Tout. le monde s'accorde à reconnaître que le court répit de la "reprise" est en train de finir, même en Belgique. Le spectre de la récession se rappro­che à nouveau et la spirale de l'inflation s'est remise en mouvement. Du coup l'hystérie patronale est encore montée d'un cran: la FEB, le VEV, Fabrimétal, etc., n'ont pas de formules assez frappantes pour décrire le mauvais sort qui leur est fait. Selon eux, "la Belgique a le coût salarial le plus élevé du monde, un temps de travail parmi les plus courts; une législation sociale plus libérale et donc plus coûteuse que dans les autres pays, une charge fiscale et para- fiscale particulièrement lourde" (déclaration de Pulinckx à La Libre Belgique). Bref, la Belgique est un paradis pour les ouvriers et un enfer pour les patrons.
Le patronat feint naturellement d’oublier que les miettes concédées aux travailleurs avant la crise et qui eurent en Belgique une portée parfois plus grande qu'ailleurs, ont été sans proportion aucune avec les fabuleux profits qu'il a réalisé. En rentabilisant au maximum la sueur de ses esclaves salariés la bourgeoisie belge a pu leur "accorder" quelques réformes qui lui ont servi à acheter la "paix sociale". Mais même ce laborieux système réformiste (servi par une social- démocratie modèle) se craquelle aujourd'hui, sous la pression d'une crise économique permanente et qui, avec des hauts et des bas, s'appro­fondit d'année en année. Telle est l'origine des diatribes patronales contre une habile politique de "concertation" dont la bourgeoisie a tant profité et qui devient maintenant trop coûteuse à ses yeux.
On entend énormément parler de nouvelles réformes pour supprimer les an­ciennes, de mesures sociales (dont les "36 heures" ramenées depuis peu à "38 heures", constituent le plus beau fleuron) pour revenir sur les mesures socia­les antérieures. L'avenir précaire du capitalisme belge (qui dépend fortement de ses exportations sur le marché mondial), l'incite à imposer de nouveaux sa­crifices aux ouvriers. En même temps, sa position relativement moins désastreu­se que celle de ses concurrents directs, l'autorise encore à masquer la gravi­té de l'austérité par des prétendues concessions. L'Etat agit comme s'il al­lait soudain lancer une grande offensive, et puis il attaque un peu moins, ce qui permet aux bourgeois "de gauche" de crier à la "grande victoire des tra­vailleurs". De cette manière, l'austérité s'impose graduellement, en douceur avec l'aide des socialistes au gouvernement, pour éviter l'affrontement bru­tal avec le prolétariat. Les cris de vautours affamés des patrons ne servent qu'à camoufler l'ampleur des mesures qui sont prises effectivement, quand il y a un gouvernement ou quand il n'y en a pas puisque l'Etat n'est jamais dé­missionnaire.
Le proverbe dit que mille coups d'épingle tuent aussi sûrement qu'un coup d'épée. Jusqu'à présent le calcul de la bourgeoisie vis-à-vis du prolétariat a été celui-là. Elle est maintenant obligée d'utiliser toute une pelote d'é­pingles à la fois. Le troc socio- économique "de choc" de VDB, qui avait contribué à la constitution de l'équipe Martens (et qui avait été unanimement accepté par les ministres PSB et MOC), avait déjà représenté un pas dans ce sens. Il était question ni plus ni moins d'un blocage général des salaires (avec les manipulations traditionnelles de l'index: une réduction globale des salaires!) contre la vague promesse des "36 havres" dans tous les secteurs pour fin 1980. Le 2 juillet 1979, les syndicats se prononçaient officielle­ment en faveur du principe de l'austérité, en s'associant à la déclaration d'intention "gouvernement - interlocuteurs sociaux" (qui soulignait la néces­sité d'un "accord cadre" jusqu'à la fin 1980 pour une politique commune du gouvernement, des patrons et des syndicats). Toutes les fractions bourgeoises FGTB et CSC y compris, ont donc déjà exprimé leur volonté de bloquer les sa­laires, les seules choses qui devront encore être négociées en septembre étant les modalités concrètes de son application.
LE PLAN D'AUSTERITE EN PREPARATION
Le plan d'austérité, lié à l'élaboration du budget pour 1980, comporte en plus du blocage des salaires "une diminution des dépenses du secteur de l'assurance maladie- invalidité (qui devrait permettre d'économiser 11 milli­ards) et un accroissement de 12 % des recettes des transports en commun (qui devrait rapporter 2,5 milliards de FB)" (Libre Belgique du 31/7/1979). La bour­geoisie entend faire payer aux travailleurs et chèrement, les "efforts énor­mes!' (sic! c'est le premier ministre qui parle dans un pays qui est codéten­teur du record européen du chômage!) qu'elle consent en matière d'emploi et de réduction du temps de travail. Comme le dit Martens: "pendant plusieurs années, et dans l'intérêt de tous, priorité devra être donnée à la défense de l'emploi et là où c'est possible, à son accroissement. Ce qui implique aussi, outre l'obligation faite à l'Etat de donner l'exemple par une gestion rigou­reuse des finances publiques, la modération des revenus, au moins pour un temps, exception faite pour les revenus les plus modestes" (Libre Belgique du 23/5/1979). Si la « modération des revenus" ne doit durer « qu'un temps », ce se­ra pour laisser la place à une diminution brutale des revenus, comme cela se passe en Angleterre et en France. La politique du gouvernement Barre représente d'ailleurs un "exemple" en matière d'austérité. Comme l'écrit la Libre Belgique: "La France est le premier pays européen à vouloir trancher dans le vif. La Belgique ne pourra pas tarder à suivre cet exemple" (le 26/7/1979). Quant à « l’exception faite pour les revenus les plus molestes », notons que les "économies" sur les dépenses de la sécurité sociale se feront sur le dos notamment des V.I.P.O., figurant précisément parmi les secteurs aux "revenus les plus modestes".
Aux négociations sur les modalités d'application de ce train de mesures, les syndicats s'apprêtent à participer "de manière constructive". Nous avons déjà pu constater maintes fois leur "bonne volonté" à faire appliquer l’aus­térité. Récemment, la FGTB déclarait: "en ce qui concerne toute nouvelle modération des revenus des travailleurs, des garantes d'équité en 'fonction dé la capacité contributive devront être données concrètement par le gouverne­ment. Quelles seront les mesures visant les groupes financiers, les profes­sions libérales, les classes moyennes?.." (Libre Belgique du 4/9/1979). En d'autres termes, il n'est pas question pour la FGTB de s'opposer à une augmenta­tion des sacrifices: l'important est sa répartition "démocratique"! Et la CSC de renchérir: "nous défendons l'idée de finances publiques saines et d'un taux d'inflation aussi bas que possible. Et si des efforts doivent être con­sentis pour réaliser ces objectifs, ils devront être répartis équitablement et selon la capacité contributive entre les différentes couches de la popula­tion" .(op. cit.). S'il faut reconnaître une qualité aux syndicats, c'est seu­lement celle d'avoir "un sens des responsabilités, de réalisme et du courage" (selon la déclaration de la CSC à La Libre Belgique) ... dans la défense du capital national.
Les mesures telles l'impôt spécial sur les bénéfices "exceptionnels" des grandes sociétés, la lutte accrue contre la fraude fiscale ou « l'effort » (le­quel: on ne sait toujours pas!) pour les bénéficiaires de petits revenus et de petites pensions, outre le fait qu'elles ne représentent pas grand chose, sont surtout mises en avant pour donner l'illusion que le gouvernement ne frappe pas seulement les ouvriers, mais toute la "nation", tentant une nouvelle fois de cacher le caractère de classe de l'Etat pour le placer sur le terrain de la "sauvegarde du bien commun".
Nous ne demanderons pas au gouvernement de taxer "vraiment" les gros bé­néficiaires, et nous ne crierons ni victoire ni défaite s'il malmène les af­faires de certaines fractions capitalistes et envoie quelques bourgeois au chômage: notre intérêt n'est pas la démocratisation d'une société de misère, et ne passe pas par l'appui à une fraction bourgeoise "meilleure gestionnaire" du capital qu'une autre. Socialistes, sociaux- chrétiens, staliniens, libéraux, trotskystes, maoistes, syndicalistes, tous n'ont qu'une optique de gestion de la crise du capital. Ils abondent en propositions pour améliorer ou changer la politique gouvernementale et ils partagent, au- delà de leurs divergences, un point commun impliqué par leurs programmes: l'attaque du niveau de vie et des capacités de lutte du prolétariat. N'importe quel gouvernement bourgeois (de "gauche", de "droite", "réformiste", "réactionnaire'') est contraint par sa nature de mener cette offensive contre les prolétaires: la survie même du capital en dépend. Maoïstes et trotskystes ne seront pas en reste puisque leur perspective de "front populaire" ou de "front unique avec les PS, PC et MOC" les poussera toujours à donner un "appui critique" à des gouvernements ou à des partis bourgeois plus grands qu'eux- mêmes.
QUELQUES MESURES SUPPLEMENTAIRES
La bourgeoisie prétend encore attaquer la classe ouvrière par d'autres biais que le blocage des salaires et les atteintes à la sécurité sociale. Le développement du travail précaire, instable et de courte durée, outre qu'il signifie une attaque déguisée des salaires (paiement à 90% des stagiaires ONEM, instabilités des emplois donc suppression des avantages pécuniaires liés à l'ancienneté, fins de contrats calculées pour ne pas payer de congé, absence de préavis et de prime de licenciement, ...), permet au capital de disposer d'une main- d’œuvre mobile, moins chère et d'entraver la formation de noyaux de prolétaires combatifs ayant une longue expérience de lutte en commun. Le plan Spitaels de 1977 représentait déjà un premier pas de la bour­geoisie et des mesures vont être prises pour "assouplir les conditions liées au "cadre spécial temporaire" et à la remise au travail par les pouvoirs pu­blics" (Trends du 8/7/1981) en d'autres termes pour en favoriser l'extension.
L'arrêt de la diminution du temps de service militaire ne correspond pas seulement à la nécessité de maintenir une armée de miliciens dans cette pé­riode de préparation de la bourgeoisie mondiale à une issue guerrière à la crise économique, cette mesure permet de faire travailler une grande quantité de jeunes (miliciens ou objecteurs) au "service de la nation" pour un salaire n'atteignant même pas la moindre allocation de chômage.
LUTTE POUR DES REFORMES OU LUTTE DE CLASSE?
La politique de concertation sociale repose sur le marchandage: en échan­ge d'une mesure d'austérité, une petite miette est lâchée en appât aux ouvri­ers pour obtenir leur soumission (ainsi en est-il aujourd'hui des 38 heures). Mais la crise détermine la bourgeoisie à ne plus accorder de miettes du tout. Cette orientation se marque lorsque les patrons commencent eux- mêmes à ne pas
respecter les termes d'une convention collective, ou lorsque la liaison des salaires à l'index des prix à la consommation est remise en cause.
Dans les mécanismes de concertation sociale, le patronat voit une entra­ve fondamentale à la bonne marche de son économie, parce qu'ils supposent une lente érosion des salaires réels et non leur chute brutale. Cependant, l'Etat bourgeois n'est pas encore disposé à simplement y mettre fin : conventions collectives, liaisons salaires- index, ... ont aussi signifié une stabilité sociale mieux assurée que dans plusieurs pays voisins, incapables de payer une politique d'achat de la paix sociale par des concessions mineures aux ou­vriers. Cet avantage-là, la bourgeoisie belge entend ne pas le perdre. Ainsi que le déclare Spitaels, le gouvernement n'est pas allé "plus loin" aujour­d'hui afin d’éviter une "nouvelle explosion sociale" (Libre Belgique 31/7/1979).
C'est pourquoi dans l'immédiat, concernant l'index, la bourgeoisie pré­fère opérer à nouveau des modifications de son calcul, tendant à ce qu'il re­présente de moins en moins l'augmentation réelle des prix. Pour Pulinckx, "il n'est pas. question de mettre fin à cette liaison des salaires à l'index, mais d'en revoir les modalités. Le jeu normal de cette liaison implique que l'index ne soit pas influencé exagérément par des éléments "anormaux". Nous songeons notamment à l'énergie... Des corrections doivent donc être apportées au calcul de l'index." (Libre Belgique 4/9/1979).
La bourgeoisie attaque l'index. Faut-il en conclure qu'un des mots d'or­dre de la lutte aujourd'hui devrait être: ne pas toucher à L'index?! D'abord, l'index des prix à la consommation ne reflète pas l'augmentation réelle des prix. Le seule liaison salaires- index signifie une baisse des salaires réels (en terme de pouvoir d'achat). Ensuite, les augmentations des salaires nomi­naux dues à l'index sont calculées en pourcentages. Les divisions en diverses catégories de salariés, armes de la bourgeoisie pour agiter le drapeau de la "promotion sociale" et raviver la concurrence des ouvriers entre eux, s'en trouvent dès lors approfondies. Une riposte aux attaques de la bourgeoisie ne peut donc se mobiliser autour de la "défense de l'index".
A ce cheval de bataille des syndicats, qui entendent bien par ce biais faire accepter aux prolétaires l'ensemble des mesures d'austérité, il faut substituer la lutte pour une augmentation générale des salaires (allocations de chômage comprises) indissociable de la lutte pour la diminution du temps de travail, le ralentissement des cadences, contre les licenciements, etc.
La bourgeoisie peut augmenter le taux d'exploitation par différents mo­yens: l'augmentation du temps de travail (par exemple: l'obligation d'heures supplémentaires), l'augmentation du rythme de travail, l'attaque des salaires, la mise au chômage (qui représente une forte diminution des salaires)..., ou en réalisant toutes ces mesures à la fois. Les revendications des ouvriers, pour signifier une réelle atteinte au taux d'exploitation, doivent dès lors porter sur tous les aspects de l'exploitation. Trop souvent les ouvriers ont cru améliorer leur sort lorsqu'ils "arrachaient" une diminution du temps de travail. Il est significatif de noter que "contracter le temps de travail quotidien d'un certain nombre de minutes est la seule bonne façon d'en digé­rer le coût sans cesse excessif. L'expérience démontre en effet que cette formule aboutit à une meilleure discipline dans les entreprises et à un accrois­sement compensatoire de la productivité" (Libre Belgique du 24/3/1979). Les ou­vriers ont donc "payé" la diminution du temps de travail par une augmentation des cadences et de l'intensité du travail.
CONCLUSION
La bourgeoisie belge ne se sent pas encore les coudées franches pour frapper brutalement les prolétaires. Les longues décennies de concertation sociale, la collaboration ouverte et permanente de toutes les fractions bourg­eoises (pseudo "ouvrières" comprises) qu'elle a signifié, ont créé un vide dans « l’opposition », l'absence d'une force capable de canaliser et de diriger la combativité ouvrière vers des objectifs démocratiques- bourgeois (comme la CGT et le PC en France). Le PS, par sa longue participation au gouvernement s'est trop démasqué comme parti bourgeois très responsable face aux nécessi­tés dictées par la gestion du capital en crise. Les syndicats, ces "interlocu­teurs sociaux", dont l'emprise énorme dur la classe ouvrière est précisément due à la politique de concertation sociale, aux concessions et miettes qu'elle implique, seraient rapidement mis hors course si ce système était supprimé d'un seul coup.
Mais la bourgeoisie n'en accélère pas moins son offensive anti- ouvrière, malgré les difficultés qu'elle connaît. Entre prolétariat et capital aucun terrain d'entente ne peut exister. Tous ceux qui veulent faire croire qu'un "accord" peut être conclu ne visent qu'à briser la lutte et à faire endosser le poids de la crise aux prolétaires. Seule la lutte intransigeante pour la défense des besoins des ouvriers, en dehors de toute considération sur les ca­pacités d'existence et de concurrence de l'entreprise, sur la force de résis­tance dès finances capitalistes, peut constituer un jalon dans le renforcement de la force de classe du prolétariat. Chaque fois que les ouvriers enten­dent défendre leurs intérêts, sans aucune concession aux impératifs de survie de l'économie nationale, ils en arrivent à affronter non seulement le patron, mais toutes les fractions bourgeoises regroupées en un front uni pour la dé­fense de leurs privilèges de classe . Face à cette unité de la classe capita­liste, les prolétaires n'ont d'autre ressource que de développer leur propre unité et solidarité de classe, dans la lutte commune contre les forces de mi­sère de la bourgeoisie.
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Nous avons déjà publié:
une brochure: "RUPTURE AVEC LE COURANT COMMUNISTE
INTERNATIONAL"
- les revues "Le Communiste" n°1 (épuisée) et n°2 dont le
sommaire est: Appel aux ouvriers en lutte
Iran: les régimes se succèdent, l'oppression demeure
Bilan de la grève aux ACEC .
Crève la démocratie
Solidarité avec les emprisonnés du 23 mars
Mémoire ouvrière: introduction, "Deux époques: en marge d'un anniversaire". ~
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CE3.2 Belgique: l'offensive anti-ouvrière se poursuit