Contrairement à toutes les promesses que le "Front Sandiniste de Libéra­tion Nationale" (FSLN) a pu faire miroiter aux yeux de la classé ouvrière, l'avenir que la junte au pouvoir propose aujourd'hui est d'ores et déjà pla­cé sous le signe de la terreur capitaliste, de la sueur de l'esclavage sala­rié et de la lutte de toujours, la lutte de classe que le prolétariat devra mener, impitoyable, contre ses nouveaux bourreaux.
Après avoir déversé leur patriotisme écœurant sur les luttes ouvrières afin de mieux en organiser la défaite, alors que leur volonté de lutte mise sous silence, plus de 750.000 sans abri et sans emploi fuyaient les zones de ce combat qui n'était pas le leur; c'est sur un champ de bataille déserté par ce qui restait de la classe ouvrière que la FSLN menait sa dernière of­fensive contre la dictature des Somoza. Dès la mise en place du nouveau gou­vernement, véritable annuaire de la bourgeoisie nationale, à Managua, la jun­te sandiniste s'est empressée de "désarmer systématiquement tous ceux qui n'ont pas choisi de s'enrôler dans la nouvelle armée ou dans les milices". Ces milices mêmes, formées dans les quartiers des principales villes du pays, qui étaient la force d'encadrement militaire de la classe ouvrière, sont aus­si désarmées, seule la structure est maintenue.
Pour accomplir son programme de "reconstruction nationale" la junte a décrété une loi d'urgence qui permet de « réquisitionner la main d’œuvre sans salaire » pour des travaux « d’utilité publique ». "Maintenant que la victoire est acquise, il faut travailler", dix fois, cent fois, Radio Sandino, la nouvelle radio nationale répète ce slogan sur les ondes.
Pour rassurer les Etats- Unis sur leurs capacités à remettre de l'ordre dans le pays, à éviter une déstabilisation de toute la région par la poursui­te de la guerre, le ministre de l'intérieur, vétéran sandiniste, proclame : "La peine de mort a été enterrée pour toujours au Nicaragua. C'est là révolu­tion la plus généreuse de l'histoire de l'humanité que je connaisse" à l'é­gard des officiers et soldats de la Garde Nationale. Tandis qu'il promet: "l'exécution sur le champ, à toute personne commettant un acte de sabotage ou de terrorisme", rappelle que "vols et pillages constituent des crimes pu­nis sévèrement", que "les trafiquants de toute espèce pourront être condamnés à des peines de "travaux publics".
Désarmement, travaux forcés, fusils dans le dos, voilà comment la junte sandiniste entend faire trimer le prolétariat pour remettre l'économie nationale sur pieds.
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Depuis le début de la crise mondiale, depuis que la marge de profit à partager entre capitalistes s'est réduite, la concurrence entre fractions de la bourgeoisie s'est renforcée. Au Nicaragua, la bourgeoisie nationale vivant aux crochets de l'impérialisme US, a soutenu la dictature des Somoza, tant que celle-ci leur assurait une part de profit satisfaisante. Mais face à la crise, la famille Somosa n'a plus cherché à partager, cherchant uniquement à accroître sa propre richesse. Ainsi, depuis le tremblement de terre en 1972, rien n'a été reconstruit. Somoza empochant les millions de dollars destinés à relever le pays de cette catastrophe, laissait croupir la capitale sous les ruines. L'opposition à Somoza, des conservateurs aux sandinistes s'est alors décidée à mener la lutte ouverte contre la dictature des Somoza. Mais jamais, l'opposition seule n'aurait pu venir à bout de cette dictature de fer montée de toutes pièces par les Etats- Unis. Profitant du mécontentement de la classe ouvrière, première victime des désastres du tremblement de terre, de l'infla­tion galopante, d'une hausse des prix plongeant toujours plus de prolétaires dans la famine, l'opposition s'efforcera d'utiliser les grèves ouvrières à ses propres fins. Dénonçant Somoza comme le seul responsable de tous les maux, prônant un régime plus démocratique, une réorganisation économique, la recons­truction du pays, ils déviaient insensiblement les luttes ouvrières de leurs objectifs premiers: le paiement de salaires qui leur étaient dus parfois de­puis plusieurs mois et une hausse générale des salaires pour pallier à leur paupérisation extrême.
Mais à côté des conservateurs, démocrates chrétiens, du parti socialiste, qui avaient toujours fidèlement cautionné tous les faits et gestes des Somo­za, la seule force capable d'organiser l'opposition militaire au régime de Somoza et d'encadrer physiquement les masses ouvrières, était le FSLN.
Depuis ses origines, le FSLN s'est toujours battu pour la défense d'inté­rêts capitalistes et n'a jamais eu comme rapport avec le mouvement prolétari­en qu'un antagonisme de classe. En 1927, à la tête de « l’Armée de Défense de la Souveraineté Nationale », Sandino riposte à l'occupation du Nicaragua par les forces des Etats- Unis intervenant pour assurer la rentabilisation de leur capitaux par une stabilisation de la région et l'installation d'une force Ca­pable de la maintenir: la Garde Nationale. Mouvement nationaliste dont le slogan restera: "Patrie libre ou mourir", le sandinisme s'est assigné la libé­ration de l'économie nationale de l'emprise des Etats- Unis qui, depuis le dé­but du XIXème siècle se sont peu à peu approprié toutes les richesses de la ré­gion. En 1934, l'assassinat de Sandino enterrait les rêves de cette fraction de la bourgeoisie nationale évincée par l'impérialisme US. Mais avec le resurgissement de la crise mondiale, l'exemple cubain redonna vigueur aux guérilleros sandinistes en leur apprenant à mieux se servir des luttes prolétarien­nes pour d'abord les dénaturer et ensuite enrôler les ouvriers sous le dra­peau patriotique.
Si, au début de l'année 1978, les sandinistes ne contrôlaient pas encore les révoltes ouvrières, peu à peu, ils s'infiltrèrent dans les villes, orga­nisèrent des milices de quartiers pour préparer le terrain à leur venue pro­chaine. Et en septembre 1978, après la défaite de l'insurrection dans huit grandes villes du pays, combien parmi les insurgés n'ont eu d'autre recours, pour échapper aux exécutions massives, que de rejoindre les forces sandinis­tes campées dans les montagnes.
Forte de ces nouvelles recrues, du soutien des pays du Pacte Andin, l'armée sandiniste a aussi su profiter du désarroi de la dictature de Somoza dé­sormais réprouvée par les Etats- Unis (1), pour donner la dernière offensive. Cette victoire militaire acquise, est-ce à dire qu'enfin la bourgeoisie nationale va pouvoir se défaire de l'impérialisme américain et mieux développer ses propres visées expansionnistes?
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Amené à gérer une économie délabrée (la plupart des usines de la capi­tale sont détruites, les semailles n'ont pas été faites cette année), le gouvernement de "reconstruction nationale" doit entièrement soumettre sa poli­tique à la nécessité de faire appel aux capitaux étrangers. Soucieux de ne pas répéter l'expérience cubaine (où les manœuvres américaines les tentati­ves d'assassinat, le blocus et autres boycottages ont poussé Cuba à se rap­procher de l'URSS d'où pouvait venir la seule aide) et donc de ne pas voir le Nicaragua s'allier à l'impérialisme de Cuba et de l'URSS, les Etats- Unis, l’OEA et les pays occidentaux se sont pressés de promettre un maximum "d'aide" à la reconstruction nationale. Ainsi, au lendemain de la prise de pouvoir par la junte sandiniste, le Nicaragua était le pays courtisé du monde. D'autre art, la junte sandiniste a intérêt à rassurer les Etats- Unis et leurs alliés l'OEA car elle est consciente. que ce ne sont ni Cuba, ni l'URSS qui pourront garantir cette énorme avance financière dont le pays a besoin. Comme le précise Ramirez, membre de la junte: "Qu'est-ce qui pourrait les (Etats- Unis) mettre contre nous? Le fait de se dire marxiste? Mais nous n'allons pas le faire? Le fait d'exproprier les compagnies américaines? Mais nous ne le fe­rons pas non plus." (cité par Libération du 24 juillet 1979)
Quant aux mesures économiques que la junte sandiniste a déjà prises, aucun doute n'est laissé sur leur nature capitaliste, ni sur leurs limites confinées par le contrôle des Etats- Unis sur les principaux ressorts de l'é­conomie nicaraguayenne. La nationalisation des biens de la famille Somoza, la réforme agraire sur leurs terres expropriées (30 % des terres arables du pays), la nationalisation des banques privées, excepté les banques étrangères, sont loin de réaliser "l'indépendance nationale"! du Nicaragua à côté des ex­ploitations bien plus importantes restées aux mains des sociétés américaines.
Il n'y a donc eu au Nicaragua ni révolution bourgeoise, ni révolution prolétarienne. Dans cette guerre qui opposait différentes fractions de la bourgeoisie dans la zone d'influence des Etats- Unis, la bourgeoisie n'a fait que restructurer son Etat pour mieux assurer sa domination, tandis que le prolétariat qui n'y a servi que de chair à canon, se trouve toujours aussi exploité et démuni qu'avant. Si le prolétariat avait pourtant montré sa volon­té de lutter contre ses conditions de vie, son anéantissement partiel dans cette guerre a encore démontré tout le chemin à parcourir pour qu'il renonce à se perdre derrière le drapeau d'une quelconque fraction de la bourgeoisie et agisse pour la défense de ses propres intérêts. Comment expliquer pour­quoi, au moment même où les masses ouvrières sont portées à prendre les armes, elles ont pu si soigneusement être éreintées et dispersées. C'est que, passant des mains des ouvriers aux mains des sandinistes, la nature de ces lut­tes armées a été profondément altérée. Le renforcement du FSLN s'opérant par le défoncement de la lutte ouvrière, toute perspective d'évolution révolutionnaire de ces luttes armées était exclue. Il faudra qu'à nouveau le proléta­riat rassemble ses forces, reprenne sa volonté de combattre son ennemi jus­qu'à l'abattre définitivement, en opposant au mot d'ordre contre- révolution­naire: "La patrie libre ou la mort", le principe communiste: "Les ouvriers n'ont pas de patrie, on ne peut leur ôter ce qu'ils n'ont pas". Manifeste du Parti Communiste - Marx, Engels - 1847
Un mois avant la prise du pouvoir par le FSLN, les Etats- Unis cherchaient encore à couper court à l'offensive sandiniste avant toute solution négociée, renforçaient massivement l'arsenal militaire de la Garde Nationale et proje­taient une intervention déguisée sous le couvert de l'envoi d'une "force de paix". Mais peu à peu, face à l'obstination de Somoza qui refusait toute né­gociation pour la formation d'un gouvernement modéré, aux victoires militaires du FSLN et à la pression de l'OEA, les Etats- Unis étaient obligés de renoncer à soutenir Somoza et contraints de négocier avec la junte sandiniste et le gouvernement provisoire. Craignant de voir leurs intérêts au Nicaragua mena­cés par l'influence de Cuba qui avait déjà assuré la formation militaire de membres du FSLN, ils tenteront malgré tout un maximum pour d'abord exclure les sandinistes du pouvoir et ensuite les minoriser au sein du gouvernement. Ils tenteront même un complot mené par des officiers de la Garde Nationale pour abattre Somoza avant la victoire du FSLN. Après cet échec, ils essaye­ront d'échanger le départ de Somoza contre le blocage des approvisionnements d'armes du FSLN. Mais la victoire militaire totale du FSLN sur la Garde Na­tionale ne leur a pas laissé le temps de réaliser un gouvernement intermédi­aire (formé par l'opposition modérée et la Garde Nationale) entre la dictature des Somoza et la dictature sandiniste.
15 août 1979

suite de l'article: DISCUSSION SUR LE TERRORISME
(alors que le CWO adopte un point de vue de condamnation totale des actions terroristes et une attitude pratique indifferentiste à leur égard).
3° On ne peut combattre efficacement la répression et les campagnes anti- terroristes de la bourgeoisie qu'en opposant la force à la force, ce qui impli­que au moins de favoriser les premières mesures préparant l'organisation d'une véritable auto- défense ouvrière, et d'en propager l'idée parmi les travail­leurs (ce que le CWO néglige de faire).
Nous attendons maintenant la réponse du CWO, à laquelle nous ferons une place dans les colonnes de cette publication, afin que se poursuive une dis­cussion, fraternelle dans l'esprit où nous l'avons commencée.

On peut contacter le CWO à l'adresse suivante: C.W.O. c/o 21 Durham Stress Pela Gateshead Tyne and Wear NELO OXS Grande-Bretagne


CE3.6 Nicaragua: La "patrie libre" c'est la mort du prolétariat