La fin de 1973 approche et déjà on peut savoir avec certitude ce qui se passera en 1980 : davantage de crise, d'inflation et de chômage; une austéri­té accrue pour la classe ouvrière, la dégradation des conditions de vie et de travail, la. multiplication des restructurations sauvages, l'évaporation des fameux "avantages sociaux", l'accélération démentielle des cadences et l'in­tensification du despotisme de fabrique, etc.
Pour vendre, mieux et moins cher sur un marché mondial devenu trop é­troit, pour sauvegarder ses profits, la bourgeoisie tend à agir avec la plus grande détermination: elle entame une gigantesque escalade de son offensive anti- ouvrière. Entre ses mains, la crise elle- même devient une arme de lutte. Handicapée d'un côté par les catastrophes frappant son système de production, la classe dominante sait aussi habilement s'en servir pour affamer les prolé­taires et donc briser leur résistance, pour créer un abîme au sein du prolé­tariat entre ceux qui ont du travail et ceux qui n'en ont pas.
La bourgeoisie n'ignore pas que la situation économique a des répercus­sions très complexes sur la combativité des ouvriers. A une courbe déclinante de la production ne correspond pas nécessairement et automatiquement une cour­be ascendante des réactions prolétariennes. Affaiblie par des années d'escar­mouches sans résultats, la classe ouvrière est également intimidée par la dé­gradation économique. Ces deux facteurs expliquent la situation actuelle, ca­ractérisée par le retard de la riposte ouvrière face à l'ampleur des attaques capitalistes.
Le discrédit des gouvernements, le mécontentement parmi les travailleurs n'avaient pourtant plus atteint depuis longtemps un niveau aussi élevé. Bien qu'elles se soient surtout marquées par leur violence élémentaire, les explo­sions de Longwy et de Denain, la façon dont la majorité des ouvriers s'y sont reconnus et identifiés (même à l'extérieur de la France), en apportent la preuve évidente. Cependant le mécontentement du prolétariat rencontre les plus extrêmes difficultés à trouver son propre débouché politique et organi­sationnel.
Il est certain que cette situation n'aurait pas été possible sans l'exis­tence des soi- disant "partis ouvriers" (PS et PC), dont le rôle spécifique est de faire accepter aux prolétaires toutes les exigences de l'économie nationa­le, et sans leur collaboration étroite avec les plans centraux de l'État bourgeois. Pendant de longues années, ils ont trompé le prolétariat avec leur fatras parlementaire et électoraliste, avec leurs promesses de réformes et d'un avenir doré en échange de sacrifices "momentanés" (qui bien sûr sont de­venus permanents sans qu'aucune amélioration ne se dessine à l'horizon). Presque partout en Europe, ils ont été associés directement à la politique gouvernementale, pour empêcher ou freiner les luttes prolétariennes (travail­listes en Grande- Bretagne, socialistes en Belgique, combinaisons d'union na­tionale en Italie et en Espagne, etc.).
Cette formule politique, malgré son efficacité passée, ne semble plus correspondre à la stratégie de la bourgeoisie ouest- européenne. Partout la "gauche" retourne officiellement dans l'opposition (sauf, jusqu'à présent, en RFA, en Belgique et en Autriche). Il y a à cela plusieurs raisons. Si les partis pseudo- ouvriers ne savent plus contrôler les luttes et les canaliser dans l'impasse des négociations "tripartites", ils perdent leur raison d'être au gouvernement (comme en Grande-Bretagne où le gouvernement travailliste a réussi deux essais de blocage des salaires, mais s'est retrouvé confronté, à la troisième tentative, à un vaste mouvement de grèves qui indiquait le si­gnal de sa fin). D'autre part, si les partis de "gauche" se mouillaient trop longtemps à la participation gouvernementale, ils risqueraient de se dévoiler pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire des responsables directs de l'austérité; ils se discréditeraient dans la classe ouvrière et se saborderaient eux-mêmes.
Périodiquement, la "gauche" bourgeoise a besoin d'une « cure d'opposition » (dans les mots évidemment) plus ou moins longue. En fait, à l'exception de circonstances socialement explosives (guerres ou révolutions), il s'agit de sa place naturelle, celle d'où elle peut le mieux saboter les luttes ouvriè­res, en y travaillant de l'intérieur. Ne nous faisons donc pas d'illusions le front uni de toutes les fractions capitalistes n'est pas en train de se briser en Europe, mais seulement de se réaménager parallèlement au durcisse­ment de l'offensive capitaliste. Tant les partis staliniens que les partis sociaux- démocrates, mais aussi la horde de souteneurs critiques qui leur courent derrière et les syndicats de toutes tendances, sont toujours dispo­sés à faire passer la pilule. Tout au plus vont-ils changer son emballage.
Par conséquent, si la riposte aux assauts de la bourgeoisie doit se me­ner sur le terrain de la lutte prolétarienne sans aucune considération pour les intérêts de l'entreprise, de l'économie nationale et sans aucun respect pour la paix sociale, s'il faut que le prolétariat déclare la guerre à l'austérité, cela signifie aussi mener la guerre contre la "gauche" bourgeoise qui prétend représenter les ouvriers mais combat jusqu'à leurs intérêts les plus élémentaires.

suite de l'article : POUR UN FRONT DE CLASSE
(9) Manifeste du Groupe Ouvrier du PCR, février 1923. Ce groupe, plus connu sous le nom de son fondateur et principal dirigeant : Miasnikov, se constitua dès 1922 en fraction clandestine du PCR d'où ses membres avaient été exclus (suite à une violente polémique avec le Comité central). Le Manifeste que nous citons, a été publié dans le revue Invariance (série II, numéro 6).
(10) cf. "La tactique de l'Internationale Communiste", janvier 1922, dans la revue "Programme Communiste" numéros 51/52, pages 105/107,
(11) Dans le cadre de cet article, nous ne pouvons examiner en profondeur la question syndicale telle qu'elle se posait dans l'Internationale Communiste et la Gauche Communiste d'Italie. A ce thème, en y ajoutant son actualisation, nous consacrerons une série d'articles à partir de "Le Communiste" n°4.


CE3.1 Guerre à l'austérité