Par la publication de ce texte, nous entamons une discussion publique avec le "Communist Workers Organisation" qui, en Grande-Bretagne, publie la revue "Revolutionary Perspectives".
Dans RP n°8, ce groupe se définit lui-même de cette façon: "le CWO fut formé en septembre 1975 par la fusion de deux groupes qui avaient rompu avec des organisations contre- révolutionnaires et qui avaient graduellement renoué avec les traditions communistes des Gauches allemande, hollandaise et italienne" (page 30).
Au sujet des rapports que nous comptons établir et développer avec les organisations prolétariennes existant à l'heure actuelle sur le plan interna­tional (dont le CWO), un article paraîtra dans "Le Communiste" n°4.
Nous voulons commencer la polémique directe et organisée en commun avec le CWO par la discussion des problèmes relatifs à la violence prolétarienne. Sur cette question de principe, comme sur de nombreuses autres, nos deux or­ganisations adoptent des formulations générales similaires, bien qu'il existe des désaccords dont seul un débat approfondi (en relation avec les problèmes concrets de la lutte) pourra cerner l'importance.
Nous partageons ce point de vue du CWO: « Une fois que le prolétariat s'est emparé du pouvoir d'Etat, l'utilisation révolutionnaire de la terreur se­ra un moyen nécessaire de la consolidation des avancées de la révolution » (RP n°9, page 22). Par contre, nous divergeons franchement avec le CWO sur la question dite du "terrorisme". Le CWO refuse le "terrorisme" en général, alors que notre groupe est favorable, dans des circonstances déterminées, à certaines méthodes de combat communément désignées sous cette appellation. D'autre part nous ne pensons pas que la "violence individuelle ou de groupes particuliers possède dans tous les cas un caractère "réactionnaire". Le sim­ple rappel des nécessités de l'insurrection armée et de la terreur révolutionnaire (aussi juste et précieux soit-il), ne nous semble pas non plus un moyen suffisant pour combattre les campagnes anti- terroristes de la bourgeoisie.
Le CWO fait une distinction fondamentale entre la terreur "en grand" (menée, avec des moyens d'Etat ou une armée constituée) et la terreur "en pe­tit" (menée avec des moyens sommaires et des forces partielles):
« ... Nous pouvons distinguer la terreur réactionnaire de minorités désillusionnées au sein du capitalisme aujourd'hui, de l'utilisation révolu­tionnaire future de la terreur par la dictature prolétarienne. D'un côté nous avons les actes de violence individualistes, aventureux, et de l'autre,
la violence d'une CLASSE révolutionnaire, dirigée contre ses enne­mis réactionnaires de l'ancienne société" (RP n°9, page 12).
Le CWO n'admet que la terreur "en grand" pour le prolétariat, alors que la terreur "en petit" (le "terrorisme") serait l'attribut exclusif de groupe­ments non- prolétariens.
Cette définition passe sous silence la réalité des affrontements violents entre les classes avant l'insurrection :
"il est dans la nature même du processus révolutionnaire réel que des heurts sanglants entre le prolétariat et la bourgeoisie se produisent a­vant la lutte finale, et il peut s'agir non seulement de tentatives pro­létariennes non couronnées de succès, mais aussi des inévitables affron­tements partiels et transitoires entre des groupes de prolétaires pous­sés à se soulever et les forces de la défense bourgeoise, ou encore en­tre des groupes de "gardes blancs" de la bourgeoisie et des travailleurs attaqués et provoqués par eux" (Bordiga, 1921).
Dans ces conditions, comment peut-on écarter la possibilité pour le pro­létariat de recourir à des actes de terreur (forcément partiels et limités puisque dépourvus des moyens que donnerait le pouvoir d'État), sans retomber dans le pacifisme? I1 faut aller plus loin La lutte quotidienne fournit de nombreux exemples de provocations policières et de mesures de répression à l'égard des prolétaires combatifs, etc. Faut-il prêcher dans ces cas la sou­mission à la violence bourgeoise, en attendant l'irruption d'une "classe cons­ciente", ou par contre essayer d'opposer la force à la force avec les éner­gies disponibles?
En principe une organisation communiste se prononce pour la seconde pers­pective. Elle doit donc dénoncer l'irresponsabilité criminelle de tous les groupes spontanéistes et immédiatistes, qui non seulement ne travaillent pas vraiment à renforcer les luttes, mais négligent les mesures les plus élémen­taires de défense et de riposte, parce qu'ils ne comprennent pas le sérieux du combat entre les classes. L'adoption d'un point de vue de classe consé­quent implique nécessairement le rejet de la phrase "anti- terroriste", carac­téristique du milieu "conseilliste" actuel (et de la quasi- totalité des frac­tions bourgeoises), de la même façon qu'une conception cohérente de la révolu­tion implique l'approbation de la terreur rouge.
On ne peut pas, comme le fait le CW0, parler dés "terroristes" en géné­ral. Le "terrorisme" pris en soi, en tant qu'entité absolue, n'existe pas. Tel quel, c'est une formule de dictionnaire, une catégorie idéologique qui ne dit rien sur la nature de classe des phénomènes de violence auxquels il est censé s'appliquer. La bourgeoisie a évidemment intérêt à utiliser le mot "ter­rorisme" sans qualificatif, à appeler à la mobilisation nationale contre "les terroristes" sans plus de précision car toute violence se plaçant en dehors de la légalité démocratique est ainsi mise sur le même pied et vouée à la "haine publique". De cette manière, la défiance légitime du prolétariat vis-à-­vis des terroristes bourgeois peut être plus facilement retournée et canali­sée, contre les actions de violence émanant du prolétariat lui- même (but visé par les campagnes anti- terroristes).
Les communistes ne peuvent pas se prononcer contre le "terrorisme" in ab­stracto parce que celui-ci désigne "la bombe et le revolver", c'est-à-dire des réalités aussi disparates et antagoniques que sont par exemple, l'Armée Républicaine Irlandaise (bourgeoise), la Fraction Armée Rouge (petite- bour­geoise à l'origine), l'ancien MIL de Puig Antich (idéologie terroriste au sein du prolétariat) ou encore des groupes informels et anonymes de prolétai­res constitués pour des actions ponctuelles de violence ouvrière.
Selon nous, l'idéologie terroriste (c’est-à-dire le "terrorisme excita­tif" à la mode des anarchistes du 19ème siècle) coïncide avec l'idéologie anti- terroriste dans les aspects pratiques de désorganisation active du prolétariat : la première en essayant de transformer, de dévier la lutte de classe en une lutte appareil contre appareil, où les masses sont de simples specta­teurs; la seconde en s'opposant à toute action concrète du prolétariat, vers son auto- armement et son auto- émancipation, au nom de la "violence générale d'une classe consciente".
Le CWO n'est pas débarrassé de cette dernière forme d'idéologie, comme le montre la citation suivante :
« … la pratique du terrorisme au mieux n’a rien à voir avec la lutte de classe, au pire elle entraîne le massacre de prolétaires innocents, et le renforcement de l'Etat bourgeois" (RP n°9, page 12).
Cette formule, qui synthétise la position du CWO, est anti- marxiste de A à Z. Passons sur l'étrange façon de caractériser les prolétaires, qui aurait sa place dans un discours moral, mais pas dans une revue qui souligne la guerre de classe permanente entre bourgeois et ouvriers. Autrement plus grave est la justification donnée par le CWO à son anti- terrorisme de principe. D'après le CWO, le "terrorisme" est condamnable parce qu'il a pour effet "le renforcement des organes de répression de l'Etat" et un "renforcement consé­quent de la légitimité de l'Etat capitaliste aux yeux de la classe ouvrière » (RP n°9, page 11). Cette argumentation est uniquement susceptible de favoriser le pacifisme bourgeois dans les rangs prolétariens.
Même si ce que dit le CWO contient un grain de vérité, en conclure que le "terrorisme" en général est condamnable pour cette raison, c'est tomber dans le piège des campagnes démocratiques; en poursuivant le raisonnement, il faut également condamner la révolution puisque c'est dans l'espoir de la ma­ter que la bourgeoisie aggrave chaque jour l'oppression de la classe ouvrières. Les révoltes sociales, terrorisme inclus, contraignent évidemment la bourgeoisie à renforcer son Etat, mais seul un défaitiste convaincu peut en déduire que les prolétaires ne doivent pas bouger le petit doigt afin d'éviter que cette tendance à la répression ne s'accentue.
Les actions terroristes de l'IRA, de la RAF, etc., sont d'ailleurs une cause mineure du blindage de l'Etat bourgeois, du cours vers la démocratie des "pleins pouvoirs" et de la consolidation d'une armée de guerre civile dans le camp capitaliste. En réalité elles sont utilisées par les campagnes anti- terroristes, elles servent seulement de prétexte à une mobilisation préventive de la bourgeoisie face au surgissement prolétarien qu'elle sait inévitable et dont elle prévoit d'amoindrir la portée avant de l'écraser (si des groupes comme l'IRA n'existaient pas, l'Etat bourgeois monterait lui-même une mise en scène).
Par un gigantesque battage idéologique, la classe dominante cherche à détourner les prolétaires de l'usage de la violence, à les rendre solidaires de l'Etat démocratique. Les communistes ne peuvent riposter qu'en accentuant leur propagande en faveur de l'insurrection armée, en. rappelant les positions du marxisme sur le problème de la violence et de la terreur, mais aussi en renforçant l'agitation autour de l'application actuelle qu'il est possible d'en faire (sans laquelle les indications générales sont au mieux sans valet et au pire sont l'ornement d'une position de "paix sociale").
Sur ce plan l'argumentation du CWO est particulièrement déficiente. Il n'est jamais question. que de la violence prolétarienne future et d'une violence "telle qu'il faudrait qu'elle soit" dans l'idéal (c'est-à-dire tombant du ciel (il n'y a pas d'autre mot) sous une forme d'emblée massive, ordonnée
12 disciplinée). Le CWO confirme une règle générale : chaque fois qu'une organi­sation se revendiquant du prolétariat a pris position contre le Terrorisme a­vec une majuscule, il l'a fait au nom de la "violence de masse" opposée à la "violence individuelle ou de petits groupes minoritaires". A ce niveau il ne s'agit pas d'une terminologie confuse, mais d'une erreur de fond, d'une lacune programmatique dont les conséquences négatives sont très vastes.
L'anti- terrorisme de principe n'a rien à voir avec la tradition communis­te, comme le montre cette citation de la Troisième Internationale :
"l'Internationale Communiste est adversaire de la terreur et des actes de sabotage individuels gui ne servent pas directement aux buts de combat de la guerre civile, elle condamne la guerre de francs- tireurs menée en dehors de la direction politique du prolétariat révolutionnaire" (dans "l'Adresse pour Max Hoelz, 1921, nous soulignons).
L'IC ne repoussait pas les actions minoritaires en général, mais précisé­ment et uniquement celles qui ne correspondaient pas aux buts poursuivis par la lutte prolétarienne. Pour l'IC, il ne pouvait être question d'opposer la terreur individuelle à la terreur collective, ni même de chercher une limite nette entre elles. Dans le cadre d'un mouvement de masse et donc collectif, comme celui de la lutte ouvrière, il serait illusoire de vouloir empêcher les initiatives violentes et terroristes "d'individus ou de groupes particuliers" du prolétariat. Mais également:
"distinguer dans cette guerre la violence collective de la violence indi­viduelle, c'est ergoter sur la possibilité d'un combat dont la violence individuelle pourrait être éliminée; et, le plus souvent, cela signifie ne pas vouloir mener cette guerre" (PC d'Italie, 1921).
Cela signifie-t-il que toute lutte menée de manière conséquente doit né­cessairement inclure, à un moment ou à un autre, la violence minoritaire? On ne peut que répondre positivement à cette question :
"Ainsi toute grève importante ne doit pas seulement être bien organisée, les ouvriers doivent dès son début créer des cadres spéciaux pour combat­tre les briseurs de grève et pour s'opposer à l'offensive provocatrice des organisations blanches de toutes nuances appuyées par les Etats bour­geois. (...) Toutes ces organisations ont pour but la démoralisation, la défaite de toute action ouvrière, une défaite qui se réduirait non pas à un simple remplacement des grévistes, mais à la débâcle matérielle de leur organisation et au massacre des chefs du mouvement. Dans ces conditions, l’organisation de bataillons de grèves spéciaux, de détachements spéciaux de défense ouvrière, est une question de vie ou de mort pour la classe ouvrière" (Internationale Communiste, dans « l'IC et l'Interna­tionale Syndicale Rouge »,1921, nous soulignons).
Cette longue citation décrit une perspective où des groupes minoritaires, et même des individus sélectionnés, ont un rôle vital à jouer. Cette perspective­ est celle de la constitution d'organes d’auto- défense, de détachements de combat, etc., dont le but est d'abord de défendre physiquement les ouvri­ers en grève et leurs organisations, mais aussi de compléter le blocage de la production par le sabotage de l'approvisionnement et de la distribution capitalistes et enfin, quand c'est possible, de faire la démonstration devant les prolétaires que l'on peut aussi porter des coups à l'adversaire, donnant ainsi à la classe ouvrière confiance en elle-même, tout en constituant un ter­rain de préparation militaire pour la révolution (il va de soi que dans tout cela le terrorisme est une méthode de lutte nécessaire). Ici, on voit clairement la liaison entre ces formes de combat et la lutte générale du prolétariat (même dans les cas où des détachements de défense ou­vrière précèdent la naissance de comités de grèves ou ne leur sont pas étroitement subordonnés). Les communistes ne peuvent pas s'opposer à ces types d'action, mais doivent œuvrer au contraire à les diriger et chercher à les co­ordonner avec toutes les autres expressions de la lutte prolétarienne.
C'est également vrai lorsque la liaison des actions violentes avec le mouvement de masse est moins apparente (liquidations de représentants indivi­duels de la bourgeoisie, des officiers ou cadres de l'armée ou de la police, exécutions d'espions ou de provocateurs, sans parler des "expropriations", des prises d'otages, des actions pour libérer les prisonniers politiques, etc.). Habituellement, ces moyens de lutte sont qualifiés comme suit : c'est de « l’anarchisme », du "blanquisme", des actes d'individus n'ayant plus rien de commun avec les masses, qui démoralisent les ouvriers, détournent de ceux-ci les sympathies des larges couches de la population, désorganisent le mouvement et nuisent à la révolution.
Lénine répondait ainsi à cette objection "ce qui démoralise, ce n'est pas la guerre de partisans, mais le caractère inorganisé, désordonné, "sans-parti" des actes de partisans. Et à cette démoralisation absolument incontestable nous n'échapperons nulle­ment en blâmant et en maudissant les actions de partisans; car ces blâ­mes et ces malédictions sont absolument impuissants à arrêter un phénomène provoqué par des causes profondes, d'ordre économique et politique. On objectera : si nous sommes incapables d'arrêter un phénomène anormal et démoralisant, ce n'est pas une raison pour que le Parti adopte des moyens de lutte, anormaux et démoralisants. Mais, pareille objection se­rait celle d'un libéral bourgeois et non d'un marxiste; car un marxiste ne peut considérer d’une façon générale comme anormale et démoralisante la guerre civile, ou bien la guerre de partisans qui est une de ses for­mes. Le marxiste se tient sur le terrain de la lutte de classes, et non de la paix sociale" (dans « La guerre des partisans » Œuvres, tome 10, page 84) .
Bien entendu, il serait absurde d'interpréter ce qui précède comme la revendication à tout moment de l'action militaire immédiate, sans examiner en détail les circonstances concrètes du mouvement, le degré de développement qu'il a atteint, les exigences de la lutte et les conditions de son renforce­ment. Mais dans ce texte, nous abordons les questions de principe et non tout l'éventail possible des situations contingentes. C'est de ce point de vue également que nous voudrions conclure cette première polémique avec le CWO.
Notre groupe a une opposition de principe à « l’action exemplaire » isolée de toute lutte et qui se propose de "susciter" la lutte de classe (ce qui n’est pas la même chose que les actions violentes d'avant- garde dans une am­biance de lutte et pour la faire avancer).
Mais nous avons des désaccords avec le CWO sur les points suivants:
1° Notre critique du "terrorisme excitatif" part du besoin de préparer l'in­surrection sur la base des mouvements de masse, contre la thèse d'une révolu­tion pouvant résulter d'une multiplication de gestes individuels, mais égale­ment contre l'anti- terrorisme de principe puisque nous envisageons de soutenir l'action combattante de petites unités dans des circonstances déterminées.
2° La violence ouvrière ne se développe pas suivant le schéma d'armées contrôlées et disciplinées, se déplaçant en parfaite correspondance avec les mouve­ments de masse. Il fait donc expliquer et revendiquer le caractère de classe des actes terroristes et des attentats émanant "d'individus où de groupes particuliers" du prolétariat, en se fixant comme tâche de les encadrer, de les discipliner et de les coordonner dans l'ensemble du mouvement révolutionnaire (suite page 23 ).

CE3.3 Discussions sur le terrorisme