Depuis le début de l'année, il ne se passe pas une semaine en France qui ne soit marquée par des affrontements entre les secteurs décidés de la clas­se ouvrière et les forces répressives de l 'Etat. Les exemples en sont multi­ples : Longwy, Denain, Caen, Saint‑ Nazaire, Nantes, Rouen, Fos ‑sur‑ Mer, etc. Le choc de rue le plus significatif s'est produit à Denain et à Longwy. Là où des dizaines de négociations "responsables" et de manifestations "symbo­liques". des syndicats n'avaient rien obtenu, la violence ouvrière, en quel­ques heures, a contraint la bourgeoisie à faire un pas en arrière. Il a suf­fi de batailles rangées avec les CRS.

A LA VIOLENCE DU CAPITAL, OPPOSONS LA VIOLENCE OUVRIERE.

 

A Longwy comme à Denain, les prolétaires ne se sont pas contentés de re­nouer avec l'action directe pour leur propre compte; ils ont aussi donné l ' exemple et un encouragement pour les luttes de toute la classe ouvrière. La violence est aujourd'hui un besoin immédiat de toute lutte qui veut marquer des points. Pour imposer ses objectifs (licenciements, etc.), la bourgeoisie a recours en permanence à l'agression sauvage contre les ouvriers (comme à Denain lors de l'attaque par la police d'un car de sidérurgistes). Le prolétariat n'a pas d'autre choix que l'autodéfense violente qui comporte aussi l'offen­sive. .

Depuis des dizaines d'années, le capital et son Etat s'efforcent de sus­citer l'idolâtrie de la "paix sociale" parmi les prolétaires. D'un coup, à Longwy et à Denain, ce tabou a volé en éclats : terminée la mystique des é­ternelles conciliations qui ne sont que le paravent d'une austérité par de­grés et non en bloc (mille piqûres d'épingles appliquées au même endroit tuent pourtant aussi sûrement qu'une estocade de sabre); terminée la pros­ternation devant les flics en tant que représentant d ' un Etat que l'on dit ".au - dessus des classes", mais qui se révèle chaque jour davantage comme l'arme exclusive de la bourgeoisie à l'encontre des intérêts ouvriers.

Une dure riposte a éclaté! Les ouvriers ont rendu coup pour coup et com­prenant que la meilleure défense c'est l'attaque, ils ont osé attaquer, en­traînant à leurs côtés une partie de la population, les chômeurs, les élèves des CET, les lycéens et tous les laissés‑pour‑compte de la société bourgeoise.

A la violence de l ' Etat capitaliste, pour la première fois depuis long­temps, les ouvriers ont répondu par leur propre violence. Quel exemple! Quel encouragement pour tous les exploités, matraqués, expulsés des entreprises ou de leurs logements; pour tous ceux, jeunes et immigrés, humiliés quotidi­ennement dans la rue, dans le métro ou dans les commissariats par les merce­naires de l'État!

Par représaille , les unions patronales ‑symboles de l'exploitation et de l 'oppression ‑ ont été mises à sac. Dans la nuit du 24 au 25 février à Longwy, par réaction contre l'évacuation par des policiers des ouvriers occupant le réémetteur TV où ils cherchaient à expliquer leur cause à leurs frères de classe, des ouvriers ont assiégé le commissariat, tandis que d'autres se por­taient aux abords de la ville pour empêcher l'arrivée des renforts de police.

La déflagration s'est reproduite à Denain, encore plus puissante. Equipés de boulons, de barres de fer, de bouteilles d'acide, de bonbonnes de camping­ - gaz (qui servaient de projectiles explosifs) et précédés d'un bulldozer, plu­sieurs milliers d'ouvriers sidérurgistes ont attaqué pendant des heures le commissariat de la ville. Devant les menaces d'émeute générale et pour "calmer les esprits" (en fait pour gagner du temps), la direction d ' Usinor a annoncé la suspension des mesures de licenciement durant le temps des négociations (ce recul est loin d'être décisif et la bourgeoisie veut s'en servir pour fai­re passer les licenciements en douceur : Usinor a décidé de supprimer 5000 em­plois sur 7000 à Denain, 5500 sur 10000 à Longwy).

La profondeur de la riposte a surpris les ouvriers à peine moins que les bourgeois. La raison de la formidable réaction à l'agression policière, c'est justement sa brutalité et pas un plan prévu d'avance. Les syndicats ne sont plus parvenus à cacher cette évidence qu'il fallait opposer la force à la force, répondre aux CRS par la violence de classe, avec la plus grande détermina­tion et sans se laisser freiner par des considérations légalistes ou pacifis­tes.

Les ouvriers de Denain ont montré qu'il est possible de combattre la ré­pression étatique en répliquant sur le même terrain, par la concentration ma­ximale des forces et la sélection des objectifs. Cette leçon‑là, des milliers de prolétaires ont dû l'apprendre par coeur, après la nuit du 7 et 8 mars ,en sachant que leurs camarades de Denain ont élevé des barricades, bombardé les forces de l'ordre à l'aide de cocktails molotov (soi‑disant arme exclusive des "étudiants" et des "casseurs autonomes") et tiré avec des frondes et des fusils sur les CRS. Beaucoup ont sans doute songé à ce que disait un ouvrier de Denain vers la fin des affrontements : "on est trop conciliant. C'est le pot de terre contre le pot de fer".

La réplique violente et de masse face aux bandes armées du capital n'a rien de "désespéré", contrairement à ce qu'affirment la presse et les médias aux mains de la bourgeoisie. N'en déplaise à la "gauche" et aux "gauchistes", l'irruption de la violence ouvrière, même "minoritaire", indique une progres­sion qualitative des luttes de classe en France. La pacification sociale est en train de s'effriter. Quand des ouvriers s'organisent pour des assauts ponc­tuels et des opérations de "commandos", leurs actions ne sont pas "isolées", mais s'intègrent dans une lutte générale : elles la précèdent et la préparent, consolident son impact et sa puissance, ou contribuent à empêcher qu'une re­traite provisoire en un point ne suscite une complète démoralisation dans les rangs ouvriers. Elles indiquent les objectifs et le sens des combats que les prolétaires doivent mener pour repousser les attaques bourgeoises (les parti­sans de la violence "de masse" contre la violence minoritaire feraient bien d'y réfléchir).

Si les ouvriers ne veulent pas perdre la bataille, ils devront passer à des niveaux d'organisation et d'affrontement encore plus élevés que ceux qu' ils se sont déjà donnés en Lorraine. Cela ne se fera pas sans mal : les syn­dicats ne peuvent admettre un quelconque débordement. Comme le rapporte un délégué CFDT d ' Usinor ‑ Denain : "ce qu'on redoute maintenant, c'est que les gars s'organisent entre eux et montent des coups sans nous avertir, parce qu'ils sauraient qu'ils ne peuvent plus compter sur notre soutien" (Libération du 20 février). Cette crainte de se sentir débordés et surtout de voir les ouvriers s'organiser pratiquement, de manière autonome, rend compte du niveau de radicalisation des prolétaires de la sidérurgie.

Mais la lutte qui s'affirme de façon active ( il existe des formes passives de la lutte : non‑ participation aux grèves‑ bidons de 24 heures, aux cortèges pacifiques, désertion des sections syndicales ...) reste très partielle. Le développement de la lutte se heurte à plusieurs obstacles :

manque de liaisons directes entre les prolétaires avancés des différente. usines, villes, régions;

manque de regroupement de ces prolétaires (même dans un lieu donné), d'où le phénomène d'actions organisationnellement séparées les unes des autres;

manque de groupes prolétariens agissant réellement pour favoriser l'expression, le regroupement et la          coordination de la frange la plus combative;

‑ manque de perspectives alternatives aux manoeuvres de démobilisation et d ' endiguement des luttes pratiquement mises en oeuvre par les syndicats et l 'extrême‑gauche (trotskistes, maoïstes, anarchistes) suiviste à leur égard.

Le caractère souvent informel de la lutte nuit à son expansion : le mouvement doit s'étendre en même temps qu'il se radicalise. Il faudra dépasser le niveau actuel des combats pour leur poursuite et leur amplification; pour éviter l'essoufflement, la lassitude et le recul dans la résignation.

A LA CONTRE‑ORGANISATION SYNDICALE, OPPOSONS L'ORGANISATION DU DÉBORDEMENT OUVRIER.

 

Si la France est aujourd'hui secouée par une flambée de grèves, souvent menées avec des formes de lutte radicales, il n'y a pas que la bourgeoisie ouvertement "de droite" pour s'en inquiéter. Les syndicats s'alarment que les choses aillent si loin et si vite. Pour caractériser cette situation, le mieux est encore de laisser parler la presse réactionnaire : "Cette 'émeute' venant après le règlement social de la restructuration de la sidérurgie et un léger recul du gouvernement sur le calendrier d'application des mesures ne laisse pas d'inquiéter les responsables syndicaux. En effet, il n'est pa possible de faire porter la responsabilité de ces violences à l ' extrême ‑ gauche ou à des autonomes fantômes. Il s'agit bien d'un sursaut des salariés qui, après avoir connu souvent plusieurs reconversions, se retrouvent aujourd'hui le dos au mur. Leurs réactions sont celles de 'desperados' que les syndicats ont bien du mal à encadrer. Depuis des semaines, les organisations professionnelles s'efforcent de canaliser le mécontentement, de contrôler les actions et d'éviter les affrontements violents. La nuit de Longwy illustre les difficultés qu'éprouvent les syndicats à maîtriser la situation" (Les Echos du 26 mars):

On ne saurait mieux présenter à la fois le rôle des syndicats et leur impuissance momentanée à le jouer. A Denain, les ouvriers qui attaquèrent le commissariat ont hué le maire PC, Porcu, qui lançait : "la lutte doit se passer dans les usines. Non à l'affrontement"! Personne n'a obéi au discours édifiant du responsable de la CGT d ' Usinor qui disait : "Bravo les gars, vous les avez fait reculer. Rentrons dans l'usine en chantant, c'est une victoire (Libération du 8 mars).

Les flics cégétistes, comme toute la bourgeoisie, croient insulter les prolétaires combatifs en les qualifiant d"'autonomes" et d"'éléments incon­trôlés". Les ouvriers qui s'indignent de ces accusations montrent ce qu'il reste de modération au prolétariat. Celui‑ci n'a certainement pas à se dé­fendre de ces qualificatifs, mais à reconnaître en eux la réalité qui est la sienne. En se développant, la lutte de classe ouvrière devient vraiment "au­tonome" et "incontrôlée" par le capital. Elle inscrit sur son drapeau : tout dans les organisations ouvrières, rien en‑dehors d'elles.

A Denain et à Longwy, les prolétaires ont commencé à faire leur cette vé­rité. Mais ils se sont sentis vainqueurs après les affrontements. Provisoire­ment maîtres de la rue, ils négligèrent de renforcer leur maîtrise. Aussitôt après sont apparus les graves inconvénients d'un manque de clarté sur les mé­thodes de lutte et de l'absence d'organisations de classe capables de mainte­nir la cohésion et d'assurer la continuité des combats. Ne pouvant rien con­trôler jusque là, les syndicats ont pu tout bloquer, et finalement faire ren­trer les ouvriers à l'usine.

Les difficultés pour les prolétaires à contrer le sabotage syndical se sont fortement révélées lors des manifestations régionales qui ont suivi,,. mais surtout lors de la "marche sur Paris" (la manifestation nationale du 23 mars organisée par la CGT). Tous les groupes d ' extrême ‑ gauche" ont vu dans cette marche une étape importante de la lutte, que la classe ouvrière aurait elle‑même imposée malgré les divisions syndicales. Cependant la journée du 23 mars, préparée à la  quasi ‑perfection par la CGT et soigneusement encadrée par un impressionnant service d'ordre a été exactement le contraire d'une journée de riposte ouvrière aux attaques du capital. La "marche sur Paris" a représenté le summum d'une entreprise d'apaisement et de démobilisation, de crétinisation idéologique à coups de slogans nationalistes, électoralistes, syndicalistes, culminant dans le martellement du répugnant : "unité d 'action avec la C GT".

Il revient le mérite à de petits groupes prolétariens souvent venus de Longwy et de Denain, et à de petits noyaux se revendiquant du mot d'ordre "autonomie et offensive ouvrières", d'avoir essayé de déborder le "SO‑CGT" pour transformer cette promenade pacifique en une manifestation réellement anti‑capitaliste. Les "autonomes" en particulier, qui ont fait les frais des descentes préventives de la police et qui avaient "préparé" les débordements (avec des illusions sur leur portée et une ligne politique trop floue), se sont heurtés violemment aux flics en uniforme et aux flics cachés, aux CRS et aux larbins pseudo ‑ ouvriers, qui collaboraient étroitement et aux yeux de tous ‑avec un cynisme invraisemblable pour anéantir toute velléité de révol­te parmi les manifestants.

Mais le 23 mars, les forces à opposer à la bourgeoisie étaient trop fai­bles. La classe dominante avait bien calculé son coup en noyant le secteur dur et peu contrôlable de Longwy et Denain dans les grands rassemblements "interprofessionnels", où le "bon sens" des bonzes syndicaux se fraie encore facilement un chemin. La "généralisation" démocratique de la lutte a donné les résultats souhaités par le capital en empêchant la généralisation réelle.

Le recours à l'intimidation fut largement utilisé pour isoler les avant­ gardes. Dès le départ de la manifestation, les CRS ont sciemment provoqué les "autonomes", afin que la CGT puisse les expulser et entonner ses sermons pacifistes. Il fallait faire peur aux ouvriers pour les gagner aux discours modérés, pour leur faire croire que la violence "fait le jeu de la réaction", pour obtenir le calme et la tranquillité, et faire admettre que si les défi­lés tournent à l'émeute, la classe ouvrière à tout à y perdre.

Ceux qui, à la "dissolution", s'engagèrent dans l'affrontement ‑après u­ne nouvelle provocation policière‑ ne parvinrent pas à surmonter les condi­tions négatives mises en place par la CGT. Les cordons syndicaux n'ont pu ê­tre rompus; les CRS et les gardes mobiles ont gardé une initiative insolente; enfin, pour couronner le tout, une bonne partie de l énergie au lieu de se concentrer sur les adversaires directs s'est gaspillée dans un commencement de pillage, dans le bris systématique des vitrines où les objectifs perdaient toute valeur parce qu'ils n'étaient plus sélectionnés.

Des flics en civil ont commencé à inciter au "cassage" sans discrimination, complétant le travail de sape de l'appareil cégétiste. Ce n'est un mystère ni pour la police ni pour les syndicats que la violence de classe chan­ge insensiblement de contenu quand elle perd son auto - direction et son auto­contrôle. La CGT avait déjà tiré les conclusions pratiques de ce constat en Lorraine. Quand elle ne parvenait plus à enrayer efficacement la violence des prolétaires, elle s'efforçait de la canaliser vers les minerais "étran­gers" pour protéger les commissariats tricolores. Une fois, lorsque les ou­vriers se sont attaqués aux chambres patronales, la CGT avait invité les patrons à déserter les lieux. Elle a pu prendre la direction des opéra­tions, en déclarant "couvrir" et appuyer l'action de mise à sac. Celle ‑ ci cessait d'être un moment de lutte : elle était désormais prévue, programmée et amortie par toute la bourgeoisie (qui préfère qu'on lui démolisse un siège de réunion plutôt qu'une brigade de police : s'il faut du "dégât" pour que les ouvriers aient l'illusion de frapper le capital dans ses forces vi­ves et se démoralisent ensuite devant l'absence de résultats‑ autant le dé­tourner sur l'accessoire).

La classe ouvrière ne peut surmonter ce piège qu'en frappant l'ensemble des fractions bourgeoises, sans se limiter à la plus visible; qu'en locali­sant l'endroit où ses coups feront le plus mal, et en utilisant des tactiques diversifiées sans jamais exactement les reproduire, comme elle doit le faire avec tout ce qu'elle s'approprie dans ce monde.

La lutte de classe comporte aussi une question militaire à résoudre. Les moyens de la guerre sociale comprennent les moyens nécessaires dans toute guerre, même s ' ils ne se réduisent jamais à ceux‑ci. Les événements de Longwy et de Demain, mais aussi les limites des débordements de la "marche sur Paris" ‑où cent mille ouvriers ont dû honteusement battre en retraite, dans le désordre complet, devant deux à trois mille CRS ‑ devraient amener la classe ouvrière à porter des combats également sur ce terrain.

Naturellement, une telle orientation n'est pas facile; l'Etat bourgeois peut réprimer violemment les ouvriers qui portent atteinte à la "loi et l'ordre". Cependant il n ' y a  aucune méthode de lutte qui soit à l'abri de la ré­pression ennemie. Qui craint ce risque doit rester les bras croisés, et alors évidemment le danger sera moins grand. Mais même si l'on évite de recourir à l'action illégale, si l'on reste exclusivement dans le cadre de la loi, la classe ouvrière n'est pas davantage garantie contre les actions légales ou "illégales" de la bourgeoisie et de l 'Etat capitaliste.

C'est pourquoi les ouvriers révolutionnaires doivent rejeter le pacifisme social, mépriser la peur érigée en principe et suivre leur chemin en luttant contre la classe dominante par tous les moyens mis à leur disposition, y compris les moyens militaires.


CE1.2 Longwy/Denain: La voie à suivre