Tout le monde a entendu parler de la "marche nationale sur Paris". Dans la classe ouvrière circule un qualificatif approprié pour cette marche: "cortège funèbre national pour la lutte des sidérurgistes". La CGT a organisé cette manifestation‑bidon, cette "grande victoire des travailleurs" dans le double but de récupérer les luttes ouvrières radicales et de devancer leur unification. C'est ce qui s'appelle la généralisation "démocratique" de la lutte, une opération qui vise à son enterrement, la seule dont les syndicats sont capables.

     Cela peut sembler un paradoxe: la réunion des ouvriers dans une grande manifestation "interprofessionnelle" est synonyme en même temps de la parcellisation de leurs forces, de la division des luttes prolétariennes. Les travailleurs voulaient un front uni contre le front uni des partis bourgeois et l'austérité colossale qu'ils cherchent à imposer. Au lieu de quoi c'est un détachement de la coalition bourgeoise, apparemment tourné contre les autres, qui a réussi à canaliser la riposte. Les intérêts des ouvriers ne s'exprimaient pas à Paris. Il n'était question que de "prospérité de la sidérurgie", de "sauvegarde de la Lorraine" et, apothéose suprême, de la position de la France sur le marché mondial.

     Le 23 mars, le réactionnaire "droit au travail", idéal capitaliste et symbole de la concurrence des ouvriers entre eux, supplantait les positions prolétariennes. Le nationalisme à outrance de la CGT occupait le devant de la scène et remplaçait les revendications des ouvriers par l'union du travail et du capital; la lutte des classes par la fraternité nationale dans le combat impérialiste pour les meilleurs taux de profit et les meilleurs débouchés.

     Forte de ses capacités à encadrer les foules, la CGT prenait des pauses combatives pour camoufler sa complicité permanente avec l'Etat capitaliste et les patrons. En même temps, elle noyait la combativité réelle des secteurs d'avant‑garde dans les masses de prolétaires qui n'étaient pas encore à même de leur accorder leur solidarité active. Pour les sidérurgistes, "sortir de Longwy, sortir de Denain" aurait dû représenter un apport d'oxygène. Ils voulaient une autre manifestation, une autre généralisation, une unité de classe obtenue dans la lutte collective avec des méthodes communes: la pression de la violence ouvrière, en l'occurrence, qui est à l'ordre du jour de leur propre lutte et de toutes celles qui, en France, ont cessé de se cantonner à l'occupation des usines. Au lieu de quoi ils sont rentrés chez eux plus isolés due jamais, écoeurés par tant de pacifisme et de conciliation, sans avoir pu faire entendre la voix de classe qui anime les émeutes de Longwy et Denain (1).

     Le 23 mars, quelques centaines de manifestants ont vainement essayé de briser la démobilisation imposée par la CGT. Aux tentatives de débordement, la bourgeoisie a tout de suite répondu par les charges de CRS et les matraquages du service d'ordre. Les flics s'en sont donnés à coeur joie: 160 interpellés, dont 32 en flagrant délit, avec à la clé de lourdes peines de prison. Malgré les facultés d'hypnose de son larbin de choc, la bourgeoisie a quand même tremblé en voyant dans les affrontements une sommaire convergence de luttes restées auparavant sans liaisons (celles des métallos, des chômeurs, des lycéens, du personnel hospitalier, etc.). La mission de la CGT était précisément d'empêcher cette liaison, de la briser préventivement. Un peu d'autonomie ouvrière lui a échappé. C'est pourquoi l'Etat bourgeois a voulu que les suites judiciaires du 23 mars soient exemplaires. Aux procès en appel, les juges ont alourdi les peines d'emprisonnement de moitié ou du double. On récolte ainsi en France de quinze à dix‑huit mois pour jets de pierres, un an de prison ferme (lorsqu'on est immigré et ne parle pas français) pour ramasser un abat‑jour sur le trottoir en face des vitrines brisées.

     L'énorme machine terroriste de la bourgeoisie s'est mise en branle et a pris des otages. Comme l'écrivait Peyrefitte, grand justicier de la France démocratique, le but recherché est de garder des prisonniers, "innocents" ou non, et de frapper fort "pour l'exemple". La bourgeoisie vise à démoraliser et à battre le prolétariat par l'intimidation, c'est‑à‑dire en donnant l'impression qu'elle est invincible et qu'il est impossible de lui résister. A cette fin correspond la systématisation des menées policières en France. La classe dominante passe à la guerre ouverte contre les ouvriers et emploie tous les moyens pour empêcher leur résistance de s'organiser.

     De "sincères démocrates" se sont offusqués de "l'iniquité" du jugement du 23 mars. L'inquiétude les gagne lorsque l'Etat traite la Constitution avec les honneurs dus à un chiffon de papier. La CFDT, par exemple, demande la libération des inculpés car sinon "il va se développer un climat de révolte et de violence" (cité par Libération du 22 juin). Les conséquences de la répression, de ce que sont réellement la terreur d'ةtat et les prisonniers d'Etat, en un mot la vraie réalité de la démocratie bourgeoise, les effraient. Ils craignent que le remède soit pire que le mal; que le gouvernement Barre travaille en fin de compte au surgissement prolétarien avec autant d'efficacité que les prolétaires de Longwy.

     C'est le motif pour lequel éclate, à gauche et à droite, le bruit futile des scandales sentimentaux. Ceux‑ci dissimulent la volonté d'entraîner un peu plus les exploités dans la défense des "droits démocratiques", terrain sur lequel ne pourra jamais s'exprimer une réelle solidarité de classe (2). Ils visent ensuite à "libérer les innocents", c'est‑à‑dire, dans l'esprit des démocrates, les "bons manifestants" respectueux des consignes syndicales et des "devoirs du citoyen envers la démocratie".

     Si on peut parvenir à démontrer l'absurdité de l'accusation en prouvant que ceux qui sont condamnés pour "cassage", "révolte à agents", etc., n'étaient même pas présents au moment des faits (sans entrer dans les pleurnicheries sur les "pauvres innocents"), il va de soi qu'il faut le faire. Cela n'empêche que le seul niveau juridique est inefficace, parce qu'il s'agit de manifester un soutien politique à tous les inculpés (supposés "innocents" ou non), en revendiquant la légitimité de la violence d'un point de vue de classe et en liant la lutte contre la répression au développement des luttes ouvrières en général. Les travailleurs de Longwy ont montré qu'on peut faire reculer la bourgeoisie de cette manière, en utilisant des méthodes comme la grève et l'action directe, c'est‑à‑dire en opposant la force à la force, alors que tout prouve au contraire que les protestations restent vaines sous l'angle de l'invocation des lois (les cinq sidérurgistes arrêtés dans les combats de rue du 18 mai ont été vite relâchés devant la détermination des ouvriers, comme l'avaient été leurs camarades appréhendés le 23 mars, quand la grève a repris par solidarité).

     Les lois sont faites par la bourgeoisie et pour la bourgeoisie. Ceux qui le 23 mars se sont portés sur le terrain de l'affrontement ont évidemment violé ces lois. Il serait parfaitement stupide de demander à l'ennemi de nous garantir des droits pour lutter contre lui. Ce n'est donc pas en vertu d'un droit que nous pouvons exiger la libération des emprisonnés. La bourgeoisie foule aux pieds tous les prétendus "droits" qu'elle accorde; elle n'est sensible qu'à l'argument de la peur. Si des forces suffisantes tendent à imposer la libération des prisonniers, l'Etat cédera; sinon il gardera nos camarades en prison, quel que soit la façon dont nous tournions les choses sur le plan juridique.

     Certains avocats ont choisi de plaider la thèse de la provocation policière. Cette attitude ne fait qu'enfoncer nos camarades dans la logique voulue par la bourgeoisie et les isole du mouvement ouvrier, car elle s'appuie sur une éventuelle mobilisation des démocrates "de gauche" (ceux‑là mêmes qui ont appelé à la répression: la CGT, notamment, qui ne s'est pas gênée pour livrer nos camarades aux flics). Pour la gauche bourgeoise, quand il y a émeute, il y a aussi nécessairement provocation policière. Elle retourne contre le gouvernement l'éternelle théorie gouvernementale des "meneurs" qui, changeant de nom, mais pas de fonction, devient au cours de cette opération la classique théorie stalinienne de la "provocation". Toute cette démagogie exploite sans scrupules le fait bien connu que la flicaille bourgeoise ne reste pas inactive en période d'agitation sociale (le 23, il y avait effectivement des flics déguisés: ils étaient là pour arrêter les manifestants isolés et faire le "repérage" au sein de la manifestation). La thèse de la "provocation" n'a qu'un seul but: masquer le processus révolutionnaire qui travaille la société bourgeoise, quitte à transformer l'histoire en roman policier pour faire passer la lutte de classe sous la rubrique des "délits de droit commun".

     Il importe de rétablir la vérité sur les "provocateurs", les "casseurs", les "autonomes" du 23 mars. Pour beaucoup (chômeurs ou futurs chômeurs, licenciés ou en passe de l'être, travailleurs précaires, etc. ), il s'agissait de transformer cette promenade pacifique en une manifestation réellement anticapitaliste; de constituer dans la lutte une force et une organisation capables de faire plier la bourgeoisie. Pour tous ceux‑là, l'Etat n'a eu qu'une réponse: la répression brutale et la criminalisation des luttes.

     Quoi qu'elle en dise, "l'extrême‑gauche" opère sur le même plan. La LCR (Quatrième Internationale, trotskiste) par exemple, qui fait signer des pétitions en faveur des inculpés du 23 mars et du 1er mai a pu être saluée en ces termes par sa consoeur "Lutte Ouvrière": "la police ne peut invoquer aucun incident du fait de l'extrême‑gauche. Au contraire même, puisque c'est le service d'ordre de la LCR qui s'est opposé aux quelques autonomes qui, place de la République, ont tenté de lancer quelques projectiles sur les CRS" (LO 570).

     Comment encore confier la défense de nos camarades à de tels requins? Si "l'extrême‑gauche" démocratique soutient les inculpés, c'est de la même façon que la corde soutient le pendu. Il n'y a rien à attendre ni de leurs jérémiades sur les "atteintes aux libertés", ni de leurs courbettes devant une "opinion publique" qui est toujours du côté du plus fort. Leur campagne agit au contraire contre la solidarité, en portant à l'avant‑scène l'hypocrisie de tous ceux qui sont trempés jusqu'au cou (à l'égal du gouvernement français actuel) dans la répression anti‑ouvrière.

     Une seule condition permettrait à une réelle solidarité, à une véritable efficacité de classe de se développer: la mobilisation prolétarienne pour la libération des inculpés.

     C'est dans cette direction qu'il nous faut travailler. Si nous n'avons pas les forces d'aller libérer nous‑mêmes nos camarades, dans le feu d'une bataille prolétarienne d'envergure, qu'au moins retentisse l'appel à la lutte directe et à la solidarité active contre la bourgeoisie.

     Loin de chercher les protestations des ouvriers dans la confusion qui permettrait aux courants de la contre‑révolution d'accroître leur influence parmi les masses, nous devons rechercher les unités prolétariennes qui se disposent au pénible travail de reconstruction des bases théoriques et organisationnelles du mouvement communiste.

     Ce travail permettra seul d'offrir une résistance conséquente à la répression bourgeoise. Et sur le chemin de la renaissance des organisations de classe, il nous faudra encore répondre comme Marx à ses juges

     "Nous ne vous demandons ni excuses ni pitié; n'en attendez pas non plus de nous demain!"

Notes:

(1) Voir notre article "Longwy , Denain: la voie à suivre" dans "Le Communiste" n°1.

(2) Voir l'article "Crève la démocratie" dans la présente revue.


CE2.5 Solidarité avec les emprisonnés du 23 mars.