INTRODUCTION

     Le 23 mai s'est déroulée à Anvers une réunion‑débat sur le thème: "les syndicats et la lutte ouvrière autonome". Une cinquantaine de personnes, venues d'horizons différents et représentant parfois une tendance politique définie dans la classe ouvrière, y ont participé. Nous tenons par ce texte à souligner l'importance de telles rencontres, mais aussi à critiquer les principales faiblesses de celle du 23 mai. Nous voulons d'autre part apporter, sous forme d'une proposition concrète, notre contribution à la poursuite du travail qui a été entamé.

     La réunion du 23 mai traduisait une première tentative de surmonter l'absence de liaisons autres qu'embryonnaires entre travailleurs et militants se plaçant volontairement sur un terrain de classe. Le thème de la discussion contenait implicitement la question des formes et des méthodes de lutte ouvrière dans la période actuelle. C'est en fonction de ces deux caractéristiques: volonté d'action commune et volonté de clarification des problèmes de lutte quotidienne (sur un terrain explicitement classiste), que notre groupe lance un appel à une deuxième réunion (cf. la proposition présentée en annexe de ce texte). Les groupes et individus présents à Anvers revendiquaient chacun certaines nécessités de la lutte ouvrière; ils exprimaient souvent une fonction de classe parmi d'autres, mais l'orientation collective allait dans le sens d'une confrontation des expériences et des points de vue, afin d'enrichir le patrimoine commun et d'oeuvrer à la collaboration progressive des maigres forces dont nous disposons à l'heure présente dans notre combat contre le capitalisme.

A PROPOS DE LA RENCONTRE

     La difficulté principale de cette rencontre a été de parvenir à opposer, aux pratiques bourgeoises des syndicats, des perspectives concrètes de lutte et d'organisation. Durant une bonne partie de la soirée, nous avons échangé en détails de nombreuses narrations de luttes passées, souligné les multiples faits matérialisant le rôle contre‑révolutionnaire des syndicats actuels. Or, si cette mémoire des expériences passées est fondamentale, elle ne se situait dans cette réunion qu'antithétiquement à l'action des syndicats, sans parvenir à aucun moment à dégager des perspectives pour la lutte future, c'est‑à‑dire sans jamais parvenir à intégrer les expériences passées dans la pratique actuelle.

     De grosses confusions, caractéristiques du corporatisme (1), ont également entravé cette première rencontre. L'identification de la lutte des ouvriers des mines avec "la défense de la production charbonnière" a été justement combattue. La lutte ouvrière est en effet toujours, qu'elle en ait conscience ou non, la négation de toute production marchande, le rejet de l'esclavage salarié, même et surtout pour "sa" région, pour "son" patron. Notre intérêt ne concorde jamais avec celui du patron, fut‑il originaire du même village. Nous ne défendons jamais dans nos luttes "l'Usine" et l'exploitation de l'homme par l'homme. Notre seule solidarité passe par celle de nos frères de classe, au‑dessus des frontières nationales, des barrières linguistiques ou autres imposées par le capital.

     Nous avons également été confrontés à des réminiscences d'idéologie ouvriériste lorsqu'un participant à la réunion n'a pas daigné discuter avec une camarade sans avoir eu préalablement connaissance de son lieu de travail ou, à la limite, du groupe pour lequel elle s'exprimait. Ce type de réaction est produit d'un réflexe défensif face aux multiples manoeuvres gauchistes (les tentatives de "noyautage" de la LRT, AMADA ou autres PLS), mais ‑fossilisée et appliquée indifféremment à tout "groupe politique"‑, elle rejoint le mythe stalinien de "l'Ouvrier", colosse à casquette et de préférence les mains pleines de cambouis. Cette position représente un danger important et permanent dans les assemblées ouvrières car elle peut servir, à tout moment, à étouffer les positions communistes qui ne sont pas forcément portées par des éléments travaillant à l'usine. Déjà dans le passé, l'ouvriérisme a été habilement exploité par la bourgeoisie contre l'avant‑garde ouvrière. C'est en effet à l'aide des mêmes conceptions que la social‑démocratie a interdit la tribune des Conseils à Rosa Luxembourg "parce qu'elle n'était pas ouvrière", mais a permis à "l'ouvrier" Noske, chien sanglant de son propre aveu, organisateur du massacre de la Commune de Berlin en 1919, de s'exprimer.

     L'ouvriérisme introduit une séparation entre les "ouvriers" et les "communistes", considérés non pas en fonction des positions et des intérêts prolétariens qu'ils défendent, mais de manière sociologique et statique, en fonction de la place individuelle qu'ils occupent dans les rapports de production. C'est la même séparation contre‑révolutionnaire qui fut introduite par la social‑démocratie entre "lutte économique" et "lutte politique", alors que Marx affirmait très clairement: "toute lutte de classe est une lutte politique". Il est d'ailleurs significatif de constater à quel point cette déviation ouvriériste a un poids sur le "milieu" révolutionnaire. Peu de réactions se sont élevées pour dénoncer ce prétexte fallacieux à l'exclusion de communistes de la discussion. Il est tellement plus facile de flatter les "ouvriers authentiques", de mettre en exergue, non pas leurs positions, mais leur caractéristique corporative; de rigoler à n'importe quelle stupidité pourvu qu'elle émane d'un "vrai prolétaire" au lieu de critiquer toutes les déviations bourgeoises, les faiblesses de la lutte, le localisme et autres particularismes.

     Ce même danger corporatiste apparaît chaque fois qu'il est question de défendre, non les intérêts généraux du mouvement prolétarien (le seul vrai résultat de la lutte étant l'union grandissante des travailleurs), mais sa sec­te, sa "spécificité", son "parti distinct", sa petite division, etc. Que cela soit l'identification de la lutte des mineurs à "la défense du charbon comme source énergétique" ou la fétichisation d'une des formes de la lutte ouvri­ère, sa propre forme "parti" en‑dehors de laquelle rien n'existe (le PCI) ou la forme "groupe de propagande" du CCI (2), tous ces groupes ont des tendan­ces, non à développer l'autonomie ouvrière, mais à réduire chacune de ses expressions à une fonction parcellaire.

     Au lieu de lutter pour que chaque expression prolétarienne, chaque groupe ouvrier, quel que soit son nom et son histoire, tende à assumer toutes les tâ­ches imposées par la lutte, en dépassant ses particularismes et en synthétisant les expériences variées du mouvement, ils limitent volontairement (par définition et par "principe particulier") la tâche des groupes surgis de la lutte (les figeant en groupes "locaux", en organismes "para‑syndicaux" ou en "cercles de discussion"...). Le CCI, par exemple, pour défendre "sa particularité", sa vision qu'il a des "groupes politiques", veut se différencier des autres associations prolétariennes en n'assumant aucune tâche organisative dans les luttes, réservant celles‑ci aux seuls "comités de grève". Or, toute pratique communiste vise au contraire à fusionner tous les élans de la lutte, en les fondant dans une action donnant leurs véritables proportions aux différents besoins de la lutte prolétarienne et les prenant tous en charge. Cette action centralisée et centralisatrice est elle‑même inséparable d'une participation à la constitution, même embryonnaire, d'un véritable front de classe, unifiant les diverses poussées des groupes prolétariens luttant effectivement contre le capital.

APPEL AUX OUVRIERS EN LUTTE

     Camarades, nous tous avons la tâche de préparer, dès aujourd'hui, les conditions nécessaires à la poursuite et au renforcement de nos luttes futures, indissociables de celles du prolétariat tout entier. C'est à nous qu'incombe la responsabilité de forger des liens directs et permanents entre ouvriers de différentes usines, travailleurs précaires, chômeurs, etc.; afin que circulent réellement les informations sur les problèmes rencontrés, sur les luttes en cours ou à venir; afin que s'organisent une réelle solidarité et une véritable unité de classe dans l'affrontement contre la bourgeoisie, auquel sont contraintes des masses grandissantes de prolétaires.

     La coordination des ouvriers en lutte est une condition nécessaire pour que puisse se constituer l'outil indispensable à la centralisation de nos forces et pour que nous puissions opposer, au front unique des patrons, des syndicats et de l'Etat, notre propre front unique prolétarien. Nous appelons donc à constituer une association explicitement ouverte, visant à mobiliser et à organiser en son sein tous les ouvriers se situant sur le terrain, nettement délimité, de la défense des intérêts de la classe ouvrière et des moyens de sa lutte.

     Le chemin à parcourir est encore long, mais c'est maintenant que nous devons commencer à nous unir dans une défense et une riposte commune face à la bourgeoisie et à ses attaques de plus en plus féroces. Une coordination ouverte à tous les ouvriers en lutte, indépendamment de leurs convictions sur la marche à suivre dans tout le processus révolutionnaire, n'a rien à voir avec l'idée opportuniste d'un "cartel" d'organisations politiques transigeant sur leur programme. Elle vise au contraire à répondre pratiquement aux nécessités présentes de la lutte, à obtenir une unité d'action des travailleurs avancés pour préparer le développement des combats futurs.

     Nous appelons donc tous les ouvriers et militants, ceux présents à la réunion du 23 mai (cf. "Comité d'initiative pour la lutte ouvrière autonome", P.B. 137 ‑ 2000 Antwerpen) comme ceux absents, mais en accord avec les bases de cette proposition, à se retrouver dans une seconde réunion afin de discuter du problème de mise sur pied d'une telle coordination des ouvriers en lutte.

     Souviens‑toi, camarade, que nous avions fait surgir de la féconde vague de luttes passées un Grand Comité Ouvrier (Groot Arbeiders Komitee), regroupant une dizaine de groupes et comités, d'Anvers à Liège, de Bruxelles au Limbourg! Si nous ne voulons pas toujours recommencer à zéro, il nous faut tirer le bilan de ces comités pour repartir des acquis politiques les plus élevés, des expériences ouvrières les plus riches.

     Si comme nous le croyons, c'est dans la pratique uniquement que se juge la justesse d'une politique, c'est avec une pratique commune dans la lutte de classe, même sur des objectifs partiels, que nous pourrons porter la discussion.

     Camarades, quels que soient vos accords et désaccords avec cet appel, nous vous demandons explicitement d'y répondre publiquement, face à notre classe. Depuis des décennies, nous savons que les communistes ne s'abaissent pas à dissimuler leurs opinions et leur projet.

     Hier, aujourd'hui, demain, notre seul but est de reprendre pratiquement le vieux cri de guerre de notre classe:

     "Prolétaires de tous les pays, UNISSEZ‑VOUS"

NOTES:

(1) Est corporatiste toute idéologie préconisant le regroupement des individus sur base des divisions imposées par le capitalisme.

(2) Pour ce qui est de la critique de ce groupe, nous renvoyons les camarades intéressés à notre brochure "Rupture avec le C.C.I". Un passage de cette brochure concerne la question des "groupes ouvriers" dont le C.C.I. prétend réduire la fonction à celle de "cercles de discussion" (cf. la "lettre ouverte aux dockers" dans Internationalisme n°15).

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CE2.1 Appel aux ouvriers en lutte