La grève aux ACEC s'est terminée à la mi‑juin. Beaucoup d'ouvriers se sont sentis roulés par une fin en queue de poisson. Le conflit avait démarré pour les 36 heures tout de suite, avec embauche proportionnelle, et 10 francs d'augmentation par heure. L'accord final mentionne 38 heures (37 heures 30 en décembre) et seulement 3 francs d'augmentation (plus de menues primes qui ne pèsent pas lourd). Même Dussart, délégué principal de la FGTB, devait admettre: "nous avons accepté des propositions réalistes, même si elles ne sont pas merveilleuses". Les travailleurs sont rentrés au boulot dans l'inquiétude car il est toujours question d'un plan de restructuration "indispensable" aux ACEC.

     Si une chose doit ressortir du conflit, c'est bien la politique capitularde des syndicats. Ceux‑ci ne se sont pas souciés de défendre les intérêts des ouvriers, mais de mener une bataille de prestige contre Fabrimétal. Les élections sociales et européennes pesaient manifestement dans la balance et chacun s'activait à "faire bonne figure" devant les électeurs. Comme le disait Albert Maton, délégué FGTB du siège de Charleroi: "le combat des ACEC ne s'est pas engagé sur une question de gros sous, mais sur une question de principe... entre Fabrimétal et les organisations syndicales" (cité dans POUR du 7/5/79).

     Quel était l'objet de cette "question de principe"? Le patronat de choc voulait "contenir les excès de combativité syndicale" qu'il juge "coûteux et encombrants". Cette formule ne manque pas de piquant dans la mesure où les syndicats étalent chaque jour la preuve de leur volonté à saboter toute lutte combative. La FGTB et la CSC, de leur côté, voulaient montrer que, valets du capital, ils méritent quand même certains égards. Surtout dans l'optique de leur association aux mesures d'austérité qui se combinent au gouvernement. Pour faire avaler une grosse pilule aux ouvriers, des syndicats dont la fonction de larbins est trop visible ne sont évidemment pas une bonne chose pour la bourgeoisie.

     En fait, "l'attitude intransigeante" du patronat et les réactions de vierge offensée des syndicats se combinent pour remplacer la lutte de classe par la lutte pour la "défense des droits syndicaux". Pendant que les ouvriers font grève pour de tels "droits" (qui ne sont que la liberté de manoeuvre accordée aux syndicats pour faire régner la discipline du travail), il est toujours possible de leur faire admettre que les "questions de gros sous" sont secondaires par rapport au renforcement de "leurs" organisations.

     Les ouvriers consentent parfois entre eux d'énormes sacrifices pour faire vivre leurs associations contre le capital. Ils y consacrent énergie, temps et argent parce que la coalition est pour eux le moyen de s'affirmer en tant que classe et ce but est supérieur à tous les résultats contingents de leur lutte. C'est sur cette propriété de la classe ouvrière que les syndicats ont choisi de spéculer, en la travestissant de façon odieuse. Les sacrifices, ils ont invité les ouvriers à les faire à Fabrimétal, en invoquant le fait que tout (viabilité des ACEC et caisses syndicales) risquait de capoter. Ils ont troqué la lutte pour des concessions substantielles contre "l'honneur" d'avoir fait pencher la balance en leur faveur au Tribunal du Travail (1). Leur "grande victoire" est que le "géant Fabrimétal" n'a pas pu les coucher dans la boue.

     Eux pas, mais les ouvriers si, car ils croyaient protéger leurs propres organisations et protégeaient en réalité un ennemi juré. Une association prolétarienne est par définition autre chose qu'un organe jouant en permanence la farce des "négociations" pour enregistrer simplement la volonté des patrons de ne céder que des miettes. Une organisation ouvrière ne maintient pas les prolétaires dans la passivité lorsque la guerre est ouverte. Mais écoutons plutôt ce qu'en dit Albert Maton:

     "Je préfère une grève où les travailleurs viennent de temps en temps aux nouvelles, plutôt qu'un piquet de grève où j'aurais 600 travailleurs qui en empêcheraient 2000 autres d'entrer (sic!). Nous avons déjà pu voir des grèves dans d'autres entreprises où il y a mobilisation des travailleurs, mais où c'est l'anarchie la plus complète, des grèves où il y a consultation de la base tous les jours, mais un manque d'organisation et en plus les avis sont contradictoires" (cité dans POUR du 7/5/79).

     Evidemment que les "avis sont contradictoires", Messieurs les bons bergers! Vous vous souciez uniquement d'organiser la destruction de la lutte, alors que les ouvriers se préoccupent d'organiser sa victoire! Que vous déploriez ce fait a le mérite de vous montrer tels que vous êtes: un obstacle à balayer. Les travailleurs combatifs, à l'extérieur ou à l'intérieur des syndicats, sauront maintenant clairement qu'ils devront s'affronter à vous s'ils veulent étendre et raffermir leur lutte.

     La grève des ACEC a fourni encore une fois la preuve ‑confirmée régulièrement depuis des décennies‑ que les syndicats s'opposent à l'utilisation de méthodes de luttes de classe directes et collectives (grèves sans préavis, piquets de grève, assemblée générale de tous les grévistes, etc.); qu'ils prospèrent sur la division des ouvriers, fait prouvé aux ACEC par les négociations siège par siège, ouvriers et employés séparément, avec les rentrées au travail en ordre dispersé (d'abord à Gand et Ruisbroek, ensuite à Herstal et Charleroi).

     Aux ACEC, il aurait été possible avec d'autres méthodes de ne pas finir les mains vides, et surtout de recueillir l'expérience indispensable pour les combats futurs, autrement plus durs, que l'évolution des situations rendra nécessaires (2). Rien n'aurait dû empêcher les rassemblements ouvriers devant Fabrimétal, les manifestations en ville, l'envoi de délégations aux autres usines, l'occupation des locaux de la direction, etc.; toutes formes de lutte où une force prolétarienne aurait pu se forger, une riposte combative se manifeste. Mais voilà, les syndicats y étaient opposés et la lutte n'a pas réussi à se frayer un chemin en dehors d'eux et contre eux.

     Une lutte menée avec esprit de suite ne peut que rompre avec la tradition syndicale des "piquets symboliques". On pourrait rétorquer que c'est plus facile à dire qu'à faire. Mais qu'on nous prouve que cette caricature de lutte a pu conduire, ne serait ‑ce qu'une fois, à ne pas se faire couillonner! Dans les grandes luttes ouvrières, les piquets servent de véritables organes mobilisateurs et centralisateurs de la lutte. Ils ne se résument pas à quelques "permanents" présents sur les lieux pour renvoyer chez eux "les travailleurs qui viennent de temps en temps aux nouvelles".

     Poster des sentinelles, des piquets pour faire de la propagande et de l'agitation parmi les non‑grévistes ne suffit pas. L'expérience le montre. Quand les travailleurs font preuve de détermination, les flics rappliquent aussitôt pour les provoquer et les expulser. A moins de plier directement, la lutte doit riposter sur le même terrain: celui de la violence (avec la bonne vieille méthode des détachements grévistes de combat). D'autre part, on ne peut pas permettre l'arrivée des matières premières dans l'entreprise pendant la grève, ni des produits ouvrés, ni l'exportation des produits déjà fabriqués. Les patrons cherchent à faire durer le conflit, pour l'épuiser, lorsqu'ils ont une réserve suffisante de produits manufacturés et/ou peuvent s'assurer de la fabrication de ces produits dans d'autres entreprises. Sous ce rapport, une unité complète existe dans le patronat. Les patrons estiment qu'il est de leur devoir de classe de s'entraider dans la lutte et ils essaient de faire échouer ainsi les luttes ouvrières.

     C'est ce qui s'est passé aux ACEC. Fabrimétal agissait ouvertement comme le représentant du patronat tous entier et dictait la marche à suivre à la direction. Et quand la tactique des capitalistes a menacé de se retourner contre eux‑mêmes, quand arrivait la fin des stocks (qui ont permis à la bourgeoisie de supporter trois mois de grève), alors est intervenu le coup d'arrêt, le coup de poignard dans le dos des ouvriers, le grand "miracle" du "compromis". Staquet (CMB‑Charleroi) l'avait dit à l'avance au nom des syndicats: "il ne peut y avoir ni vainqueur ni vaincu, si 'à la belge', nous sommes capables en hommes responsables de trouver le compromis nécessaire" (Combat du 31/5/79).

     La bourgeoisie ment! Il y a un vaincu tout désigné pour ces manigances "à la belge" entre larrons bourgeois: la classe ouvrière. Selon Le Soir du 9 juin: "la longueur et la dureté de ce conflit en font un événement exceptionnel, dont les retombées économiques et sociales risquent d'être très lourdes de conséquences". Mais pour qui? La bourgeoisie ment encore une fois en parlant de "dureté", et la seule "longueur" dont il est question est celle de la passivité et de l'inaction d'une grève "vécue à la maison".

     La classe capitaliste, par syndicats interposés, est arrivée à ses fins en faisant tomber les ouvriers dans un piège. Il ne sert à rien de se fermer les yeux ni d'entonner un chant de victoire sur les miettes concédées par Fabrimétal. Seuls les charlatans qui promettent des socialismes de misère le font. Et ils méritent le mépris des ouvriers. La bourgeoisie entretient une dramatisation soigneusement orchestrée sur les "douloureux avantages" soi‑disant arrachés aux ACEC; elle le fait pour dissimuler qu'il ne lui en coûte pas grand chose (3).

     A l'entraide des bourgeois, les prolétaires n'ont pas su opposer leur propre union. La dispersion de la riposte (entre sièges, usines et secteurs différents, maintenus sans liaisons directes par le travail de sape des syndicats), a été désastreuse pour la poursuite de la lutte. Elle a finalement causé sa perte. De nombreux éléments "étrangers aux ACEC" (selon la formule cynique qu'emploient les syndicats pour désigner ceux qui se reconnaissent des intérêts communs par dessus les divisions de catégories et d'entreprises) étaient venus pour apporter leur solidarité active à la lutte. Ils y étaient doublement intéressés: si la simple solidarité va déjà de soi et ne souffre aucun préalable, un combat énergique aux ACEC aurait donné le signal à la rupture massive de la "paix sociale"; à la liquidation de cette trêve hypocrite que tous les ouvriers haïssent parce que la bourgeoisie y puise un bain de jouvence et les prolétaires une misère grandissante.

     Mais encore une fois, les syndicats ont joué leur rôle de chiens de garde à la perfection. Ils allaient jusqu'à repousser la délégation syndicale de Glaverbel, sans compter les chômeurs et les travailleurs précaires, venus individuellement ou en groupes, et qui savent ne représenter une force qu'à la condition de lier leur lutte à celle d'une grande concentration ouvrière. Toute orientation vers la solidarité la plus large, toute tentative de briser l'isolement des ACEC, a été détruite par les syndicats, maîtres absolus de la grève.

     Les échéances d'un affrontement général ont donc été reportées. La bourgeoisie et ses larbins syndicaux ont transformé le combat des ACEC, les promesses qu'il contenait, les espoirs qu'il suscitait dans toute la classe ouvrière, en une formidable provocation à la servitude, à la démoralisation et à la défaite. Il faudra en tirer toutes les leçons pour en finir une fois pour toutes avec la morgue insolente des exploiteurs!

Notes:

    

(1) Le patronat avait déposé plainte à ce tribunal en invoquant des questions de procédure sur la façon "légale" de mener une grève. Le Front commun syndi­cal s'est évidemment empressé de répondre sur le même terrain pour prouver qu'il ne sortait pas, surtout pas (quelle horreur ce serait!), du cadre de la légalité. La FGTB et la CSC se montraient à ce point conciliantes que là où le patronat distribuait des tracts, faisait campagne dans la presse (y com­pris les journaux du PSB!), convoquait une assemblée générale des ouvriers pour leur demander de rentrer à l'usine, les syndicats faisaient tout pour ne pas recourir à ces méthodes. Les délégations se sont contentées "d'opposer leur point de vue" lors de l'A.G patronale où l'on aurait pu se croire au parlement tant les débats étaient animés.

    

(2) La bourgeoisie repassera à l'offensive. La Société Générale s'intéresse à une reprise des ACEC, à condition que la reconversion de la firme s'accompagne de "quelques petits changements" dans la structure des Ateliers.

    

(3) Elle poursuit encore un autre objectif: d'ici quelques mois, les ACEC vont se mettre à justifier les "restructurations inévitables" par les "concessions" qu'ils viennent de faire. Ils les grossissent démesurément dans ce but. Ce seront donc les prolétaires eux‑mêmes qui seront responsables des pertes d'emplois.


CE2.3 Bilan de la grève aux ACEC