Dans chaque numéro de cette revue, nous placerons une rubrique: "mémoire ouvrière", qui vise à contribuer à la mémoire collective du prolétariat en produisant des textes historiques clarifiant des problèmes de la lutte actuelle. Nous republions ici un texte diffusé en septembre 1936 par la Ligue des Communistes Internationalistes (1).
Comme le montrait le texte précédent, la bourgeoisie se prépare une nouvelle fois à étendre mondialement la guerre impérialiste. A chaque apparition des préparatifs et du danger d’une guerre mondiale, les communistes ont la tâche de dénoncer les manœuvres de la bourgeoisie et d'appeler les prolétaires au défaitisme vis-à-vis de toutes les patries, en temps de paix armée comme en temps de conflit ouvert.
La situation présente offre des similitudes avec la situation préludant à la seconde guerre mondiale, ce qui explique la reproduction du document de la Ligue. A la différence du passé cependant, le présent offre plus de possibilités de lutte prolétarienne contre la marche vers la guerre. La seconde conflagration impérialiste faisait suite à tout un processus contre- révolu­tionnaire entamé avec la débâcle de la révolution en Allemagne 1918- 1919, puis la destruction des germes de l'Etat ouvrier mondial mis en place par l'insurrection prolétarienne d'Octobre 1917.
Aujourd'hui, rien de tel ne s'est encore produit. Le prolétariat conserve d’énormes potentialités de luttes. Il est encore capable de juger avec sang- froid et ne se trouve pas sous la psychose de guerre. Mais pour que ces potentialités deviennent forces effectives, pour que les prolétaires soient assez forts et renversent la bourgeoisie avant que celle-ci ne les détruise, il faut que les ouvriers, partout, refusent toute solidarité avec leur propre bourgeoisie et radicalisent leurs combats de classe.
L'expérience enseigne que la raison n’est rien tant qu’elle n'est pas une force !

(1) La Ligue des Communistes Internationalistes (dite groupe Hennaut) s'est constituée en 1951 et provient en droite ligne de l'opposition interne au Parti Communiste de Belgique dort les chefs de file étaient War Van Overs­traeten et A. Hennaut (fondateurs du PCB version "gauchiste" autour du journal "l'Ouvrier Communiste", avant que n'intervienne la fusion liquidatrice avec la gauche du POB). La Ligue des Communistes Internationalistes s'est ensuite nettement distanciée de l'Opposition trotskyste pour rejoindre progressivement les thèses de la Gauche Communiste Internationale (regroupée autour de la Gauche dite "italienne'' en exil).

LE PROLETARIAT ET LA GUERRE
La guerre impérialiste ou des millions de vie humaines sont sacrifiées aux intérêts des classes dirigeantes, tout comme l'exploitation capitaliste même, où les masses se trouvent pressurées au profit d'une minorité de la so­ciété resteraient à jamais des énigmes si on ne s'appliquait à en démêler le procès compliqué de leur formation avec son enchevêtrement extraordinaire de causes et d'éléments contradictoires. La propagande purement anti- militariste repose en grande partie sur la conviction qu'ont leurs auteurs, que les masses se refuseront, à participer à de nouvelles tueries dès qu'elles auront acquis la certitude que leurs sacrifices, loin de servir la cause du progrès social ne doivent permettre au capitalisme que de se survivre. Cette
propagande comme la propagande de l'anarchisme, fait appel à la raison pour venir à bout de la guerre. Mais l'histoire des hommes, qui est en même temps l'histoire de la lutte des classes, enseigne que la raison n'est rien tant qu'elle n'est pas
une force, et elle apprend aussi que la transformation de cette raison en
force ne peut pas s'opérer dans n’importe quelle circonstance.
Cependant, en dépit de sa naïveté on comprend l'attrait que doit exercer sur certains cet appel à la raison humaine comme moyen d'éviter la guerre. Puisque les gouvernants s'apprêtent à jeter au profit d'une minorité des armées de millions d'hommes les uns contre les autres pourquoi ne serait-il pas possible d'obtenir de ces masses menacées qu'elles prononcent l'irrésistible "non", au moment ou le capitalisme lancera son signal fatidique. C'est ainsi à peu près que jadis on se représentait, dans certains milieux anarchistes, la grève générale, moyen de lutte ultime qu'on tenait en réserve pour mettre fin au régime et qu'on mettrait en action lorsque les masses auraient été suffisamment gagnées à l'idée de son emploi. Il n'entre nullement dans nos intentions de vouloir semer le doute quant à la possibilité pour la classe ou­vrière de marquer sa protestation contre la guerre au moment où celle-ci est déclarée et de dire, dès maintenant, que les résolutions votées par les orga­nisations syndicales sur la grève générale comme moyen de combattre la guerre sont inapplicables (2): Nous croyons au contraire, qu'au moment fatal ou le chauvinisme atteint son paroxysme, le moindre signe d'internationalisme prolétarien, le moindre geste par lequel le prolétariat se désolidarise du capi­talisme peut acquérir une signification énorme. Mais autre chose est de leur attribuer une efficacité qu'ils ne possèdent malheureusement pas.
Le défaut du raisonnement qui consiste à s'en remettre à la levée générale, des boucliers lorsque le capitalisme aura donné le signal, c'est qu'il n’y aura pas de "signal". Ah bien sûr, si dans tous les pays les gouvernants fai­saient également preuve ouvertement de leur ardeur belliqueuse, s'ils étalaient brutalement leurs buts de guerre, si unanimement ils repoussaient les propositions de conciliations qui ne manqueront pas de surgir, alors pour sûr les yeux de la classe ouvrière s'ouvriraient et il ne faudrait pas vingt- qua­tre heures pour que soient balayés des dirigeants qui poussent si cyniquement à la guerre. Mais la réalité est toute autre. Le signal de la guerre n'appa­raît pas comme un moment unique, choisi de commun accord par les dirigeants de Londres, Paris, Berlin, Rome et Moscou. Toutes les puissances ne se montreront pas intraitables. Au contraire, alors que les unes repousseront ou feront échouer toute intervention médiatrice, les unes s'y accrochent délibérément. Une première division sera établie dans l’esprit des masses. Elles distingueront les gouvernements pacifiques des gouvernements belliqueux, comme déjà maintenant les masses font, à tort, une distinction entre gouvernements démocratiques et soviétiques et gouvernements fascistes. Les mesures de guerre n'apparaîtront pas aux masses comme dictées par une même tendance au capitalisme, par une même prétention de toutes les bourgeoisies à l'hégémonie dans le monde, mais elles leur apparaîtront pour certaines comme des mesures de légitime défense.
Les nations démocratiques apparaîtront comme des pays pacifiques qui veulent maintenir une paix tant intérieure qu'extérieure, mais dont le pacifisme est menacé par l'insatiable appétit des gouvernements fascistes. Dans les pays à gouvernements fascistes, la guerre sera présentée comme une mesure d'auto- défense contre l'égoïsme des pays mieux lotis au point de vue économique et qui ne veulent pas que d'autres nations aient également leur place au soleil.
Il faudrait aux masses ouvrières, pour qu'elles repoussent, au moment ou la "patrie" est en danger, toute solidarité avec la bourgeoisie nationale, une conscience de classe extraordinaire, une sûreté de jugement peu commune est un esprit de décision très grand. Dans de telles conditions seulement, le "non" de la classe ouvrière pourrait sonner le glas du capitalisme. Il est possible que dans de pareilles circonstances le capitalisme dans un dernier sursaut tenterait son salut en précipitant sa course à la guerre dans l'espoir d'exterminer la classe ouvrière, mais cette ultime tentative serait vite ré­primée. Car, ne l'oublions pas, le capitalisme n'a d'autre moyen que la guerre pour régler les rapports entre les différentes parties économiques du monde.
"La guerre n'est que la continuation de la politique du capitalisme, mais par d'autres moyens". Les masses ouvrières ne suivraient pas le capitalisme dans la guerre, si elles avaient la force de s'élever au dessus du capitalisme. En défendant leur "patrie" les travailleurs croient défendre leurs inté­rêts ou en tous cas ils croient se prémunir contre le pire. Il importe donc pour le capitalisme de se rallier les masses ouvrières dans la mesure où el­les ne peuvent pas être ralliées elles doivent être déroutées de façon à ce qu'elles ne puissent opposer à la guerre une politique cohérente. C'est à cela que nous assistons maintenant. Ici aussi il ne faudrait pas prétendre que la bourgeoisie agit selon un plan préétabli, cependant tous les actes qu'elle pose doivent concourir à égarer le prolétariat. La classe capitaliste, classe dominante, ne peu concevoir que l'équilibre du monde puisse être as­suré autrement qu'au travers de la défense et qui dit défense dit extension, affermissement, des états capitalistes, des "patries" tout comme dans le do­maine social, elle ne peut concevoir que des hommes puissent vivre et travailler en société autrement que divisés en classe dont l'une est assujettie à l’autre. Toute tentative de créer un ordre social qui reposerait sur des ba­ses différentes apparaît à la bourgeoisie comme un saut dans l'inconnu, un saut vers un état caractérisé par l'absence d'ordre, un chaos. Et cela, la bourgeoisie le croit sincèrement, donc férocement.
C'est ce qui rend la politique de la bourgeoisie d'autant plus dangereu­se car elle permet d'éveiller les sentiments les plus divers et les plus contradictoires et de trouver des échos correspondants dans les masses ouvrières en vue de la conquête desquelles sa politique est dirigée. Le capitalisme réalise en ce moment cette gageure de mobiliser à la fois pour sa politique de guerre la petite bourgeoisie et les intellectuels devant lesquels elle agite les idées de la patrie, de l'ordre, de la propriété, de la famille, de la race, alors qu'elle mobilise sur ce même plan les masses ouvrières à l'aide de la phrase pacifiste et d'un vague progrès social dont la démocratie bourgeoise serait la dispensatrice.
C'est la tâche de la classe ouvrière de percer le mensonge de toute cette phraséologie. Les événements démontrent chaque jour davantage à quel point
la société capitaliste est grosse de ferments de guerre. Les journaux nous li­vrent constamment de nouvelles indications sur les dépenses militaires mons­trueusement accrues. Les grandes puissances procèdent actuellement toutes un prolongement du temps du service militaire. Dans le domaine de la diploma­tie, des grandes manœuvres s'ébauchent. La plus considérable a certes été l'accord entre l'Allemagne et l'Italie en ce qui concerne le régime de l'Eu­rope Centrale. On ne peut nier que d'innombrables circonstances poussent ces deux capitalismes à se prêter mutuellement appui.
Les événements espagnols ont révélé à quel point les antagonismes impérialistes ont mûri. Le capitalisme, en Espagne, est pour le moment trop affai­bli que pour pouvoir se passer de la tutelle étrangère. Le ravitaillement en armes des deux camps qui s'affrontent dans la guerre civile (3) se fait cer­tainement. La proposition française de non- ingérence dans les affaires d'Espagne ne tend certainement pas tant à priver complètement ces deux camps d'ar­mes, mais d'assurer un contrôle international efficace de cet armement. N'a-­t-on pas parlé de laisser à une conférence d'ambassadeurs ou à un organisme de ce genre le soin de contrôler le plan de neutralité français. Cela montre comment l'équilibre européen peut être détruit par la déficience actuelle du capitalisme espagnol. Si les positions contrôlées jusque maintenant par ce dernier tombaient sous le contrôle d'une autre puissance européenne ou d'un bloc de puissances, l'équilibre européen actuel en serait rompu au détriment des autres puissances ou du bloc rival.
A ces considérations, on voit quel poids il faut accorder aux déclara­tions des partis des Fronts populaires français et de son succédané belge lorsqu'ils affirment que leur sympathie pour la "république espagnole" leur est dictée par leur souci de voir triompher le socialisme. Les journaux so­cialistes, mais surtout communistes, ont parfois des accès de sincérité qui en disent long sur les véritables buts de leur politique. L'"Humanité" se préoccupe surtout de l'ombre de la croix gammée qui plane sur la Méditerra­née. "Les communistes français ne se gênent pas pour s'expliquer plus claire­ment au sujet de leurs craintes. Ils se préoccupent des relations entre la France et ses colonies qui se trouveraient directement menacées au cas où s'instaurerait en Espagne un gouvernement s'appuyant sur l'aide de Berlin et de Rome. La France se trouverait, de ce fait, menacée sur trois de ses fron­tières au lieu de deux". Ce sont ces craintes qui, probablement, ont amené le Parti Communiste français à substituer à sa propagande en faveur du "Front Populaire" celle en faveur d'un "Front français".
Le mors au dent patriotard des communistes français a trouvé une corres­pondance dans l'orgie criminelle des dirigeants de Moscou. On se perd en con­jecture sur les réels mobiles de la comédie judiciaire que le gouvernement des Soviets vient de mettre en scène et qui aboutit à l'assassinat légal de seize parmi les dirigeants de la Révolution d'Octobre de 1917 et l'arresta­tion par centaines et par milliers d'oppositionnels au régime. Il doit, cer­tes, y avoir des causes internes qui ne peuvent se trouver que dans la sour­de opposition que ne peuvent manquer de faire ceux qui sont les véritables victimes du régime d'esclavage soviétique : les ouvriers. Mais l'accent par­ticulier qu'a mis l'accusation à établir une liaison étroite entre les oppo­sitionnels de Russie et la Gestapo allemande fait supposer qu'en l'occurrence il s'agissait aussi et surtout d'une préparation du prolétariat russe à la prochaine guerre impérialiste. Hitler et Staline trouvent donc, en dépit des cris des staliniens de partout, le moyen de s'épauler. A l'abri d'une campagne radiophonique et de presse inouïe contre le communisme, Hitler décrète le service militaire de deux ans. Par contre Staline grossira la menace fasciste pour épurer une nouvelle fois son appareil gouvernemental et pour ren­forcer la terreur contre la classe ouvrière.
Tout concourt donc, en ce moment, pour préparer le prolétariat à la guerre. Rien n'y manquera, pas même les visites de courtoisie que se rendent les dirigeants responsables d'impérialismes rivaux. Ni les grands "rassemblements pour la paix". A ce propos, il appartient, une fois de plus, aux dirigeants des partis soi- disant communistes de décrocher la palme de l'ignominie. Le député Jacquemotte, jusqu’au-boutiste de la dernière et de la prochaine guerre écrit : "La guerre n'est pas inévitable. A vous (au prolétariat) de l'empê­cher". L'histoire des dix dernières années montre les partis communistes au service de la bourgeoisie, aidant cette dernière à maîtriser les mouvements de la classe ouvrière. Les Jacquemotte et consorts préconisent la lutte con­tre la guerre sous la houlette de la Société des Nations, en compagnie de généraux, d'évêques et de ministres de rois et de républiques bourgeoises. Nous ne croyons pas que les "rassemblements pour la paix" ni les tentatives de "réforme de la Société des Nations" puissent correspondre à des possibilités effectives d'établir une nouvelle trêve entre les impérialismes rivaux. Nous pensons que les antagonismes sont trop aigus, la préparation matérielle à la guerre trop avancée. Mais même si cette possibilité existait, il appartien­drait encore au prolétariat de refuser de s'y associer. L'inviolabilité des traités sur lesquels les faux apôtres de la Paix veulent asseoir leurs nou­velles tentatives de pacification n'est, en réalité, que l'appui donné à un impérialisme contre l'autre.
Il y a, dans le monde, deux grands courants qui, brandissent parallèlement le courant vers la guerre mondiale au profit des exploiteurs, et le courant vers la révolution socialiste dont nous avons assisté à l'occasion des grèves en France et en Belgique et maintenant au travers des événements d'Espagne à ses premières manifestations. Nous ne savon s lequel des deux arrivera le premier au but. Mais même si, par malheur, la guerre impérialiste devait parvenir à mettre arrêt au cours vers la révolution socia­le, il ne s'agirait pas d'une éclipse définitive. Le courant révolutionnaire reprendrait avec plus de force encore. Pour qu'il en soit ainsi, il faut que les prolétaires, partout, refusent toute solidarité avec leur propre bourgeoisie. Et maintenant surtout! La vraie lutte contre la guerre ne se jouera pas au moment où les chancelleries câbleront leurs sinistres ultimatum. Elle se joue maintenant alors que le prolétariat est encore capable de juger avec sang- froid, qu'il ne se trouve pas encore sous la psychose de guerre, produit que le capitalisme est capable de produire sur une grande échelle au même titre que ses armements, ses explosifs et ses gaz. C'est maintenant que le sort du prolétariat se joue. Et il tient dans ces mots : pas de solidarité avec le capitalisme, fauteur des guerres d'hier, organisateur des guerres de demain, bourreau éternel des travailleurs. Contre la bourgeoisie et contre tous ses agents dans lés rangs du prolétariat!
A.H.
(2) La phrase est ambiguë, dans la mesure où "les résolutions votées par les
organisations syndicales sur la grève générale comme moyen de combattre la
guerre sont non seulement "inapplicables", mais représentent un moyen supplémentaire d'obscurcir la conscience des masses ouvrières. La Ligue croyait
encore à la possibilité d'expression prolétarienne au travers des syndicats,
ce que l'expérience démentait déjà à l'époque, depuis longtemps (nous soulignons).
(3) La Ligue caractérise à juste titre la guerre d'Espagne comme guerre impérialiste. Mais elle ne se départira jamais dans sa totalité de l'attribution d'une importance révolutionnaire à cette guerre, ce qui se reflète déjà dans la dénomination "guerre civile" à la place de guerre impérialiste. La Ligue scissionnera plus tard sur cette question. La majorité donnera un soutien critique à l'armée républicaine en prétendant que la guerre menée par elle é­tait impérialiste "dans sa forme", mais prolétarienne (guerre civile) "dans son contenu". La minorité défendra la seule position juste à l'époque, également formulée par Bilan (organe de la Fraction italienne de la Gauche Commu­niste Internationale): transformation de la guerre impérialiste d'Espagne en guerre civile pour le communisme; défaitisme révolutionnaire vis-à-vis des deux camps capitalistes (républicain et franquiste) en présence. (Nous soulignons).

 


CE1.5 Mémoire ouvrière: "Le prolétariat et la guerre", Ligue des communiste internationalistes, 1935