travailleurs du port qui devrait quitter le FNV, etc. Le comité explique cette nouvelle orientation par la nécessité d'utiliser tous les moyens pour défendre les
revendications de la grève qui n'ont pas été satisfaites.

La perspective non- corporative donnée à la propagande est ainsi abandonnée par le comité lorsqu'il passe aux autres méthodes de lutte. Il retombe dans une orientation étroite, limitée à l'horizon du port de Rotterdam, et parce qu'il n'y a pas d'espoir immédiat d'une reprise à grande échelle des combats de masse, le
comité transige sur ses propres acquis.

Le maintien du comité ne pourrait représenter un acquis organisationnel de la lutte qu'à deux conditions - qu'il ne diminue pas, mais augmente la rigueur de ses positions de classe; - qu'il se situe d'emblée sur un terrain dépassant le cadre du
port de Rotterdam: celui de la coordination des noyaux d'ouvriers combatifs, des efforts d'organisation et de préparation des luttes futures par- dessus les divisions d'entreprise, de catégorie et de nationalité.

Nous reviendrons sur ce problème dans la prochaine revue.

Organisé par les syndicats sur une proposition de convention collective ne reprenant pas le quart du tiers des revendications des ouvriers.
Nous ne pouvons pas nous étendre ici sur la formulation de chaque revendication en particulier. Concernant le mot d'ordre "d'indexation des salaires", cf. l'article sur la Belgique dans cette même revue.
Pour qu'une lutte prenne explicitement une valeur générale, un saut qualitatif doit être donné au niveau des revendications. En Italie, au cours de "l'automne chaud" (1969), les secteurs les plus avancés de la classe ont rapidement incorporé leurs
revendications propres dans des revendications plus globales: par exemple, hausse générale des salaires pour toute la classe ouvrière, mot d'ordre repris plus tard par des centaines de milliers d'ouvriers.




CE4.1 La grève au port de Rotterdam