INTRODUCTION

La seule force des travailleurs, avec la conscience et l ' organisation, est celle de leur nombre, de leurs énergies unies dans un même combat, de leur unité de classe. N'importe quel ouvrier sait qu'il ne peut offrir une ré­sistance sérieuse à l'exploitation s'il demeure isolé. Le capitalisme a ré­duit une masse d'individus à un sort commun dans les bagnes industriels, il les a contraints au labeur collectif, mais de cette façon il a créé en même temps les conditions d'une lutte commune contre son régime de sueur et de sang. La tendance à l'association ouvrière, l'aspiration à l'unité se dévelop­pent parmi les travailleurs chaque fois qu'ils entrent en lutte. Un travail révolutionnaire doit savoir s'appuyer sur cette tendance et cette aspiration, profondément ancrées dans les conditions matérielles d'existence du proléta­riat. 

Pour les marxistes, unir la classe ouvrière signifie centraliser ses for­ces et son action, autour de ses intérêts généraux, et dans une organisation unitaire qui sert de levier à la lutte contre le capitalisme. Le marxisme n'a jamais considéré la classe ouvrière comme une entité sociale absolument homo­gène. En raison des circonstances historiques de sa formation comme de la pression permanente de l'ennemi de classe, elle subit en réalité des différen­ciations, des stratifications plus ou moins marquées qui entravent la consti­tution d'une force complètement unie et organisée en fonction de ses intérêts. Les divisions de catégorie, de race, de sexe, de nationalité, etc., ont éga­lement pour conséquence une hétérogénéité des expériences de lutte et diffé­rents niveaux d'action et de conscience au sein du prolétariat.

Pour la classe ouvrière, le problème est de s'unifier en se rendant ho­mogène. Mais comme toutes les barrières qui séparent les ouvriers ont leur source, en dernière analyse, dans le régime capitaliste lui‑même, elles ne pourront disparaître totalement qu'avec son abolition. Le prolétariat est donc contraint de s'engager dans la lutte malgré sa diversité. Les ouvriers doivent converger, faire front contre le capital par‑dessus leurs différences et pour les surmonter. Cette perspective a un contenu très concret. Si le pro­létariat est hétérogène, les intérêts fondamentaux de tous les ouvriers sont les mêmes.

 

LE CADRE GENERAL DU PROBLEME

 

Le Manifeste du Parti Communiste (1848) énonçait déjà que l "union gran­dissante des travailleurs" figurait parmi les conditions indispensables à leur victoire sur le capital. La Première Internationale reprit le mot d'ordre: "Prolétaires de tous les pays, unissez‑vous!", et lui donna sa première concrétisation organisationnelle: le regroupement des organismes variés et des groupes de tous types du prolétariat en une Internationale unique et uni­fiée à l'échelle mondiale.

A sa suite (après la période noire de la Deuxième Internationale, oppor­tuniste dès sa naissance), la Troisième Internationale démontra la nécessité de distinguer les organisations ouvrières basées sur un programme complet de révolution communiste (les partis prolétariens, organes numériquement restreints en fonction de critères d'adhésion très élevés), et les organisations ouvrières basées sur une plate‑forme de lutte immédiate, beaucoup plus larges et correspondant à la mobilisation massive des ouvriers en lutte (1).

L'Internationale fut dès lors pleinement considérée comme le "Parti mon­dial du prolétariat", auquel devait se superposer un réseau international d ' organismes de masse (les Soviets, les Conseils, etc.) dont la fonction était complémentaire à celle du Parti. Celui‑ci agissait en leur sein pour les dé­barrasser des influences bourgeoises, travaillant simultanément à en conquérir et à en conserver la direction (2).

Apparemment, une réponse définitive était ainsi donnée au problème de l ' unité ouvrière, en liquidant la notion opportuniste de "parti de masse" sans pour autant négliger le caractère nécessairement massif de la lutte prolétari­enne ("l'émancipation des travailleurs sera l ' oeuvre des travailleurs eux‑mê­mes"). Néanmoins, la clarté de cette conception était profondément liée aux conditions favorables qui lui avaient permis de mûrir: l'éclosion de mouve­ments révolutionnaires dans plusieurs pays, qui faisaient de la dictature du prolétariat, la revendication et le mot d'ordre immédiats de la lutte dans tous les pays.

Le reflux de la vague révolutionnaire, en éloignant momentanément cette perspective, introduisit un élément de trouble dans la conception initiale (déjà en 1920, au deuxième congrès de l'Internationale Communiste, les "21 conditions d'adhésion" avaient représenté une barrière insuffisante à l'incorporation de forces contre‑révolutionnaires dans l'I.C., et consacré la repri­se du travail dans les syndicats "même les plus révolutionnaires". A l'aide de la notion très simple de "front unique prolétarien", la Troisième Interna­tionale prétendit approfondir la tactique du communisme et son application dans des conditions défavorables (3).

Malheureusement, la simplicité d'une formule ne traduit pas forcément la justesse d'une politique. Tel qu'il fut revendiqué par l'I.C. le "front uni ouvrier" allait très vite représenter une planche de salut supplémentaire pour la bourgeoisie au lieu d'en accélérer la chute. Interclassiste dans son essence (sinon dans l'intention de ses promoteurs), il n'a servi qu'à brouiller la conscience du prolétariat et, pire, à détruire complètement ses capacités de lutte, ainsi que l'a amplement prouvé l'expérience désastreuse de l'Internationale Communiste elle‑même (dont le frontisme est responsable au premier degré de l'absence de reprise révolutionnaire en Allemagne, en 1923).

LES ORIGINES DU "FRONT UNIQUE" INTER‑PARTIS

Toute position politique est le produit d'une situation historique déterminée. Pour juger de sa validité ou de sa non ‑validité, il est indispensable de rappeler quand, comment et avec quels objectifs, elle s ' est imposée, afin de la soumettre à l'examen des expériences vécues.

C'est le premier janvier 1922 ( peu de temps après le troisième congrès G6 de l ' IC), que les comités exécutifs de l'Internationale Communiste et de l'In­ternationale Syndicale Rouge lancèrent de Moscou un appel "aux prolétaires de tous les pays" en faveur de "l'unité du front prolétarien" (4). Cet appel, qui reprenait et développait une orientation déjà visible au troisième congrès (juin 1921) déclarait notamment :

"si vous vous unissez, prolétaires des villes et des campagnes, tous les partis qui veulent être écoutés du prolétariat seront, eux aussi, con­traints de s'unir contre le capital et de rompre leur alliance avec les partis capitalistes" (dans "La correspondance internationale", bulletin d'information de l ' IC, 11 janvier 1922).

Le troisième congrès s'était tenu en même temps que s'opérait une inver­sion profonde du rapport de force entre les classes à l'échelle internationa­le. Les défaites subies (en Allemagne, en Hongrie, etc.) avaient désorganisé et démoralisé le prolétariat. La situation économique se modifiait également. Au printemps 1920, une nouvelle secousse de crise apparut au Japon et aux USA, et s'étendit de proche en proche à toutes les nations industrialisées. La con­sommation diminua rapidement, la production se réduisit, des millions d'ouvri­ers furent jetés sur le pavé. Les maigres concessions faites auparavant par le capitalisme, pour tenter d'endiguer la montée révolutionnaire, avaient fondu comme neige au soleil. Partout, la journée de travail avait été prolongée, les conditions d'existence des ouvriers ramenées à un niveau plus bas qu'avant la guerre, ce qui les mettait (surtout dans les pays vaincus par l'Entente lors du conflit impérialiste) dans l'impossibilité de satisfaire leurs besoins même les plus élémentaires (5).

Sous la pression de la misère croissante, qui se doublait d'une contre - ­offensive résolue de la bourgeoisie sur le plan politique, un regain de comba­tivité se manifesta parmi les masses prolétariennes qui luttaient pied à pied pour la défense de leurs conditions de vie et de lutte. La tendance à dépasser les méthodes de collaboration de classes revint parfois brutalement à la surfa­ce (comme cela se manifesta, par exemple, dans la grève de décembre en Tchécos­lovaquie et l ' Action de mars 1921 en Allemagne),  Malgré tant d'erreurs et de défaites, la classe ouvrière n'avait donc pas épuisé toutes ses chances de par­venir à la lutte insurrectionnelle et de remporter la victoire. Mais les condi­tions d'une reprise en ce sens résidaient uniquement dans la concentration du prolétariat autour de sa lutte autonome pour ses revendications immédiates et la reconstitution de ses propres organes de combat. Elles ne résidaient pas du tout, s'y trouvaient même totalement compromises, dans le "front unique" avec les forces contre‑révolutionnaires avérées ou cachées que représentaient les partis sociaux‑démocrates (Deuxième Internationale) ou "socialistes de gauche" issus de ces derniers (Internationale "Deux et demie").

LES MODIFICATIONS DU PROGRAMME D'ACTION DU PROLETARIAT

En 1921, il fallait discerner quelles forces et quels efforts il était possible et nécessaire de rassembler, ainsi que la base politique sur laquelle pouvait se reconstruire l'unité de la classe ouvrière. L'Internationale était placée devant le dilemme suivant : ou modifier la substance de ses acquis principiels fondamentaux et rétrograder sur des positions qu'elle avait condam­nées, ou déduire de la situation défavorable (mais pas définitivement compromi­se) la nécessité d'appeler les masses à se regrouper autour de batailles par­tielles (alors que le poids des défaites encourues empêchait l'appel direct à l'insurrection).

Le sort de la révolution mondiale dépendait, pour une large part de la so­lution donnée à ce problème. Une seule réponse correspondait au maintien d'une orientation révolutionnaire : le changement des conditions de lutte ne devait pas entraîner de modification substantielle des objectifs que peut et doit s'assigner le parti du prolétariat. L'Internationale devait conserver, et même accentuer, sa physionomie de parti d'opposition permanente et totale à l ' Etat bourgeois et à tous les partis oeuvrant à sa défense.

Dans une situation objective qui n'est pas favorable à la destruction immédiate de l ' Etat bourgeois, les communistes se fixent le but le plus élémentaire de leur programme : l'organisation du prolétariat en classe. Ils se proposent alors d'intervenir dans les conflits partiels qui ne peuvent manquer d'éclater entre le prolétariat et la bourgeoisie. Leur objectif est d'amener au cours de ces luttes, des couches toujours plus nombreuses de la classe  à l'organisation et à la conscience des nécessités générales de la lutte (de son débouché obligatoirement révolutionnaire), c'est‑à‑dire de préparer les meilleures conditions subjectives à l'affrontement final avec le capitalisme (6).

Si les communistes n'ont pas le pouvoir de changer le cours des situa­tions au gré de leurs désirs, s'ils sont forcés d'attendre l'explosion des contradictions objectives qui, en régime de classe, conditionnent toute situation, y compris la situation révolutionnaire, leur attente n'est évidemment pas passive. Elle se nourrit de tout un travail de préparation dont l 'expression et l'extension suivent le cours même de l'apparition et de l ' approfondjssement des contrastes sociaux. Les mots d'ordre de lutte qu'ils sont amenés à formuler de l'intérieur des combats ouvriers et pour les unifier, obéissent à la même dynamique. Quelles que soient les conditions, le terrain qui donne sa configuration au programme d'action du prolétariat reste en effet celui où il agit en tant que classe. Ce terrain est limité dans des conditions défavorables, évolue et atteint des proportions allant jusqu'à la lutte pour le pouvoir dans d'autres situations.

Après les défaites de 1919‑1921, l'unité de la classe ouvrière qui s 'était réalisée autour de l 'IC fut brisée : les transformations du rapport de force entre les classes ne mettant plus à l'ordre du jour la lutte immédiate pour la prise du pouvoir. Mais quand apparaissent de telles situations, si les mots d'ordre et le programme d'action du Parti se restreignent obligatoirement d 'un point de vue quantitatif, ils le font sans abandonner leur caractère de classe. Sous aucun prétexte, le prolétariat ne peut avoir intérêt, dans une pa­reille période, à soutenir des positions revenant à réformer le capitalisme (c'est ‑ à ‑ dire à consolider la force de son ennemi).

La classe ouvrière ne peut se situer sur le chemin qui la conduit à sa victoire révolutionnaire, qu'à la condition de porter atteinte au mécanisme engendrant la formation de la plus‑value; que si ses revendications. touchant à l'amélioration de son niveau d'existence impliquent la réduction du taux d'exploitation du prolétariat par le capital. Pour des marxistes, ce qui im­porte, c'est l'appréciation des contrastes qui mûrissent dans les rapports sociaux et la lutte pour les aggraver car, sur ce chemin, la classe ouvrière acquiert la conscience et l'organisation de sa force, elle disloque la  structure de domination et d'exploitation capitalistes.

Mais en 1921, avec sa politique de "front unique socialiste", l'Internationale Communiste se déplaçait sur un tout autre terrain de lutte que celui visant à renforcer le prolétariat et à déterminer l'effondrement économique et politique de la bourgeoisie (7).

 

LE "FRONT UNIQUE SOCIALISTE" : UN FRONT DE COLLABORATION DE CLASSES

Le troisième congrès, l'Exécutif élargi de janvier 1922 et plus ouvertement le quatrième congrès, devaient révéler qu'une profonde modification de nature était en train d'affecter les partis communistes (gangrenés par l'en­vahissement croissant de l'opportunisme). Ce qui, au deuxième congrès, exprimait déjà de graves erreurs (travail dans les syndicats," parlementarisme révolutionnaire", etc.), connut par la suite une systématisation, justement sous l'étiquette de "front unique", qui amena l 'IC à réviser ses acquis les plus solides de la première heure.

En 1921, à cause du reflux prolétarien, la situation avait changé : mais ce changement ne devait pas comporter l'altération des fondements principiels sur lesquels s'était érigée l'Internationale. Les défaites de 1919 et celles qui suivirent, avaient diminué ou même écrasé les capacités de lutte du prolé­tariat révolutionnaire, mais le capitalisme restait condamné aux convulsions de la crise économique, les partis sociaux‑démocrates demeuraient des organes de la domination bourgeoise et la démocratie n'avait pas cessé d'être une for­me d'oppression capitaliste sur le prolétariat. Les formations de la "gauche socialiste" enfin, provenaient d'un organisme qui avait pu se reconstruire parallèlement à la réorganisation de l'appareil étatique du capital. Elles n'ex­primaient donc pas une réaction (comme les Gauches de 1914) à des partis som­brant dans le chauvinisme d 'Union Sacrée, mais représentaient un produit des divergences suscitées à l'intérieur d'une organisation capitaliste par la mon­tée des luttes révolutionnaires et la nécessité de les combattre efficacement.

Dans ces conditions, quels arguments pouvait‑on invoquer en faveur de l'unité avec les deux Internationales Socialistes, et comment pouvait‑on jus­tifier la valeur de cette union pour des "gouvernements ouvriers" surgis dans le cadre de la démocratie bourgeoise et compris comme une formule "transitoi­re" vers la dictature du prolétariat (8) ? Pour éclaircir ces questions, il nous paraît utile de nous reporter directement aux polémiques de l'époque.

 

LES DEBATS DANS LE PARTI COMMUNISTE DE RUSSIE

Les thèses de Zinoviev, acceptées en décembre 1921 à la Douzième confé­rence du PCR (bolchevik) apportent une illustration significative du "cours nouveau" qui s'introduisait dans l ' IC. Ces thèses, qui servirent à la promo­tion du "front unique socialiste" dans l'Internationale, ne craignaient pas de falsifier ouvertement l'expérience d'Octobre 1917. Au sein du Parti bolchevik (où s'imposait le régime d'interdiction des fractions), seules quelques voix s'élevèrent contre cette attitude frauduleuse;

"les révolutionnaires marxistes considèrent toujours le parti des socia­listes ‑ révolutionnaires comme une "fraction démocratico ‑ bourgeoise" à la "phraséologie socialiste ambiguë"; ce qui a été confirmé dans une grande mesure par son activité durant toute la révolution jusqu'à l'heure actu­elle. En tant que fraction démocratico ‑ bourgeoise, ce parti ne pouvait pas se proposer la tâche pratique d'une lutte pour la révolution socia­liste pour le socialisme; mais il chercha, en utilisant une terminolo­gie "socialiste ambiguë", d'empêcher à tout prix cette lutte. S'il en est ainsi (et il en est ainsi) la tactique qui devait conduire le prolé­tariat insurgé à la victoire ne pouvait être celle du front unique soci­aliste, mais celle du combat sanglant, sans ménagement, contre les frac­tions bourgeoises à la terminologie socialiste confuse. Seul ce combat pouvait apporter la victoire et il en fut ainsi. Le prolétariat russe a vaincu non en s'alliant aux socialistes révolutionnaires, aux populistes et aux mencheviks, mais en luttant contre eux" (9).

La critique des thèses de Zinoviev se poursuivait ainsi

"telle est donc la vérité sur la tactique du front unique socialiste qui, comme le soutiennent les thèses de l'Exécutif de l ' IC, serait fondée sur l'expérience de la révolution russe alors qu'elle est en réalité une tac­tique opportuniste. Une telle tactique de collaboration avec les ennemis déclarés de la classe ouvrière qui oppriment les armes à la main le mou­vement révolutionnaire du prolétariat dans leur pays et dans les autres, est en réalité en contradiction ouverte avec l'expérience de la révolu­tion russe. Pour rester sous le signe de la révolution sociale, il est nécessaire de réaliser un "front unique" contre la bourgeoisie et ses serviteurs socialistes" (op. cit.).

Cette dernière position était la seule admissible pour une organisation révolutionnaire. Mais la substance des thèses de Zinoviev était au contraire la suivante : "on sait que la classe ouvrière lutte pour l'unité. Et comment y arriver sinon à travers un front unique avec Scheidemann"!

 

FRONT "A LA BASE" OU  FRONT D'ORGANISATIONS?

 

L'Internationale n'avait pas décidé ouvertement de proposer aux ouvriers communistes le front unique avec Noske, Scheidemann, Vandervelde et Cie, c'est‑à‑dire avec les grands bonzes et les "chiens sanglants" de la Deuxième Internationale. Comme l'expliquait Miasnikov:

"un tel front unique doit être d'une façon ou d'une autre masqué et c' est ainsi qu'il fut procédé. Les thèses ne sont pas simplement intitulées "le front unique socialiste", mais "thèses sur le front unique du prolé­tariat et sur l'attitude vis‑à‑vis des ouvriers adhérant aux organisa­tions anarchistes et syndicalistes". Pourquoi une sauce si longue? Voyez- vous, le camarade Zinoviev lui‑même, qui naguère encore invitait à collaborer à l'enterrement de la Deuxième Internationale, invite maintenant à des noces avec elle. De là le titre à rallonge. En réalité on a parlé d'accord non avec les ouvriers, mais avec les partis de la Deuxième In­ternationale et de l'Internationale Deux et demie. Tout ouvrier sait, même s'il n'a jamais vécu dans l'émigration, que les partis sont représen­tés par leur comité central, là où siègent les Vandervelde, les Branting, les Scheidemann, les Noske et Cie. Ainsi c'est avec eux également que s'établira l'accord"(op. cit.).

Le "front unique socialiste" n'était rien d'autre qu'un front d'organisa­tions, présentes en tant que telles, toutes entières englobées de leur "base" à leur "sommet". En ce sens, les diverses formules sur lesquelles se rabattra l ' IC : "front unique par en haut" ou "par en bas", "par en haut et par en bas" "avec la masse et sans les chefs", "avec la masse et les chefs", représentaient autant de phrases qui voilaient les manoeuvres de l 'IC pour gagner les organisations ou des sections de ces organisations à sa propre politique.

Bien que L'Internationale Communiste exprimait l'intention de "creuser le fossé" la séparant des sociaux‑démocrates par une gigantesque machination, elle travaillait en réalité à la récupération des partis avec lesquels elle avait opéré une coupure chirurgicale (comme nous le verrons, la "conquête" des ouvriers en lutte est une chose bien différente de la conquête des ouvri­ers socialistes, anarchistes ou syndicalistes). Dans tout cela, le mouvement et les intérêts du prolétariat n'avaient rien à voir, puisque l '"unité" qui se réalisait était en fait l'unité avec des forces contre‑révolutionnaires, auxquelles on faisait désormais concession sur concession.

 

LES POLEMIQUES DANS L'INTERNATIONALE COMMUNISTE

La direction de l ' IC partait du point de vue que le développement d'une influence toujours plus grande parmi les masses ouvrières est une des tâches fondamentales du parti prolétarien. Ce résultat ne peut être obtenu par le seul travail de propagande; elle nécessite également la participation active des communistes aux combats élémentaires, même partiels, de la classe ouvriè­re pour la défense de ses intérêts immédiats. Une large influence des commu­nistes n ' est cependant possible qu'au moment pré insurrectionnel, lorsque le prolétariat est poussé vers la prise du pouvoir. En d'autres circonstances, la direction du mouvement ouvrier échappe aux communistes et se concentre en­tre les mains des partis bourgeois et opportunistes. L' aspect principal de la tactique de front de classe, outre qu'elle permet l'unité des travailleurs en  lutte dans une phase donnée, est de préparer le renversement de perspective, de favoriser l'expulsion des agents de la bourgeoisie en milieu ouvrier et de porter les communistes à la tête du mouvement.

Pour le Groupe Ouvrier (dont la position sur cette question est identi­que à celle de la Gauche allemande), la critique du "front unique socialiste" devait se faire en ce sens:

"la classe ouvrière mondiale doit s'enfoncer cette idée dans la tête que les socialistes de la Deuxième Internationale et de l'Internationale Deux et demie sont et seront à la tête de la contre‑révolution. La propa­gande du front unique avec les social - traîtres de toutes les nuances tend à faire croire qu'eux aussi combattent en définitive la bourgeoisie, pour le socialisme et non le contraire. Mais seule la propagande ouverte, courageuse, en faveur de la guerre civile et de la conquête du pouvoir politique, de la part de la classe ouvrière peut intéresser le prolétariat à la révolution" (Manifeste, op. cit.).

La direction de l 'IC n'avait que trop facile à combattre les Gauches com­munistes qui raisonnaient de cette manière. Elle mettait en évidence le dé­faut propagandiste d'une telle conception, la base idéaliste qui pousse à chercher le moteur des luttes sociales dans la conscience et la conviction des ouvriers et non dans leurs besoins matériels et les actions motivées par ces besoins. L'Internationale pouvait rétorquer que l'action des grandes mas­ses ouvrières précède en général leur conscience et ne la suit pas. La problè­me réel est donc de favoriser l'organisation du prolétariat autour de revendi­cations qui impliquent l'insurrection révolutionnaire, sans que la réalisation  de cette dernière soit subordonnée à priori à la compréhension pleine et entière par tous les ouvriers (ni même par une majorité d'entre eux) du conte­nu, des nécessités et des fins générales de cette action.

Mais l ' IC formulait sa réponse, jusque là correcte, uniquement pour cré­diter ses avances frontistes à Scheidemann et Noske. Elle oubliait que la tac­tique à suivre dans une phase donnée n'est valable que si elle ne brise pas, mais renforce la continuité de programme, d'agitation, de lutte, d'organisa­tion et donc aussi de conscience, qui est la véritable condition pour des com­bats plus élevés dans la phase suivante. S'il ne faut pas ériger le "niveau de conscience des masses" en critère absolu de leur maturité révolutionnaire, on ne peut en déduire la justification d'initiatives qui l'embrouillent.

C'est pourtant dans ce dernier travers que sombra la Troisième Interna­tionale. Sous le prétexte fallacieux que les socialistes ne pouvaient aller jusqu'au bout dans la voie de la collaboration avec les communistes, et par ce fait se discréditeraient eux‑mêmes un jour, l 'IC négligea la confusion im­médiate et certaine que l'offre d'un bloc unique ou d'un appui parlementaire à des partis sociaux‑démocrates allait répandre dans l'esprit d'un bon nombre de prolétaires (y compris en son propre sein). Considérée sous cet angle, l ' opposition des Gauches allemande et russe ne traduisait pas le point de vue de "révolutionnaires en chambre", uniquement préoccupés de la diffusion d'i­dées, mais une exigence réelle de la lutte de classe. Leurs objections étaient parfaitement fondées, quelles que soient par ailleurs l'inconséquence et l'infantilisme" de leur méthode politique.

Le propagandisme n'était d'ailleurs pas le trait dominant de l"'ultra -gauche" des années 1920 (même. s ' il l'est devenu depuis). La théorie de l ' "'offen­sive à tout prix" la caractérisait beaucoup mieux. Lénine et les dirigeants de l ' IC eurent raison d'y voir la marque d'un "extrémisme généreux", quoiqu' improductif. Mais encore une fois, l'insistance de l'Internationale sur la préparation matérielle des masses aux affrontements décisifs (qui ne pouvait être remplacée par des actions "putchistes"), n'aurait pu représenter une meilleure conception de lutte, qu'à la condition de ne pas compromettre l'in­dépendance politique du Parti. La continuité de lutte implique en effet que les voies futures de son développement ne soient pas contredites par l 'attitude présente de l'avant‑garde, et d'autre part que les méthodes et les objec­tifs du combat dans une phase déterminée soient clairement délimités (étant donné qu'ils relèvent du domaine de l'agitation et de l'organisation prati­ques).

Nous passons ici sur le terrain de l'orientation concrète immédiate, terrain sur lequel l'argumentation de la Gauche allemande (et de la Gauche russe) était la plus faible, parce que caractérisée  par une incompréhension de la préparation révolutionnaire dans des conditions ne mettant pas directement à l ' ordre du jour la conquête du pouvoir.

 

LA GAUCHE ITALIENNE ET LE PROBLEME DU "FRONT UNIQUE".

 

Tout en se démarquant des critiques "ultra ‑gauches" à la nouvelle tacti­que de l'Internationale, la Gauche italienne estimait que non seulement les socialistes ne pouvaient aller "jusqu'au bout" dans une perspective de clas­se, mais qu'ils ne pouvaient même pas s'y placer au début : ils ne défen­daient. ni les intérêts historiques ni les intérêts immédiats du prolétariat

C'est ainsi que Bilan, organe de la Fraction de Gauche du P.C. d'Italie, pouvait déclarer : 

"le front unique inter ‑partis ne peut se réaliser qu'à la condition que les  communistes abandonnent leurs revendications fondamentales et histo­riques. A tous ces charlatans qui prétendent que le front unique inter­partis est possible sans des renonciations principielles des communistes, et qui apportent à l'appui de leur thèse des exemples de blocs où fut stipulé le respect des positions particulières des communistes, on ne peut qu'opposer la conception élémentaire du marxisme qui montre qu'un bloc qui comprend deux classes antagonistes, comporte inévitablement la dissolution de l'une ou de l'autre, malgré et contre toutes les stipula­tions. La social‑démocratie, agent de la bourgeoisie, ne restera pas fi­dèle à sa nature seulement dans des phases particulières de l'évolution historique, mais à chaque instant de la vie de la société capitaliste. S'unir avec elle est donc livrer le prolétariat au capitalisme" (Résolu­tion sur la situation en France, Bilan n°9, page 307).

Pour la Gauche italienne, il ne pouvait être question, de conclure une alliance politique dans laquelle "de part et d'autre on sacrifie et on passe sous silence son propre programme pour pouvoir se rencontrer sur une position intermédiaire", ni que le parti communiste renonce à son autonomie d'action, d'agitation, et d'organisation (en les subordonnant à un comité de cartel placé au‑dessus des partis) "en échange d'une certaine influence sur les mouve­ments d'une masse plus grande que celle qui le suivrait s'il agissait seul". (10). Une telle attitude impliquerait en effet l'abandon du travail pour des méthodes de lutte révolutionnaire, et on voit mal dans ce cas comment la maturation du prolétariat pourrait se trouver accélérée. Si le parti communiste renonce à son agitation spécifique(à ses propositions pratiques de revendi­cations, de moyens d'organisation et de combat correspondant au renforcement immédiat de la classe ouvrière), il cesse de représenter un facteur de des­truction de l ' Etat bourgeois,... il contribue au, contraire à sa défense, avec pour seul résultat de se dissoudre en tant que parti de la révolution.

Du point de vue même de l 'IC selon lequel la participation à toutes les ­luttes ouvrières, des plus limitées aux plus vastes, est une nécessité vitale pour préparer l'insurrection, le front unique inter‑partis ne peut que susciter la désorientation, la désorganisation et l'impréparation du prolétariat. Il interdit aux communistes de favoriser l'adoption de méthodes pouvant con­duire à des victoires partielles (aguerrissant la classe ouvrière, lui donnant conscience de sa force) et lorsque le mouvement prolétarien s'oriente vers des défaites partielles qui n'ont pu être empêchées, le parti communiste se trouve dans l'incapacité d'en faire endosser la responsabilité aux partis con­tre‑révolutionnaires et à leurs méthodes de sabotage, car il les a lui‑même cautionnés en se plaçant à leurs côtés.

La libération des masses vis‑à‑vis de l'influence bourgeoise ne peut dé­couler, au contraire, que d'une élévation de leur combativité. Elle n'est pos­sible que si le développement de leur expérience résulte d'une série progres­sive de luttes où les ouvriers sont poussés, par leurs besoins de classe, à agir en contradiction avec les partis bourgeois "de gauche", et à élever leur conscience au niveau de cette action. Une condition indispensable pour favori­ser la bonne évolution d'un tel processus est évidemment le maintien d'une sé­paration tranchée entre révolutionnaires et organisations bourgeoises. Les communistes gardent ainsi les conditions minimales pour une agitation de clas­se et la conscience des ouvriers n'est nullement obscurcie par un front inter­classiste.

Il y a un profond fossé entre l'unité aussi complète que possible des ou­vriers sur un terrain de lutte effective contre la bourgeoisie, et l'union des travailleurs "en général". Pour la Gauche italienne, on ne pouvait baser une politique révolutionnaire sur la distinction trompeuse entre "militants" et "chefs", "base" et "sommet" des partis sociaux‑démocrates. Il fallait con­sidérer l'influence de ces partis dans la classe ouvrière comme le correspondant d'une situation donnée d'inexpérience et d'inconscience des masses; il existait donc des ouvriers sociaux‑démocrates, et pas mal d'entre eux pouvaient défendre leur conviction avec beaucoup d'ardeur et de foi, y compris par les armes et contre les ouvriers révolutionnaires (comme cela s'était passé en Al­lemagne, en 1919 et en 1921).

Ainsi, même constitué à la "base" des partis (entre sections locales), le "front unique socialiste" gardait un contenu contre‑révolutionnaire. Comme le disait Bilan:

"assimiler la position de l'ouvrier socialiste avec celle de l'ouvrier communiste, c'est mettre à la base du front unique deux éléments dispara­tes et opposés, c'est préparer la désagrégation certaine du front de lutte ,c'est en définitive ajouter aux difficultés de la situation un nou­vel élément de trouble, c'est réaliser une condition qui, au lieu de fa­ciliter la lutte des masses, mettra les ouvriers dans l'impossibilité foncière de pouvoir se regrouper pour la lutte contre le capitalisme" (Problèmes du front unique, Bilan n°6, page 193).

Bilan mettait ainsi en évidence que l'unité ouvrière ne pouvait se cons­truire sur la base des programmes de deux (ou plusieurs) partis qui se procla­maient " anti ‑ capitalistes" mais divergeaient nécessairement sur cette perspec­tive, et cela même dans l'optique de l "'union à la base" chère aux staliniens de la "troisième période".

Pour la Gauche italienne, une analogie d'intérêts, de positions, d'orga­nisations était la condition indispensable pour la réalisation d'un front de classe; elle avait donc en vue les ouvriers en lutte, non leurs étiquettes ou leurs illusions d'adhérents à tel ou tel parti, ni a fortiori les chefs, les appareils, les idéologies de ces partis. La question était donc posée de la nature de cette analogie et du lieu où celle‑ci pouvait se concrétiser.

LA CONCEPTION REVOLUTIONNAIRE DU FRONT DE CLASSE

 

Telle qu ' elle se dégage du bilan historique général que nous venons d'é­voquer, elle peut se résumer de la manière suivante: la base du front de lut­te ne doit jamais être un bloc de partis politiques; elle réside dans l'unité des organisations immédiates du prolétariat. Cette énonciation, qui fut celle de la Gauche Communiste d'Italie, a pour nous valeur de principe. Elle décou­le de l'essence même du parti communiste, organe d'opposition permanente à l ' Etat bourgeois et à tous les autres partis (légaux ou illégaux , et qui par conséquent ne peut renoncer à une liberté absolue de propagande et de criti­que vis‑à‑vis des autres formations, ni abandonner sa totale liberté de mou­vement dans l'action et l'organisation de la lutte.

A l'origine de cette position, qui peut sembler fortement teintée de "sectarisme", il n'y a pas l'ombre d'un critère de pureté abstraite, mais seulement de solides critères réalistes et pratiques ,dont le naufrage de l ' I.C.- grandement accéléré par le front unique inter‑partis‑ est venu confir­mer une fois pour toutes la validité. On pourrait objecter que nous acceptons le front avec des militants de partis là où nous le refusons avec les orga­nismes entiers (ce qui reviendrait à cautionner ce dernier sous une forme camouflée), puisque des militants de divers partis agiront dans les organisa­tions immédiates de la classe ouvrière pour les orienter dans telle ou telle direction. A cette objection nous ne pouvons qu'opposer les deux possibilités fondamentales: l'une qui est celle de "la  manoeuvre sous ses différentes édi­tions", et l'autre que nous revendiquons, qui est celle de "l'établissement du front de classe en fonction d'une unité d'intérêts, de revendications et d'organisations des ouvriers" (Bilan).

Dans le premier cas l'organisation communiste est subordonnée au comité de gestion d'un cartel qui lui dicte des actions en contradiction avec son programme. Dans le second cas, non seulement l'autonomie des communistes est préservée par rapport aux autres tendances agissant dans la classe ouvrière, mais ils ne sont nullement liés à l'orientation prise par des organisations immédiates qu'ils ne dirigent pas (et s'ils les dirigent, elles ont une poli­tique rigoureusement complémentaire à la leur). Comme les organisations immé­diates surgissent sur un terrain de défense des intérêts prolétariens, expri­ment directement la lutte ouvrière, s'étendent avec le mouvement et y puisent continuellement un renouveau, elles sont susceptibles de devenir de plus en plus révolutionnaires et d'être conquises à l ' influence prépondérante des communistes. Envisagé sous cet angle, le front de lutte ne peut que favoriser le travail de constitution du prolétariat en classe où figure comme résul­tat le plus élevé (et facteur déterminant des affrontements finaux), un parti de classe "fermé" sur son programme, mais "ouvert" dans ses capacités à pola­riser de larges franges prolétariennes autour de lui.

La Gauche italienne s'appuyait sur de telles considérations pour formu­ler sa réfutation principielle du front unique inter ‑partis., quelle que soit la composition de celui‑ci, en lui opposant le "front unique syndical". Sur cette dernière proposition, la Gauche du PC d'Italie n'était pas en désaccord avec l'Internationale de I92I/ 1922 (pour qui le front inter ‑syndical était d'application en parallèle au front unique inter ‑ partis). A l'époque, la Gau­che estimait que les vieilles centrales syndicales restaient des organisa­tions immédiates du prolétariat (bien qu'elle envisageait la possibilité d'en voir surgir d'autres, et nouvelles, ce qui aurait eu pour conséquence de fai­re basculer, l'axe du front de lutte), et conservait l'espoir de leur recon­quête et de leur utilisation à des fins de classe (II)..

Ces espoirs se sont révélés largement infirmés par les événements. Les remarques de la Gauche concernant les syndicats en Allemagne étaient valables pour tous les pays: "depuis la guerre, les syndicats incorporés dans l'appa­reil étatique étaient devenus des piliers soutenant tout l'édifice capitalis­te et les seuls éléments pouvant faire converger les efforts prolétariens vers la reconstruction de l'économie allemande et d'un appareil de domination capitaliste stable" (Bilan n° 16, L 'écrasement du prolétariat allemand et l'avènement du fascisme, page 549)

Cinquante années de contre‑révolution n'ont fait que confirmer cet abou­tissement irréversible: les syndicats ne sont plus une expression, même défor­mée, de la classe ouvrière, mais ils se sont intégrés dans l'arsenal de dé­fense de l'ennemi. La position de la Gauche sur le front de classe doit donc être complétée en tenant compte de cette donnée. Les nouvelles organisations immédiates du prolétariat (comités et coordinations d'usine, etc.), surgies en réaction au passage définitif des syndicats dans l'orbite bourgeoise, constituent le SEUL terrain pour la réalisation du front de lutte prolétarien contre le front uni de toutes les fractions capitalistes, un terrain qui peut être simultanément d 'ACTION COMMUNE DES TRAVAILLEURS EN LUTTE et d'OPPOSITION RECIPROQUE entre les diverses tendances se revendiquant du prolétariat et du communisme.

Sur la base d'une organisation immédiate de classe (même encore embry­onnaire) et des luttes partielles, les communistes peuvent adresser une pro­position d'unité ouvrière qui ne comporte aucune aliénation, aucune compro­mission, ni pour les communistes, ni pour les ouvriers des autres tendances, lesquels garderont la position élémentaire de classe dans la lutte contre les patrons et l ' Etat capitaliste.

La perspective du front de classe est triple:

I° elle correspond à une nécessité de base pour simplement mener la lutte  en surmontant la  dispersion des prolétaires et fournit dans une réponse appropriée au problème de l'unité ouvrière posé en introduction;

2° l'invitation au front de combat lancé aux travailleurs en lutte ser­vira pour une dénonciation du programme et de l'influence des organisations qui se disent "ouvrières", mais qui sont bourgeoises en réalité ou collabo­rent avec la bourgeoisie;

3° la perspective du front de classe est également un moyen de conquérir une influence politique et organisative prépondérante des communistes.

Voyons plus concrètement les aspects tactiques (2 et 3) du travail et des propositions de front de lutte. Lorsque les organisations faussement pro­létariennes se refusent à soutenir la lutte unitaire, l'avantage est direct et évident. Quand elles s'y résignent, mais pour mieux la saboter et qu'elles y réussissent, les communistes feront tomber sur eux la responsabilité de la défaite, en prouvant dans l'action pratique leur nature d'agents de la bour­geoisie, dont les méthodes de conciliation avec les patrons et l ' Etat bour­geois devront être abandonnées pour une réelle progression de la lutte au moment où celle‑ci se reposera (l'expérience viendra alors vérifier ce que les communistes auront toujours dit dans leur  propagande critique, à laquelle ils n'auront jamais renoncé, concernant les voies à prendre ou à ne pas prendre pour le mouvement de classe.)

L'unité de front comme tactique est donc un moyen de tirer parti de tou­tes les éventualités - succès, victoire partielle ou défaite provisoire- pour constituer un jalon utile dans la préparation du passage à des combats de plus grande envergure. Si on aboutit réellement à une action décidée contre la bourgeoisie, à laquelle participent de larges franges du prolétariat, les communistes se proposent de parvenir à prendre la direction du mouvement lors­que les conditions générales permettront de la mener à une issue insurrectionnelle.

Quand cela n'est pas possible, les communistes doivent s'efforcer par tous les moyens, à travers les vicissitudes de la lutte, ses avancées et ses reculs, de faire acquérir aux masses la conviction que les méthodes révoluti­onnaires sont les plus appropriées et l'organisation communiste le meilleur instrument pour faire triompher la cause du prolétariat. Si les communistes ont fait auparavant une agitation sur les propositions précises qui garanti­raient le succès de la lutte, ils pourront, grâce à leurs forces luttant au premier rang dans l'action commune, faire en sorte que les masses se forgent la conviction que la victoire sera possible lorsqu'elles se détacheront des organisations non-     communistes et conflueront autour d'un parti révolutionnaire.

La tendance et l'aspiration des masses prolétariennes à l'unité doivent être soutenues quand elles conduisent à une issue favorable, dans la triple perspective du front de lutte; elles doivent être combattues lorsqu'elles conduisent au résultat opposé (même si les organisations contre‑révolutionnaires en profitent pour faire campagne contre les communistes en les présentant comme des "diviseurs", des "scissionnistes", des "sectaires", etc.). La proposition du front de classe présente donc des limites au‑delà desquelles elle manquerait son but ou servirait carrément à entraver l'action du prolétariat .Ces limites doivent être définies en ce qui concerne le contenu des revendi­cations et des moyens de lutte à préconiser, et en ce qui concerne les bases organisationnelles à proposer ou à accepter comme programme d'action des for­ces prolétariennes.

Aujourd'hui, le problème ne peut se résoudre de manière positive que sur cette base:

CE SONT LES INTERETS IMMEDIATS DU PROLETARIAT, ECONOMIQUES ET POLITIQUES; LA DEFENSE DE SES CONDITIONS DE VIE ET DE LUTTE; LES ORGANISATIONS UNITAIRES FONDEES POUR DE TELS OBJECTIFS; L'ACTION DIRECTE, LA GREVE GENERALE ET LES GROU­PES ARMES D'AUTO‑DEFENSE; QUI POURRONT FOURNIR LES ELEMENTS CONSTITUTIFS DU FRONT DE CLASSE.

Celui‑ci prendra la forme d'une coordination ‑en vue d'un organisme unique d'associations prolétariennes nécessairement variées (et il est vain de chercher à les codifier, d'autant plus qu'aucune forme n'offre de garantie par elle‑même), mais qui devront être ouvertes à tous les ouvriers en lutte, indépendamment de leurs convictions politiques et de leur appartenance à tel ou tel parti ou syndicat, mais aussi aux ouvriers non ‑syndiqués, aux prolétaires "sans parti" ou hostiles à tout parti:

Notes

(I)Il ne s'agit que d'un schéma théorique général qui nous suffira pour exa­miner le problème du front de classe. Dans la pratique, surgissent des orga­nismes de lutte "intermédiaires" qui empruntent leurs caractéristiques à l'une et l'autre formules générales d'organisation, et parfois seulement à une par­tie de l'une ou de l'autre.

(2) "Le parti sera l'Etat‑major de la révolution s'il sait rassembler autour

de lui l'armée prolétarienne que les développements réels de la situation conduisent à une lutte générale contre le régime présent" (Bordiga, La tactique de l 'Internationale Communiste, janvier 1922).

(3) Dans l'esprit des dirigeants de l'I.C., le front unique avec la social - ­démocratie internationale ne devait pas conduire à un retour en arrière, mais comme on le présentait ("aller aux masses"), il devait servir à approfondir l ' oeuvre de scission accomplie antérieurement vis‑à‑vis des partis sociaux ­démocrates, à renforcer la constitution de sections puissantes et expérimen­tées de l'Internationale, et à permettre le regroupement ultérieur des masses autour du parti communiste (qui ne devait pas abandonner sa dénonciation cons­tante des partis socialistes comme fer de lance de la contre‑révolution).

(4) L'I.C. accepta la proposition lancée par l'Internationale "deux et demie" pour une conférence des trois Internationales(socialiste, "socialiste de gau­che" et communiste) organisant la résistance aux attaques capitalistes, et proposa d'étendre l'invitation à "toutes les confédérations et associations syndicales aussi bien nationales qu'internationales" de façon à élever la con­férence au niveau d'un "congrès ouvrier mondial" pour la lutte défensive du prolétariat contre la bourgeoisie de tous les pays.

(5) Voir à ce propos l "'Almanach du Travail", édité par l'I.C. en 1923, repro­duit en introduction dans les "Thèses des quatre premiers congrès mondiaux de l'Internationale Communiste", édition Maspéro.

(6) "Ce serait une erreur banale de juger que la participation à la lutte pour des résultats contingents et limités entre en contradiction avec la pré­paration à la lutte révolutionnaire finale et générale. (...) Loin d'attri­buer jamais aux revendications partielles la valeur d'une fin en soi, on con­sidère la lutte pour les faire triompher comme un moyen d'acquérir l'expéri­ence et l'entraînement indispensables à une réelle préparation révolutionnai­re" (Thèses sur la tactique du PC d'Italie, 1922; dans "Défense de la conti­nuité du programme communiste", page 45, édition Programme Communiste).

(7) Il ne nous sera malheureusement pas possible, faute de place, de décrire ici en détails les implications qu'a eu le "front unique socialiste" sur le programme de l'I.C. Remarquons simplement qu'il s'opère sur une base: I° qui rendit floue ou escamota la voie de l'insurrection armée et de la dictature du prolétariat; 2° qui substitua le programme de défense des gouvernements socialistes (et donc de la démocratie bourgeoise) à leur renversement; 3° qui remplaça le combat pour les intérêts immédiats du prolétariat par des mots d'ordre réformistes, par des campagnes pour la "paix mondiale" et la ''recon­naissance de l'URSS" dans la sphère des relations diplomatiques entre Etats, Ajoutons. encore que l 'Etat russe tenait une place centrale dans les motiva­tions de la "nouvelle tactique". le" front unique socialiste" visait notamment à obtenir une force de pression suffisante (la plus grande serait la meilleure) sur les Etats bourgeois en vue de les contraindre à déserrer l'en­cerclement de l'URSS et à participer à sa reconstruction économique. Ce n'est pas un hasard si le traité de Rapallo (accord économico ‑ militaire direct avec l'impérialisme allemand) est conclu en 1922, moment où le tournant de l'Inter­nationale est en plein développement. On en verra la preuve évidente en 1925, lors de l ' "affaire du comité anglo ‑ russe, où le front est maintenu avec les syndicats britanniques pourtant ouvertement occupés à saboter la  grève générale en Angleterre.

(8) Les thèses de 1922 (quatrième congrès) reprenaient, en même temps qu'elles les cautionnaient, certaines initiatives ultra ‑ opportunistes de la section de l'I.C. en Allemagne (VKPD). La troisième Internationale en arrivait ainsi à préconiser l'envoi des fameuses "lettres ouvertes" à d'autres partis, les ac­cords ou les alliances provisoires avec eux et, pour finir, l'appui parlemen­taire à des gouvernements sociaux‑démocrates qualifiés désormais d ' "ouvriers". (comme cela, s'était déjà passé en Saxe et en Thüringe). Dans les thèses de 1922, il y avait cette déclaration significative :"la question de savoir si les communistes en Allemagne doivent ou non entrer dans un gouvernement ouvri­er n'est pas une question de principe, mais d'opportunité" (sic!.). La Gauche allemande (KAPD) pouvait s'indigner à juste titre de ce que l'I.C. consentait une "amnistie" aux socialistes et leur offrait des "postes ministériels à la place de la potence".

(9) Manifeste du Groupe Ouvrier du PCR, février 1923. Ce groupe, plus connu sous le nom de son fondateur et principal dirigeant : Miasnikov, se constitua dès 1922 en fraction clandestine du PCR d ' où ses membres avaient été exclus ( suite à une violente polémique avec le Comité central). Le Manifeste que nous citons a été publié dans la revue Invariance ( série II, numéro 6).

(10) cf. " La tactique de l ' Internationale Communiste", janvier 1922, dans la revue " Programme Communiste" numéros 51 / 52,  pages 105 / 107.

(11) Dans le cadre de cet article, nous ne pouvons examiner en profondeur la question syndicale telle qu 'elle se posait dans l ' Internationale Communiste et la Gauche Communiste d ' Italie. A ce thème, en y ajoutant son actualisation, nous consacrerons une série d 'articles à partir de " Le Communiste " n° 4.


CE3.7 Pour un front de classe