Depuis plus de deux ans, l'Iran, est secoué par une crise économique et politique formidable. Une gigantesque révolte sociale s'est frayé son chemin à travers grèves générales, émeutes et manifestations de masse; la monarchie sanglante des Pahlavi a été emportée comme un fétu de paille et la bourgeoisie cherche toujours à stabiliser la situation. Cinq mois après le renversement du Shah, l'ordre ne règne pas en Iran. Malgré la liquidation définitive de l'ancien "tyran", l'exécution à grand spectacle de quelques-uns de ses fidèles, la proclamation de la "révolution islamique", la multiplication des campagnes nationalistes et démocratiques, la classe dominante ne parvient pas à réduire au silence et à la servilité la force qui a constitué le facteur déterminant de tous les bouleversements: le prolétariat.

L'EMERGENCE DE LA CLASSE OUVRIERE

     Il y a quelques années encore, la bourgeoisie prétendait dans sa presse que l'Iran allait imiter le Brésil en matière de "décollage économique". Il n'a pas fallu longtemps pour qu'un sursaut brutal de la concurrence internationale, chauffée à blanc par la surproduction de capitaux et de marchandises (y compris la marchandise pétrole), vienne mettre un terme définitif à ces espérances. Après l'Egypte, la Tunisie, le Zaïre, le Nicaragua, la Turquie,... l'Iran connaît à son tour les affres de la banqueroute financière et commerciale, aujourd'hui le lot de zones périphériques, mais demain, avec l'approfondissement inexorable de la crise, la situation de toutes les nations.

     Si la thèse bourgeoise d'un développement économique harmonieux et équilibré est battue en brèche en Iran, l'est également la thèse prétendument marxiste, selon laquelle le prolétariat y représente une force mineure. Malgré la persistance de structures archaïques (elles‑mêmes entièrement subordonnées à la valorisation du capital et par conséquent formes capitalistes subsidiaires, régime salarial voilé, et non vestiges féodaux), l'Iran possède un noyau industriel moderne directement intégré au plus haut niveau dans le marché mondial: l'Etat est bourgeois en Iran, comme partout ailleurs dans le monde; il fait donc face à une classe ouvrière dont les forces potentielles sont à la mesure de l'exceptionnelle concentration capitaliste dans les secteurs névralgiques de l'économie: le pétrole en particulier.

     En se dressant contre l'exploitation, dans les puits, les raffineries et les aires de stockage de combustible, les ouvriers iraniens ont frappé "leur" capital national, mais aussi l'entièreté du capital international. Les bourgeois de tous les pays n'ont eu qu'un seul cri d'indignation devant la coupure de leurs approvisionnements. Côte à côte se retrouvaient Carter, Brejnev et Hua‑Kuo‑Feng, mettant soudain une sourdine à leurs rivalités impérialistes, tous unis dans une Sainte‑Alliance des démocrates et des "marxistes‑léninistes" face aux dangers de déstabilisation de l'ordre.

     Les premières révoltes ont commencé en 1977, quand les habitants des bidonvilles de Téhéran se sont dressés contre leur expulsion. En novembre et décembre de la même année, démarraient les manifestations urbaines, réprimées de plus en plus sauvagement à mesure que s'accroissaient la participation et le soutien des ouvriers et plus largement de toutes les couches exploitées. Le 9 janvier 1978, à Qom, la police du Shah assassinait des dizaines de manifestants. Quarante jours après ce massacre, la ville de Tabriz s'enflammait à son tour et des milliers d'émeutiers mettaient le feu aux motos et voitures de police, incendiaient les banques, les théâtres et les bureaux du gouvernement. Déjà des soldats refusaient de tirer contre les manifestants, pointant au contraire leurs armes sur les officiers. Il a fallu des exécutions sur place, pour l'exemple, afin de restaurer une discipline précaire dans l'armée.

     Ces hauts faits de lutte se reproduiront des mois durant, aucune partie de l'Iran n'étant laissée en marge et augmenteront chaque fois d'intensité jusqu'à la chute du Shah. Les grèves en vagues successives alimenteront la puissance du mouvement, qui payera de 15.000 morts son offensive contre l'Etat. Car il s'agissait bien d'une attaque contre l'Etat capitaliste et non simplement d'un combat "anti‑monarchique". Les médias de la bourgeoisie ont eu beau porter l'opposition islamique à l'avant‑plan, une perspective bien différente se dessinait derrière les protestations à caractère religieux: la lutte de classe du prolétariat, à peine ébauchée encore, mais qui entrait en contradiction avec toutes les fractions de la classe dominante.

     Sans la mépriser, le marxisme ne considère pas toujours la conscience qu'a un mouvement social de lui‑même comme le facteur de première importance. Pour dénaturer la signification des luttes en Iran, la classe dominante prétendra qu'elles ont eu pour objectif la "conquête de la république d'Allah". Cette façon d'interpréter l'histoire ne tient aucun compte des classes antagoniques et des intérêts spécifiques qui les opposent réellement, mais déforme la réalité en se basant simplement sur les drapeaux flottant au‑dessus des masses en mouvement. Le problème est replacé sur ses vrais fondements si on analyse les rapports économiques et sociaux réels. Des décennies de régime Pahlavi n'avaient apporté aux ouvriers, d'usine et des campagnes, qu'une augmentation de la répression et de la misère. Or, la disparition du Shah n'a rien changé, ni à l'une ni à l'autre et n'a pas entraîné la fin des combats de classe (voir plus loin dans le texte). Cela prouve que les ouvriers se sont dressés contre l'exploitation et l'oppression capitalistes et non contre les exactions d'un fantoche (de toute façon remplaçable), même si l'élimination de ce dernier faisait aussi partie des tâches de la lutte.

     A propos des grèves de 1978, le premier ministre d'alors, Charif‑Emami, faisait la déclaration suivante, qui sera celle de tous ses successeurs: "la grève dans le secteur pétrolier est un coup mortel porté à l'économie du pays" (Le Monde du 2/11/78). La portée matérielle du mouvement ouvrier était bien mieux décrite par cette phrase que par la mise en exergue des portraits de Khomeiny et du slogan: "mort au Shah!".

     En Iran, la lutte ne pouvait pas être autre chose que l'explosion des opprimés et mécontents de toutes sortes. Des éléments de la petite bourgeoisie et des ouvriers arriérés y participaient inévitablement (il en sera ainsi dans toute bataille sociale, où qu'elle se produise) et, tout aussi inévitablement, ils apportaient au mouvement leurs préjugés, leurs fantaisies réactionnaires, leurs faiblesses et leurs erreurs.

     Au point culminant des tensions sociales, le prolétariat a exprimé cette vérité objective d'une lutte de masse disparate, discordante, bigarrée, à première vue sans unité, et qu'un court instant il a pu unir et orienter. C'est le puissant prolétariat iranien qui a renversé le Shah et nulle autre force sociale. Lui seul, par sa place au coeur de la production, possédait cette capacité de précipiter l'économie bourgeoise au bord du gouffre; de rendre inextricable la crise politique de la bourgeoisie en l'empêchant de gouverner comme auparavant. Toutes les conditions ont convergé pour souder autour des ouvriers d'industrie la grande masse des sans‑travail (ces millions de chômeurs en haillons que compte l'Iran), les étudiants sans perspectives d'avenir et même les couches intermédiaires ruinées, prolétarisées par les effets de la concentration capitaliste dont l'intensité s'accroît démesurément en période d'effondrement économique.

     En janvier 1979, il devenait évident, même pour la bourgeoisie, que "l'armée peut encore tuer 5.000 personnes (NDR: comme elle l'a fait en une journée en septembre, à Téhéran) et en emprisonner 50.000, le Shah n'a d'autre perspective que de disparaître... il sera confronté à la décomposition de l'armée et du pays tout entier" (le Times, 1/1/79).

     En décembre 78, 15 millions de manifestants sillonnaient les rues de la plupart des grandes villes du pays. La bourgeoisie, pour contenir le mouvement, accordait d'importantes concessions salariales (parfois 50 % du salaire) dans le secteur du pétrole. Rien n'y fit: les ouvriers ne voulaient plus faire tourner les usines, ils augmentaient simplement leurs revendications après chaque pas en arrière de la classe dominante et accroissaient leur pression là où elle ne voulait pas reculer: contre la militarisation des entreprises, la loi martiale et les arrestations massives de la Savak. Derrière la volonté de liquider le Shah, symbole de la domination capitaliste, s'élevaient un ensemble de revendications concernant les salaires, les logements, la diminution du temps de travail, l'approvisionnement gratuit en produits de première nécessité, la fin de la répression, la libération des prisonniers politiques,...

     Pour endiguer le mécontentement et la révolte qui menaçaient de se transformer en véritable guerre civile, la bourgeoisie a eu recours à une "solution" mainte fois proposée et qui ne pouvait qu'échouer, un cabinet civil sans suppression de la monarchie ("le Shah doit régner sans gouverner"), chargé d'effectuer une reculade modérée, pour gagner du temps et à l'abri duquel la classe capitaliste aurait pu se réorganiser et passer à l'offensive. C'est dans ce but que Baktiar, détaché du Front national (opposition libérale) fut désigné comme premier ministre.

     Mais la classe ouvrière ne pouvait se satisfaire d'une telle mascarade. Après chaque vague de répression, elle ressortait plus déterminée et plus radicale. Déjà, elle se posait le problème de la création et de la centralisation de ses organes de lutte, comme les ouvriers du pétrole du Sud, qui avaient créé leur comité central de grève, et ceux du centre industriel de Alborz où a été créé un comité central de grève regroupant les différentes usines.

     L'heure de la révolte armée avait sonné. Elle venait confirmer cette leçon précieuse aux prolétaires révolutionnaires: dans tout bouleversement social en profondeur, l'armée, aussi moderne et perfectionnée qu'elle soit, ne résiste pas 24 heures aux coups du mouvement de masse. L'armée iranienne, sur le papier l'une des plus fortes du monde, édifiée à grands frais par l'impérialisme occidental et disposant d'un matériel que même l'armée américaine n'utilise pas encore, n'a pas su contrer l'insurrection et s'est littéralement décomposée sous l'effet de ses propres contradictions. Pour disposer d'une armée aussi puissante, l'Etat iranien avait été contraint de soumettre toute la population à la conscription nationale, au service militaire obligatoire (1), de telle sorte qu'il n'y avait finalement qu'une poignée de mercenaires pour défendre l'ordre établi. Les "exploités sous l'uniforme" fraternisaient dans la rue avec les insurgés, démontrant qu'aucun Etat n'est à l'abri d'une insurrection et à plus forte raison, demain, d'une révolution prolétarienne qui s'assignera pour but la destruction de l'Etat bourgeois.

     Alors que les soldats déserteurs apprenaient dans la rue le maniement des armes aux civils, que les émeutiers pillaient les usines d'armement, incendiaient les commissariats et les bâtiments publics, la bourgeoisie, qui n'avait pas su briser le mouvement par l'usage massif de la terreur, n'eut plus d'autre solution que de se ranger derrière Khomeiny. Les partisans de ce dernier courraient depuis longtemps déjà après le mouvement ouvrier pour tenter d'en prendre la direction, la perdant à chaque pas en avant de la lutte, la récupérant aussitôt que les ouvriers hésitaient devant un pas supplémentaire.

LE ROLE CONTRE‑REVOLUTIONNAIRE DU CLERGE CHIITE

     Les ouvriers s'étaient soulevés contre l'Etat: les Khomeinistes n'eurent de cesse de dissocier le Shah de l'Etat, pour abattre l'un et préserver la totalité de l'autre. Le radicalisme du clergé provenait de son intérêt direct à la chute des Pahlavi. Ces derniers avaient confisqué les terres des religieux lors d'une "réforme agraire" et exerçaient une pression insoutenable sur le Bazar (qui finançait la campagne de Khomeiny et s'était distingué notamment par la réouverture des magasins en signe d'opposition à la grève du pétrole). Pour s'assurer un certain contrôle sur les ouvriers, la hiérarchie chiite avait habilement exploité l'inviolabilité des mosquées, seuls lieux utilisables pour les réunions et l'organisation sous le règne du Shah. Le clergé profitait également de l'effacement relatif de la "gauche" traditionnelle (dont le PC iranien), fort compromise dans la collaboration avec la monarchie (3).

     Bien avant l'insurrection, on a donc pu voir des bourgeois aux couleurs de l'Islam, proclamer la "légitimité" d'une partie des grèves et des émeutes, dénoncer sévèrement les crimes de la Savak, multiplier les déclarations ronflantes sur la nécessité de "profondes réformes" et même d'une "révolution en Iran", criant "mort au Shah!" dans le but de cantonner les mouvements sociaux au seul aspect de l'élimination d'une clique. Du point de vue des intérêts capitalistes généraux, les ayatollahs jouaient un rôle d'amortisseur, se mêlant aux luttes prolétariennes afin d'en renforcer les faiblesses et d'en limiter les points forts. A travers eux, la bourgeoisie essayait de prendre appui sur certaines formules maladroites ou réactionnaires inscrites sur les drapeaux du prolétariat, pour transformer en objectifs de la lutte les illusions sur la "république islamique", la démocratie, la "libération nationale", etc. ...,et faire abandonner aux prolétaires les revendications clairement tournées contre le capital.

     La résistance des ouvriers aux "milices khomeinistes" (dont ils réclament aujourd'hui l'abolition comme hier celle de la Savak) allait montrer que la portée matérielle du mouvement dépassait de loin le niveau de sa "conscience". "Vous ne concevez pas, disait Bazargan, à quelle fantastique pression populaire nous sommes soumis, tous sans exception. La fièvre révolutionnaire n'est pas tombée depuis la chute du Shah, bien au contraire. La vague de fond qui a balayé le régime impérial poursuit sa course impétueuse et cherche à tout détruire sur son chemin" (Interview au Monde, 15/5/79).

     Ce n'est évidemment pas ce que souhaitait le tandem Khomeiny‑ Bazargan. "Les manifestations d'étudiants, les grèves ouvrières, les conflits armés en province, tout est bon pour nous empêcher de reconstruire l'Etat" affirmait le premier ministre (op. cit.). Les prisons continuent à se remplir, pas seulement d'anciens tortionnaires, mais de tous ceux qui "empêchent l'Etat et l'économie de fonctionner" (grévistes et émeutiers). La Savak n'a été officiellement supprimée que pour faire place à la nouvelle: "comités Khomeiny" et "Gardiens de la révolution" se chargent de la répression et des massacres avec autant de zèle que leurs prédécesseurs. Près de quatre millions de chômeurs qui croupissent dans les bidonvilles, des salaires de misère, l'expulsion des travailleurs immigrés (4), la répression qui continue, telle est la réalité de la "république islamique" pour le prolétariat.

     Si la bourgeoisie a repris l'initiative dans le rapport de force entre les classes, les ouvriers n'en persistent pas moins à afficher une volonté de poursuivre le combat (pour les mêmes revendications puisque rien n'a été obtenu). Le gouvernement n'est toujours pas parvenu à réaliser pleinement ses deux objectifs principaux: la reprise du travail et la restitution des armes. Le meilleur témoignage nous en est fourni par Bazargan lui‑même. Vers la fin du mois de mai, il menaçait les ouvriers grévistes de "punitions révolutionnaires" s'ils persistaient "dans la voie d'un militantisme qui ne sert que les ennemis de l'Iran". Selon lui, "la cassure constatée dans l'activité des entreprises et des industries était devenue intolérable". Multipliant ses "appels aux travailleurs de ne pas s'occuper des affaires de l'Etat", il ajoutait pour conclure: "de sévères punitions pourraient être infligées à tous les travailleurs qui empêchent la reprise d'une production normale (...). Une telle interférence des travailleurs nous apparaît être contre‑révolutionnaire et contraire à l'intérêt national. De telles provocations ne seront plus tolérées, ni par le gouvernement, ni par le peuple" (cité par Le Soir du 22/5/79).

     Lorsqu'ils étaient eux‑mêmes écartés du pouvoir central, les bourgeois libéraux et les religieux chiites prêchaient au prolétariat l'union et la réconciliation; en d'autres termes, ils s'efforçaient d'enrôler les ouvriers dans une alliance où la phrase démocratique et le "paradis islamique" servaient de paravent à leurs intérêts particuliers et où défense était faite, pour ne pas troubler "l'unité du peuple", de mettre en avant les intérêts précis du prolétariat. Ils ne font que poursuivre aujourd'hui sur la même lancée: "il faut que toutes les classes, quelle que soit leur dénomination, continuent leurs activités sous l'étendard de l'Islam. Tout acte dirigé contre lui sera considéré comme une révolte contre la révolution islamique". (Khomeiny, Le Monde du 21/2/79).

     Parmi les "actes de révolte dont le châtiment est clairement prévu dans la Constitution" (op. cit.), figurent en bonne place les revendications "excessives" des travailleurs qui, selon Bazargan, "ayant fait la révolution, estiment avoir maintenant tous les droits sans prendre en considération la situation économique du pays. Ce qui importe à présent, c'est de produire pour combler le déficit causé par les longs mois de grève. En dépit de la situation dramatique, les ouvriers, bien qu'ayant touché en grande partie leur salaire au cours des mois de grève, réclament maintenant des gratifications équivalent à deux ou trois mois de leur traitement" (Le Monde du 16/3/ 79).

     Ces déclarations mettent clairement en évidence le profond fossé qui sépare le gouvernement Khomeiny-Bazargan et les ouvriers, à l'image de celui qui se creuse chaque jour davantage entre la bourgeoisie et le prolétariat du monde entier.

LE FRONT UNI DU CAPITAL EN ACTION

     Pour briser la combativité ouvrière, la classe dominante unit ses forces et tente de mettre un terme au chaos actuel. Toutes les fractions s'entendent à saboter les luttes, présentant des divergences minimes qui passent à l'arrière‑plan (5). Si une fraction dite radicale se propose "d'approfondir la révolution", et si l'autre estime que "la révolution a été assez loin", toutes travaillent à une réorganisation de l'Etat sur des bases économiques stabilisées. Une confrontation générale entre les tendances de la bourgeoisie est, de leur propre aveu, un "risque de radicaliser davantage des couches sociales exaspérées par la stérilité d'une révolution qu'elles avaient sans doute trop idéalisée" (Le Monde du 17/6/79).

     Les diverses fractions bourgeoises se complètent pour tenter de bâillonner le prolétariat par des revendications telles l'autonomie pour les "minorités ethniques", un élargissement de la démocratie à tous les niveaux et une intervention plus directe et plus importante des appareils centraux de l'Etat dans l'économie. Cet aspect de l'encadrement est complété par l'autre, dont la bourgeoisie ne peut se passer: la "terreur blanche", le plomb, la mitraille et les prisons pour les exploités.

     S'il nous est impossible aujourd'hui de cerner, avec le peu d'informations que la presse capitaliste laisse filtrer (et son intérêt à ne présenter que les expressions et partis bourgeois se greffant sur le mouvement ouvrier), les groupes et actions de classe qui existent en Iran, les mesures mêmes que doit prendre la bourgeoisie démontrent que la lutte n'est pas terminée: proclamation de l'état d'urgence dans le Khouzistan pour faire face à des manifestants qui "ont mis le feu à la préfecture de police, à la fabrique gouvernementale de tabac et au bâtiment des PTT" (Le Monde, 31/5/79); appel à la "protection de l'armée pour garantir la sécurité de la plus grande raffinerie du monde" (Le Monde, 5/6/79); etc. (6)

     Un nouveau bond en avant de la lutte de classe ou l'émergence d'un Ordre contre‑révolutionnaire: tel est l'enjeu actuel des combats en Iran. La classe ouvrière a déstabilisé un des pions majeurs de la chaîne impérialiste mondiale, l'enfonçant un peu plus dans le marasme de la crise. Il lui appartient maintenant d'empêcher que la bourgeoisie ne retrouve les ressources nécessaires pour colmater la brèche ouverte dans son système de domination. Ce rapport de force à nouveau en sa faveur, la classe ouvrière ne l'obtiendra qu'à la condition d'une lutte impitoyable contre tous ceux qui voient dans la soi‑disant révolution islamique un quelconque aspect "progressif" et y apportent un quelconque soutien, aussi "critique" soit‑il. Les prolétaires en Iran devront tirer une des leçons fondamentales de l'histoire entière du mouvement ouvrier: toute alliance "tactique" avec des fractions bourgeoises, toute confiance et illusion dans leurs proclamations pleines de promesses ne pourra jamais que se retourner contre le prolétariat; la première volonté des partis "progressistes" portés au gouvernement a toujours été d'écraser dans un bain de sang les prolétaires qui avaient cru en leurs discours mirifiques (cf. l'anéantissement de la Commune de Berlin en 1919), ou de préparer la voie à d'autres bourreaux (cf. Allende au Chili).

     Quelle que soit l'évolution des affrontements de classe en Iran, la lutte héroïque du prolétariat iranien aura servi d'exemple aux prolétaires de tous les pays, dans leur combat identique et commun contre la barbarie capitaliste et les multiples oripeaux qui servent à la cacher.

Notes:

(1) "Forte de 400.000 hommes, auxquels il faut ajouter une garde impériale et une gendarmerie réunissant environ 74.000 hommes, l'armée iranienne est fondée sur le principe d'un service militaire de deux ans qui lui assure l'essentiel de ses effectifs. L'outil militaire iranien est puissant, mais étroitement contrôlé par une police militaire composée de professionnels" (Le Monde, 13/2/79).

(2) "Au cours de ces deux journées dramatiques et décisives (NDR: de renversement du Shah), aucun des deux pouvoirs ‑ l'armée et le mouvement religieux dirigé par l'ayatollah Khomeiny ‑ ne maîtrisait la situation" (Le Monde, 13/2/79).

(3) Le Parti communiste pro‑Moscou (Parti Tudeh) calquait fidèlement sa politique sur celle du Kremlin, ce dernier n'hésitant pas à proposer des accords directs à la monarchie. Lorsque la lutte de masse prit son essor en 1977, par exemple, même Carter dut faire quelques réserves envers le gouvernement du Shah, mais l'URSS invita celui‑ci à faire une tournée en Europe de l'Est!

(4) "Dans un premier temps, le gouvernement a décidé d'expulser les travailleurs étrangers: des manoeuvres et ouvriers non qualifiés, Pakistanais, Indiens, Afghans et autres, soit plusieurs centaines de milliers de personnes, devront avoir quitté le territoire le 21 avril" (Le Monde, 18/4/79).

(5) Les Moudjahidin du Peuple, par exemple, ont déclaré "qu'une alliance stratégique entre nous et la bourgeoisie libérale n'est pas à exclure". Quant au PC iranien, il soutient "toutes les positions positives" du régime Khomeiny‑Bazargan (cf. Le Monde du 16/5/79).

(6) Sous prétexte qu'y prolifèrent des mouvements "autonomistes", toute lutte de classe qui se développe à Khorramshar et Abadan est présentée comme un affrontement entre "Arabes" et "Persans". Mais la quasi‑totalité de la main‑d'oeuvre non qualifiée de l'industrie pétrolière est constituée par des "Arabes".


CE2.2 Iran: Les régimes se succèdent, l'oppression demeure